Petit guide de survie végane en territoire vidéoludique

Assiste-t-on à l’aube d’une petite révolution dans le monde du jeu vidéo, initiée par des développeuses et développeurs sensibles à la cause animale et nourrie par le mouvement végane, qui permettra aux joueuses de vivre des expériences vidéoludiques compatibles avec leurs convictions éthiques ?


Les jeux vidéo mettent en scène une pléthore d’animaux non humains, qu’on pense aux canards de Duck Hunt, aux bisons de Red Dead Redemption ou au fidèle chien Dogmeat de la série Fallout. En tant que productions culturelles industrielles, les jeux véhiculent la plupart du temps des idéologies discriminatoires, qu’il s’agisse de racisme, de sexisme ou de spécisme. De fait, dans la majorité des titres, le traitement des animaux n’est pas abordé de manière critique. Une joueuse plonge (malgré elle) dans des univers où le spécisme et le carnisme sont la norme. Si elle souhaite atteindre les objectifs et faire progresser l’histoire, elle est ainsi souvent forcée d’entretenir avec les animaux non humains des rapports de prédation ou d’exploitation.

Les animaux remplissent dans les œuvres vidéoludiques différentes fonctions immersives, narratives ou relatives à la jouabilité. Ils peuvent être éléments du décor, protagonistes, adjuvants, opposants ou proies, ou encore ressources matérielles ou alimentaires. Qu’ils soient dits de compagnie, d’élevage ou sauvages, les animaux (réalistes ou fantaisistes, anthropomorphisés ou non) sont souvent subordonnés à la volonté des humains, qui peuvent interagir avec eux, les protéger, mais aussi les asservir ou leur faire violence.

Les jeux vidéo permettent, autant sinon plus que la littérature et le cinéma, de vivre de riches expériences affectives. Une joueuse qui passe des dizaines (voire des centaines) d’heures à interagir, par le biais de son avatar, avec l’univers dépeint et les personnages qui l’habitent peut s’investir émotionnellement et projeter dans le jeu une partie d’elle-même : sa personnalité, ses préférences, ses valeurs, etc. Les actions qu’elle pose dans le jeu pourront ainsi la remplir de fierté lorsqu’elle parvient à résoudre une énigme complexe ou à vaincre un ennemi difficile. Elle pourra au contraire ressentir de la culpabilité lorsqu’elle exploite ou tue un animal, que ce soit accidentellement ou parce que les règles du jeu le lui imposent. L’expérience vidéoludique d’une végane est donc souvent teintée négativement par la dissonance entre son éthique personnelle et l’idéologie (spéciste et carniste) véhiculée par le jeu.

Cette dissonance peut amener la joueuse à simplement abandonner la partie ou à persévérer en s’imposant elle-même des règles facultatives qui s’ajoutent à celles du jeu. Certaines joueuses tentent par exemple de réussir des vegan runs – terme qui fait écho aux speed runs où on tente de terminer un jeu le plus rapidement possible – en limitant au maximum la mise à mort ou l’exploitation d’animaux, même si cela les empêche d’acquérir plus facilement des points d’expérience ou un équipement optimal. Pour ce faire, elles pourront notamment éviter les affrontements en fuyant les combats, abandonner certaines missions spécistes, préférer aux aliments carnés ceux à base de plantes et privilégier les armures faites de tissu ou de métal.

Quelques jeux permettent de surcroit d’adopter une pratique de metadesign, c’est-à-dire de réinvestir le système ludique pour en modifier les règles à l’aide de « mods » (modifications) qu’on peut télécharger et installer ou même créer à partir d’outils officiels ou non. Une joueuse du très populaire Skyrim pourrait ainsi élaborer de nouvelles recettes véganes s’ajoutant à celles (majoritairement carnées) déjà disponibles, changer les ingrédients nécessaires à la conception de pièces d’équipement ou modifier un talent permettant de rendre neutres des animaux hostiles.

On a vu apparaitre ces dernières années un nombre grandissant de jeux mettant en scène des personnages féminins forts et non hypersexualisés, notamment grâce au travail de développeuses femmes, cis ou trans, et de développeurs féministes. Il suffit de penser au succès critique de Gone Home (Fullbright, 2013) ou de Life Is Strange (Dontnod, 2015) pour constater le chemin parcouru en matière de représentation des femmes. De même, on observe dans certains titres, pour la plupart des jeux de rôle fortement narratifs, l’amorce d’un changement de paradigme dans les représentations des animaux non humains. On peut dès lors espérer qu’il s’agisse de l’aube d’une petite révolution, initiée par des développeuses et développeurs sensibles à la cause animale et nourrie par le mouvement végane, qui permettra aux joueuses de vivre des expériences vidéoludiques compatibles avec leurs convictions éthiques.

Quelques suggestions vidéoludiques qui sauront plaire aux véganes

  • #1 et #2 Divinity: Original Sin (Larian Studios, 2014) et Divinity: Original Sin 2 (Larian Studios, 2017)

Les deux opus de la série sont des chefs-d’œuvre vidéoludiques. Le talent optionnel « Pet Pal », que la joueuse peut choisir pour son avatar, lui permet de discuter avec les animaux qui peuplent l’univers, d’en apprendre davantage sur leurs aspirations et sur le traitement que leur réservent les humains, ainsi que de débloquer des quêtes mémorables. Il n’aura jamais été si agréable de jouer les entremetteuses auprès de deux chats, de sauver un poulet condamné ou de discuter cordialement avec des rats dans un lugubre donjon.

  • #3 The Legend of Zelda: Breath of the Wild (Nintendo, 2017)

Le jeu encourage subtilement la joueuse à adopter pour le protagoniste Link un régime végétalien : les produits à bases de plantes sont moins onéreux et plus efficaces que les produits carnés pour retrouver des cœurs perdus, unités représentant la vitalité du personnage.

  • #4 Fallout 4 (Bethesda Game Studios, 2015)

Le chien Dogmeat, compagnon fidèle, est un personnage à part entière, dont on retrouve différentes incarnations dans les titres de la série Fallout. Le talent « Animal Friend » permet de surcroit à la joueuse de rendre neutres ou amicaux des animaux qui sont initialement hostiles.

  • #5 Fable II (Lionhead Studios, 2008)

Accompagné par son chien, l’avatar (masculin ou féminin) peut se procurer et consommer des aliments à base de plantes (dont le tofu), qui lui permettent de gagner des points de pureté, les produits animaliers ayant l’effet contraire.

 

Jérôme-Olivier Allard est doctorant en études cinématographiques à l’Université de Montréal. Boursier du FRQSC et du CRSH, il s’intéresse aux représentations des animaux non humains dans les jeux vidéo.


Image : The Legend of Zelda: Breath of the Wild (Nintendo, 2017)

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