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Dans cet essai à la fois acéré et accessible, Gabrielle Pozzo di Borgo décortique les ressorts idéologiques des films Disney et Pixar à travers une lecture antispéciste. En s’appuyant sur l’exemple de Moana, elle met en lumière les contradictions d’un imaginaire où l’on sauve les animaux… pour mieux les manger ensuite. Une analyse originale, qui interroge notre rapport aux autres animaux dès les premières images animées de l’enfance.
Quand il s’agit d’introduire des idées progressistes dans ses histoires, les studios Disney et Pixar jouent les équilibristes. Proposer des films d’animation grand public qui tiennent compte des prises de conscience sociétales, tout en étant suffisamment consensuels pour rester bankable, est un numéro d’adresse. Les géants de l’animation se sont peu à peu adaptés aux avancées du féminisme et de l’antiracisme, en proposant des héroïnes racisées et/ou sans intrigues amoureuses, telles que Merida, Mirabel et Moana (Vaiana : La Légende du bout du monde), dont le deuxième film est sorti en décembre 2024. Les progrès restent toutefois contrastés. La représentation des personnes LGBTQIA+ est encore balbutiante, et la question de l’antispécisme est tout simplement absente, malgré une profusion de personnages nonhumains. Les studios Disney et Pixar fondent une large part de leur marketing, de leur succès et de leur popularité sur des personnages issus d’autres espèces que l’espèce humaine, sans pour autant proposer une vision idéologique cohérente quant aux êtres réels qu’ils mettent en scène. Moana (2016) et sa suite Moana 2 (2024) sont des exemples révélateurs.
Les nonhumaines au cœur de l’histoire
L’histoire de Moana débute alors qu’elle n’a que deux ou trois ans. Déjà fascinée par l’eau, elle titube sur le sable, s’émerveille devant un coquillage et joue avec l’océan, qui est animé d’une volonté propre. L’héroïne aperçoit une jeune tortue de mer, hésitante à traverser la plage pour rejoindre l’océan. Moana l’abrite des rayons du soleil à l’aide d’une large feuille, repousse les vautours déjà prêts à fondre sur cette proie, et l’escorte jusqu’aux vagues. Touché par son geste, l’océan la choisit alors comme gardienne de son île.
Cette scène remplit plusieurs fonctions. D’un point de vue narratif, elle établit Moana comme une héroïne en devenir, digne de retenir notre attention – au moins le temps du film. Le scénariste Blake Snyder a d’ailleurs érigé ce moment-clé en principe fondateur de sa méthode d’écriture, qu’il a baptisée Save the Cat! : selon lui, le protagoniste d’un film doit, dès les premières minutes, accomplir un geste qui révèle sa boussole morale et son esprit d’initiative. Ce geste, métaphoriquement, consiste à « sauver un chat ». Il ne s’agit pas nécessairement de rendre le personnage sympathique, mais digne d’intérêt. Certains films prennent ce conseil au pied de la lettre : Moana sauve une tortue, Mr Indestructible – dans Les Indestructibles de Brad Bird (2004) (Les Incroyables au Québec) – aide un chat à descendre d’un arbre.
Ensuite, la scène nous montre que les nonhumaines servent de repères moraux. Sauver un animal est un gage de vertu. Dans le cas de Moana, c’est même cet acte qui pousse l’océan à la choisir comme élue, celle qui restaurera le cœur de Te Fiti (une île autrefois luxuriante transformée en aride rocher). Le message est limpide : venir en aide aux nonhumaines fait de nous de bonnes personnes, des héroïnes en devenir. Les vies nonhumaines méritent notre sollicitude. Cependant, cette idée se trouble au fil du récit.
Enfin, cette première scène formule un commentaire sur la prédation. Elle suggère qu’il existe des circonstances dans lesquelles il est justifié d’intervenir. Les vautours ont peut-être besoin de se nourrir, mais cela ne leur donne pas le droit de dévorer qui bon leur semble. Moana s’interpose. La prédation n’est pas absolue. Là encore, ce principe, posé dès l’ouverture, sera malmené par la suite.
Deux cochons, deux mesures
Moana grandit entourée d’animaux : des cochons, des poissons, des coqs. Avec chacun d’eux, elle entretient une relation différente, sans que n’émerge un principe clair quant au statut moral des nonhumaines. Une scène coupée raconte l’origine de son amitié avec le cochon Pua. Elle le sauve alors qu’il est malade et refuse de manger. Elle le nomme, lui donnant une individualité symbolique. Mais le nom qu’elle choisit — Pua, diminutif de “puaka” — signifie simplement “cochon” ou “porc” dans certains dialectes polynésiens. Dès lors, même nommé, Pua reste renvoyé à son statut d’animal comestible.
Quelques minutes après le début du film, Moana mange une tranche de porc. « Mmmh, délicieux ces travers de porc ! » s’exclame-t-elle, avant de croiser le regard de Pua. Il la fixe, oreilles baissées, l’air blessé. Moana bafouille un début de justification. Voyant qu’elle ne parvient pas à en formuler une, elle s’éclipse. Aucune excuse. Aucun commentaire. Juste un malaise étouffé. Dans cette scène, Pua incarne une variation du « référent absent », concept théorisé par Carol J. Adams. Un animal devient une substance : le cochon devient du porc. L’individu disparaît au profit de la denrée. Habituellement, ce référent est effacé. Ici, il est présent. C’est ce qui met Moana mal à l’aise : elle fait la connexion entre ce qu’elle mange et l’animal à côté d’elle. Le film ne va pas jusqu’à nommer la violence — pas de cris, de sang, ni d’abattoir — mais la tension est là. La scène résonne avec une expérience commune : celle d’un enfant qui réalise que l’agneau dans son assiette est le même que celui de sa peluche préférée. C’est un moment où l’empathie affleure, où l’ordre spéciste pourrait basculer, si les scénaristes ne faisaient pas tout pour le maintenir en place.
Manger les autres, que c’est drôle
D’une certaine manière , les films des studios Disney reconnaissent qu’il est bizarre de manger des créatures dépeintes comme sentientes, avec des émotions et une personnalité. Mais cette contradiction est toujours reléguée au rang de blague. Elle n’est jamais interrogée jusqu’au bout.
La Petite Sirène (1989) propose une scène similaire. Le crabe Sébastien assiste avec horreur à la préparation de plats à base de poissons et crustacés. La cruauté du chef est montrée, exagérée, et transformée en ressort comique. Comme dans Moana, ce passage est tourné en dérision, pour éviter toute remise en question de l’ordre spéciste. Dans le remake en prises de vues réelles de 2023, Ariel, une fois qu’elle a troqué sa queue de sirène contre des jambes, découvre la terre ferme. Les cadavres de poissons, pendus à des barres en bois ou présentés sur des étals, l’effraient. En bonne princesse Disney, elle exprime sa peur en chanson : « are we only food for slaughter? Is this life on land? », ou « ne suis-je qu’un repas, ne suis-je qu’une proie ? ». Cela ne fonctionne que parce que ce sont des poissons, considérés comme sans intelligence, sans intérêt, sans subjectivité. Imaginez les mêmes scènes avec des mammifères : insoutenables. Entre 1989 et 2023, la conclusion de cette histoire reste inchangée : Ariel la sirène épouse le prince Éric, à qui on sert de l’estouffade de crabe. Et personne ne s’offusque du fait que ce dernier a l’habitude de manger les congénères de son épouse.
Moana applique la même logique. Des poissons morts remplissent les paniers et les assiettes, sans que personne ne s’en émeuve. Tomatoa, l’antagoniste principal du premier film, les engloutit tout en chantant en anglais que « Les poissons sont stupides, stupides, stupides. » (« fish are dumb, dumb, dumb »). Le film rend même hommage au crabe de La Petite Sirène dans une scène post-générique, où Tomatoa se plaint de ne pas être aussi populaire que le crabe à l’accent jamaïcain. Ce clin d’œil souligne que notre rapport aux poissons n’a pas changé depuis 1989, malgré les avancées scientifiques sur leur sentience et leur intelligence (voir par exemple les études menées par Lynne Sneddon).
Moana se sentirait-elle aussi mal à l’aise en mangeant un poisson qu’en mangeant du porc devant Pua ? Rien ne l’indique. Le film ne clarifie jamais si tuer des poissons est une nécessité pour le village, ni s’il existe des rituels d’excuses, ou une forme de reconnaissance envers les animaux marins. Sue Donaldson et Will Kymlicka rappellent dans leur article « Les enfants et les animaux » que dans de nombreuses sociétés traditionnelles, tuer des animaux était perçu comme une nécessité regrettable, compensée par des pratiques d’expiation, de gratitude ou de deuil. Rien de tel ici. Sur l’île de Moana, on vénère l’océan, mais on tue ses habitantes. On devient amie avec des cochons, mais on mange du porc. Pourtant, la nourriture semble abonder : des fruits, des racines, des noix de coco. Une question cruciale surgit alors : qui manger ? Et pourquoi ? Pour mettre Moana face à ses contradictions, tournons-nous vers l’énigme spéciste du film : Heihei.
Y a-t-il une antispéciste dans la pièce ?
Heihei est un coq aux yeux globuleux, incarnation du comic relief dans Moana et sa suite. Il est présenté comme irrémédiablement stupide. Même Pua le regarde d’un air méfiant. Si les habitantes de l’île doivent manger des animaux, on pourrait s’attendre à voir ce coq inutile passer à la casserole. Un villageois le suggère, d’ailleurs. Mais Moana protège Heihei. Elle passe son temps à le sauver, parfois au péril de sa vie. Selon elle, il a peut-être des qualités enfouies… très profondément. Et en effet, Heihei finit par jouer un rôle clé : il comprend qu’un certain caillou vert importe aux êtres humains qui l’entourent. Il le rattrape in extremis. Heureusement, car il s’agit du cœur de Te Fiti, l’île autrefois luxuriante qui a été transformée en rocher, et la raison du voyage de Moana. Nous pouvons nous réjouir pour Heihei. Quelqu’un lui a donné sa chance. Il a pu prouver qu’il était plus que de la nourriture. Mais où est passée cette indulgence pour les poissons et les cochons ?
Quels critères les personnages de Moana utilisent-ils pour décider qui mérite d’être sauvé ou mangé ? Difficile à dire. L’intelligence ? Pas pour Heihei. L’affection ? Pas pour Pua. La sentience ? Sûrement pas pour les poissons. Même la sacralité de l’océan n’empêche pas qu’on massacre ses créatures. On retrouve le caractère entièrement arbitraire du carnisme, où l’idéologie qui nous conditionne à manger certains animaux, et pas d’autres, telle qu’elle est définie par Melanie Joy. Il serait temps que les antispécistes soient invitées dans les salles d’écriture, afin de pointer ces incohérences.
Le cinéma d’animation, futur bastion antispéciste ?
Le spécisme tranquille des studios Disney et Pixar ne peut plus durer. Les représentations culturelles modèlent les croyances, surtout chez les plus jeunes. Comme le rappellent Donaldson et Kymlicka, les enfants nouent des relations très fortes avec les animaux. C’est l’éducation qui leur enseigne que certains sont comestibles. Moana qui mange du porc, Ariel qui épouse un homme habitué à manger ses semblables… Ce sont des leçons de carnisme : manger de la viande est normal, naturel, nécessaire et agréable. Ces films répètent à leurs spectatrices : « Oui, c’est bizarre d’aimer et de tuer un animal. Mais tu t’habitueras. Il suffit de ne pas trop y penser. ».
Si les princesses Disney ont appris à se passer de prince, pourquoi ne pourraient-elles pas aussi apprendre à se passer de produits d’origine animale ? Ces héroïnes courageuses, proches des nonhumaines, ne pourraient-elles pas devenir les modèles d’une relation différente aux autres espèces ? Prolonger leur empathie plutôt que de l’effacer ? Après tout, les princesses Disney ne sont pas étrangères à l’idée de rejeter l’ordre établi. Demandez à Mulan ou Merida. Les nonhumaines sont au cœur des films, des produits dérivés, et de l’imaginaire des deux géants de l’animation que sont les studios Disney et Pixar. Et leur public, de plus en plus, refusera cette contradiction : aimer une peluche et manger son modèle.
Le cinéma d’animation permet de faire des merveilles. Il offre la possibilité de mettre en scène des nonhumaines sans les exploiter lors d’un tournage. Elles peuvent devenir le cœur de leur propre histoire. Flow, du Letton Gints Zilbalodis, en est la preuve : c’est un film porté par des animaux, sans un être humain en vue, qui nous émeut et nous tient en haleine. Nous avons des raisons d’espérer qu’un jour, Disney propose une héroïne végane. Sa compagne nonhumaine ne sera pas une mascotte mangeable. Elle aura une place de choix, dans l’histoire et dans le cœur des spectatrices. Ce jour-là, Pua, Heihei, Sébastien et les autres pourront souffler. Ce sera le sauvetage pour toutes et la casserole pour personne.

