Changer le jeu pour changer le monde ?

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Que penser du documentaire The Game Changers – notamment visible sur Netflix et YouTube – qui met en avant une image très positive du végétalisme à travers le sport et la santé ? 

Remarqué au début de l’année 2018 au festival de Sundance puis au festival de Berlin, le documentaire The Game Changers, de Louie Psihoyos, est le premier film grand public à promouvoir une alimentation exclusivement végétalienne. Il mérite à ce titre qu’on s’y intéresse pour comprendre ce qui a pu séduire et quelles sont, bien sûr, les limites de l’entreprise. Sorti sous la forme de séances spéciales dans des cinémas d’une vingtaine de pays, le film n’a connu une grande popularité qu’à partir d’octobre 2019, lorsqu’il a commencé à être diffusé sur la plupart des plateformes de vidéo en ligne (dont YouTube). Le pitch est limpide : il s’agit de l’enquête menée par un ancien champion de combat rapproché, entraîneur d’élite des Forces Spéciales états-uniennes, qui découvre au cours du film que non seulement les produits d’origine animale ne sont pas bons pour la santé, mais encore qu’une alimentation végétalienne bien pensée peut permettre aux sportifs d’accomplir des exploits et aux personnes atteintes de certaines maladies chroniques d’aller mieux. À travers différents entretiens avec des scientifiques et des sportifs véganes, le spectateur est censé être séduit par les avantages du régime végétal. 

La peopolisation du véganisme

S’il fut âprement discuté dans le monde du sport et de la nutrition, il est certain que c’est avant tout par le renom de ses producteurs et acteurs que ce film a su toucher un très large public. Il est coproduit par James Cameron (Avatar), Arnold Schwarzenegger (alias « Governator », également présent dans le film), Jackie Chan (films d’action) et des sportifs véganes comme Lewis Hamilton (Formule 1) ou Novak Djokovic (tennis).

Toute la première partie du film repose sur des athlètes de haut niveau, comme le sprinteur et sauteur Carl Lewis (neuf médailles d’or aux JO, végane depuis 1989) ou la cycliste Dotsie Bausch (médaille d’argent aux JO de Londres, végane depuis 2009 après avoir vu une vidéo tournée dans un abattoir). Ce n’est pas la partie la plus intéressante car les témoignages de ces personnes qui affirment être plus performantes avec une alimentation végétalienne n’ont aucune valeur statistique ni même scientifique (on pourrait sans doute trouver des champions qui affirment qu’ils sont plus forts les jours de pleine lune). Il en va de même des nombreuses scènes avec Patrik Baboumian (végane depuis 2011), l’homme le plus fort du monde dans de nombreuses disciplines (on le voit ainsi transporter sur une dizaine de mètres une masse de 560 kg composée de quatre personnes et de nombreux poids). Ces scènes sont impressionnantes, les dialogues parfois plaisants – lorsqu’on lui demande comment il fait pour être « fort comme un bœuf » sans manger de viande, sa réponse est : « Vous avez déjà vu un bœuf manger de la viande ? » –, mais on reste dans le divertissement.

Le cholestérol des pompiers

C’est la seconde partie du film qui est la plus riche d’enseignements, lorsqu’on a affaire au commun des mortels et non plus aux superhéros. Des pompiers new-yorkais, souvent un peu en surpoids, souffrant de diabète ou avec un taux de cholestérol trop élevé, acceptent de se mettre à une nourriture végétale pendant une semaine. Les mêmes examens de sang sont alors faits et tous notent des améliorations significatives de leur état de santé. Après tout, on sait bien que la consommation de viande n’est pas bonne pour la santé, en particulier pour ce qui concerne par exemple les cancers colorectaux. Depuis 2015, l’Organisation mondiale de la santé classe les produits à partir de viande transformée comme cancérogènes et la viande rouge comme « probablement cancérogène ». Le film aurait dû plutôt insister sur la nécessité de bien préparer sa nutrition végétalienne car la pile de « veggie burgers » qu’engouffrent les membres d’une équipe de football américain ne constitue pas un parangon de cuisine végétalienne équilibrée.

Une autre expérience menée sur trois sportifs est intéressante pour ce qu’elle apporte à la déconstruction du mythe de la virilité associée à la viande. Contrairement aux idées reçues, les trois sportifs ont de meilleures érections en suivant un régime végétal qu’en mangeant de la viande. Sur ce point, le témoignage d’Arnold Schwarzenegger est également édifiant car il raconte comment l’idée selon laquelle la viande serait nécessaire pour être fort s’est imposée. Certes, on est encore loin d’une approche tirant profit des livres de Melanie Joy ou Carol J. Adams (comme dans Requiem for a piece of meat, de Daniel Hellmann, évoqué dans L’Amorce), mais considérant que ce film s’adresse au grand public, ce point concernant le mythe de la virilité associé à la viande mérite d’être souligné. Le lobby de la viande est également attaqué de façon efficace : le réalisateur montre que c’est lorsque le lobby du tabac a dû s’éloigner du milieu sportif que le lobby de la viande a pris sa place.

Soyons pragmatiques

affiche game changerLe film évite le terme « végane », encore trop polémique pour beaucoup, en se limitant à la nourriture végétale (il est sans cesse question de « plant-based diet »). A fortiori, il n’est bien sûr pas question de spécisme ni d’antispécisme dans le film. Si l’argument principal en faveur de cette alimentation repose sur la santé des humains, les aspects environnementaux sont aussi mentionnés, mais plus brièvement. L’industrie de la viande et des produits laitiers représente un non-sens écologique. Les grands absents du film, ce sont bien sûr les animaux non humains : le film ne traite absolument pas de nos rapports avec les autres animaux, on ne trouvera aucune considération éthique ou juridique à ce sujet. Est-ce à dire que les antispécistes devraient voir dans ce film un cadeau empoisonné qui renforce paradoxalement l’indifférence générale envers la violence qu’ils subissent ? 

Sans doute pas. D’un point de vue pragmatique, ce qui compte, c’est qu’après avoir vu ce film, des femmes et des hommes de tous les milieux, sportifs ou pas, décident de se mettre à une alimentation végétalienne. Et la portée de Netflix et YouTube donne beaucoup à espérer. Bien entendu, il ne s’agit pas encore de véganisme et encore moins d’antispécisme, mais ayant renoncé à consommer des produits d’origine animale, on peut espérer que beaucoup seront plus réceptifs au discours éthique qui prend lui aussi de l’ampleur actuellement. C’est le pari à faire au sujet de ce film, même si certaines personnes peuvent être rebutées par l’accent qui est mis, surtout dans la première partie du documentaire, sur des héros sportifs et des stars comme Arnold Schwarzenegger. Dans ce cas, le végétalisme, et avec lui le véganisme, apparaîtront comme de simples effets de mode. 

Comme le titre du film l’explique, les protagonistes qui se succèdent à l’écran entendent « changer le jeu », opérer un changement majeur dans l’alimentation humaine. On comprendrait alors que les antispécistes les soutiennent, car le jeu peut en valoir la chandelle.
Jérôme Segal est maître de conférences en histoire à l’université Paris-Sorbonne mais aussi chercheur et journaliste à Vienne, en Autriche. Son prochain livre, Animal radical, Histoire et sociologie de l’antispécisme, sort chez Lux Éditeur en mars 2020.

Photo de couverture tirée du film (Patrick Baboumian)

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