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Depuis un demi-siècle, le mouvement animaliste tente de convaincre les humains de renoncer à la viande. Sans grand succès. Mais si, plutôt que de changer les consommateurs, il fallait transformer les animaux eux-mêmes, jusqu’à imaginer des organismes dépourvus de conscience, capables de produire de la viande sans jamais souffrir ?
Depuis un demi-siècle, les défenseurs des animaux dénoncent l’élevage et, en particulier, l’élevage industriel. Ils ont diffusé des images d’abattoirs, promu le végétarisme et le véganisme, obtenu l’interdiction de certaines cages ou pratiques. Pourtant, si l’objectif était de faire disparaître l’exploitation des animaux pour l’alimentation, le constat est difficile à esquiver : ils ont échoué. Non seulement certaines évolutions de l’élevage ont aggravé les souffrances – les souches de poulets sélectionnées pour une croissance toujours plus rapide en sont un exemple – mais le nombre d’animaux tués continue lui aussi d’augmenter, avec une consommation mondiale de viande en hausse.
Ce résultat tient peut-être à une erreur stratégique. Le mouvement animaliste a surtout cherché à changer le comportement des humains : les convaincre de renoncer à la viande pour des raisons éthiques et leur proposer des substituts végétaux. Mais la très grande majorité des humains continue d’en manger. La viande plaît, nourrit et reste relativement bon marché ; dans de nombreux pays, sa consommation augmente encore avec le niveau de vie. Les projections prévoient d’ailleurs toujours une hausse de la consommation de produits animaux au niveau mondial, tirée notamment par l’enrichissement des pays à revenu intermédiaire. Il faut donc envisager une hypothèse désagréable : et si les humains n’étaient pas près de renoncer à manger des animaux ?
Reste alors une autre possibilité. Non plus transformer les consommateurs, mais transformer ce qu’ils consomment. Pendant une quinzaine d’années, un immense espoir a porté un nom : la viande cultivée. Elle promettait de continuer à manger de la viande, sans entraîner de souffrance animale. Il est aujourd’hui beaucoup moins certain qu’elle puisse tenir ses promesses. Mais peut-être le mouvement animaliste a-t-il pris le problème à l’envers.
Le mirage de la viande cultivée
L’idée paraissait presque imparable. Pour produire un blanc de poulet, pourquoi faire naître un poulet entier, le nourrir pendant des semaines, fabriquer des os, des plumes, un cerveau, un foie et des intestins, avant de jeter une partie de tout cela ? Prélevons quelques cellules, faisons-les proliférer dans une cuve et produisons directement la chair que nous voulons manger. Plus d’élevage, plus d’abattoir, plus de souffrance. Face à une telle efficacité, la viande conventionnelle finirait par ne plus pouvoir rivaliser, pensait-on.
C’est cette dernière partie du raisonnement qui pose problème. Faire proliférer des cellules est relativement facile. Les faire proliférer par milliards, à très bas coût, dans des installations industrielles et en obtenant un produit qui ressemble à de la viande l’est beaucoup moins. Les cellules exigent un milieu nutritif encore coûteux, des bioréacteurs chers et d’importantes précautions contre les contaminations. Une revue publiée en 2024 dans Nature Food concluait ainsi qu’avec le paradigme technologique actuel, la viande cultivée avait peu de chances d’être compétitive avec la viande conventionnelle. Même le Good Food Institute, qui œuvre à son développement, reconnaît que le coût des milieux de culture et des bioréacteurs demeure l’un des principaux obstacles au changement d’échelle.
À ces questions de coût s’ajoute une difficulté souvent masquée par les premiers prototypes. Fabriquer une masse de cellules destinée à un nugget ou à un steak haché est une chose ; reproduire un morceau épais et structuré en est une autre. Dans l’animal, les vaisseaux alimentent les tissus en profondeur et évacuent les déchets ; en culture, il faut reproduire autrement ces fonctions.
Ces difficultés ne signifient pas que la viande cultivée ne fonctionnera jamais. Certains obstacles peuvent être surmontés et des produits peu structurés pourraient trouver leur marché. Mais il est beaucoup plus aventureux d’affirmer qu’elle deviendra moins chère que le poulet industriel et finira par le remplacer, pour ne rien dire du steak de bœuf.
Reste que cette situation est instructive. Plus on cherche à fabriquer une viande ressemblant vraiment à celle d’un animal, plus on redécouvre l’utilité des mécanismes biologiques que l’on voulait supprimer. Le poulet est certes encombré de plumes, d’os et de viscères, mais c’est aussi une extraordinaire machine à transformer des céréales et du soja en muscles, tout en assurant digestion, circulation, élimination des déchets et défense contre les infections. Le tout sans salle blanche ni ingénieur devant son bioréacteur.
Si l’objectif n’est pas de supprimer l’animal pour lui-même, mais de produire de la viande sans faire souffrir aucun être sentient, pourquoi partir de quelques cellules seulement ? Pourquoi ne pas utiliser cette machine biologique déjà extraordinairement efficace qu’est l’animal et supprimer progressivement ce qui le fait souffrir ? La démarche admet des degrés : agir sur les conditions d’élevage, puis sur l’animal lui-même pour qu’il y soit moins sensible, puis sur sa sensibilité même ; jusqu’à la limite où il n’y aurait plus d’individu sentient pour souffrir.
Transformer les animaux
Cette stratégie commence de manière beaucoup moins spectaculaire qu’on pourrait le croire. Une partie de la souffrance animale peut être réduite par des technologies qui existent déjà. Le sexage in ovo permet d’identifier le sexe d’un poussin avant son éclosion et d’éviter ainsi le broyage des mâles inutiles à l’industrie des œufs. La technique se diffuse déjà rapidement en Europe. Vaccins, caméras et intelligence artificielle peuvent prévenir des maladies ou détecter plus tôt un animal malade ; de meilleures méthodes d’étourdissement peuvent également rendre la mise à mort moins pénible.
L’intérêt est que ces innovations ne demandent pas nécessairement aux éleveurs de se convertir à la cause animale. Certaines améliorent aussi leur productivité. Réduire blessures, maladies ou mortalité peut donc aligner, au moins ponctuellement, les intérêts de l’éleveur et ceux des animaux. C’est une stratégie moins exaltante que l’abolition de l’élevage, mais sans doute plus susceptible de produire rapidement des résultats, car elle ne demande pas de vaincre l’économie de l’élevage industriel : elle cherche à s’en servir.
On peut cependant aller plus loin. Une partie de la souffrance des animaux d’élevage tient évidemment à leurs conditions de vie ; mais elle dépend aussi de caractéristiques biologiques qui déterminent leur sensibilité à la douleur, au stress ou à l’agressivité. Or ces caractéristiques ne sont pas immuables. Les poulets de chair et les poules pondeuses, par exemple, ont déjà été profondément remodelés par la sélection pour produire davantage. Puisque nous avons transformé leur génome pour accroître leur productivité, pourquoi ne pas le faire aussi pour améliorer leur bien-être ?
L’idée paraît moins extravagante qu’elle n’en a l’air. Dans les années 1990, une expérience de sélection menée sur des poules élevées en groupe a fait tomber leur mortalité annuelle d’environ 68 % à moins de 9 % en quelques générations, notamment en réduisant les comportements agressifs. La sélection artificielle peut donc modifier rapidement des caractères comportementaux qui ont d’importantes conséquences sur le bien-être.
Sélectionner des animaux moins agressifs ou plus robustes reste toutefois une intervention indirecte. Pourquoi ne pas sélectionner ceux qui ressentent moins fortement la souffrance, la peur ou l’anxiété ? La douleur n’a évidemment rien d’un agrément de l’existence. Si elle s’est maintenue au cours de l’évolution, c’est qu’elle pousse les individus à éviter les blessures et les dangers. Or un animal enfermé dans un environnement contrôlé n’a peut-être pas besoin d’un système d’alarme aussi sensible qu’un animal sauvage.
Nous savons en outre que la sensibilité à la douleur dépend en partie des gènes. Le cas de l’Écossaise Jo Cameron est devenu célèbre : des mutations que l’on a identifiées réduisent chez elle de façon spectaculaire la perception de la douleur, mais aussi l’anxiété et la peur. Rien ne prouve aujourd’hui que l’on saurait fabriquer un « poulet heureux » par quelques coups de ciseaux génétiques. Mais l’idée de diminuer génétiquement certains mécanismes de nociception n’appartient plus entièrement à la science-fiction.
Elle débouche évidemment sur des questions éthiques. Que penser d’un poulet conçu pour ne pas souffrir lorsqu’il est entassé avec des milliers de congénères ? D’un porc génétiquement rendu indifférent à l’enfermement ? D’un veau sélectionné pour ne pas éprouver de détresse lors de la séparation d’avec sa mère ? N’aurions-nous pas simplement adapté les victimes à leurs bourreaux ? L’objection est puissante. Mais si l’alternative réelle n’est pas entre un poulet libre et un poulet génétiquement modifié, mais entre deux poulets qui seront de toute façon élevés industriellement, dont l’un souffrira beaucoup moins que l’autre, au nom de quoi faudrait-il préférer celui qui souffre davantage ?
La machine-animale
On peut même pousser le raisonnement jusqu’à sa conclusion logique. La viande cultivée voulait supprimer l’animal pour ne conserver que sa chair. Pourquoi ne pas faire l’inverse : conserver l’organisme qui sait si bien fabriquer cette chair, mais supprimer ce qui rend la souffrance possible, c’est-à-dire les structures nerveuses qui transforment un signal de lésion, de stress ou de privation en expérience consciente de douleur, de peur ou de détresse ? Jusqu’ici, il s’agissait encore de rendre meilleure la vie d’un animal conscient. Désormais il sera question de faire en sorte qu’aucun sujet conscient n’apparaisse jamais.
On arrive alors au « poulet-zombie ». Imaginons, dans un avenir plus ou moins lointain, un corps de poulet dépourvu de cerveau sentient, mais dont les fonctions vitales resteraient assurées. Certaines pourraient l’être par des mécanismes biologiques autonomes ; d’autres, éventuellement, par des dispositifs artificiels ou des ordinateurs chargés de réguler respiration, circulation, alimentation ou mouvements musculaires. L’organisme grandirait comme un animal, avec un cœur, des poumons, un appareil digestif et un système immunitaire, mais sans qu’existe quelque part un sujet à qui quelque chose puisse arriver. Ce ne serait plus vraiment un élevage : plutôt un bioréacteur fait de chair, d’os et d’organes, dont une partie du fonctionnement pourrait être prise en charge de l’extérieur.
Force est de reconnaître que nous n’y sommes pas. Maintenir un organisme vertébré complet privé des fonctions du cerveau qui nous semblent essentielles poserait très probablement des difficultés biologiques considérables. Mais l’idée a de quoi renverser une des stratégies du mouvement animaliste. La viande cultivée proposait de remplacer l’animal par une machine biologique capable de fabriquer sa chair. Peut-être la solution la plus efficace serait-elle, un jour, de conserver la machine biologique qu’est l’animal tout en faisant disparaître le sujet capable de souffrir.
L’idée apparaîtra évidemment profondément dérangeante à certains. Ils y verront une atteinte à l’intégrité des animaux, l’aboutissement d’une logique qui, après avoir sélectionné leurs corps pour produire toujours plus de viande, de lait ou d’œufs, prétendrait désormais remodeler jusqu’à leur sensibilité et leur conscience. D’autres dénonceront une forme extrême d’instrumentalisation : au lieu d’adapter nos pratiques aux animaux, nous adapterions les animaux à nos pratiques, jusqu’à fabriquer des organismes entièrement conformes à nos intérêts. Pour qui considère que les animaux possèdent un droit à ne pas être exploités ou qu’il existe quelque chose de moralement précieux dans leur nature propre, le « poulet-zombie » pourra ainsi apparaître non comme une solution au problème de l’élevage, mais comme son ultime perversion.
Encore faut-il bien comprendre ce dont il serait question. Un « animal-zombie » ne serait pas un animal conscient que l’on aurait ensuite privé de sa conscience. Il naîtrait ainsi. Il n’existerait donc jamais, derrière ce corps vivant, un individu auquel on aurait retiré quelque chose, ni même un sujet susceptible de souffrir de l’état dans lequel on l’aurait placé. La différence est considérable d’un point de vue éthique. Transformer un animal sensible en organisme inconscient pourrait s’apparenter à une mutilation ; faire naître un organisme qui n’a jamais été sentient ne lèse aucun individu existant.
On peut certes juger repoussante l’idée de fabriquer des animaux entièrement voués à nos usages. Mais le dégoût ou l’attachement à une certaine idée de la « nature » ne suffisent pas à établir qu’une victime existe. Si aucun être conscient n’est jamais présent pour souffrir, être frustré ou perdre quoi que ce soit, il devient beaucoup plus difficile d’expliquer en quoi cette production serait moralement pire que celle de viande cultivée et bien plus facile d’expliquer en quoi elle serait préférable à l’élevage actuel.
Rien ne garantit, il est vrai, que la technologie tiendra toutes ses promesses. Mais l’objection porte moins qu’il n’y paraît, car une stratégie graduée ne mise pas tout sur son dernier degré. Entre l’élevage d’aujourd’hui et un animal dépourvu de conscience s’échelonnent des gains qui valent chacun pour eux-mêmes : le sexage in ovo, qui épargne déjà des centaines de millions de poussins ; l’analgésie lors des mutilations ; la détection précoce des maladies ; l’édition génétique de bovins sans cornes, qui supprimerait le besoin même du douloureux écornage. Le mouvement animaliste aurait donc intérêt à soutenir ces recherches et, surtout, celles dont l’élevage n’a aucune raison de se saisir seul : réduire la sensibilité à la douleur ne rapporte rien à l’éleveur ; c’est bien pourquoi la demande doit venir d’ailleurs. Que la machine-animale voie le jour ou non, ces travaux n’auront pas été vains.
Si l’objectif prioritaire du mouvement animaliste est de faire disparaître la souffrance, cette perspective de transformer les animaux mérite donc mieux qu’un réflexe de répulsion. Après cinquante ans passés à tenter, sans grand succès, de convaincre les humains de renoncer à la viande, il serait peut-être temps d’envisager l’autre terme du problème : non plus seulement transformer nos comportements, mais modifier les animaux que nous élevons. D’abord en les rendant moins vulnérables à la douleur, à la peur ou au stress ; puis, si la technologie le permet un jour, en faisant naître des organismes dépourvus de toute conscience. Le « poulet-zombie » ressemble à première vue au cauchemar ultime de l’élevage industriel. Il pourrait au contraire en constituer l’issue la plus radicale : conserver la viande que les humains veulent manger tout en faisant disparaître ceux qui, aujourd’hui, en paient le prix.
Note : cet article est librement adapté et considérablement abrégé à partir de l’essai d’Aidan Kankyoku, « There is a path to meat without misery », publié sur le substack Sandcastles, le 25 août 2026.

