Pourquoi les animalistes sont-ils toujours les orphelins de la gauche ? Le suprémacisme humain en question

 

Peut-on lutter contre la déshumanisation tout en acceptant le suprémacisme humain ? Pour Will Kymlicka, le co-auteur de Zoopolis, voilà précisément un défi pour la gauche. C’est ce que le philosophe canadien expliquait dans un article du New Statesman dont Martin Gibert propose ici une traduction. Une analyse à méditer.


Dans le roman de Blaire French, The Ticking Tenure Clock, paru en 1998, le personnage central, un jeune professeur de sciences politiques, s’efforce de terminer un livre sur les « orphelins de la gauche » – c’est-à-dire les défenseurs des droits des animaux. Dans les années 1990, explique French, les animalistes se considéraient comme partie prenante de la grande famille progressiste qui protège les personnes vulnérables contre l’exploitation des puissants. Mais ils se sentaient aussi désavoués par les autres membres de la famille.

Vingt ans plus tard, la situation n’a pas changé. Les partisans des divers mouvements pour la justice sociale s’entraident régulièrement : les organisations féministes, par exemple, manifestent souvent leur soutien à Black Lives Matter, ou pour les droits des immigrés ou des homosexuels. Mais les groupes animalistes restent en dehors de ces solidarités progressistes. Comme le remarque Aimée Dowl, « aux États-Unis, aucune des principales organisations féministes n’a de comités ou de pages Internet dédiées aux droits des animaux, pas plus que de politiques sur le sujet ». Et comme l’indique John Sanbonmatsu, « à quelques exceptions près, la gauche s’est toujours montrée indifférente à la violence humaine envers les non-humains ».

Cette indifférence a créé beaucoup de frustration et d’incompréhension chez les animalistes. Une partie de l’explication réside dans l’intérêt égoïste et l’inertie des humains. Dans notre société, l’instrumentalisation des animaux fournit un flux constant de plaisirs souvent très intimes puisqu’ils sont liés à ce que nous mangeons et à ce que nous portons; cela touche au cœur de l’identité des gens. Ainsi, même lorsqu’on réalise que le traitement des animaux est moralement suspect, on emploie diverses stratégies de « désengagement moral » et on détourne le regard.

Ceci étant dit, il y a quelque chose de plus profond que l’intérêt égoïste ou le désengagement moral dans la résistance de la gauche. En effet, donner des droits aux animaux, c’est non seulement remettre en question une identité et un mode de vie, mais aussi un pilier philosophique central de la gauche, à savoir son « humanisme ».

Will cropé

L’humanisme, c’est ici l’idée que la valeur de l’humanité réside précisément dans sa différence avec l’animalité. C’est parce que nous sommes différents et supérieurs aux animaux que nous avons une valeur inhérente et des droits fondamentaux. Dès lors, ce qui rend la vie humaine si précieuse, ce n’est pas ce que nous partageons avec les autres animaux. Ce sont plutôt nos qualités « spécifiquement humaines » comme la rationalité, la moralité ou l’autonomie.

Selon cette perspective humaniste, respecter la dignité humaine consiste précisément à mieux traiter les humains que les animaux. À l’inverse, violer la dignité humaine, c’est traiter quelqu’un « comme un animal ». En ce sens, l’humanisme est étroitement lié à la hiérarchie des espèces : il s’agit d’élever l’humain au-dessus de l’animal. Il serait donc plus opportun de parler d’un « suprémacisme humain ».

Bien sûr, la gauche n’a pas le monopole du suprémacisme humaniste. En Occident, on le retrouve dans tout le spectre politique. Il s’enracine dans la tradition judéo-chrétienne. À bien des égards, il s’agit simplement d’une version séculière de la vieille croyance religieuse que seul l’humain a été créé à l’image de Dieu. Pourtant, au XXe siècle, l’engagement humaniste de la gauche a été renforcé par le rôle central que la déshumanisation a joué dans les luttes pour la justice sociale.

En effet, beaucoup des grandes injustices du XXe siècle ont impliqué de la déshumanisation : à savoir, traiter les Juifs, les Noirs, les immigrants, les homosexuels, les personnes avec un handicap et d’autres groupes marginalisés [outgroup] comme n’étant pas totalement humains. De plus en plus d’études en sciences sociales confirment que plusieurs groupes sociaux sont encore déshumanisés : non pas au sens littéral puisque leurs membres sont toujours considérés comme appartenant à l’espèce Homo sapiens, mais parce qu’ils seraient moins susceptibles de posséder ces qualités « spécifiquement humaines » qui nous distinguent supposément des animaux.

Plus précisément, nous percevons les membres des groupes marginalisés comme s’ils étaient animés par les instincts de base – comme le plaisir ou la peur – que nous partageons avec les animaux plutôt que par des sentiments « spécifiquement humains », comme le remords ou la gratitude. Voilà ce qui conduit aux préjugés et à la discrimination. Mais c’est aussi ce qui rend ces groupes plus vulnérables à la violence puisqu’on suppose, comme pour les animaux, qu’il faut les contrôler par la force.

La lutte contre la déshumanisation est donc un enjeu central pour la gauche. Et on voit bien comment la notion de suprématie humaine est un outil essentiel. La meilleure façon – si ce n’est la seule – de combattre l’impression que certains groupes ne sont pas pleinement humains, c’est de souligner la discontinuité radicale entre les humains et les animaux : bref, de réaffirmer le caractère sacré de l’humain.

L’idée que la suprématie humaine permet de lutter contre la déshumanisation explique plusieurs des stratégies de la gauche depuis la Seconde Guerre mondiale. Comme l’a bien montré Claire Jean Kim, le mouvement afro-américain des droits civiques a délibérément choisi, dans les années 1950, de sacraliser la barrière entre espèces pour combattre un racisme déshumanisant. La société américaine fut ainsi accusée de traiter les Noirs comme des animaux. On peut voir qu’à partir des années 1960, la plupart des mouvements pour la justice sociale – notamment pour la défense des droits des femmes, des homosexuels ou des personnes en situation de handicap – ont suivi la même stratégie humaniste.

On comprend mieux pourquoi les animalistes sont restés les orphelins de la gauche. L’argument le plus courant en faveur des droits des animaux repose sur la continuité entre les humains et les animaux ; à l’inverse, l’argument le plus courant pour les droits des groupes déshumanisés repose sur une discontinuité radicale entre les humains et les animaux.

Il n’est pas facile de voir comment ce fossé pourra être comblé. Mais il y a de plus en plus de raisons d’essayer.

L’une de ces raisons, c’est que la suprématie est difficile à défendre dans notre monde post-darwinien. La théorie de l’évolution a montré que les humains et les autres animaux s’inscrivent dans une continuité en ce qui a trait à nos intérêts et à nos capacités. Si les humains ont des ancêtres communs avec d’autres primates alors tout ce qui rend la vie humaine précieuse ou digne de respect possède sans doute des analogues chez d’autres animaux.

Une deuxième raison de combler le fossé, c’est que la gauche reconnaît désormais que l’agriculture animale est une catastrophe environnementale – et une catastrophe dont les coûts sont d’abord supportés par les moins bien nantis. La gauche doit donc se faire la championne d’une transition alimentaire, de la viande vers le végétal. Il est temps de nous sevrer des plaisirs que nous tirons du complexe animalo-industriel.

Les homards vivants sont arrivés

Mais la meilleure raison de construire des ponts pourrait bien être encore ailleurs. Car le suprémacisme humain n’est peut-être pas une stratégie bien efficace pour combattre la déshumanisation. De plus en plus d’études suggèrent que croire en cette suprématie et en la hiérarchie des espèces n’atténue pas le problème de la déshumanisation. Cela l’aggrave. Plus les gens pensent que les humains sont supérieurs aux animaux, plus ils tendent à déshumaniser les immigrants, les femmes et les minorités raciales.

D’ailleurs, le lien entre la hiérarchie des espèces et la déshumanisation n’est pas une simple corrélation. C’est un lien de causalité. Ainsi, lorsque les participantes et les participants à une étude lisent un article qui présente des preuves de la supériorité humaine sur les animaux, il en résulte davantage de préjugés envers des groupes humains marginalisés. En revanche, si l’on remet un article qui évoque la continuité de caractères et d’émotions entre les animaux et les humains, les gens tendent à reconnaître l’égalité de ces groupes humains marginalisés. Autrement dit, réduire la distance entre le statut des humains et celui des animaux contribue à réduire les préjugés et renforce la conviction que les différents groupes humains sont égaux entre eux.

Ce que cela nous dit, c’est que le suprémacisme humain n’est pas seulement inutile pour contrer la déshumanisation. En fait, il est contreproductif. Cela signifie également qu’intégrer les droits des animaux à la famille des mouvements pour la justice sociale devient beaucoup plus intéressant. Nous n’avons pas besoin de sacrifier les animaux pour défendre les droits et la dignité des femmes, des minorités raciales ou des personnes handicapées. En réalité, la lutte contre la hiérarchie des espèces et celle contre les hiérarchies intra-humaines ne sont pas comme des vases communicants; elles se renforcent mutuellement.

Bien sûr, comme pour toute réunion familiale après une longue période d’éloignement, cela exigera beaucoup de travail et de bonne foi. Si les mouvements de justice sociale ont été prompts à sacrifier les animaux, il n’en est pas moins vrai que le mouvement animaliste a parfois adopté une rhétorique et des stratégies qui reconduisent des attitudes sexistes, racistes ou capacitistes.

Il faut que les animalistes aient conscience des effets de leur militantisme sur la dénonciation des injustices liées au genre et à la race. Mais l’inverse est aussi vrai. Établir cette « éthique de la reconnaissance mutuelle » peut sembler difficile. Pour autant, si les droits des animaux restent les orphelins de la gauche, le résultat ne pourra qu’être désastreux : non seulement pour les animaux, mais aussi pour les humains et la planète.


Will Kymlicka est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en philosophie politique. Il a notamment publié La citoyenneté multiculturelle, Les théories de la justice et, avec Sue Donaldson, Zoopolis, une théorie politique des droits des animaux.  

Traduction : Martin Gibert (avec l’accord de l’auteur).

Images : 1) l’ouverture de la chasse, tableau de Buss reproduit en estampe, 2) portrait de l’auteur, collection personnelle, 3) photo de poissonnerie par Yves Bonnardel.

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