L’amour des éleveurs pour les animaux

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Cet article discute de ce que peut être l’étrange amour des éleveurs pour leurs animaux, de la pertinence qu’ils trouvent à en parler et de pourquoi cette question devrait intéresser les personnes qui agissent pour l’abolition de l’exploitation animale.


Quel genre d’amour peut se concilier facilement avec l’envoi à l’abattoir ?

Il semble que pour expliquer ce point il soit utile de dissocier les concepts d’amour et d’attachement. Ces termes ont évidemment plusieurs sens, mais je vais utiliser ici comme définition de l’amour « l’inclination à vouloir et agir pour le bonheur de l’être aimé » et comme définition de l’attachement « la recherche de la présence de l’autre, accompagnée d’une sensation de manque en cas de non-satisfaction ».

Au sein des relations familiales, amicales et surtout romantiques, amour et attachement coexistent habituellement. La disparition de l’amour ira fréquemment de pair avec la disparition de l’attachement (quel que soit le premier des deux à disparaître). Un amour peut exister par contre sans attachement et se traduit alors par la satisfaction pour le bonheur de l’autre, même si nous ne sommes pas la cause de ce bonheur.

Certaines personnes (majoritairement masculines) déclarent aimer la femme ou les femmes. L’idée d’aimer un groupe d’individus de manière indiscriminée révèle un autre sens au mot aimer. Une personne qui aime non pas certains individus connus mais la/les femmes aime en fait l’idée qu’elle se fait des femmes. Elle essentialise toutes celles qu’elle reconnaît comme « femmes » et les désindividualise, en les considérant comme des pièces interchangeables, cibles potentielles de son amour.

Il est évident qu’un éleveur aimant son travail trouve du plaisir à fréquenter les animaux qu’il exploite. Dans le cas d’élevages industriels, où l’éleveur gère des centaines voire des dizaines de milliers d’animaux, son attachement n’est pas envers certains individus mais envers les animaux (ou parfois les vaches, les chevaux, les lapins, etc.), indistinctement. Nous sommes ici dans un processus d’essentialisation, où l’être vivant perd toute individualité, ou chaque élément du groupe « les animaux » est interchangeable du moment qu’il apporte la satisfaction à l’éleveur attaché à ses animaux. Il ne s’agit pas ici d’aimer les animaux en tant qu’individus pouvant connaître psychiquement le bonheur (comme le malheur), mais plutôt d’être attaché à l’idée qu’on se fait d’un animal standard, lui-même faisant partie de « la Nature » (qui comprend tous les animaux non humains). Pour un éleveur qui confond amour des individus et attachement à la présence des animaux, aimer les animaux peut être compris comme aimer les timbres, les voitures, ou n’importe quel élément du paysage.

Les conditions pour qu’un éleveur puisse aimer ses animaux

L’amour vis-à-vis des animaux des personnes pratiquant ou finançant l’exploitation animale se concilie avec la participation à leur séquestration, leur mutilation et leur tuerie. On peut donc légitimement douter qu’il s’agisse de rechercher le bonheur de l’être aimé, et plutôt considérer qu’il n’y a derrière cela que de l’attachement.

Pourtant, certains éleveurs souhaitent réellement le bonheur de leurs animaux1 (jusqu’à un certain degré, puisque cela ne les empêche qu’exceptionnellement de les faire tuer2). Le développement de cette inclination demande un contact individuel avec l’individu aimé, qui ne peut être possible que lorsque des éleveurs s’occupent d’un faible nombre d’animaux, ou qu’ils individualisent quelques animaux (spéciaux à leurs yeux) parmi le troupeau. La recherche de profit et surtout la norme sociale extrêmement pesante rendent cependant impensable (au sens propre) de sortir des règles de l’exploitation.

Notons qu’un tel amour envers un individu est évidemment nettement moins probable pour l’écrasante majorité des animaux élevés en France, que ce soit dans des hangars regroupant des dizaines de milliers d’oiseaux ou dans des bassins hébergeant autant de poissons. Ces non-mammifères sont d’autant moins susceptibles d’être la cible d’un amour individualisé qu’ils nous ressemblent moins et suscitent spontanément moins d’empathie.

Pourquoi revendiquer son amour pour sa victime peut rendre sa tuerie plus acceptable

On peut se demander l’intérêt qu’il y a, lorsque son métier consiste en partie à envoyer des animaux à la mort, à rappeler qu’on les aime. Serait-il moins grave, aux yeux de l’opinion, de tuer un individu si on l’aime ? Cela peut a priori sembler absurde tant l’amour pour celui qu’on tue ajoute la trahison à la charge déjà gravissime d’ôter à un individu ce qu’il a de plus cher. Cependant, nous pouvons par ailleurs constater que l’expression « crime passionnel » sert souvent de sorte d’euphémisation médiatique pour le meurtre de femmes, dans un contexte d’appropriation de ces dernières3. Il est donc possible qu’aux yeux de certains, l’amour porté à la victime puisse atténuer la portée morale des sévices pratiqués à son encontre. Au-delà de l’utilisation médiatique de l’amour éleveur-animaux pour conforter l’opinion sur l’acceptabilité de l’élevage, la croyance en cet amour sert vraisemblablement en premier lieu à préserver l’amour-propre de l’éleveur.

Une partie de l’explication semble se situer dans la normalisation de l’acte de tuer, qui s’appuie sur le biais de conformité4, c’est-à-dire considérer que ce qui sortirait de la norme serait à rejeter, mais que ce qui serait « normal » serait bien (ou acceptable). Les éleveurs tuent ou font tuer, mais « malgré eux » (sans sadisme), avec des sentiments contradictoires et éventuellement du regret. Ce ne sont pas des psychopathes insensibles (des monstres, tellement « différents »), mais des personnes « normales » qui partagent des sentiments et penchants contradictoires avec les consommateurs, devant gérer eux aussi leur propre dissonance cognitive5.

Il s’agit d’autre part de minimiser l’acte en faisant appel à l’éthique de la vertu selon laquelle c’est l’intention (et non l’acte) qui compte6. Tuer uniquement pour la recherche d’un profit financier, ou pire, par volonté de domination, par plaisir sadique ou par haine serait inacceptable. Mais tuer « malgré soi », malgré son amour, à reculons ou par devoir, paraît plus acceptable et plus noble 7. Certains militants pour les animaux aiment d’ailleurs à rappeler8 qu’ils n’agissent pas par « amour des animaux » (pas plus qu’un antiraciste n’agirait par « amour des Arabes »), mais par souci de justice. En effet, faire tuer les individus qu’on a aimés peut parfois aller jusqu’à être pris pour une preuve de vertu. L’acceptation de la tuerie des animaux, malgré son amour ou sa compassion, est par exemple une preuve d’endurcissement viril et de professionnalisme (au service de la valeur travail). Dans un autre registre, être éleveur est un travail ingrat et difficile, mais qui peut sembler nécessaire si l’on croit les produits animaux nécessaires à l’équilibre alimentaire de l’Humanité9 ou l’élevage nécessaire à l’agriculture10. L’éleveur est donc à la fois au service des animaux qu’il aime, nourrit et soigne, mais aussi au service de tous les consommateurs qui mangeront leurs chairs ou sécrétions. Accepter de tuer les animaux est dans cette optique un dévouement non seulement aux consommateurs, mais parfois même aux animaux puisque leur tuerie a permis qu’ils soient préalablement mis au monde, hébergés, soignés, nourris et aimés11.

Nous avons vu que certains types d’élevages facilitent la création de liens entre les éleveurs et certains individus exploités. L’amour des éleveurs pour leurs animaux peut servir à rendre plus acceptable la tuerie des animaux, à leurs propres yeux comme à ceux des citoyens. Cela dit, notre intérêt pour cette question doit aller au-delà de la simple compréhension et réfutation. Il est en effet possible que l’amour et l’attachement de certains éleveurs deviennent un atout pour lutter contre l’élevage industriel et l’exploitation des animaux à leurs dépens.

En quoi l’amour et l’attachement de certains éleveurs sont un atout pour la défense des animaux ?

Si nous souhaitons provoquer un changement culturel de grande ampleur12 menant à la fin de l’exploitation des animaux, nous devons être particulièrement attentifs aux signaux retour que nous renvoie la société, afin d’optimiser notre efficacité. Nous devons à la fois soutenir et amplifier nos efforts lorsque nous constatons les progrès engendrés, mais aussi nous adapter lorsque nous constatons des effets négatifs ou des freins sur certains thèmes ou suite à certaines actions.

Il arrive qu’il soit préférable d’ignorer des réactions négatives, au profit d’objectifs à plus long terme (par exemple, l’émotionnel ou le rejet de la nouveauté s’atténuent avec le temps). Cependant, l’argument selon lequel le véganisme (ou l’antispécisme) nous mènerait à cesser de côtoyer des non-humains13 me semble utile à contrer afin de poursuivre et accélérer l’avancée culturelle.

Si des fantasmes apparaissent chez ceux qui veulent lutter contre l’abolition de l’exploitation animale, c’est notamment que le mouvement n’a affirmé son objectif négatif (la fin de l’exploitation) que récemment14, et peine à proposer publiquement un objectif positif à long terme. Afin de limiter l’opposition au changement, il importe que le modèle de monde végane que nous proposons puisse se limiter au strict nécessaire pour les animaux sans trahir nos fondements éthiques. Il est aussi fondamental que notre objectif prenne en considération au mieux les réticences de nos opposants politiques, afin de limiter la réaction aux changements culturels que nous proposons. L’attachement des humains pour les animaux domestiques (qu’il s’agisse des chiens ou des vaches) devrait donc être pris en compte. Or, comme je l’ai mentionné par ailleurs15, il me semble que les fondements éthiques du mouvement abolitionniste peuvent très bien s’accommoder d’une société mixte à laquelle les animaux pourraient coopérer sans subir d’exploitation abusive, c’est-à-dire d’exploitation allant à l’encontre de leurs intérêts ou de leurs droits. Au sein d’une structure sociale permettant d’éviter des abus et de respecter les consentements des individus à faire partie de la société, des chevaux pourraient par exemple trouver intérêt à travailler en compagnie d’humains, en échange d’une meilleure alimentation, d’interactions sociales agréables, de la protection et des soins qui leur sont prodigués. Il leur serait par ailleurs indifférent que leurs excréments puissent être ramassés ou que leur corps soit utilisé après leur mort.

Dans les bonnes conditions, l’amour/attachement de certains éleveurs pour leurs animaux pourrait même faire d’eux des alliés16 du mouvement animaliste. Non seulement certains d’entre eux peuvent gagner à ce que des pratiques qu’ils réprouvent soient interdites, mais certains pourraient même trouver l’objectif abolitionniste séduisant. En effet, si ne pas envoyer ses animaux à l’abattoir est actuellement impensable pour eux, notre mouvement pourrait proposer une alternative permettant à ces éleveurs (ou plutôt à leurs successeurs, d’ici un siècle ou deux17), de continuer leur travail avec les animaux, tout en retirant un des aspects les plus pénibles de ce travail (le déchirement de la trahison lorsque la bétaillère arrive).


Photo : Sasin Tipchai

L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices.
Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à proposer un texte à la revue (info@lamorce.co).

  1. La Confédération Paysanne vient de publier à ce sujet un livre regroupant les témoignages d’affection de 45 éleveurs et éleveuses, intitulé Paroles paysannes sur les relations humain-animal – Plaidoyer pour l’élevage paysan, disponible gratuitement en ligne
  2. Voici en exemple cinq témoignages d’éleveurs ayant abandonné l’exploitation animale par compassion, sur la Blogothèque Animaliste.
  3. Lire à ce sujet « Le crime passionnel, un concept sexiste », d’Isabelle Alonso, qui pointe plus particulièrement le prétexte de perte de contrôle par le tueur.
  4. Emmanuel Brunet Bommert, « Le biais de conformité », Contrepoints, 26 mai 2015.
  5. La dissonance cognitive des éleveurs surpasse probablement celle des consommateurs lambda, puisque leur métier leur demande à la fois de se préoccuper des animaux et de les envoyer se faire tuer.
  6. L’éthique de la vertu offre en outre l’immense avantage de continuer à invisibiliser/néantiser les victimes, en concentrant l’attention sur les états d’âme des dominants : elle maintient, perpétue, l’inexistence morale des animaux.
    Cette éthique peut cependant aussi mener à l’animalisme : Martin Gibert, « L’éthique de la vertu et la cruauté », Penser avant d’ouvrir la bouche.
  7. Pour qui considère que l’éthique n’a rien à voir avec la norme, ou que ce qui compte est l’acte et ses conséquences, et non l’intention, l’amour pour la victime ne rentre pas en ligne de compte.
  8. Inugami, « To love or not to love ze bébêtes ? », How I Met your Tofu, 23/08/2016 ; LAIR publications, « Non, je ne suis pas une amie des bêtes ! », Cahiers antispécistes, n°1, octobre 1991.
  9. Voir la catégorie Positions des instances nutritionnistes et méta-analyses sur la Blogothèque Animaliste
  10. « Doit-on exploiter des animaux pour faire pousser des végétaux ? », Les Questions Décomposent
  11. Voir à ce sujet la thèse de Jocelyne Porcher, pour qui l’élevage serait un échange contractuel gagnant-gagnant. François Jaquet, « Mickey Mauss à la ferme », via le site non officiel de Jocelyne Porcher.
  12. Yves Bonnardel, « Contre le spécisme, la bataille culturelle reste à livrer », L’Amorce, Novembre 2018.
  13. Paul Ariès et col., « Pourquoi les végans ont tout faux », Libération, 18 mars 2018
  14. Estiva Reus et Antoine Comiti, « Abolir la viande », Cahiers antispécistes, n°29, Février 2008
  15. Frédéric Mesguich, « L’utilisation des animaux n’est pas nécessairement de l’exploitation », Questions Décomposent, 02/09/2019
  16. Frédéric Mesguich, Véganes et éleveurs paysans, deux camps irréconciliables ?, L’Amorce, janvier 2019
  17. À l’image de l’abandon du géocentrisme, je pense que l’abandon du carnisme demandera forcément le renouvellement des générations nées dans un monde où cette idéologie allait de soi. Assumer ce délai nous permettrait d’éviter une bonne partie du rejet de l’animalisme pour des raisons égoïstes ou par peur du changement individuel. Lire à ce sujet Steven M. Wise, « Rattling the cage – Chapitre 6 : « Liberté et égalité »», Cahiers antispécistes, n°21, février 2002.