Véganes et éleveurs paysans, deux camps irréconciliables ?

La lutte politique pour les droits des animaux mène les militants animalistes à s’opposer au monde de l’élevage et à contester la légitimité de nombre de ses pratiques actuelles. Mais la politique est aussi l’art de créer des convergences d’intérêt. Celle des abolitionnistes et des éleveurs paysans est-elle souhaitable ?


Au sein du mouvement végane, un débat est récurrent : les réformes de l’élevage sont-elles contre-productives en rassurant les consommateurs sur la légitimité de l’élevage ou bien, au contraire, bénéficient-elles sur le long terme aux animaux ? La grande majorité des auteurs et des associations ont déjà tranché la question. C’est par exemple ce que montre le bilan effectué par le Sentience Institute1, ou bien encore le type de campagnes menées par de grandes associations comme L214 2. Au-delà d’un simple débat binaire, il semble maintenant plus intéressant de se demander jusqu’où il serait judicieux de pousser une démarche réformiste. Si la question d’une alliance entre véganes et éleveurs paysans peut nous sembler absurde ou taboue, peut-être que ce texte pourrait nous amener à reconsidérer notre position.

Un contexte opportun pour un rapprochement

L’animalisme est un mouvement qui étend l’altruisme au-delà de la frontière de notre espèce, le critère de l’espèce étant jugé non pertinent par rapport à celui de la capacité à vivre consciemment des expériences positives (joies, plaisirs) ou négatives (peines, souffrances). Si l’animalisme existe au moins depuis l’Antiquité 3, il est resté longtemps trop peu influent en Europe pour générer un changement de société. Ce n’est que récemment, à la fin des années 70, que la revendication de la fin de l’exploitation animale a commencé à se diffuser, en utilisant le végétarisme et le véganisme à la fois comme outils et symboles militants. Depuis une dizaine d’années, l’animalisme abolitionniste se confond avec le véganisme et gagne culturellement de plus en plus de terrain en France, en particulier grâce à la décentralisation des médias par internet et les réseaux sociaux. Ce mouvement végane est déjà à l’origine d’une attention nouvelle de la population pour les conditions d’élevage des animaux et pour la demande de réformes en leur faveur. S’il continue à progresser, il pourrait bien mener à l’abolition de l’exploitation animale dans plusieurs décennies.

L’élevage paysan4 est quant à lui une activité pluri-millénaire qui a perdu énormément de terrain ces dernières décennies, malgré (ou peut-être en raison de) l’augmentation globale de la production de produits animaux. Le nombre d’agriculteurs a été divisé par 12 en 60 ans 56. En France, rien qu’entre la fin des années 1980 et 2010, le nombre d’exploitations agricoles diminuait de 50 % pendant que leur taille doublait, apprend-on sur le site du Ministère de la Transition écologique et solidaire7. L’élevage paysan est dans une situation paradoxale : il n’en finit plus de se réduire, bien que de nombreux consommateurs adoptent une posture de soutien à son égard et de rejet de l’élevage industriel8. La population française semble en effet très attachée à ses terroirs et à l’image de l’élevage paysan, comme en témoigne l’intense utilisation de ces deux concepts par le marketing.

Dans l’opinion publique, l’idée d’un animal-machine ne méritant pas d’être la cible de notre compassion est très largement minoritaire9. La majorité des consommateurs10 considèrent qu’il est important que les animaux exploités soient « bien traités », « humainement » ou « avec respect ». Cette idée est reprise par des défenseurs médiatiques de l’élevage qu’on retrouve sur de nombreux plateaux de télévision, tels que Périco Légasse, Dominique Lestel ou encore Jocelyne Porcher.

Aux États-Unis, d’après un sondage IPSOS commandé par le Sentience Institute 11, 47 % de la population se déclare ainsi pour la fermeture des abattoirs, et 75 % déclarent acheter habituellement des produits issus d’animaux traités « humainement » (alors que plus de 99 % des animaux exploités aux États-Unis le sont au sein de l’élevage industriel). Ne correspondant pas forcément aux pratiques de consommation réelles, cette position sert probablement de justification à des consommateurs pour neutraliser leur culpabilité à consommer de la chair animale.

Étant conscientes de ce refuge psychologique, les associations abolitionnistes telles que L214 dénoncent l’idée d’un abattage respectueux. Leurs enquêtes et dénonciations se concentrent cependant pour l’instant sur les exploitations intensives (bio ou non). L214 est (comme la grande majorité des associations abolitionnistes) une association réformiste, dont les objectifs à court terme sont des réformes et la progression de la prise en compte des intérêts des animaux par l’opinion publique, et non l’abolition pure et simple de l’exploitation animale.

Dans les faits, il est fréquent que des prises de position d’associations animalistes aillent dans le sens de l’intérêt des éleveurs paysans, et que les prises de position d’éleveurs paysans (à travers la Confédération paysanne, par exemple) aillent dans le sens de l’intérêt des associations abolitionnistes. Ces intérêts ne sont pas forcément motivés par les mêmes valeurs, mais se traduisent concrètement par la volonté d’aller vers les mêmes changements sociaux. À contre-courant de la tendance actuelle, ces deux camps n’auraient-ils pas intérêt à afficher leurs intérêts communs plutôt que leurs désaccords ? Cet article a justement pour objectif de montrer l’intérêt, les obstacles et les modalités d’action que pourrait avoir une alliance entre animalistes abolitionnistes et éleveurs paysans.

Quels sont les intérêts communs ?

Premièrement, toutes choses étant égales par ailleurs, les animalistes comme les éleveurs ont la volonté de limiter les souffrances des animaux pendant la phase d’élevage. Les associations animalistes ont pour but de défendre les intérêts des animaux, dont l’intérêt est de ne pas souffrir. Limiter les souffrances des animaux pendant la phase d’élevage (quitte à l’abolir) est donc une des raisons d’être de ces associations. Les éleveurs, même industriels, ont eux aussi un intérêt économique à limiter les souffrances physiques ou psychologiques des animaux pendant leur élevage (toutes choses étant égales par ailleurs). En effet, si certains confinements ou mutilations augmentent le rendement, la souffrance restreint la production et augmente les pertes par mort prématurée.

Au-delà de cet intérêt purement productiviste, de nombreux éleveurs disent aimer leurs animaux. Ce terme a évidemment plusieurs sens, de « la recherche de la présence de quelque chose ou quelqu’un » à « l’inclination à vouloir et agir pour le bonheur de l’être aimé ». De nombreux éleveurs aiment les animaux comme ils aiment un paysage : ils aiment être en présence « des » animaux, sans forcément distinguer spécifiquement les individus. Dès lors, on peut se demander si la recherche du bonheur d’individus spécifiques peut aller de pair avec leur envoi à l’abattoir. Pourtant, il semble incontestable que certains éleveurs souhaitent réellement le bonheur de leurs animaux, à force de les côtoyer, de constater leur sensibilité et d’en prendre soin. Certains éleveurs sont eux-mêmes militants animalistes (non abolitionnistes) et agissent pour une meilleure prise en compte des intérêts des animaux 12. La recherche du profit et surtout la norme sociale extrêmement pesante font qu’il reste cependant impensable pour eux de sortir des règles de l’exploitation.

Deuxièmement, l’écologie rassemble la majorité des éleveurs paysans et des véganes. L’écologie peut se traduire comme la volonté de défendre la nature, la biodiversité, la stabilité climatique ou encore les intérêts des humains actuels et futurs (en évitant par exemple le pillage de ressources non renouvelables). Si les positions qui suivent peuvent apparaître comme plutôt typiques soit des animalistes, soit des paysans, elles sont en fait partagées largement dans ces deux groupes sociaux.

Les dégâts écologiques peuvent avoir des répercussions négatives pour tous les individus sensibles. C’est pourquoi la prise en compte des intérêts des animaux renforce ou s’accompagne très souvent d’un souci écologiste. De plus, les valeurs menant à l’altruisme envers les animaux sont identiques à celles menant à l’altruisme envers les générations humaines futures (qui ont en commun de ne pas pouvoir se défendre). Les éleveurs paysans font souvent ce métier car ils aiment la nature (ils aiment être en sa présence). La volonté de vouloir préserver des pratiques s’accompagne aussi souvent de la volonté de vouloir préserver les milieux dans lesquels ces pratiques se déroulent.

Troisièmement, véganes comme éleveurs paysans peuvent souhaiter l’augmentation globale du prix de vente des produits issus de l’élevage. Pour les animalistes, plus les produits animaux sont chers, moins ils sont concurrentiels par rapport à l’alimentation végétale, et donc moins ils sont consommés. L’élévation des prix est probablement pour les animalistes un des moyens les plus efficaces13 pour diminuer le nombre de victimes de l’exploitation animale. De plus, moins une personne sera dépendante de l’exploitation animale pour son alimentation quotidienne, plus elle sera disposée à soutenir la cause abolitionniste.

Un tiers des agriculteurs vit désormais avec un revenu inférieur à 350 € par mois en moyenne, selon une étude de la Mutualité sociale agricole 14 datant de 2017. Pour les éleveurs, une élévation des prix permettrait d’augmenter la rentabilité des exploitations, et donc leurs revenus. Si cette augmentation des prix n’est pas due à une augmentation des coûts de production, mais à une taxe par exemple, cela aura pour conséquence de diminuer le pourcentage des coûts de production dans ce que paye le consommateur. Des produits de qualité aux coûts de production élevés paraîtront alors plus concurrentiels par rapport à des produits aux coûts de production faibles.

Par exemple, imaginons qu’un produit fermier coûte 10 € à produire alors qu’un produit analogue obtenu de manière industrielle coûte 5 €, donc 50 % de moins pour le consommateur qui achèterait au coût de production. Avec une taxe de 10 € (par exemple appliquée au poids carcasse en sortie d’abattoir)15, le produit fermier coûterait 20 € alors que le produit industriel coûterait 15 €, soit seulement 25 % de moins. Une telle taxe pourrait éventuellement s’appliquer uniquement à certains modes de production (hors sol, par exemple), rendant les autres d’autant plus concurrentiels.

Quatrièmement, les éleveurs paysans comme les animalistes ont comme intérêt commun la lutte contre l’intensification de l’élevage. Du point de vue vue des animalistes, celle-ci cause davantage de souffrance chez les animaux, en les enfermant dans des espaces plus petits ou surpeuplés, en les mutilant pour les empêcher de s’attaquer les uns aux autres… L’intensification est aussi la première cause de la diminution des prix, entraînant l’augmentation de la part de produits animaux dans l’alimentation, et donc l’augmentation du nombre de victimes.

La mouvance animaliste16 a une sympathie culturelle pour les associations locales et les partis dont les revendications vont dans le sens d’une agriculture de proximité, des circuits courts et de revenus décents. Directement ou indirectement, avec ou sans viande, ces logiques profitent à un renouveau de l’agriculture paysanne.

L’intensification de l’élevage permet une augmentation de la productivité (quantitative) de chaque travailleur et donc une diminution du nombre d’emplois. L’intensification de la production végétale soutient quant à elle davantage l’élevage intensif (dont elle fournit la matière première à moindre coût), que l’élevage paysan utilisant davantage de ressources produites sans interventions humaines (l’herbe, en premier lieu). Ainsi, l’intensification tend à tirer les prix des produits animaux vers le bas et rend la production paysanne moins concurrentielle. S’ils veulent maintenir leur activité et préserver la plus-value de leur savoir-faire, les éleveurs paysans doivent donc lutter contre cette intensification.

Cinquièmement, les éleveurs paysans comme les véganes ont intérêt à l’amélioration de la transparence de la filière élevage. De leur côté, les animalistes misent actuellement surtout sur l’information du public, en espérant que la connaissance des conséquences de sa consommation le fera opter pour un choix de société plus éthique, et l’amènera à se positionner politiquement contre certaines pratiques.

Le choix du consommateur entre un produit issu de l’élevage paysan ou de l’élevage industriel n’est pas forcément qu’une question de qualité du produit final, mais aussi une question de processus de production. L’élevage paysan a intérêt à valoriser ses valeurs sociales et écologiques, et donc à mettre en évidence ce qui le distingue de l’élevage industriel. Abolitionnistes et éleveurs paysans sont convaincus que si le public était informé et rationnel, son choix irait dans leur sens. Chaque camp a donc intérêt à informer et responsabiliser le public, en ayant confiance en son jugement17.

Alors que le mouvement végane est en constante progression (ce qui rend une alliance avec lui de plus en plus « rentable »), le mouvement paysan s’amenuise et pourrait bien disparaître s’il n’y a pas de changement important de contexte et d’orientation stratégique de sa part. Ainsi, en l’absence d’inversion des tendances actuelles, une alliance deviendra de moins en moins intéressante pour le mouvement abolitionniste, mais de plus en plus vitale pour le mouvement paysan. La section suivante présente quelques intérêts spécifiques du mouvement paysan.

Les intérêts spécifiques des éleveurs paysans

Les éleveurs paysans sont le groupe économique le plus puissant pouvant profiter directement d’une élévation des normes de l’élevage. Plus les pratiques industrielles défavorables aux animaux mais favorables à la rentabilité seront proscrites, plus la différence de prix entr­e un produit industriel et son équivalent paysan sera réduite. Les éleveurs paysans ont intérêt à ne pas être mis dans le même panier que les éleveurs industriels. Premièrement, cela permet de ne pas subir la désaffection des consommateurs engendrée par les campagnes en faveur des intérêts des animaux. Deuxièmement, il existe une fierté paysanne à faire correctement son travail. Être associé à l’élevage industriel (particulièrement à travers ses pires pratiques) peut être vécu comme un déshonneur injustifié.

Une communication différenciée des associations véganes permettrait de valider cette différence aux yeux du grand public. D’autant plus que la communication du mouvement végane se professionnalise de plus en plus, tout en profitant du soutien d’un nombre croissant de militants motivés. Les techniques et stratégies de communication développées par le mouvement animaliste français pourraient s’avérer très utiles pour redynamiser les luttes paysannes en France, en particulier contre la filière industrielle. Montrer publiquement une convergence des intérêts réformistes véganes et paysans permettrait au monde paysan de surfer sur la vague médiatique bénéficiant actuellement à la question animale. À noter que pour l’instant l’impact des véganes auprès des politiques est bien plus faible que leur impact médiatique, mais cela pourrait changer dans les années à venir.

Les intérêts spécifiques des véganes

Les paysans éleveurs sont un groupe d’influence puissant avec lequel une alliance de circonstance pourrait rapidement faire avancer les intérêts des animaux d’élevage. Les paysans bénéficient d’une grande sympathie et d’une grande crédibilité dans l’opinion publique et auprès des institutions. S’associer à eux pourrait améliorer l’image du mouvement végane et la portée de ses revendications auprès de l’opinion publique. Ceci est particulièrement vrai pour l’image du mouvement auprès des populations rurales, certainement plus sensibles aux valeurs paysannes et à la caricature du « bobo végane urbain ». Montrer que le mouvement végane peut faire des alliances permettrait de lutter contre l’image d’intransigeance ou d’idéalisme du mouvement. Mettre en avant une alliance avec certains éleveurs pourrait permettre de mettre l’accent sur la portée politique du véganisme, actuellement massivement incompris car assimilé à la promotion d’un choix alimentaire personnel.

Contester spécifiquement l’élevage industriel et les pratiques les moins acceptées par l’opinion publique présente plusieurs avantages (et inconvénients) qui ont été de nombreuses fois discutés par ailleurs (voir l’article du Sentience Institute18 ou encore de Brocoli Concentré19). Voici quelques arguments clés en faveur des réformes ou en faveur d’une forme de soutien aux élevages qui respectent déjà les objectifs de ces réformes :

  • les réformes diminuent les souffrances des animaux qui seront exploités ;
  • les réformes sont ce qu’on peut actuellement obtenir par des institutions politiques et économiques (ce qui n’est pas le cas de la libération totale) ;
  • les réformes maintiennent une pression financière sur les élevages qui ne respectent pas les normes imposées ;
  • le non-respect des réformes pourrait accroître le ressentiment public contre certains types d’élevage semblant incapables de respecter la loi, et entraîner des abolitions sectorielles ;
  • les campagnes réformistes modifient les normes sociales en imposant dans le débat public la question des intérêts des animaux. Cela est amplifié par le fait que les demandes de réforme paraissent plus acceptables auprès de l’opinion publique et se diffusent plus facilement ;
  • le traitement médiatique à l’occasion de chaque réforme tend à souligner les problèmes qui subsistent ;
  • les petites victoires à chaque adoption de réforme montrent que la cause animale avance et encouragent à la prendre au sérieux (cela vaut autant pour les institutions que pour les militants potentiels) ;
  • les campagnes réformistes permettent de créer des liens avec les institutions, les médias, etc. ;
  • les campagnes réformistes créent des ponts d’empathie entre les associations animalistes et les personnes ou institutions qui se soucient des animaux mais ne souhaitent pas pour autant l’abolition.

Comment pourrions-nous mieux agir ensemble ?

Objectifs à court terme

Dans les faits, animalistes et éleveurs paysans sont déjà alliés sur de nombreux sujets vis-à-vis des réformes législatives ou économiques à entreprendre ou empêcher, qu’il s’agisse de contrer la concurrence des produits d’importation, ou de rapprocher les normes de la production industrielle de ce que les éleveurs paysans s’imposent déjà. Certaines réformes visant à développer spécifiquement l’élevage industriel (comme l’ouverture des conditions pour qualifier un produit de « fermier »20) pourraient être dénoncées plus fermement par des associations véganes. Réciproquement, des pratiques industrielles nuisibles aux animaux (comme la castration à vif des porcelets) pourraient être dénoncées plus fortement par les associations paysannes.

En terme de communication, un « cessez-le-feu » entre les camps véganes et paysans pour concentrer les attaques sur l’élevage ou la pêche industriels permettrait de préserver l’image des deux camps, tout en portant plus gravement atteinte à l’image de l’élevage industriel. Pour aller plus loin, une valorisation de la lutte paysanne par les porte-parole véganes et de la lutte animaliste par les porte-parole paysans serait favorable aux deux mouvements. Une alliance médiatique et des déclarations d’intérêts communs seraient par ailleurs assez inattendues pour susciter un relais médiatique et générer une visibilité importante.

Objectifs à long terme

La fin de l’exploitation animale signera-t-elle forcément la fin du travail des paysans auprès des animaux, ou juste sa transformation ? Un humain est un animal et, pourtant, le véganisme ne refuse pas tout produit issu du travail humain. Le terme « exploiter » désigne communément l’« action de tirer de quelque chose ou de quelqu’un un profit illicite ou excessif »21. Ainsi, l’exploitation rejetée par l’ensemble des véganes est une exploitation contrainte, où l’individu exploité est privé de sa liberté, utilisé comme un objet et/ou tué pour servir les exploiteurs.

Sue Donaldson et Will Kymlicka ont imaginé dans Zoopolis les critères permettant aux animaux de prendre part à la coopération sociale en tant que fournisseurs de biens ou de services, jouissant comme les humains d’une certaine liberté, de droits mais aussi de devoirs. Dans son commentaire du texte22, Estiva Reus propose quelques pistes complémentaires à explorer. Je vais ici un peu plus loin en estimant que rares sont les travaux entrepris par les humains que nous exercerions sans conditionnement préalable ou récompense à la clé. Un conditionnement (ou apprentissage) et l’obtention de récompenses peuvent légitimement motiver certains animaux à participer à l’effort collectif de production d’une société mixte, si quelques règles sont respectées. Ces règles cherchent à définir une exploitation respectant les mêmes standards éthiques pour les humains que pour les autres animaux :

  • tirer profit de ce que les animaux font sans incitation, via leur comportement quotidien ;
  • tenir compte des inclination de chaque individu (ne pas imposer des tâches clairement désagréables) ;
  • mettre en place les conditions leur permettant d’exprimer un refus (par exemple en se retirant de la société, mais donc aussi de ses services) ;
  • inciter les animaux à utiliser leurs talents particuliers par l’obtention de récompenses, sans recourir à des formes inacceptables de contrainte (comme provoquer à dessein une situation de manque) ;
  • permettre aux individus de disposer du temps nécessaire pour se livrer aux autres activités et relations qui leur importent ;
  • en dehors des utilisations non commerciales, encadrer la production et la vente de services et produits (laine, œufs) pour éviter toute pente glissante, par exemple en rendant impossible pour celles et ceux qui encadrent le travail de tirer davantage de profit en fonction de la production.
  • ne tuer les animaux que dans leur propre intérêt, lorsqu’ils n’ont plus aucune chance de guérison et que leurs souffrances les ont amenés à renoncer à s’alimenter et à se mouvoir.

Nous pouvons ainsi penser à plusieurs exemples de coopération entre des individus humains et d’autres animaux sans exploitation inacceptable. Nous utilisons le « travail » réalisé sans incitation par des mouches, des papillons, des vers de terre et autres pour notre agriculture. Des herbivores peuvent être conduits là où nous avons besoin de maintenir une herbe courte et/ou de maintenir des prairies. Des chèvres peuvent débroussailler un terrain pour réduire les risques d’incendies. Des chevaux ou des vaches peuvent trouver intérêt à travailler en compagnie d’humains, en échange d’une meilleure alimentation, d’interactions sociales agréables, de la protection et des soins qui leur sont prodigués. Il leur est par ailleurs indifférent que leurs excréments puissent être ramassés ou que leur corps soit utilisé après euthanasie. Une société où l’exploitation animale se ferait avec les mêmes standards éthiques que l’exploitation humaine pourrait en fait demander davantage de travail auprès des animaux qu’une société pratiquant exclusivement l’élevage industriel, société vers laquelle nous nous dirigeons si la tendance actuelle se poursuit.

Il est clair que l’envoi des animaux à l’abattoir n’est pas le moment le plus agréable de la vie d’un éleveur paysan et ne manquera pas, en soi, aux futurs paysans coopérant avec les animaux. Si la société souhaite conserver certains avantages de l’exploitation animale sans faire subir les contreparties désagréables aux animaux, la redirection des subventions agricoles23 vers un élevage paysan réellement respectueux des animaux pourrait faire vivre un grand nombre de travailleurs.

Il est assez improbable qu’un tel changement de modèle social et agricole se fasse dans les 50 années à venir. Les travailleurs actuels n’auront pas à se reconvertir, mais il peut être intéressant que les jeunes en formation puissent avoir en tête la possibilité de cet autre modèle de société et se détournent des filières industrielles. La transition pourrait se faire de manière très progressive (comme en Wallonie24), sans fermer d’exploitations en activité, par exemple par l’interdiction de nouvelles installations.

Quelles sont les barrières à de telles alliances ?

Symboliquement, s’allier avec un camp étant vu comme « ennemi » pourrait apparaître comme une trahison, et rebuter certains soutiens. Ainsi, il peut être difficile pour des institutions soutenues par des personnes peu enclines aux compromis de s’allier avec l’autre camp (cela peut valoir pour la Confédération paysanne comme pour L214). L’adhésion de chaque côté à un objectif à long terme consensuel étant spéculative, les personnes les plus idéalistes s’intéresseront probablement moins aux avancées rendues possibles à court terme par une alliance.

Du côté des éleveurs paysans

Les éleveurs paysans ont actuellement certainement beaucoup plus d’accointances avec les éleveurs industriels qu’avec les véganes. Bien que le danger de l’intensification de la production soit bien plus avéré pour la survie de la paysannerie, le véganisme semble davantage craint que l’intensification. Cette crainte est certainement amplifiée par une incompréhension du mouvement végane (due entre autres aux caricatures parfois présentes sur les médias fréquentés par les éleveurs) ainsi que par la distance sociale perçue (les véganes étant présentés comme des « bobos urbains »).

Les personnes sensibles au discours animaliste sont probablement sur-représentées parmi celles qui consomment des produits paysans par souci éthique. La diffusion de ce discours peut certes faire passer des clients de la consommation de produits industriels à la consommation de produits paysans, mais elle peut aussi faire diminuer la consommation des clients actuels de l’élevage paysan.

Du côté des véganes

S’attaquer spécifiquement à l’élevage industriel et aux pratiques les moins acceptées par l’opinion publique présente plusieurs inconvénients qui ont été de nombreuses fois discutés (voir l’article du Sentience Institute25 ou encore de Gary Francione26). Voici quelques arguments contre les réformes ou contre le soutien aux élevages respectant déjà les critères recherchés par celles-ci :

  • le plaidoyer pour les réformes pourrait reléguer au second plan les revendications plus radicales telles que l’impératif moral qu’il y a d’abolir la propriété sur autrui ;
  • les réformes pourraient amener certaines personnes à penser que l’élevage est devenu respectueux et que la cruauté n’existe plus, les rendant plus susceptibles de manger plus de produits animaux et de soutenir la continuation de l’élevage ;
  • promouvoir des réformes pourrait ancrer dans l’opinion l’idée que l’exploitation animale ne pourra jamais être abolie, ou qu’il est acceptable d’utiliser des animaux à notre guise ;
  • certaines personnes achetant des produits commercialisés comme « respectueux » pourraient éprouver un effet d’auto-validation morale qui les rendrait plus susceptibles d’acheter aussi des produits qu’elles savent moins respectueux ;
  • les entreprises mettant en avant les réformes ou étant à leur origine peuvent gagner en image auprès du public et augmenter au final la consommation de produits animaux ;
  • les entreprises ayant accepté de petites réformes pourraient devenir réfractaires à une « fuite en avant » que constituerait la mise en place de réformes plus ambitieuses ;
  • les associations ayant lié des partenariats avec les éleveurs pourraient ne plus être en mesure d’aller à l’encontre de l’intérêt de ces éleveurs (en particulier si des accords financiers étaient mis en place).

Conclusion

Malgré les difficultés liées à sa réalisation et ses potentielles conséquences négatives, les avantages qu’apporterait une alliance stratégique entre les mouvements paysan et animaliste ne devraient pas être ignorés. Le contexte contemporain semble indiquer qu’une alliance politique entre les deux mouvements leur serait actuellement largement favorable. Les luttes véganes et paysannes convergent à la fois sur des valeurs sur lesquelles elles reposent, mais aussi sur des modalités d’actions et de réformes à opérer dans le système productif actuel.

Cependant, de plus en plus de tribunes d’éleveurs paysans servent de paravent aux élevages industriels, qui n’ont plus à se justifier dans les médias. Le « prosélytisme orchestré autour du véganisme » a même réussi en 2017 à réunir la Confédération paysanne et la FNSEA contre lui, à l’occasion d’un communiqué de presse commun27.

La distance « historique » entre les mouvements paysan et animaliste peut s’expliquer par plusieurs facteurs : milieux sociaux d’émergence et de développement de ces luttes différents, plus forte visibilité des militants les plus enclins à la confrontation, biais de négativité tendant à se concentrer plus sur les différences que sur les points communs, développement du mouvement végane dans une volonté de se différencier des plus anciennes organisations réformistes…

Cette fracture entre la lutte paysanne et la lutte animaliste risque de s’étendre de plus en plus si rien n’est fait, aux dépens de ce que ces deux luttes pourraient construire ensemble. C’est pourquoi il semble qu’il serait temps d’agir non plus par affect ou pression sociale, mais par esprit politique, en créant une alliance entre ces deux mouvements pour mieux s’opposer à une force tierce : l’élevage industriel.


Photo : Maryline Camboulives

L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices.
Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à proposer un texte à la revue (info@lamorce.co).

  1. Sur les 20 questions stratégiques fondamentales posées par le Sentience Institute, l’idée que les réformes sont efficaces remporte la plus grande adhésion, avec le moins d’incertitude envers cette évaluation (cf. « Effective Animal Advocacy Researcher Survey June 2017 » et « Les réformes welfaristes donnent-elles une dynamique ou enlisent-elles le mouvement ? – Les questions fondamentales pour la défense efficace des animaux », Sentience Institute, consulté en novembre 2018).
  2. Liste des pétitions et victoires de L214, site officiel de l’association
  3. Article Wikipédia sur le végétarisme, section Histoire https://fr.wikipedia.org/wiki/Végétarisme#Histoire.
  4. « La Charte de l’Agriculture Paysanne », FADEAR Réseau de l’Agriculture Paysanne.
  5. Lisa Gauvrit, « FRANCE. Quelques traits marquants de l’évolution des structures agraires au XXe siècle », Association pour contribuer à l’Amélioration de la Gouvernance de la Terre, de l’Eau et des Ressources naturelles (AGTER), juin 2012.
  6. Daniel Ricard, « Les mutations des systèmes productifs en France : le cas des filières laitières bovines », Revue Géographique de l’Est, vol. 54, 1-2, 2014.
  7. « Les exploitations agricoles françaises », Ministère de la Transition écologique et solidaire, 6 mai 2015.
  8. Ceci se traduit aussi par une opinion négative de l’agriculture (vue à raison comme majoritairement industrielle), mais une sympathie pour les agriculteurs, les paysans étant mis en avant dans la communication des filières. Fougier Eddy, « Trois études récentes sur la perception de l’agriculture par notre société », wikiagri.fr, 21 novembre 2018.
  9. Claire Hincelin, « Eurobaromêtre 2016 : Plus de bien-être ! », CIWF France, consulté en novembre 2018.
  10. « La condition animale et l’opinion publique », Politique & Animaux, consulté en novembre 2018.
  11. « New poll shows majority uncomfortable with animal farming despite eating turkeys for Thanksgiving », Sentience Institute, 20 novembre 2017.
  12. Compassion In World Farming (CIWF), acteur majeur du réformisme pour les animaux, est par exemple une association créée par un éleveur et travaillant avec les éleveurs.
  13. « Taxer la viande? », L’Express, 15 novembre 2018.
    Laura Wellesley et al., « Changing Climate,Changing Diets – Pathways to LowerMeat Consumption », Chatham House Report, novembre 2015 (anglais).
  14. Géraldine Houdayer, « Un tiers des agriculteurs français ont un revenu inférieur à 350 euros par mois », France Bleu, 10 octobre 2017.
  15. C’est entre autres le cas de la taxe sur les farines.
  16. De même que lorsque nous parlons du « mouvement paysan », nous ne pouvons pas généraliser une tendance globale du mouvement à chacun de ses membres.
  17. La pratique volontaire de la transparence par les petits éleveurs n’aurait pas forcément des conséquences positives aux yeux de l’opinion : l’information sur le traitement des poussins mâles des races à œufs, sur le gavage pour le foie gras, l’écornage ou autres pratiques douloureuses, sur le petit intensif porcin ou cunicole, etc., ne serait pas bonne pour leur image. En revanche, si la transparence était imposée sur tous les produits, qu’ils soient issus d’élevages français ou étrangers (surface disponible par individu, âge d’abattage, nombre d’animaux dans l’exploitation, alimentation…), elle serait favorable aux produits paysans.
  18. « Les réformes welfaristes donnent-elles une dynamique…», art. cit..
  19. « Les réformes sont contreproductives » : vraiment ? », blog Brocoli Concentré, 8 mai 2017.
  20. Pétition issue de la Confédération paysanne, « Projet de loi Agriculture : Non à la récupération du terme fermier ! », MesOpinions.com, 13 juin 2018.
  21. Définition du mot exploitation, CNRTL.fr, consulté en novembre 2018.
  22. Estiva Reus, « Quels droits politiques pour les animaux ? – Introduction à Zoopolis, Chapitre 2 – Les animaux citoyens », Les Cahiers Antispécistes, n°37.
  23. Samuel Laurent et Jérémie Baruch, « Crise de l’élevage : comprendre la fixation des prix, des marges et des subventions », Le Monde, 28 janvier 2016.
  24. Véronique Waroux, « Le Code wallon du bien-être animal », site personnel, 8 mai 2018.
  25. « Les réformes welfaristes donnent-elles une dynamique…», art. cit.
  26. Gary Francione, « Beaucoup de personnes sont fâchées avec moi – et elles ont raison », vegan.fr, 2015.
  27. Communiqué de presse de la Confédération paysanne, « Front commun pour le respect des éleveuses et des éleveurs », 2 mars 2017.