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En moins de 200 pages, les chercheuses Alexia Renard et Virginie Simoneau-Gilbert (respectivement co-rédactrice en chef et éditrice à L’Amorce) relèvent un triple défi : offrir un panorama de l’histoire des droits des animaux et du végétarisme, un aperçu des débats contemporains en éthique animale et une introduction à la sociologie du mouvement végane et antispéciste.
Sous-titré « La cause animale, de Platon au mouvement antispéciste », l’ouvrage se décline en trois parties. Les autrices commencent par un riche exposé des idées philosophiques et politiques qui ont soutenu le combat pour la défense des animaux depuis l’Antiquité, ainsi que son pendant alimentaire, le végétarisme. Ce chapitre s’appuie sur des publications récentes comme les travaux de Renan Larue (Le végétarisme et ses ennemis et Le végétarisme des Lumières) mais aussi sur les textes premiers.
Au cours de l’Antiquité, la réflexion philosophique sur les relations entre humains et animaux consiste à déterminer les conditions d’accès à la communauté morale. Un « propre de l’homme » suffirait à établir notre supériorité et à justifier la domination des autres animaux. Un courant dissident se démarque toutefois de cette doxa avec des auteurs comme Pythagore, Plutarque et Porphyre, pour qui les animaux sont doués de facultés qui font d’eux des semblables. On apprend aussi que Platon, de son côté, fait l’éloge du régime végétarien dans sa République idéale. Pain, légumes et fruits constituent les piliers d’une alimentation favorisant une vie saine et le maintien de la stabilité économique et politique de la cité. Il met en garde contre un régime trop riche, qui risquerait de provoquer des injustices, voire de mener à la guerre. Les bienfaits ainsi exposés du végétarisme ne suffiront pas à améliorer le sort des animaux, et l’idée d’un mode de vie excluant toute forme d’exploitation de ces derniers par motivation éthique est encore loin.
Pendant des siècles, l’héritage aristotélicien au sein du catholicisme fera perdurer l’idée selon laquelle les animaux seraient des êtres irrationnels, immoraux et dépourvus d’âme immortelle. Au XVIIème siècle, la théorie cartésienne de l’animal-machine servira à justifier toutes sortes d’expérimentations sur des animaux vivants, au service du progrès des sciences. L’influence de Descartes se fait toujours sentir. « Par exemple, remarquent les autrices, c’est cette théorie qui nous autorise à nous proclamer “maîtres” des animaux et à nous servir de ceux-ci comme bon nous semble. Nous pouvons ainsi manipuler leur ADN, les soumettre à toutes sortes d’expériences, ou poser un hublot sur le système digestif des vaches, simplement pour satisfaire notre curiosité scientifique. » L’héritage des Lumières comprend toutefois certains des grands textes qui influencent encore les réflexions antispécistes contemporaines. Dans un ouvrage de 1755, Rousseau défend l’idée que nos devoirs moraux envers les animaux devraient être fondés sur le critère de sensibilité. Outre-Manche, le père de l’utilitarisme Jeremy Bentham contribue à la reconnaissance progressive des animaux comme êtres sensibles avec le désormais bien connu « peuvent-ils souffrir ? ».
Toutefois, les idées philosophiques tardent à inspirer une véritable évolution dans notre traitement des autres animaux. Dans les centres urbains et industriels du XIXème siècle, les violences envers les animaux domestiques constituent un spectacle quotidien et leurs cadavres s’entassent par milliers dans les rues. En raison de la sensibilité croissante des classes dominantes, les abattoirs sont déplacés hors des villes. Mais s’agit-il vraiment de précurseurs du véganisme ? À cette époque, les causes qui préoccupent le plus sont le traitement des chevaux, la cruauté envers les animaux de rente et les combats d’animaux. Ce n’est pas un hasard. « Plusieurs historiens, aujourd’hui, n’hésitent pas à décrire le mouvement de protection animale, au 19ème siècle, comme une lutte visant à contrôler les mauvaises mœurs des classes ouvrières. ». On comprend pourquoi la chasse à courre ou l’expérimentation animale ne sont pas remises en question à cette époque. À la fin du siècle, la cause prend toutefois un tournant plus radical, porté par une frange politique qui critique un même système de domination. De plus en plus de femmes, pour la plupart socialistes, s’engagent dans le mouvement pour la défense des animaux.
En 1944, nous y sommes : la Vegan Society est fondée au Royaume-Uni, et avec elle une première définition : « […] le véganisme est défini par Watson, et ce, dès le départ, non seulement comme un régime alimentaire, mais aussi comme une position de principe contre l’exploitation animale. » Étonnamment, une découverte scientifique essentielle n’est pas mentionnée dans ces pages : ce n’est qu’avec la synthèse de la vitamine B12 au début des années 1970 qu’une alimentation végétale devient viable sur le long terme, et avec elle l’exclusion, toujours « dans la mesure du possible », de toute forme d’exploitation des animaux.
De cette vue d’ensemble de plus de 2000 ans d’Histoire, on retient une chose : bien avant que le spécisme soit nommé et théorisé, des voix dissidentes se sont élevées contre les mauvais traitements infligés aux animaux sous prétexte qu’ils ne sont pas membres de l’espèce humaine.
Enjeux pratiques et débats philosophiques contemporains
La seconde partie de Que veulent les véganes ? présente les différents enjeux liés à l’exploitation animale au cours de notre siècle, ainsi que les fondements et grandes théories de l’éthique animale contemporaine.
Selon les autrices, qui s’appuient ici sur les travaux d’historien·ne·s et d’anthropologues, l’histoire des relations humains-animaux peut se comprendre sous le prisme de la domination. Dès les débuts de l’Histoire humaine, la domestication d’autres espèces passe par le contrôle de la reproduction et la restriction de la liberté. L’intensification de ces pratiques a conduit au désastre que nous connaissons aujourd’hui, pour les individus concernés par cet asservissement, bien entendu, mais aussi pour la santé des écosystèmes dont nous dépendons. L’impact environnemental des productions animales est désormais bien établi. Les activités humaines sont également à l’origine de la sixième extinction de masse des animaux sauvages. Face à la souffrance des animaux sauvages, trois écoles se distinguent : la première est favorable à une intervention massive et systématique auprès des victimes animales ; la deuxième plaide pour une intervention modérée, au cas par cas ; la troisième est vigoureusement anti-interventionniste.
Face à ces situations, l’éthique animale s’interroge sur le statut moral des animaux et sur nos devoirs envers eux. En s’appuyant sur les recherches les plus récentes en philosophie et en éthologie, les autrices consacrent notamment quelques pages à la question de l’agentivité morale des animaux : « Traditionnellement, les animaux ont été considérés comme des patients moraux, c’est-à-dire des individus envers lesquels nous avons des obligations, mais qui s’avèrent incapables de comprendre certaines normes morales ou de respecter des devoirs envers nous. […] Néanmoins, définir les animaux uniquement comme des patients moraux entraîne plusieurs coûts conceptuels. » Cette partie se conclut par un aperçu des grandes théories qui structurent l’éthique animale contemporaine : on retrouve sans surprise l’utilitarisme de Peter Singer et son principe d’égale considération des intérêts, et les théories des droits de Tom Regan, Gary Francione et Martha Nussbaum, mais aussi l’éthique du care et l’écoféminisme, l’éthique contextuelle de Clare Palmer et enfin la zoopolitique de Sue Donaldson et Will Kymlicka.
Les véganes aujourd’hui : diversité et convergence
C’est la dernière partie de l’ouvrage, consacré à la sociologie de la cause animale, qui répond le plus directement à la question posée dans le titre.
Seules deux pages sont consacrées au profil sociologique des véganes, en raison du manque d’études d’ampleur et de statistiques récentes sur lesquelles s’appuyer. Mais sur ce sujet, pas de surprise : contrairement aux idées reçues, les véganes ne constituent pas un groupe monolithique ; au contraire, la diversité sociale est à souligner. Certaines études montrent que le mouvement compte plus de femmes, tandis que d’autres ne relèvent pas de différence notable sur ce point. La question de l’origine ethnique des véganes, encore peu étudiée, n’est pas élucidée. Quant aux valeurs communes aux antispécistes, progressisme et empathie ressortent des études.
Comme tout mouvement de justice sociale, la cause animale est également caractérisée par les désaccords profonds entre militant·e·s concernant les stratégies à mettre en œuvre pour obtenir des avancées. Entre partisans des réformes et abolitionnistes purs et durs, adeptes de l’action directe et défenseurs de la politique des petits pas, les débats s’enflamment. Les autrices présentent dans ce chapitre la multiplicité des approches au sein du mouvement, tout en identifiant les points de convergence : « Le mouvement pour les droits des animaux n’est pas traversé par une idéologie et une pensée unique, si ce n’est celle qu’il est injuste de faire souffrir et de tuer des êtres doués de sensibilité. »
Le livre se termine par un aperçu des débats les plus récents sur la place de la cause animale dans le champ politique, et sur la possible convergence avec l’écologie et les autres mouvements de justice sociale. Si des liens peuvent être faits entre cause animale et cause environnementale (la destruction des habitats des animaux sauvages, par exemple), pour les autrices, certaines divergences semblent indépassables. Les discours écologistes véhiculent une conception de la nature comme idéale et intouchable, dont la souffrance des animaux sauvages fait partie intégrante. Autre débat, la question de l’intersectionnalité. Pour les penseur·se·s de cette théorie critique, les mécanismes de domination sont similaires et s’additionnent. Ils proviennent d’un même système, avec son idéologie et ses institutions. Pour parvenir à y mettre un terme, un courant militant s’attèle à un rapprochement entre luttes antiracistes, féministes et antispécistes. Bien que la cause animale et les autres causes progressistes semblent unies par une Histoire et des valeurs communes, nombre d’animalistes, remarquent les autrices, se désolent de constater qu’ils restent encore aujourd’hui les « orphelins de la gauche », pour reprendre l’expression de Will Kymlicka.
Que veulent les véganes ? est une introduction riche et accessible pour quiconque s’intéresse à l’Histoire de la cause animale et à ses enjeux contemporains. Cet ouvrage invite à une réflexion sur l’évolution du végétarisme et du véganisme à travers le temps, et à un questionnement sur les continuités et les mutations dans les idéaux et actions des défenseurs de la cause animale. Pour ma part, j’ai apprécié la mise en valeur au fil des chapitres du rôle des femmes dans la cause animale, autant comme militantes infatigables que comme théoriciennes des liens entre engagement féministe et animaliste. On peut regretter que l’approche soit européo- et américano-centrée, mais telles sont les contraintes d’un format court. Somme toute, cet ouvrage a pour principale qualité de montrer que l’antispécisme et le véganisme, loin d’être des modes passagères, sont au cœur d’un mouvement historique et politique destiné à perdurer, à s’amplifier et à l’emporter.
Margaux Metayer

