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En réponse à une proposition de Thomas Lepeltier, visant à transformer biologiquement les animaux pour réduire leur souffrance, cet article défend une autre perspective : ce ne sont pas les victimes qu’il faut adapter aux exigences du système, mais le système qu’il faut transformer pour mettre fin à leur exploitation.
Dans son article publié dans L’Amorce, Thomas Lepeltier nous invite à prendre au sérieux une idée dérangeante : et si, plutôt que d’encore essayer de convaincre les humains de renoncer à manger des animaux, nous transformions les animaux eux-mêmes afin qu’ils souffrent moins de leur exploitation ? Et de défendre la position qu’il serait souhaitable d’aller jusqu’à produire des organismes ressemblant à des poulets mais dépourvus de toute sentience.
Comment passe-t-on de l’idée, assez consensuelle, qu’il vaut mieux réduire la souffrance d’un individu, à celle, beaucoup plus forte, que transformer biologiquement les animaux devrait devenir un nouvel horizon stratégique du mouvement animaliste ?
Réduire la souffrance en perpétuant les mécanismes de domination
La proposition ne consiste plus seulement à chercher à réduire les souffrances produites par l’élevage industriel tout en travaillant parallèlement à dépasser ce système. Il nous invite à envisager la transformation des animaux eux-mêmes afin de les rendre compatibles avec les conditions que ce système leur impose : moins sensibles à la douleur, à la peur, au stress, voire finalement dépourvus de sentience.
L’élevage n’est pourtant pas seulement un dispositif qui produit accidentellement des expériences négatives. C’est aussi un rapport de domination organisé : des humains décident quels animaux seront mis au monde, quelles caractéristiques génétiques ils auront, où ils vivront, avec qui ils pourront interagir, quand ils se reproduiront, ce qu’il adviendra de leurs petits, et à quel moment leur vie prendra fin. Leurs corps sont appropriés comme moyens de production et leur existence organisée en fonction d’intérêts qui ne sont pas les leurs.
Imaginons que nous développions une technologie permettant de modifier psychologiquement des êtres humains afin qu’ils supportent parfaitement des conditions de travail extrêmement pénibles. Ils ne ressentiraient plus l’ennui, la fatigue ou la douleur. Ils pourraient effectuer dix-sept heures par jour un travail répétitif dont la valeur serait captée par quelqu’un d’autre tout en éprouvant un profond sentiment de satisfaction.
Nous aurions certainement amélioré leur expérience subjective, mais en conclure que nous aurions résolu le problème supposerait d’adopter une conception très particulière de la justice : celle selon laquelle seul compte l’état mental de l’individu, indépendamment du pouvoir que d’autres exercent sur sa vie. L’accaparement de son temps, de son corps et de sa capacité à déterminer sa propre existence disparaîtrait alors entièrement de l’analyse. Nous aurions transformé les individus afin qu’ils s’adaptent à l’institution, plutôt que l’institution afin qu’elle respecte davantage les individus.
La souffrance tend à devenir un dysfonctionnement des animaux : trop sensibles à la promiscuité, trop angoissés par la séparation, trop affectés par l’enfermement. La solution proposée consiste alors non plus à se demander pourquoi nous enfermons des milliers d’animaux, mais pourquoi ces animaux sont suffisamment sensibles pour en souffrir.
Cette logique est d’autant plus frappante qu’elle prolonge exactement celle qui a déjà modelé les animaux d’élevage. Nous les avons transformés génétiquement pour que leur corps corresponde mieux aux impératifs de production. Certaines lignées de poulets ont été sélectionnées jusqu’à ce que leur croissance devienne elle-même une source majeure de souffrance.
Il ne s’agit pas ici de considérer des organismes dépourvus de sentience comme des patients moraux, mais de questionner une stratégie qui consiste à supprimer la capacité même d’éprouver le monde pour préserver un système d’exploitation. Face à une institution fondée sur l’appropriation du corps et de la vie d’êtres sentients, nous choisirions de produire des animaux dépourvus de sentience plutôt que de transformer l’institution elle-même. Que les organismes ainsi produits ne puissent plus souffrir ne suffit pas à établir que leur création constitue une réponse satisfaisante aux rapports de domination que le mouvement animaliste entend combattre.
La proposition revient, au moins potentiellement, à répondre aux conséquences d’une première transformation de l’animal au service du système par une seconde transformation de l’animal au service du même système. Cette fois, nous ne modifierions plus seulement son corps pour qu’il produise davantage, mais son expérience du monde pour qu’il supporte mieux les conséquences de cette production.
De « nous n’avons pas réussi » à « nous ne réussirons pas »
Le raisonnement part d’un constat réel : malgré plusieurs décennies de mouvement animaliste, l’élevage industriel existe toujours, la consommation mondiale de viande continue d’augmenter et un nombre vertigineux d’animaux sont encore élevés et tués. Thomas Lepeltier en tire l’hypothèse que le mouvement aurait peut-être commis une erreur stratégique en cherchant avant tout à changer les humains.
Mais « nous n’avons pas réussi jusqu’ici » et « nous ne réussirons probablement pas » sont deux propositions très différentes. Ce n’est pas parce que nos efforts ont échoué jusqu’à présent qu’ils sont condamnés à échouer à l’avenir. De plus, ce constat manque un contrefactuel : nous savons que l’élevage industriel s’est développé malgré plusieurs décennies de mobilisation animaliste, mais nous ignorons quelle aurait été sa trajectoire en l’absence de ces mobilisations. L’absence d’abolition ne permet pas, à elle seule, de mesurer l’efficacité d’un mouvement (par ailleurs très jeune par rapport à d’autres luttes sociales).
Partant de l’idée que le mouvement animaliste a peu de chances d’atteindre ses objectifs par la stratégie qu’il aurait privilégiée jusqu’ici, à savoir transformer les consommateurs, l’auteur présente une alternative : transformer les animaux eux-mêmes. Or, cette opposition repose sur une vision réductrice de l’action du mouvement animaliste, qui est plurielle et ne consiste pas seulement à convaincre individuellement chaque consommateur de devenir végane.
Le mouvement peut agir sur les normes d’élevage, la fiscalité, les subventions, la commande publique, la restauration collective, la recherche, l’organisation des filières et, plus largement, sur l’offre alimentaire elle-même.
Autrement dit, entre changer individuellement les consommateurs et changer biologiquement les animaux, il existe une troisième possibilité stratégique gigantesque : changer l’environnement économique, politique et institutionnel dans lequel producteurs et consommateurs prennent leurs décisions.
La viande n’est pas naturellement bon marché
Une partie importante du raisonnement repose sur l’idée que l’élevage industriel doit sa résilience à une réalité économique simple : “la viande plaît, nourrit et demeure relativement bon marché.”
Or, un prix n’est pas une caractéristique naturelle d’un aliment. Son prix résulte d’un système de production, d’économies d’échelle, de conditions de travail, du prix des céréales et du soja, de la sélection génétique, mais aussi de choix réglementaires, fiscaux, commerciaux et agricoles.
En France, la puissance publique intervient directement dans l’orientation économique des productions agricoles. Le ministère de l’Agriculture rappelle lui-même que les aides couplées sont versées en fonction de la production et décrit cet instrument comme « déterminant pour l’orientation des productions ». La France utilise au maximum les possibilités offertes dans ce domaine par la réglementation européenne.
À cela s’ajoutent des dispositifs d’investissement, des aides territoriales, des soutiens exceptionnels et la prise en charge publique d’une partie de certains risques économiques et sanitaires. Lors des crises d’influenza aviaire, par exemple, l’État a financé des indemnisations sanitaires et économiques couvrant notamment la “valeur” des animaux abattus, certains frais de nettoyage ainsi qu’une partie importante des pertes de production ; 42 millions d’euros d’avances avaient ainsi été versés aux éleveurs touchés durant l’épisode 2022-2023.
L’ObSAF le montre à travers ses travaux : la rentabilité relative des différentes productions agricoles et leur capacité à se maintenir ou à se développer sont profondément façonnées par les institutions qui les entourent.
Constater qu’un consommateur achète du poulet à quelques euros dans un supermarché permet d’affirmer qu’il a préféré, ce jour-là, cette option aux autres options qui lui étaient effectivement accessibles, au prix auquel elles lui étaient proposées, mais pas une préférence fondamentale et immuable pour un système d’élevage industriel.
Interpréter ces achats comme le reflet des préférences réelles des consommateurs risque alors de faire passer une configuration économique historiquement construite pour une donnée beaucoup plus fondamentale : les humains voudraient de la viande, cette demande générerait des profits, le système se reproduirait, donc il faudrait apprendre à faire avec lui plutôt qu’à lutter contre lui.
Or ce que révèle un achat est toujours une préférence exprimée dans un environnement donné : avec certains prix, certaines alternatives disponibles, certaines habitudes et certaines politiques publiques.
Nous ne sommes pas condamnés à attendre que chaque consommateur change spontanément ses pratiques : nous pouvons aussi changer les règles du jeu. Réorienter les aides agricoles. Soutenir massivement les productions végétales destinées à l’alimentation humaine. Faire supporter davantage aux filières certaines externalités qu’elles produisent. Financer la reconversion des exploitations lorsque les éleveurs et éleveuses souhaitent changer d’activité. Modifier la commande publique, etc.
L’article sur le “poulet-zombie” constitue en ce sens une expérience de pensée qui nous renseigne sur un risque important pour le mouvement animaliste : celui de finir par considérer comme immuable le système qui exploite les animaux, et comme infiniment modifiable les animaux qui le subissent.

