Requiem for a piece of meat, de Daniel Hellmann

« Cher public, plus de 55 millions d’animaux sont abattus chaque année en Suisse. 150 000 par jour, 7 000 par heure, 2 par seconde. Nous vous remercions de votre attention. » Entrée en matière express, les paroles émises par une voix off seront les seules prononcées pendant tout le spectacle.


Daniel Hellmann, l’auteur inclassable de cette « pièce chorégraphique de théâtre musical », est tour à tour performeur, danseur, acteur, chorégraphe et metteur en scène, formé au chant lyrique et fondateur en 2012 de la compagnie 3art3. Requiem for a piece of meat est sa neuvième création. Avant cela, le Zürichois nous avait déjà pris aux tripes avec Traumboy, solo dans lequel il évoquait son activité de travailleur du sexe. Dernièrement, avec Nach Lampedusa – Wandererfantasien, il convoquait sur l’estrade une comédienne, un chanteur et un pianiste autour des archives helvétiques des demandeurs d’asile.

Communion de la chair

Dans son Requiem for a piece of meat, Hellmann réunit quatre danseurs et quatre musiciens. L’œuvre a été récompensée par le June Johnson Dance Prize en 2015 et figure parmi les quinze meilleures pièces de la scène chorégraphique suisse des deux dernières années, choisies pour la biennale des Swiss Dance Days à Lausanne (6 – 9 février 2019). Deux cochons nains, Nacho et Guacamole, ont également participé au processus créatif. Travailler avec des animaux est le fruit d’une longue hésitation et réflexion éthique. Hellmann a finalement tenté l’expérience avec les deux suidés qu’il connaissait déjà ; ceux-ci étant particulièrement habitués à l’humain. Quelques mois avant la première, Guacamole est décédée d’une complication à l’œsophage. Malgré plusieurs interventions chirurgicales, ses compagnons et l’artiste n’ont pu que constater les lacunes de la médecine vétérinaire quant au soin des créatures produites pour être mangées.

L’influence du duo porcin s’est avérée déterminante sur la représentation elle-même. De cette rencontre et du trauma de la perte de l’amie Guacamole, les danseuses et danseurs gardent en tête de nombreuses questions et le problème de leur consommation. Sur scène, on cherche la façon de se déplacer et de se mouvoir des quatre pattes. Les carcasses bougent, se tordent, s’enlacent, se caressent, se relèvent, grognent, communiquent hors du langage verbal et de tout standard comportemental. Leurs tenues sont basiques, en coton biologique dans des camaïeux qui évoquent la chair des mortels à divers stades, du rosé au verdâtre. Humains, autres animaux et objets se confondent ici, brouillant les structures binaires qui opposent traditionnellement esprit/matière, raison/éros et humains/animaux. Même chose pour le décor au sein duquel les protagonistes semblent s’agiter comme dans un parc à jeux. Rien de superflu, pas d’images choquantes, juste l’évocation grotesque de la viande et de ses produits les plus courants : un morceau de lard gonflable, quatre saucisses-polochons et deux tranches de charcuterie-tapis (salami et mortadelle).

Des corps morts

Hellmann se réfère volontiers à l’autrice germano-turque Hilal Sezgin (qui travaille sur des thèmes liés à l’éthique animale, au féminisme et à l’islam) lorsqu’elle écrit : « Aux abords des barbecues ou sur les canapés en peau animale, nous apprenons déjà à fermer les yeux devant cet étalage de corps morts, et à considérer des êtres vivants comme de simples objets. Nous apprenons à détacher certains domaines du vivant du domaine moral pour légitimer nos actes »1. Si l’artiste a banni les substances animales, il sait aussi qu’elles sont omniprésentes, par exemple dans les cordes en boyau de la viole de gambe, frottées par l’archet en crin, ou possiblement dans les colles appliquées à la fabrication du théorbe et du luth sur lesquels s’activent les instrumentistes.

Justement, Requiem for a piece of meat est une messe en l’honneur des morts, ghosts in our machine (Jo-Anne McArthur) et « référents absents » (Carol J. Adams) qui nous entourent. Hellmann reprend la forme musicale classique du requiem, grave et solennel, et agence sa pièce autour de sept chapitres. Le répertoire musical construit avec Lukas Huber va du baroque à la musique contemporaine. Parfois entremêlée de souffles, de gémissements de plaisir, de piaillements, de grouinements ou de couperets métalliques qui tombent, la musique sacrée, jouée et chantée par Novantik Project Basel, semble implorer miséricorde pour les animaux. Malgré la force du drame, la prière n’en demeure pas moins impuissante face aux pratiques institutionnalisées. Que peut la religion, responsable de l’enfer décrit par Hellmann  ? La tension est à son comble lors des deux excellents solos de Géraldine Chollet et Heamin Jung, puis quand Bráulio Bandeira subit, défroqué, un toucher rectal, « chair fraîche » violée sous nos yeux. Un personnage hermétique en combinaison et gant de plastique enfilé sur le bras simule l’acte d’insémination artificielle, obligeant certains corps dégradés en marchandise et outil de production à se reproduire malgré eux. Le danseur afrodescendant, volontaire pour tenir le rôle de la victime, fait quant à lui ressurgir l’histoire des sévices raciaux et sexuels, notamment à l’encontre des hommes noirs. Comme l’écrit Aph Ko, il ne s’agit pas d’égaliser les oppressions – « les corps sont connectés à cause de la façon dont ils sont traités »2 -, mais de mettre à jour une violence commune, appelons-la cishétéropatriarcat raciste et spéciste (pour faire court). Hellmann explore le corps, les corps, dans leur infinie hétérogénéité, unicité et complexité, y compris ceux des membres d’espèces différentes. Il interroge les systèmes de pouvoir qui exercent leur domination sur les organismes, le nôtre, comme ceux des autres, ostracisés, stéréotypés et contrôlés, corps appropriés et abusés sans consentement jusqu’à les consumer.

Vers une somato-libération

Il y a quelques mois, Hellmann a donné naissance à son alter ego : Soya the Cow (à suivre sur Instagram). Mi drag cow, mi drag queen, elle est un personnage hybride post-abolition, espèce et genre. L’ancienne vache réifiée est aujourd’hui Soya la féministe queer. Elle œuvre à la somato-libération de toutes, en faveur d’une sexualité affranchie et choisie, hors fonctions reproductives forcées et, pour reprendre Greta Gaard, contre l’érotophobie de la culture de l’occident colonial. À l’heure où nous écrivons ces lignes, Soya enregistre son premier album de chansons, prépare performances et interventions politiques, ainsi que des workshops sur le consentement.

On ne compte plus les innombrables œuvres, installations, performances et pièces dans lesquelles la chair animale est utilisée. Daniel Hellmann incarne une nouvelle génération d’artistes, celle qui ne voit plus la viande comme une matière apolitique, « normale, naturelle et nécessaire » (Melanie Joy), mais plutôt comme le corps politique d’une autre, cadavre morcelé d’un être assassiné qui souhaitait vivre, et qui a digéré le fait que cette viande est aussi un instrument « carnonormatif » (Carrie Packwood Freeman) capitaliste, néolibéral et viriliste. Peut-on déceler là l’once d’un changement, espérer voir un jour la fin du supplice ? Ou, pour reprendre Yvonne Rainer, icône de la danse postmoderne, l’interpellation ne s’envisage-t-elle pas plutôt en ces termes : pourquoi la perspective d’une catastrophe est-elle si facilement adoucie par la poésie ?

Requiem for a piece of meat (2015)
Concept / Mise en scène / Chorégraphie : Daniel Hellmann
Production : 3art3 Company et Novantik Project Basel
Coproduction : Gessnerallee Zürich, Theater Chur, Gare du Nord Basel, Théâtre Vidy-Lausanne, Nationaltheater Mannheim


Photos : Nelly Rodriguez
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  1. Hilal Sezgin, « Wir ignorieren das Offensichtliche », Neue Zürcher Zeitung, 24 août 2016.
  2. Aph Ko, « Why animal liberation requires an epistemological revolution », 24 février 2016, in Aph Ko, Syl Ko, Aphro-ism, Lantern Books, 2017, p. 89.