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Située au cœur de la campagne jurassienne, cette nouvelle raconte le cas de conscience d’un chasseur mis face à ses contradictions. Composé pour l’occasion, ce texte a remporté le premier prix du concours de nouvelles organisé par le Campus animaliste.
Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Alfred de Vigny
Son regard est fixe. Il se tient droit. Rien ne bouge. Tout le monde retient son souffle. Cette immobilité me semble une éternité. Le vent continue à caresser les feuilles brunes, cramoisies. Il souffle dans mes cheveux mais je reste figé. À ma gauche, on presse sur la détente. C’est bon, c’est fini.
Bobby est un bruno du Jura. On l’a recueilli l’année dernière. Depuis l’ouverture de la chasse, il nous accompagne systématiquement. Il se joint aux autres. Avec son poil ras couleur châtaigne. Dans le village, tout le monde le salue. Il n’aboie pas, il se laisse faire. Cassandre aime bien le caresser quand elle nous rend visite. Dimanche dernier, on l’attendait pour onze heures et demie. Elle n’a pas eu de retard. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas eu trop de monde sur la route. Pourtant, j’ai senti qu’elle était sur la réserve. Elle a caressé Bobby comme à son habitude, mais quand on est passés à table, elle s’est mise à ne plus me regarder dans les yeux. J’ai commencé à lui servir du sanglier et là j’ai compris. Elle a posé son regard sur sa mère, puis sur moi.
« – Ça fait déjà six mois, a-t-elle déclaré, mais je n’ai pas osé vous le dire les dernières fois.
– Cassandre, ai-je lancé froidement, tu plaisantes j’espère.
– Le poisson non plus. »
Ça m’a paru complètement farfelu. Ma fille, végétarienne. Ma fille, née dans une famille de chasseurs. Elle à qui, petite, on avait fait essayer la carabine dans le jardin. Qui tirait si bien d’ailleurs.
« – Tu as toujours aimé la viande, lui a rétorqué sa mère avec un air d’évidence, je comprends pas.
– Mais ça n’est pas la question, a renchéri Cassandre. J’aime toujours le goût de la viande, mais je ne supporte plus de cautionner la mort des animaux.
– C’est pas vrai ! ai-je fini par lâcher. Ça sort d’où ces histoires de cautionner ou pas la mort des animaux ? Tu les mangeais bien jusqu’à présent ! Et puis c’est pas les animaux, c’est du gibier. Tu vois bien la différence entre Bobby et le sanglier dans ton assiette !
– Non, justement. Je ne veux plus essayer d’inventer une frontière imaginaire entre les espèces, celles qu’on peut manger, qu’on doit même, et celles pour lesquelles c’est impensable. Il m’est impensable de manger Bobby, comme les sangliers.
– Mais Cassandre, on a toujours mangé de la viande ! C’est une mode de s’inventer végétarien ! C’est un truc de grandes villes.
– Si c’est une mode de réfléchir, alors je veux bien m’y mettre. Je prendrai simplement du gratin ce midi, merci.
Cassandre m’a soudainement paru beaucoup plus affirmée que d’habitude. Elle s’est servie à manger, n’a pas touché la viande, et sa mère et moi on était scotchés. Pas seulement parce qu’elle veut plus en manger, mais parce qu’elle nous visait nous, ceux qui chassent. Parce qu’à ses yeux non seulement on mange, mais on tue. Alors que c’est très différent. La chasse, les traditions, la nourriture. J’ai voulu lui rappeler tout ça mais je me suis retenu. J’ai senti que je n’avais plus la même autorité sur elle, qu’elle n’avait plus l’âge auquel je peux encore lui dire quoi faire. Elle s’est construite, certainement à contre-courant de ce qu’on aurait voulu, mais elle s’est construite. Je ne sais pas si je me sens renié, non, mais je me sens con. Je me sens con que ma fille ne me comprenne pas, mais surtout, que moi je ne la comprenne plus. Je sens le fossé se creuser sous mes pieds. Je sens le gibier refroidi.
Cassandre est repartie comme elle est arrivée, sans esclandre. On a eu le temps de discuter après le repas. Je dois avouer qu’elle nous a tout raconté sans rien nous imposer, et sans rien mépriser. Certes. Depuis, elle en parle avec sa mère au téléphone. Des conditions de vie des animaux, de l’âge auquel on les abat, tout ça. Sa mère l’écoute. Ça me rend fou. Nous, dans les bois, on leur tire pas dessus aux petits. Ça n’a rien à voir avec les élevages en batterie.
Je voulais pas lui tenir tête sans lui présenter des arguments imparables alors j’ai commencé à me renseigner sur internet. Sur la chasse aujourd’hui, sur le rôle des chasseurs dans la gestion de l’écosystème. Il y a du pour et du contre, c’est vrai. C’était certain. De toute façon, je suis pas un grand chasseur. Au début, il faut le dire, j’ai navigué sur des sites de chasse, des articles, des vidéos qui montraient tout ce que je savais déjà. C’était pas très fair-play de ma part. Alors, j’ai repris mes recherches à zéro. De fil en aiguille, je me suis retrouvé sur des sites de défense des animaux. Je voulais pas les prendre en grippe, toutes ces associations, parce que moi aussi je pense qu’il faut les défendre, les animaux, alors j’ai lu ce qu’ils racontaient. Ils relayaient les chiffres que m’avait donnés Cassandre. Ils expliquaient comment des animaux étaient élevés pour la chasse. J’ai été surpris de découvrir toutes les subventions qui existaient.
La battue suivante, je me suis tenu un peu à l’écart. Je voulais voir à quoi ça ressemblait, vu de l’extérieur. Observer ça avec les yeux de ma fille. Au début, j’ai surtout constaté la communion des chasseurs avec la nature. J’ai vu des hommes au milieu des branches et des ronces, arpenter un lieu que peu osent pénétrer. J’ai vu les chiens à leurs pieds, une mission commune. Sur le retour, j’ai regardé la tête du chevreuil pendre. J’ai pensé à elle.
« – Cassandre, végétarienne ? s’est exclamé Daniel. Et tu la laisses faire ?
– Oui, je la laisse faire, lui ai-je répondu, à voix basse. Elle est grande, c’est son choix. La belle affaire…
– Tu te rends pas compte. Ça commence végétarienne et ça finit à même plus manger le poisson ou les œufs ! J’en ai entendu parler aux infos. Tu sais que le fils Morel est pareil ? Et maintenant toute la baraque s’y met !
– Non, je savais pas. »
Les Morel, agriculteurs depuis des générations, végétariens ! C’est vrai que ça m’a fait bizarre. En y repensant, ça n’a rien de si contradictoire. Après tout, peut-être qu’il n’y a pas de végétariens qu’en ville, comme on le dit à la télé. J’ai toujours trouvé idiots les citadins qui veulent se rapprocher de la nature alors qu’ils ne la connaissent pas. Pour être honnête, je crois que je commence à trouver ça tout aussi bête de vivre près de la nature et de la supprimer. Sur le chemin de la maison, je suis quand même passé les voir. Ils m’ont proposé un café, on a discuté. Ils avaient la même cuisine que nous. Le même frigo. Je pensais à toute la viande qu’il ne contenait pas. Je leur ai parlé de Cassandre. Ils n’ont pas trouvé ça étrange qu’elle soit devenue végétarienne. Ils n’ont pas spécialement rebondi là-dessus d’ailleurs. Ils n’ont pas essayé de me convaincre non plus. Ils n’avaient pas l’air de vouloir débattre. C’était un choix. À nous d’en tirer quelque chose, ou pas.
Au téléphone, je ne racontais plus à Cassandre les battues. Le dimanche quand elle venait, on faisait en sorte de ne pas cuisiner de viande. Elle ne nous imposait pas de ne pas en manger nous, mais elle nous imposait de ne pas la forcer. Que c’était ça ou rien. En même temps, est-ce qu’on forcerait sa fille de vingt-cinq ans à finir sa soupe ? Certains y verraient sans doute du chantage. Mais peut-être que la forcer à consommer de la viande pour venir chez nous en était un aussi. Ça ne nous coûte pas grand-chose de nous adapter. Elle sourit.
Les jours ont commencé à rallonger et la période de la chasse s’est achevée. Un matin, j’ai retrouvé une photo de Cassandre, petite. Elle tient un lapin par les pattes. Mort, évidemment. C’est vrai qu’en y repensant, c’est pas le premier truc qu’on mettrait dans les mains d’une gamine. Je revois la carabine qu’on lui avait fait tenir dans ses mains frêles. Une arme à feu à l’âge du CM2. C’était une autre époque. C’est ce que j’aurais dit si on me le reprochait. Mais si c’était une autre époque, pourquoi n’avais-je pas changé ?
C’était la toute fin de l’hiver. Il faisait bon à l’intérieur, près du poêle à granulés flambant neuf. En sortant de la cuisine, je me suis avachi sur le canapé. La table était mise. Les ronds de serviette lustrés. Dans une pièce se trouvait Bobby en train de dormir, dans l’autre le chevreuil en train de cuire. J’ai regardé Bobby. Beau, affectueux. Le chevreuil, je n’en sais rien. Mon regard ni mon cœur ne peuvent l’évaluer. Pour autant, Bobby est-il plus légitime à être soigné ou aimé ? J’aurais pu appeler le chevreuil Bobby et l’imaginer tout aussi intéressant. Et quand bien même il ne serait pas aussi intéressant. Même si le chevreuil ne peut pas être domestiqué, et précisément pour cette raison, est-ce qu’il est plus éloigné de moi ? Et quand bien même il serait plus éloigné de moi. Quand bien même.
Les semaines d’après, j’ai essayé d’en parler aux autres. De mes doutes, de Cassandre, des animaux. De ce quand bien même. J’appréhendais un peu leur réaction, mais je les pensais prêts à m’écouter. Certains me laissaient parler, d’autres moins. On m’a dit que c’était un vrai débat et qu’on ne pouvait pas l’occulter aujourd’hui. On était souvent ouverts à la discussion. On m’a aussi rétorqué que notre impact était minime par rapport aux élevages intensifs, qui eux, étaient affreux. Les chasseurs ne consommaient pas tous de la viande quotidiennement. Parfois, ils étaient plus pertinents que moi. Parfois, moins sensibles.
Daniel, lui, n’a rien voulu savoir, m’a dit que c’étaient des conneries de citadin et que je me faisais avoir. Que c’était nous les vrais protecteurs de la nature. Qu’on la régulait. Et même qu’une fois on avait ramassé des canettes qui traînaient par terre dans la forêt. Il m’a regardé de travers. M’a dit que je n’avais aucune autorité sur ma fille. Que je tournais le dos au village, à la campagne. Que j’avais une mauvaise influence sur les autres. Tout d’une traite. À le croire, tous les ruraux étaient chasseurs. J’avais lu des chiffres et des articles. Beaucoup d’entre eux se plaignent de la chasse. J’avais en tête les unes des journaux qui parlaient d’accidents. Des dangers pour les animaux domestiques, les joggeurs et les familles. Cassandre, les Morel, ils n’avaient rien de citadin d’ailleurs. Ils n’ont jamais vu plus grand que Dijon, tu parles. C’était trop facile d’opposer les gens comme ça. De croire que questionner la chasse c’est vouloir raser la campagne. J’aurais voulu lui répondre que ça n’avait aucun rapport. Que je n’avais pas pour projet d’imposer quoi que ce soit aux autres. Simplement que je m’interrogeais. Qu’il n’y a pas une seule et unique manière de penser la chasse. Et surtout, que c’était pas une histoire de ville ou de campagne. Que c’était une histoire d’animaux.
Au lieu de lui lancer tout ça en pleine figure, j’ai posé mon regard sur sa carabine quand il m’a dit qu’il protégeait les animaux. J’ai pensé à l’œil vitreux du chevreuil gisant quand il me disait que les animaux avaient besoin de nous pour vivre. Je ne comprenais pas pourquoi il parlait de vivre alors qu’il ne savait que tuer.
Maintenant, ces seuls souvenirs suffisent à me crisper. Les battues, les plombs, les chiens qui aboient. Tous ces animaux qui peuplent les bois alors que dans le tiroir de la cuisine se trouve encore mon permis de les abattre.
Ce soir, on s’est promené dans la forêt. Cassandre, sa mère, Bobby et moi. Je ne me rappelle plus la dernière fois que je m’y suis rendu sans emporter de fusil. On a pris le temps de discuter, d’observer ce qui nous entourait. À un moment, on a entendu les feuilles trembler. Ça m’a rappelé la chasse, mais je me suis tu. On aurait pu assister à une découverte exceptionnelle. Au brame d’un cerf ou au passage d’une famille de sangliers, mais non. On n’a rien vu. Heureusement, dans quelques mois ça sera la saison des champignons.

