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Le journaliste raconte comment l’agro-industrie a appris à se défendre contre son adversaire le plus redouté : le regard public. En criminalisant les enquêtes sous couverture, en pesant sur les lois, l’industrie de l’élevage exerce un puissant lobby. Un livre qui déconstruit le mythe de la petite grange rouge.
Connaissez vous le travail de Will Potter? Dans Green is the New Red (2011), le journaliste d’investigation exposait la criminalisation des activistes pour les animaux et l’environnement considéré·e·s comme des menaces terroristes aux États-Unis et ciblé·e·s par le FBI. Avec Little Red Barns (2025), il montre comment les méthodes répressives des industries qui exploitent les animaux se sont raffinées au moyen de lois anti-transparence – les fameuses lois bâillon de l’élevage (ag-gag laws) – et l’ampleur du pouvoir des grandes entreprises agricoles, qui pèsent à la fois sur les décisions politiques aux États-Unis et sur les grands sommets internationaux consacrés au climat et à la biodiversité.

La petite grange rouge et les terroristes qui veulent protéger les animaux
La petite grange rouge est l’un des symboles les plus familiers de l’imaginaie agricole américain. On la retrouve dans les livres et les jouets pour enfants, les publicités, les discours politiques et les représentations culturelles de la ruralité. Dans Little Red Barns, Will Potter soutient que cette image nostalgique joue un rôle politique central. Elle fonctionne comme un écran rassurant qui masque la réalité industrielle de l’élevage contemporain : la critique de la manière dont notre nourriture est produite (et dont les animaux sont traités) devient une atteinte aux traditions agricoles, à l’identité américaine et même à la sécurité nationale. Exposer et critiquer l’industrie de l’élevage – une activité pourtant protégée par la liberté d’expression et de presse – devient un acte criminel, extrémiste, même terroriste, malgré le fait que les activistes pour les animaux n’ont jamais tué personne
Aux États-Unis, ce basculement trouve son expression juridique la plus nette dans l’Animal Enterprise Terrorism Act (AETA), adoptée en 2006. Cette loi permet d’inculper pour terrorisme toute personne causant un « préjudice économique » à une entreprise exploitant des animaux, même en l’absence de violence physique à l’encontre de personnes. Elle élargit la notion de conspiration et permet de cibler des actions directes non violentes, mais aussi des campagnes de boycott et de pression (comme la campagne SHAC – Stop Huntingdon Animal Cruelty).
Des groupes radicaux aux associations à but non lucratif
Potter raconte sa stupeur face à la vitesse à laquelle l’industrie a réussi à assimiler les enquêtes clandestines à des actes de terrorisme. Lors de son témoignage au Congrès en 2006, il a été ridiculisé pour avoir alerté sur la possibilité que le journalisme soit traité comme un crime. C’est pourtant arrivé plus rapidement qu’il ne l’avait anticipé. Des activistes ont été poursuivi·e·s sous des lois antiterroristes, sans aucune accusation de violence, pour avoir pris part à des appels au boycott et des actions causant des pertes de profit aux industries exploitant des animaux. Transformer des actes non violents en crimes fédéraux permet des peines plus lourdes, une surveillance accrue et l’infiltration policière. Et le FBI ne s’en est pas privé, comme le rapportait déjà le journaliste d’investigation dans son ouvrage de 2011.
Cette répression fait suite au succès des enquêtes sous couverture par des groupes comme PETA, Compassion Over Killing et, plus récemment, Direct Action Everywhere.
« Les enquêtes sous couverture ont révélé des cas de maltraitance animale si flagrants qu’elles ont conduit à des poursuites criminelles historiques pour cruauté envers les animaux d’élevage. Les procureurs se sont appuyés sur les images détaillées filmées par les enquêteur·ice·s infiltré·e·s pour monter leurs dossiers et sanctionner les personnes prises sur le fait. Depuis 2010, il y a eu au moins douze enquêtes étatiques pour cruauté animale — et rien de tel n’était jamais arrivé avant l’apparition des vidéos tournées sous couverture. »
Potter retrace l’histoire des enquêtes sous couverture, qui ont joué un rôle central dans la transformation du débat public. Depuis des décennies, les élevages industriels fonctionnent dans un régime d’invisibilité quasi totale. Les journalistes ne peuvent pas entrer, les inspections sont rares et les lois ne protègent pas les animaux. Les vidéos clandestines changent tout. L’industrie panique.
Potter détaille l’affaire MowMar Farms. En 2008, PETA a infiltré des enquêteur·ice·s qui ont filmé des actes de cruauté et même d’abus sexuels envers les cochons. « C’était la première fois que quelqu’un était inculpé de négligence criminelle envers un animal destiné à l’alimentation dans une ferme du Midwest. », raconte Potter. Jusqu’alors, la cruauté et la négligence envers les animaux dans les fermes industrielles n’étaient jamais poursuivies comme un crime.
Au Canada, Mercy for Animals a révélé des images montrant des travailleurs qui tiennent les porcelets par les pattes pour frapper leur tête sur le béton pour les tuer, parce qu’ils sont considérés trop chétifs ou trop malades pour être engraissés pour l’abattoir.
L’élevage conventionnel a la permission sociale d’opérer parce que le public est largement ignorant de ce qui se cache derrière les « bonnes pratiques » de l’industrie. L’élevage existe dans un état d’exception réglementaire avec peu ou pas de supervision de ses activités par le public. La majorité des gens sont contre les violences et les privations ordinaires que subissent les animaux, mais ces valeurs collectives peinent à influencer les pouvoirs publics. Les États s’impliquent davantage à promouvoir le secteur et à le protéger des attaques et des critiques qu’à protéger les animaux et l’environnement.
L’état d’exception juridique de l’élevage
L’industrie de l’élevage bénéficie de l’opacité et d’un régime juridique d’exception : « les règles normales ne s’y appliquent pas », explique Potter. Les lois fédérales censées protéger les animaux sont truffées de failles. Comme le souligne l’auteur, le Humane Methods of Slaughter Act ne s’applique qu’au moment de la mise à mort et exclut explicitement la volaille — soit plus de 90 % des animaux tués pour l’alimentation aux États-Unis. La loi de 1877 sur le transport — la Twenty-Eight Hour Law — n’a pas été appliquée depuis 60 ans et les amendes prévues sont dérisoires. Enfin, l’Animal Welfare Act exclut explicitement les oiseaux, rats, souris, chevaux et autres animaux d’élevage : « le texte de loi le plus important sur le bien-être animal ne s’applique… à aucun animal de ferme. ». Will Potter en conclut que l’Animal Welfare Act sert surtout à protéger l’industrie contre des poursuites pour cruauté systémique.
La plupart des États exemptent explicitement des lois anti-cruauté les pratiques courantes de l’industrie. Ainsi, couper des parties du corps sans anesthésie ou enfermer un animal dans une cage minuscule ne peut jamais être juridiquement considéré comme criminel, puisque c’est courant. C’est l’industrie qui décide ce qui est acceptable et légal. Bref, près de 10 milliards d’animaux sont mis au monde et tués chaque année aux États-Unis dans un vide réglementaire quasi absolu.
Cet état d’exception et d’absence de supervision publique dans lequel opère l’industrie de l’élevage est essentiel à la poursuite de ses activités : la licence sociale d’opérer vient largement d’une ignorance du sort des animaux, de ses conséquences environnementales, du pouvoir politique de ces industries et de la croyance répandue selon laquelle des lois protègent les animaux et l’environnement.
Or, cette impunité est mise à mal par la diffusion de vidéos tournées par les organismes de défense des animaux qui révèlent les horreurs quotidiennes qui se cachent derrière les « bonnes pratiques » des industries.
Le pouvoir des enquêtes clandestines
Les enquêtes sous couverture représentent une menace existentielle pour les fermes industrielles. Elles ont rendu visibles des pratiques qui, jusque-là, échappaient totalement au regard du public. Les enquêtes des associations de défense des animaux ont été utilisées comme preuve dans les poursuites : « ces vidéos ont mené à des poursuites historiques, à des rappels massifs de viande et à la fermeture d’abattoirs. »
L’industrie a répondu avec une série de projets de loi visant à criminaliser les enquêtes sous couverture et la diffusion d’images prises sans consentement. Entre 2011 et 2017, des projets de loi de type ag-gag ont été introduits dans 25 États et adoptés dans 7. Le principe : criminaliser la collecte ou la diffusion d’images tournées dans les installations agricoles. « En vertu de ces lois, explique Potter, les lanceurs d’alerte écopent de peines plus sévères que des employés accusés de maltraitance envers les animaux. »
En 2013, Amy Meyer, en Utah, fut la première personne poursuivie sous une loi ag-gag pour avoir filmé un abattoir depuis la voie publique. Une vache incapable de se déplacer (downer cow) était transportée par un tracteur pour être abattue pour sa viande. Amy savait que des images de vaches mal en point forcées vers la ligne d’abattage avaient mené au plus important rappel de viande de l’histoire des États-Unis (le cas Hallmark / Westland).
Pour Will Potter, cette poursuite historique méritait clairement de faire les grands titres, mais il n’a pas réussi à convaincre les journaux de s’y intéresser. Il a finalement décidé de publier un article sur son propre site internet : en moins de 24 heures, l’histoire était reprise par les nouvelles locales et nationales et les accusations ont été abandonnées par le procureur.
Les trois vagues des lois contre la transparence
Potter distingue trois vagues de lois bâillon de l’élevage (lois ag-gag) adoptées par les États américains. La première vague s’attaque directement à la photographie et la vidéo, comme le montre l’affaire Amy Meyer. Ces lois ont suscité un tollé dans les médias puisque le travail des journalistes se trouvait directement ciblé. En Pennsylvanie, le simple fait de posséder et de partager des enregistrements clandestins était passible de poursuites. Devant l’échec médiatique de la stratégie consistant à présenter les activistes comme de dangereux terroristes et le journalisme d’enquête comme un crime, l’industrie a changé de message.
La seconde vague consiste à criminaliser le fait de se faire engager sous couverture pour documenter la réalité : fournir de fausses informations pour se faire embaucher devient un crime. Or, la plupart des enquêtes sous couverture impliquent précisément cette stratégie — qui est souvent la seule manière d’accéder à l’intérieur des installations. L’acte d’enquêter devient une fraude criminelle, ce qui permet de dissuader les ONG et de protéger l’opacité structurelle de l’industrie.
La troisième vague est plus sournoise : elle consiste à obliger toute personne témoin de cruauté envers les animaux à contacter la police en 24-48 heures. Sous prétexte d’empêcher la maltraitance, ces lois rendent impossible de documenter des schémas d’abus systématiques et de faire remonter la responsabilité aux propriétaires. Par ailleurs, ces lois imposent un fardeau disproportionné aux travailleurs des fermes industrielles, majoritairement des immigrants, souvent sans papiers, dont certains sont mineurs. Pour Potter, ces lois ne protègent pas les animaux, mais plutôt l’industrie qui les exploite.
Les bonnes nouvelles
Face à la répression des activistes, des journalistes et des organisations sans but lucratif, une coalition de groupes dont PETA, l’ASPCA, Amnistie internationale, Human Rights Watch, le Sierra Club ainsi que des syndicats comme les Teamsters, les United Farm Workers et l’American Civil Liberties Union se sont unis pour dénoncer ces projets de lois et les contester devant les tribunaux. « Dans leurs efforts pour garder le public dans l’ignorance, explique Potter, l’industrie de l’élevage a plutôt braqué un projecteur sur ces enjeux pour une large audience. ».
La première contestation judiciaire a eu lieu en Idaho. La Cour y a déclaré la loi ag-gag inconstitutionnelle : « Les preuves accablantes ont démontré que la loi visait à réduire au silence les militant·e·s pour le bien-être animal — et d’autres lanceur·euse·s d’alerte — qui cherchent à diffuser des prises de parole critiques à l’égard de l’industrie de la production agricole. ». Selon le juge Winmill, les législateurs n’ont pas caché leur intention en comparant les activistes pour les droits des animaux à des terroristes : il s’agissait de punir les prises de parole critiques de l’industrie. Il existe déjà des lois contre l’intrusion et la fraude, l’industrie de l’élevage n’a pas droit à une protection spéciale contre les informations qui leur nuisent.
La quasi-totalité des articles de presse traitant des lois ag-gag sont défavorables à l’industrie. Temple Grandin, une célèbre professeure de sciences animales qui conseille l’industrie pour améliorer et faciliter le transport et la mise à mort des animaux, a appelé ces lois « la chose la plus stupide que l’agriculture a faite ». Un sondage indique que 71 % de la population américaine appuie les enquêtes sous couverture et 95 % des gens affirment qu’il est important que les animaux d’élevage soient bien traités.
Une étude du Journal of Agricultural Economics a révélé que l’exposition médiatique des élevages industriels change les attitudes des consommateur·rice·s : « l’attention des médias au bien-être animal a une influence négative significative sur la demande en viande aux États-Unis. »
Will Potter n’adhère pas à une politique du visible (politics of sight) simpliste selon laquelle le simple fait de révéler des images de la violence des élevages et des abattoirs suffit à changer les choses. Ces informations doivent être mobilisées dans des campagnes de pression politique. « Les enquêtes sous couverture n’ont pas seulement révélé les pratiques de l’industrie : elles ont servi de levier pour instaurer de nouvelles protections juridiques pour les animaux d’élevage. Les militant·e·s ont relié les images filmées à des campagnes législatives, en particulier à des initiatives référendaires visant à éliminer les formes de confinement les plus extrêmes dans les élevages industriels. »
La Floride a été le premier État à interdire une pratique spécifique des élevages intensifs. Puis le mouvement a gagné en ampleur. Au Massachusetts, un référendum populaire visant à interdire la vente d’œufs, de veau et de porc issus d’exploitations utilisant des cages, même produits hors de l’État, a remporté l’appui écrasant de 78 % de la population.
Quatorze États ont désormais adopté des lois visant à éliminer le confinement en cages et les sondages montrent que la population d’autres États souhaite aller dans la même direction. « Des chercheurs de l’Université de la Colombie-Britannique ont même constaté que les lois ag-gag avaient en réalité accru le soutien en faveur de nouvelles lois sur le bien-être animal. ».
Devant la difficulté grandissante à faire adopter des lois ciblant spécifiquement les enquêtes dans les élevages et les abattoirs, Will Potter montre que l’industrie et les législateurs ont développé une nouvelle génération de lois, encore plus menaçante pour la démocratie. En Caroline du Nord, le « Commerce Protection Act » se défend d’être une loi ag-gag : elle ne cible pas les industries exploitant les animaux, mais tous les établissements où du personnel pourrait documenter des abus (maltraitance, violations du droit du travail, atteinte à la santé publique, etc.), qu’il s’agisse d’hôpitaux, d’écoles, de maisons de retraite, de laboratoires ou de centres de détention. La collecte d’informations non autorisées est qualifiée d’espionnage corporatif et punie de sanctions très sévères même lorsqu’elle révèle des actes criminels. Les organismes sans but lucratif peuvent faire faillite pour avoir exposé la vérité au public.
Le “Poop Tour”, l’impact environnemental des élevages et le lobbying
Will Potter montre qu’il ne s’agit pas seulement de cacher au public la cruauté et la violence exercées contre les animaux, ni de les soustraire à la réglementation gouvernementale, mais aussi de dissimuler les conséquences environnementales de l’exploitation animale à grande échelle.
Le chapitre nommé « Poop Tour » relate sa visite guidée par une vieille dame qui réside près des gigantesques fermes laitières et expose un fait stupéfiant : les élevages américains produisent 130 fois plus d’excréments que l’ensemble de la population humaine des États-Unis. Entre 2012 et 2020, la croissance des fermes a ajouté l’équivalent des déjections de trois villes de la taille de New York chaque année. Les lagunes de lisier — des étendues de déjections animales — fuient et contaminent les sols et les aquifères. Ces lagunes sont tellement grandes qu’elles nécessitent de petits bateaux téléguidés pour les remuer. Et elles sont tellement toxiques qu’elles causent des morts parmi les travailleurs agricoles exposé·e·s aux émanations, même pour quelques secondes. Plusieurs membres d’une famille sont morts dans leur fosse à purin, perdant connaissance les uns après les autres. Épandues dans les champs, ces émanations polluent l’air et rendent invivable la proximité de ces installations. La pollution atmosphérique des élevages tue 17 000 personnes par an — plus que les centrales à charbon.
L’agriculture animale est l’un des principaux moteurs des émissions de gaz à effet de serre, de la déforestation, de la perte de biodiversité et de la pollution de l’eau, tout en demeurant largement absente des engagements contraignants dans les grandes négociations internationales sur le climat et la biodiversité. Cette invisibilisation n’est pas accidentelle : elle résulte, selon Potter, d’un travail systématique de lobbying par les industries de la viande et des produits laitiers.
Potter cite notamment une enquête montrant que, dans l’Union européenne, un tiers des politiques majeures en matière de climat et d’agriculture ont été affaiblies et la moitié complètement bloquées en raison du lobbying du secteur viande-lait. Il prend l’exemple d’un projet de réforme européenne visant à interdire les formes les plus abusives de confinement des animaux : malgré le soutien de plus d’un million de personnes et l’appui de près de 89 % de l’opinion publique, la réforme a été abandonnée sous la pression de l’industrie, qui a brandi la menace d’un effondrement économique de la filière.
À la COP28 de Dubaï en 2023, Potter observe une présence record de lobbyistes issus de l’agro-industrie, plus du double de l’édition précédente. Le géant brésilien JBS, à lui seul, a envoyé plus de 120 représentants. Plus troublant encore : plus d’une centaine de ces lobbyistes faisaient partie de délégations officielles d’États.
L’influence de l’industrie de l’élevage ne s’arrête pas aux arènes politiques. Elle atteint également la production des savoirs scientifiques mobilisés par les gouvernements. Lors de la préparation du sixième rapport du GIEC, des scientifiques recommandaient explicitement une transition vers des régimes végétaux, qualifiés de « mesure la plus importante » pour réduire les émissions liées à l’alimentation. Or, lors de la phase de relecture gouvernementale, certains pays — dont l’Argentine et le Brésil — ont exigé la suppression de ces recommandations, allant jusqu’à affirmer, à tort, qu’il n’existait aucune base scientifique solide pour promouvoir l’alimentation végétale. Le rapport final a ainsi remplacé la mention explicite des plant-based diets par une formulation vague ( « régimes alimentaires équilibrés et durables »), reléguant les aliments d’origine végétale à une note de bas de page.
Pour comprendre cette convergence entre lobbying politique, censure scientifique et inertie réglementaire, Potter mobilise le concept de capture réglementaire. Lorsque les industries contrôlent les agences censées les surveiller, les gouvernements cessent de jouer leur rôle : protéger l’intérêt public. Ce sont les intérêts industriels qui dictent les normes, les priorités et même les définitions. Potter multiplie les exemples : alignement du département de l’Agriculture (USDA) sur les intérêts des grandes fermes industrielles, sanctions dérisoires pour des violations graves, réécriture stratégique de notions comme celle de « ferme familiale », pressions exercées sur les chercheurs universitaires et opacité croissante des données publiques.
On retient en particulier les pages consacrées au Freedom of Information Act (FOIA), l’outil juridique le plus important des États-Unis pour accéder à l’information gouvernementale. Selon l’USDA, les rapports sur le bien-être animal étaient les plus fréquemment demandés, à tel point que l’agence se sauvait du temps en les publiant directement sur son site web. Or, sous l’administration Trump — et sous la pression des lobbys — des milliers de documents du département de l’Agriculture ont été retirés des sites publics, notamment les archives relatives aux inspections, les rapports sur les violations graves ainsi que les données sur les conditions d’élevage et sur les laboratoires utilisant des animaux.
La petite grange rouge, l’extrême droite et le fascisme ordinaire
L’un des apports les plus originaux du livre est l’analyse du lien entre l’imaginaire rural, l’élevage industriel et la montée de l’extrême droite. Potter montre comment la petite grange rouge est récupérée par des mouvements nationalistes comme symbole d’une identité menacée : blanche, rurale, traditionnelle. Dans ce cadre, toute critique de l’élevage devient une attaque contre la nation, le mode de vie américain et les « vrais hommes » qui consomment de la viande et des produits laitiers. Le lien entre lait et masculinité blanche s’affirme de plus en plus dans les groupes d’extrême droite .
L’élevage se transforme alors en bastion politique, protégé par une rhétorique identitaire qui rend toute remise en question suspecte. La violence structurelle infligée aux animaux disparaît derrière une esthétique de l’innocence, du respect des traditions et de l’ordre établi.
L’élevage n’est plus seulement une activité économique ; il devient un marqueur identitaire à défendre. La « petite grange rouge » symbolise un récit puissant : celui d’un monde rural idéalisé, homogène, enraciné, menacé par des forces extérieures — écologistes, militant·e·s pour les droits des animaux, féministes, élites urbaines, institutions internationales.
La démonstration de Potter est convaincante. Ce symbole rural est activement exploité par des acteurs de l’extrême droite, mais aussi par l’industrie elle-même, qui y trouve un puissant levier de légitimation. Les enquêtes sous couverture et les révélations journalistiques sont alors présentées non comme des tentatives de rendre visible une violence structurelle, mais comme des actes de sabotage culturel et des menaces contre la nation. Les militant·e·s et les journalistes sont dépeints comme des ennemis intérieurs, des agents du chaos ou des extrémistes — un cadrage qui facilite leur criminalisation et justifie la restriction de leurs droits.
Potter suggère que cette convergence entre agro-industrie et extrême droite s’inscrit dans un mouvement plus large de durcissement autoritaire. La restriction de l’accès à l’information, l’opacité de l’industrie, la criminalisation de la dissidence et la délégitimation des contre-pouvoirs forment un ensemble cohérent. L’exploitation animale devient alors un terrain privilégié pour expérimenter des formes de gouvernance qui tolèrent de moins en moins la critique, au nom de la sécurité économique, de l’ordre social ou de l’identité nationale.
Little Red Barns met en lumière une articulation troublante entre violence invisible, récit identitaire et autoritarisme grandissant. La manière dont une société protège l’élevage industriel — et punit ceux et celles qui cherchent à en révéler les coûts humains, animaux et environnementaux — apparaît ainsi comme un révélateur plus général de sa tolérance à l’opacité et à la répression des contre-pouvoirs démocratiques et issus de la société civile.
Conclusion — Un test démocratique
Little Red Barns n’est pas seulement un livre sur l’industrie de l’élevage, c’est une enquête sur les conditions de possibilité de la démocratie dans des sociétés où la production alimentaire, les impacts environnementaux et la violence structurelle sont soustraits au regard public. En déconstruisant le mythe de la petite grange rouge, Will Potter nous force à regarder ce que nous ne voulons pas voir et à prendre conscience des coûts démocratiques, éthiques et écologiques de notre ignorance volontaire collective.
« Que ce soit la cruauté des élevages industriels ou la répression policière de la liberté d’expression, tout cela mérite d’être exposé au grand jour. Rien de tout cela ne peut résister à l’examen public. En tant que journaliste, j’avais désespérément besoin de le croire ». À certains moments, Will Potter avoue avoir perdu espoir dans le pouvoir du journalisme à servir de levier de changement social. Il questionne « la politique du visible » (« the politics of sight ») étudiée par Timothy Pachirat dans son livre Every Twelve Seconds. Après une série de révélations des pratiques courantes des élevages mises au jour par les enquêtes, Will Potter demande : « Dois-je continuer ? ». « Est-ce qu’un flux constant de vidéo nous aide à comprendre le problème ou est-ce que cela nous mène à détourner le regard ? ». Autrefois plein d’espoir dans le fait de témoigner (bearing witness) des injustices, le journaliste d’enquête voit sa foi ébranlée.
Potter questionne le pouvoir du témoignage et du journalisme non pas parce que la vérité serait inutile, mais parce que, dans un contexte de capture réglementaire et de criminalisation de la transparence, l’exposition des faits ne garantit pas leur prise en charge démocratique. Montrer la violence ne suffit pas lorsque les cadres juridiques, politiques, économiques et narratifs sont structurés pour la neutraliser.
Cette désillusion n’aboutit toutefois ni au cynisme ni au retrait. Elle conduit plutôt Potter à poser des questions plus radicales : que vaut une démocratie qui tolère autant de violence, de dégradation environnementale et d’influence corporative et qui punit ceux et celles qui la dénoncent ? Les enjeux ne se limitent pas à la violence et la négligence envers les animaux, mais incluent l’atteinte à la liberté d’expression et de presse, l’absence de transparence institutionnelle et la faillite des responsables politiques.
Conférence sur Youtube de Will Potter à l’Université Concordia (2026).

