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« La protection de l’environnement, c’est la protection des animaux », tel est le slogan de la campagne d’appel aux dons lancé par l’association Tierschutz Austria, le nom que se donne dans les médias l’Association viennoise de protection animale, Wiener Tierschutz Verein. Coordonnant un large réseau de refuges d’animaux en Autriche, cette association de protection animale fondée en 1846 est la plus ancienne du pays dans ce domaine. Elle est devenue aujourd’hui un acteur majeur de la cause animale avec un budget de 8,9 millions d’euros de recettes en 2022, à comparer aux 2,8 millions de l’Association contre les usines animales (Verein gegen Tierfabriken).
Dans le grand public, l’écologie politique est un enjeu reconnu alors que la cause animale peine encore à trouver toute sa légitimité lorsque ses défenseurs abordent des thèmes qui vont au-delà des refuges pour animaux de compagnie. Aussi est-ce bien une intention délibérée que de lier ces deux aspects dans une campagne d’affichage.
Afin de mieux saisir les relations entre ces deux mouvements sociaux, l’écologie politique et la cause animale, nous nous proposons de revenir sur certains moments forts de l’histoire autrichienne de ces cinquante dernières années, abordant chronologiquement quatre périodes distinctes : les débuts de l’écologie politique à la fin des années 1970, puis le passage progressif de la protection des animaux à une lutte plus politique pour leurs droits, mais en lien étroit avec le mouvement écologiste, dans la seconde moitié des années 1980, suivie d’une relative autonomisation de la cause animale par rapport à l’écologie, dans les années 1990 et 2000 et enfin, dans la période contemporaine, des relations riches et complexes entre ces deux mouvements.
Les débuts de l’écologie politique en Autriche (1977-1984)
Parallèlement à ce qu’on a pu observer en Allemagne, ce sont d’abord des mouvements locaux d’opposition qui ont émergé, en réaction à de grands projets comme la construction d’autoroutes ou de centrales électriques dans des zones idylliques que les riverains entendaient protéger. Il existait bien depuis 1948 une Association autrichienne pour la protection de la nature (Naturschutzbund Österreich), mais son influence était très limitée. De même, si le chancelier social-démocrate Bruno Kreisky (au pouvoir de 1970 à 1983) avait décidé en 1972, lors de la constitution de son gouvernement, d’adjoindre un portefeuille de la « protection de l’environnement » au Ministère de la santé, l’écologie n’était pas une priorité.
À Vienne, l’opposition à un projet immobilier dans le parc de l’Observatoire a contraint les pouvoirs publics à organiser en 1973 un référendum au cours duquel les habitants se prononcèrent à 57 % contre la bétonisation du site[1]. Peu après, en 1976, la décision d’abandonner à une entreprise de textile le centre culturel alternatif « Arena » qui avait connu ses heures de gloire avec la tenue du Festival de Vienne (les Wiener Festwochen) causa de vives protestations. Le lieu fut occupé pendant trois mois et quelques intellectuels ou personnalités de la scène culturelle apportèrent leur soutien, développant là encore des idées de protection de la nature.
Ces mouvements, encore diffus et surtout locaux, trouvèrent avec l’opposition à l’énergie nucléaire l’occasion de s’allier. En 1976, une Initiative des opposants autrichiens à la centrale nucléaire (IÖAG) se constitua, dominée par des groupuscules politiquement très à gauche (maoïstes, trotskistes, etc.), mais incluant aussi des groupes d’universitaires. Or, en avril 1972 le chantier d’une centrale nucléaire avait débuté à Zwentendorf, au bord du Danube, à 60 km en amont de Vienne. C’est là que se tint le 12 juin 1977 une grande manifestation regroupant 7 000 personnes venues de tout le pays. À l’automne, ce furent encore 6 000 personnes qui se regroupèrent dans la capitale sur la Ballhausplatz où siège le gouvernement[2].
Ces manifestations furent très marquées par la culture autrichienne : la proximité avec l’Allemagne, le rôle protecteur des mères dans la culture catholique, la participation de personnes impliquées dans le nazisme ou encore, plus généralement, le pouvoir de l’Église catholique. Le projet de centrale étant soutenu par les sociaux-démocrates – Kreisky était toujours chancelier – les conservateurs du parti populaire autrichien constituèrent la première force d’opposition. Parmi les personnalités engagées contre la mise en service, on trouvait Konrad Lorenz (1903-1989), célèbre éthologue tout juste auréolé en 1973 du Prix Nobel de physiologie ou médecine, mais également ancien nazi, membre du parti nazi puis psychologue de l’armée chargé de définir quelles personnes étaient considérées comme asociales et destinées aux camps de concentration[3]. Par ailleurs, les conservateurs parvinrent aisément à rallier l’Église à leur cause. Là encore, on trouve une affiche avec, en grosses lettres noires, « Bitte Lieber Gott – sag nein zu Zwentendorf ! » (S’il vous plaît, mon Dieu – dites non à Zwentendorf !).
Ces affiches étaient imprimées dans le cadre de la campagne concernant le référendum du 5 novembre 1978 sur la mise en service du réacteur de Zwentendorf. À la surprise générale, le non l’emporta à 50,47 % avec un taux de participation de 64,1 %[4]. Suite à ce résultat, une loi contre la production d’énergie atomique (Atomsperrgesetz) fut votée en décembre 1978 et vingt-et-un ans plus tard, cette décision fut inscrite dans la constitution.
Le résultat de ce référendum marqua l’émergence d’une société civile tournée vers l’écologie et capable d’influencer la politique du gouvernement. Des organisations non gouvernementales comme la branche autrichienne du Fonds mondial pour la nature, WWF Austria, fondée en 1963, connurent un certain essor. Les objectifs de cette organisation étaient de préserver la biodiversité de la planète, de promouvoir les ressources renouvelables, de limiter le gaspillage des biens naturels ainsi que la pollution. De nombreuses réalisations comme la protection de la Lange Lacke dans le Burgenland, la réintroduction d’ours bruns dans les montagnes de l’Ötscher, ou la réduction des émissions de CO₂ par les entreprises autrichiennes sont à mettre au crédit du WWF Austria.
En février 1983, cette organisation lança une grande campagne pour sauver les plaines alluviales de la bétonisation, « Rettet die Auen » (Sauve les zones alluviales). Parmi ces plaines, les enjeux se concentrèrent sur celle qui entoure le Danube entre Vienne et Bratislava sur une quarantaine de kilomètres, la Hainburger Au. Le gouvernement prévoyait d’y construire une centrale hydroélectrique fonctionnant avec un barrage sur le fleuve, arguant du fait qu’à défaut d’énergie nucléaire, il fallait bien produire de l’énergie électrique d’une autre façon. Seulement, le pays était signataire depuis 1971 de la Convention de Ramsar (une ville au nord de l’Iran), concernant la sauvegarde des zones humides considérées comme des habitats à protéger pour les oiseaux d’eau et, depuis 1979, de la Convention de Berne relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe. Cette dernière convention était d’ailleurs entrée en vigueur très récemment, en 1982.
À l’occasion des diverses manifestations contre ce projet de barrage, la défense de l’environnement s’est explicitement mêlée à la défense des animaux. Les personnalités impliquées dans la préservation de la plaine alluviale ont tenu le 7 mai 1984 une conférence de presse qui a marqué l’histoire de la Seconde République sous le nom de Pressekonferenz der Tiere, reprenant le titre d’un livre pour enfant très connu publié en 1949 par Erick Kästner.
En rupture avec les conférences de presse classiques, les organisateurs étaient pour la plupart influencés par l’actionnisme viennois[5], portant un déguisement pour représenter une des espèces animales menacées par le projet[6]. On voyait ainsi un cerf, une cigogne, un héron, un crapaud, un cormoran et un coléoptère. Dans un pays qui n’avait pas encore fait son aggiornamento pour reconnaître sa responsabilité dans les crimes du nazisme (il faudra attendre 1991 avec le chancelier Vranitzky), la présence parmi ces personnalités du responsable du parti de jeunesse de l’extrême droite, Hubert Gorbach, ne posait pas de problème, ce dernier s’était juste distingué en refusant de se déguiser à la conférence de presse[7].
Fort du succès du référendum de 1978 qui avait abouti à la Atomsperrgesetz (loi sur l’interdiction du nucléaire), les opposants au projet de barrage militaient pour l’organisation d’une initiative populaire au nom de l’ancien chercheur nazi nobelisé, le Konrad-Lorenz-Volksbegehren (l’initiative populaire Konrad Lorenz)[8]. Malgré le fait que cette conférence de presse originale avait su toucher le grand public, les travaux se poursuivirent et en décembre 1984, des militants écologistes et défenseurs des animaux – se souciant ceci dit plus de la préservation des espèces que des animaux pris individuellement – occupèrent les lieux. Après plusieurs altercations avec les forces de l’ordre, face à jusqu’à 40 000 manifestants, une trêve de Noël (Weihnachtsfrieden) fut décidée, et après de longues tractations au Parlement, l’initiative populaire fut ouverte aux signatures des citoyens du 4 au 11 mars 1985[9]. Elle recueillit 354 000 soutiens et après la création d’une toute nouvelle Ökologiekommission, le projet fut définitivement abandonné.
Le parti des Verts émergea de ces deux projets avortés (la centrale nucléaire et le barrage dans une plaine alluviale). Aidée par la catastrophe de Tchernobyl du 26 avril 1986, c’est moins de dix jours plus tard que Freda Meissner-Blau (1927-2015) – celle qui était déguisée en coléoptère à la conférence de presse – parvint à obtenir le score honorable de 5,5 % aux élections présidentielles. Devenue une figure médiatique notable, elle parvint six mois plus tard à faire entrer les Verts au Parlement lors des élections législatives de novembre 1986.
De la protection des animaux à la lutte pour leurs droits : avec l’écologie et au-delà (1984-1992)
Dans les rangs des manifestants qui occupaient la Hainburger Au (la plaine alluviale de Hainburg) se trouvait un jeune de 20 ans, devenu aujourd’hui une figure majeure de la cause animale en Autriche, Martin Balluch, né en 1964. Interrogé sur sa participation alors qu’il était un jeune étudiant, il répond « Ich wollte Wildtiere helfen! » ( « Je voulais aider les animaux sauvages ! »)[10].
À l’époque, l’approche dominante était encore la protection des animaux (on se référait à un Tierschutzbewegung – mouvement de la protection animale). Cette approche émerge en Europe au XIXe siècle avec des sociétés nationales, d’abord en Grande-Bretagne en 1824 avec la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (qui deviendra société royale en 1840 grâce au soutien de la reine Victoria). En France, la Société protectrice des animaux est créée sur le même modèle cinq ans plus tard, et on trouve des équivalents dans les royaumes de Prusse ou de Bavière, comme dans l’Empire austro-hongrois.
Dans l’histoire de la cause animale, une seconde étape se déroule autour de 1900 avec des associations non plus seulement de protection, mais de défense des animaux, empruntant parfois aux méthodes de l’action directe développées par les anarchistes. Enfin, après la Seconde Guerre mondiale, des collectifs, souvent sans bases légales, se créent pour lutter à différents niveaux de la société en vue de l’obtention de droits pour les animaux. Ces groupes constituent ce qu’on nomme le Tierrechtsbewegung (le mouvement des droits des animaux)[11]Sur l’histoire de la cause animale, voir Jérôme Segal, Animal Radical. Histoire et sociologie de l’antispécisme, Lux, Montréal, 2020..
Martin Balluch plaçait déjà son action dans cette optique. Quelques mois après l’occupation mouvementée à Hainburg, il participe à une manifestation contre l’expérimentation animale à l’université de Vienne. Mais c’est à l’occasion d’un long séjour en Grande-Bretagne qu’il découvre la richesse des mouvements visant à accorder des droits aux animaux. De 1989 à 1997, il est employé à l’université de Cambridge, auprès de Stephen Hawking au Département de mathématiques appliquées et de physique théorique[12]. En même temps, il devient végane (à partir de 1989) et s’implique dans des actions du Front de Libération Animale (mieux connu sous l’acronyme anglais ALF). De son séjour en Angleterre, il retient l’idée de manifestations récurrentes et de « fêtes » présentant sous un jour positif la cause animale et le véganisme qui lui est lié.
Balluch n’est bien sûr pas le seul à s’intéresser à ce sujet lorsqu’il revient en Autriche. En 1986, l’année où les Verts font leur entrée au Parlement, des groupes d’étudiant·es se forment dans les universités de Vienne, Salzbourg et Graz sous l’appellation internationale « Students for animal welfare and animal rights » (« Étudiants pour le bien-être et les droits des animaux » ; l’anglais témoigne de cette volonté d’internationaliser la cause). Ils sont rejoints par ceux des universités de médecine vétérinaire, notamment à Vienne où dès 1982 un groupe de travail s’affichant sous la bannière de la « médecine vétérinaire critique » avait été constitué (Kritische Tiermedizin, KT). Tenant compte des premiers travaux d’éthologie animale, ces étudiants lancent en 1987 un label d’œufs issus d’un élevage privilégiant le bien-être des poules, les KT-Freiland-Eier.
À Salzbourg, le philosophe Helmut Kaplan (né en 1952) se lance lui dans une approche plus théorique, publiant en 1988 chez le prestigieux éditeur Peter Lang une Philosophie des Vegetarismus sous-titrée Kritische Würdigung und Weiterführung (Appréciation critique et prolongement)[13]. Du côté de la protection animale, de nouvelles associations émergent, notamment avec Vier Pfoten (« Quatre pattes »), créée la même année. Les liens de ce côté avec l’écologie sont assez étroits. L’un des fondateurs de Vier Pfoten, Helmut Dungler (1963-2020) était engagé en 1984 avec Greenpeace contre la chasse à la baleine. Si Vier Pfoten relève de la protection animale, Dungler a toujours su lier celle-ci à la lutte pour les droits des animaux. De 1987 à 1988, il était au centre d’une campagne contre les élevages destinés à produire de la fourrure.
Sur le plan institutionnel, le gouvernement a commencé à prendre la mesure des liens entre cause animale et écologie. Au ministère de l’environnement, de la jeunesse et de la famille, la ministre Marilies Flemming (ÖVP) qui avait participé à l’occupation de la Hainburger Au, commande une première étude sur la situation des animaux en Autriche : Das Leiden der Tiere in unserer Gesellschaft (« La souffrance des animaux de notre société »). Elle ne s’arrête pas à cela puisqu’elle rédige également la préface d’un livre qui fait sensation l’année suivante, Zeitbombe Tierleid ( « La bombe à retardement de la souffrance animale »)[14]Wolfgang Bittermann et Franz-Joseph Plank, Zeitbombe Tierleid, Wien, 1990.. Le sort des animaux d’élevage est clairement décrit, tout comme les ravages de la chasse. Les auteurs dénoncent également les fermes à fourrure et les expériences menées sur les animaux. Sur la quatrième de couverture, on lit « Aujourd’hui, la protection des animaux est plus qu’un sujet pour les “défenseurs des animaux”. Elle nous concerne tous : car c’est justement à travers le sort des animaux que l’on peut voir à quel point une société est raisonnable et clairvoyante dans la gestion de ses ressources. » On voit que l’écologie est encore présente, à travers l’idée de gestion des ressources. C’est peu après, au début des années 1990, que la cause animale s’autonomise par rapport à l’écologie.
Autonomisation de la cause animale (1992-2011)
L’Association contre les usines animales (Verein gegen Tierfabriken, VGT) est créée à Vienne en 1992 en prenant pour modèle l’association éponyme établie trois ans plus tôt en Suisse. Une de leurs premières réussites fut l’introduction, dès 1994, d’une méthode de contrôle par ultraviolet pour déterminer le mode d’élevage des poules dont proviennent les œufs vendus[15].
Les écologistes, emmenés de 1994 à 1996 par Madeleine Petrovic (née en 1956) ont senti que l’opinion publique était prête à soutenir la cause animale. Pour soutenir une nouvelle initiative populaire, un groupe de 35 députés s’est formé, alliant les Verts et l’extrême droite du FPÖ (conformément à la culture politique du pays, sans que cela ne suscite de contestation). Cette initiative, ouverte aux signatures des citoyens en mars 1996, poursuivait trois objectifs : l’ancrage de la protection de l’environnement et de celle des animaux dans la constitution, la mise en place d’un réseau d’avocats généraux représentant les intérêts des animaux (Tieranwaltschaft) et la reconnaissance de la protection animale comme un intérêt public devant faire l’objet de financements publics. Le premier point, dans sa formulation originale – Verankerung des Tier- und Umweltschutzes als Rechtsgüter im Verfassungsrang (Ancrage de la protection des animaux et de celle de l’environnement en tant que biens juridiques de rang constitutionnel) – exprimait bien l’alliance entre les deux causes.
Malgré le succès de cette initiative, qui fut soutenue par près de 460 000 personnes (bien au-delà des 100 000 nécessaires), ce n’est qu’en 2004 que la protection animale fut reconnue comme valeur à part entière dans la constitution. Mais avant cela, la VGT a obtenu de nombreux succès. Lorsque Martin Balluch rentre en Autriche, en 1997, il devient un membre influent de la VGT qu’il finira par diriger à partir de 2002. Dès 1998, l’association obtient la fermeture de toutes les fermes à fourrure du pays[16]. Quatre ans plus tard, c’est l’interdiction de l’utilisation d’animaux sauvages dans les cirques qui est actée (interdiction entrée en vigueur en 2005, une première en Europe). En 2004, c’est la fin des élevages en batterie pour les poules dites « pondeuses » (décision entrée en vigueur en 2009). À titre de comparaison, en 2021, en France, la moitié des œufs consommés provenait encore d’élevages en batterie. À compter de 2006, l’utilisation de grands singes dans les expériences pharmaco-médicales est proscrite et, pour prendre un dernier exemple de ces avancées, la fin du maintien en cage des lapins élevés pour la viande est votée en 2007, avec une entrée en vigueur en 2012, tandis qu’en France, en 2025, 99 % de ces lapins sont maintenus dans de minuscules clapiers grillagés.
Au-delà de ce travail politique auprès des ministères, députés et autres responsables politiques, la VGT s’engage dans une vaste campagne pour toucher le grand public, procédant souvent par des « happenings », des humains prenant par exemple la place d’animaux pour dénoncer leurs conditions de vie. Certaines actions se rapprochent de la désobéissance civile et c’est ce qui explique que Martin Balluch ait déjà vécu 25 arrestations. En 30 ans, plus de 100 000 stands d’informations ont aussi été tenus par des bénévoles et employés. La VGT s’est imposée comme la principale association luttant pour les droits des animaux (Tierrecht). Alors que Martin Balluch est l’unique employé de la VGT lorsqu’il en prend la présidence en 2002, vingt ans plus tard, l’association salarie 70 personnes.
Conscient de la nécessité de prôner le véganisme pour mettre fin aux horreurs de l’élevage, Martin Balluch participe en 1999 à la création de la Société végane autrichienne (Vegane Gesellschaft Österreich, VGÖ). Pendant que la VGT pratique des infiltrations dans des élevages, révèle des pratiques illégales et choque parfois la population, la VGÖ diffuse de superbes photos de gastronomie végétalienne, des recettes faciles à réaliser ou, encore, fait la promotion du véganisme par le sport. En France, L214 remplit ces deux rôles, mais en Autriche, c’est la théorie qu’on connaît par les films policiers qui est choisie, avec l’alternance entre le good cop (VGÖ) et le bad cop (VGT) permettant de faire craquer les suspects[17].
Un inconvénient de cette stratégie est que la VGT est devenue la cible des lobbies et de certains groupes politiques qui leur sont liés. De 2008 à 2011, de nombreux militants de la VGT ont été arrêtés et un procès retentissant pour appartenance à une organisation criminelle s’est tenu en Basse-Autriche, à Wiener Neustadt. Comme le Patriot Act aux États-Unis après le 11 Septembre, le paragraphe 278 du code pénal (communément appelé Mafia-Paragraf) permet depuis 2001 de condamner toute personne appartenant à une « organisation criminelle ». Initialement, selon ses dires, il s’agissait pour le législateur de lutter contre différents trafics (drogue, êtres humains, matières radioactives) ainsi que contre le terrorisme. Dans les faits, la moindre organisation politique hostile au gouvernement a pu, depuis, être considérée comme subversive et être concernée par ce paragraphe.
Le ministère de l’intérieur s’est intéressé spécialement à deux campagnes de la VGT, contre les élevages en batterie et les magasins de fourrure, supposant que d’autres militants aient pu être incités à entreprendre des actions violentes. L’affaire remonte à 2007, lorsqu’une commission spéciale de la police (Soko) les a suivis, les filmant à leur insu et plaçant des émetteurs sur leurs voitures. En mai 2008, 30 perquisitions ont été menées par des policiers surarmés et masqués. Martin Balluch a été arrêté chez lui en pleine nuit, avec douze autres militants de la VGT. Mis en examen, ils ont fait 105 jours de détention préventive dont 39 jours de grève de la faim pour Martin Balluch, finalement nourri de force par sonde gastrique[18].
Lors de ce procès qui a duré 14 mois, de mars 2010 à mai 2011, on a appris que pour tenter de prouver la criminalité de cette organisation, la Soko avait placé les téléphones des militants sur écoute et intercepté leurs courriels (environ 20 000 courriels de près de 200 personnes ont été analysés), ou encore qu’une femme employée par la police avait intégré le mouvement (undercover) pour ramasser des traces d’ADN (elle récupérait les canettes consommées pour les confier à la police scientifique). Malgré ce luxe de moyens – qui tranche hélas très nettement avec le peu de moyens accordés par exemple à la lutte contre le néonazisme – le procureur n’a pas pu prouver que Martin Balluch et ses compagnons avaient créé avec leur association une « organisation criminelle ». Au total, on estime que l’Autriche a dépensé quatre millions d’euros pour l’instruction. Les militants accusés ont tous été en situation de faillite personnelle et neuf sur treize ont perdu leur emploi[19].
Ce procès a connu une résonance internationale et son issue, malgré tout plutôt heureuse pour la VGT au-delà des déboires personnels, a généré un mouvement de sympathie important dans la population pour la cause animale. La VGT a été autorisée à faire de nombreuses interventions dans des établissements scolaires pour informer les élèves sur le monde de l’élevage, à la fois dans ses conséquences écologiques et pour la santé publique, mais aussi sur la possibilité de se nourrir sans produits d’origine animale. À titre d’exemple, en 2005 une jeune lycéenne de 15 ans, Cosma Stöger, découvre ainsi la problématique de la cause animale. Elle devient aussitôt végétarienne et s’engage dans la VGT de 16 à 17 ans, puis estime que c’est au niveau politique qu’il faut agir. Elle rejoint les Verts, le parti le plus sensible à la cause animale selon elle, mais regrette un manque de clarté de leur part à ce sujet (elle se souvient notamment avoir découvert que le parti comptait bon nombre de chasseurs). En 2018, elle fonde le Grünes Tierschutzforum ( « forum de la protection animale des Verts »), au sein du groupe des Verts à Vienne[20]. Cette plateforme de protection animale regroupe ainsi des juristes, biologistes, scientifiques, des femmes et hommes politiques et des pédagogues. Cosma Stöger est devenue attachée parlementaire de la députée Faika El-Nagashi qui est aussi la Tierschutzsprecherin (« porte-parole de la protection animale ») du parti. Avec le Tierschutzforum, elle entend agir à la fois à l’intérieur du parti et à l’extérieur, vers le public, éditant des brochures, organisant des soirées avec projection de films en lien avec la cause animale ou encore en participant aux couleurs du parti à la célèbre Tierschutzlauf (la course de la protection animale) qui se déroule chaque année depuis 2011 à la fin de l’été dans la capitale autrichienne. Cette importance accordée à la cause animale au sein du parti écologique ne se fait cependant pas sans quelques grincements de dents…
Cause animale et écologie : « c’est compliqué »
Le passage de la Tierschutz à la lutte politique pour les Tierrechte n’a rien d’évident pour tous les militants écologistes. Selon Cosma Stöger, si certains sont ouverts aux discussions sur les droits des animaux, pour d’autres, on n’avance qu’à petits pas. Beaucoup ont peur que leur parti soit vu comme un groupe de donneurs de leçon (Moralapostel) et ils craignent avant tout que leur parti devienne un parti d’interdictions (Verbotpartei) condamnant l’élevage intensif, la chasse, les promenades en fiacres, voire les sports équestres, les zoos et même, à terme, la consommation de viande ou de poissons. Alors qu’il est scientifiquement clairement établi que le transport compte très peu dans la production de gaz à effet de serre par rapport à la nature des aliments – que par exemple la consommation de bananes venant de l’Équateur génère 85 fois moins de pollution que celle d’un steak issu de l’animal de la ferme voisine –, les écologistes ont du mal à accepter ces données[21].
Les dissensions entre écologistes et avocats de la cause animale peuvent être sérieuses[22]. Les premiers raisonnent en termes d’espèces dans une visée souvent conservatrice – selon les équilibres d’une nature souvent déifiée –, alors que les seconds s’intéressent aux individus sentients, c’est-à-dire capables d’éprouver des émotions, d’être sujets de leur vie, et bien sûr de ressentir la douleur. Le cas de la chasse est à ce titre exemplaire. Pour les écologistes, si une vallée des Alpes tyroliennes abrite une population de cinquante chamois et que l’excédent annuel de naissance est compensé par les « prélèvements » des chasseurs, l’espèce est pérenne et il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Pour les animalistes, au contraire, la chasse pose problème. Les défenseurs de la cause animale n’acceptent pas que des chamois soient tués par plaisir par des humains.
Plus récemment, cette opposition a émergé à nouveau à travers la gestion des alpages. La plupart des écologistes apprécient que des vaches puissent y paître et qu’ainsi les paysans produisent du fromage, alors que les militants animalistes, outre leur opposition de principe à la souffrance animale, constatent que ces zones montagnardes sans cesse élargies constituent aussi autant d’espaces en moins pour les animaux sauvages et que les risques sont accrus pour eux face aux chasseurs. De plus, ils estiment que les alpages légitiment l’élevage, offrant une vision idyllique des conditions de vie des animaux alors que cela ne concerne qu’une infime minorité d’entre eux et ce, seulement pendant les quelques mois d’été. De plus, dans toute l’Autriche, environ 7 000 marmottes sont abattues chaque année car les trous qu’elles creusent risquent de provoquer des blessures chez les vaches. D’ailleurs, contrairement aux apparences, le bien-être des vaches n’est pas assuré : les alpages n’étant pas plats, il y a des accidents, des chutes, et les cloches qu’elles portent autour du cou, générant plus de 110 dB, leur nuisent clairement[23]. De plus, assez paradoxalement, les écologistes soutiennent un système qui, en raison des déjections animales, pollue largement les eaux pour les animaux – humains ou pas – qui vivent plus en aval. Enfin, dernier argument, les animalistes considèrent que la défense des alpages, souvent pour le plaisir de la randonnée et du fromage, traduit une vision très anthropocentrée de la montagne.
En somme, si sur certains points, comme la préservation des espaces naturels ou la condamnation des élevages intensifs, écologistes et animalistes se rejoignent, cette alliance n’est pas forcément pérenne et des divergences peuvent apparaître. Malgré cela, le cas de l’Autriche montre que des synergies sont possibles puisque des avancées réelles ont été obtenues par les animalistes en utilisant parfois des arguments écologistes. Par ailleurs, l’antispécisme est de plus en plus pris en compte dans le mouvement écologiste, ce dont témoigne le « forum de la protection animale des Verts » évoqué ci-dessus. Début 2025, l’alliance en cours pour la formation d’un nouveau gouvernement de coalition entre la droite et l’extrême droite laisse également craindre que ces deux mouvements, écologiste et animaliste, fassent l’objet de persécutions, avec notamment une criminalisation des lanceurs d’alerte, et soient contraints de se soutenir mutuellement.
Crédit photo : VGT.at
Notes et références
| ↑1 | Gottfried Pirhofer et Kurt Stimmer, Pläne für Wien – Theorie und Praxis der Wiener Stadtplanung von 1945 bis 2005, Stadtentwicklung Wien, Magistratsabteilung 18, Wien (Vienne), 2007, p. 69. |
|---|---|
| ↑2 | Sur cette campagne concernant l’énergie nucléaire, voir Helmut Hirsch et Helga Nowotny, « Information and Opposition in Austrian Nuclear Energy Policy », Minerva, vol. 15, nᵒ 3‑4, 1977, p. 316‑34. |
| ↑3 | Benedikt Föger et Klaus Taschwer, Konrad Lorenz: Biografie. Czernin Verlag, 2023, p. 109-189 pour la période nazie et p. 350-352 pour son engagement contre la centrale de Zwentendorf. |
| ↑4 | Pour une analyse de ce référendum, voir Anton Pelinka, « The nuclear power referendum in Austria », Electoral Studies 2, 1983, nᵒ 3, p. 253‑61. |
| ↑5 | Mouvement artistique radical né des années 1960 reposant sur les performances en public. |
| ↑6 | Un article anonyme relate cette conférence de presse, « 20 Jahre Hainburg: Was davon übrig blieb », profil, 27 nov. 2004. |
| ↑7 | Le FPÖ s’oriente ouvertement à l’extrême droite à partir de 1986 lorsque Jörg Haider en prend la tête, mais dès sa fondation en 1946, sous le nom de « Verband der Unabhängigen » (Association des indépendants), le parti regroupe beaucoup d’anciens nazis. Sa relative « indépendance » doit se comprendre par rapport aux deux grands partis traditionnels, les sociaux-démocrates du SPÖ et les conservateurs de l’ÖVP. |
| ↑8 | Selon la constitution autrichienne, l’initiative populaire peut être lancée directement par les citoyens (comme les votations suisses), alors qu’un référendum porte sur une loi fédérale et est organisé si le Conseil national le décide ou si la majorité des députés le demande. Sur le rôle de Konrad-Lorenz, voir Föger Taschwer, Konrad Lorenz, op. cit., p. 362-370. |
| ↑9 | Voir, de Verena Winiwarter et Sophia Rut, « Österreich ergrünt. Die Besetzung der Hainburger Au », dans H. Fischer, A. Huber und S. Neuhäuser (éd.), 100 Jahre Republik. Meilensteine und Wendepunkte 1918–2018, Czernin Verlag, 2018, p. 203‑216 et Roland Burkart, Das Konrad Lorenz-Volksbegehren in der Tagespresse Österreichs: Eine inhaltsanalytische Untersuchung (Le plébiscite de Konrad Lorenz dans la presse quotidienne autrichienne : une étude d’analyse de contenu), Literas-Universität-Verlag, 1985. |
| ↑10 | Entretien personnel avec Martin Balluch le 1er février 2023 à Vienne. |
| ↑11 | Sur l’histoire de la cause animale, voir Jérôme Segal, Animal Radical. Histoire et sociologie de l’antispécisme, Lux, Montréal, 2020. |
| ↑12 | Il écrira sa thèse sur le lien entre sentience et physique. |
| ↑13 | Peter Lang, Philosophie des Vegetarismus. Kritische Würdigung und Weiterführung, Frankfurt-am-Main, 1988. |
| ↑14 | Wolfgang Bittermann et Franz-Joseph Plank, Zeitbombe Tierleid, Wien, 1990. |
| ↑15 | L’éclairage avec les lampes UV à lumière noire fait apparaître des traces de roulement sur la coquille des œufs. Les traces de roulement sont des lignes parallèles invisibles à la lumière normale, espacées d’environ 22 à 26 mm, qui apparaissent sur les coquilles d’œufs lors du roulement dans les élevages en cage. |
| ↑16 | Sur la démarche politique de Martin Balluch pour le droit des animaux, voir son texte « Abolitionnisme versus réformisme », Les Cahiers antispécistes, nᵒ 30‑31, janvier 2009. |
| ↑17 | Jérôme Segal, « Autriche – Les végés en ordre de marche », Virage, n° 8, 2021, p. 10‑11. |
| ↑18 | Voir la « Déclaration de Martin Balluch après sa libération », Les Cahiers antispécistes, nᵒ 30‑31, décembre 2008. |
| ↑19 | Christof Mackinger et Birgit Pack, § 278a – Gemeint sind wir alle!: Der Prozess gegen die Tierbefreiungs-Bewegung und seine Hintergründe, Mandelbaum Verlag, Vienne, 2011. |
| ↑20 | Entretien personnel avec Cosma Stöger le 1er mars 2023 à Vienne. |
| ↑21 | Voir par exemple https://ourworldindata.org/food-choice-vs-eating-local. |
| ↑22 | Jérôme Segal, Dix questions sur l’antispécisme. Comprendre la cause animale, Libertalia, 2021, chapitre 5, « L’antispécisme est-il soluble dans l’écologie ? ». |
| ↑23 | Julia Johns, « Behavioural and Cardiac Reactions to Acoustic Stimuli in Ruminants », thèse à l’ETH de Zurich, 2016. |

