Share This Article
Tout au long de l’histoire de la philosophie occidentale, les enfants et les animaux ont été identifiés comme des cas paradigmatiques de groupes jugés incapables d’exercer les droits et les responsabilités de citoyens et qui sont donc naturellement gouvernés par d’autres[1]. Ainsi, Hobbes déclare : « Pour les faibles d’esprit [natural fooles], les enfants et les fous, il n’est pas de loi, pas plus que pour les animaux. Ils ne peuvent pas davantage mériter les épithètes de juste ou d’injuste : ils n’ont pas en effet le pouvoir de passer des conventions ni d’en comprendre les conséquences »[2]. Comme le note Clifford, ce « contrat de capacité » – qui crée une hiérarchie entre les personnes autonomes et celles qui sont « naturellement gouvernées » – est très présent dans la tradition philosophique occidentale[3].
En effet, l’exclusion des enfants dans le cadre du contrat de capacité est sans doute une caractéristique constitutive de la citoyenneté moderne. Comme le note Rollo, « les concepts liés à l’enfance et à la politique démocratique sont apparus comme conceptuellement coexistants et mutuellement exclusifs », de sorte que la politique démocratique a été intellectualisée précisément comme le résultat d’une progression de « l’enfant sauvage », hors de l’enfance et de l’animalité, vers une pleine agentivité humaine (Rollo 2016). Pour prétendre à la citoyenneté démocratique, les individus, les groupes (par exemple les femmes) ou même des sociétés entières (par exemple les peuples colonisés) ont dû démontrer qu’ils étaient passés du « déficit d’humanité de l’enfant sauvage dénué de langage » à un état pleinement humain qui « vénère le logos, le langage et la raison comme la forme définitivement humaine de relation au monde et aux autres[4] ».
Alors que les enfants et les animaux ont été pareillement exclus par le contrat de capacité, il existe deux différences cruciales dans leurs statuts respectifs[5]. Les enfants, bien que dépourvus de nombreux droits dont jouissent les adultes dits capables [competent], sont néanmoins censés posséder certains droits humains fondamentaux en vertu de leur appartenance à l’espèce humaine, ce qui constitue un filet de sécurité face aux coûts potentiels de l’exclusion politique[6]. Les animaux, en revanche, ne bénéficient pratiquement d’aucune protection juridique contre la violence, la privation et l’exploitation. De plus, en tant que futurs adultes, les enfants ont certains droits [rights-in-trust, « droits en fiducie » ou droits anticipés à l’autonomie et au bien-être] parce qu’ils sont censés devenir des citoyens ou des détenteurs de droits à part entière, ce qui n’est pas le cas des animaux [7].
Bien que le contrat de capacité soit profondément ancré, il est de plus en plus contesté par les défenseurs de la citoyenneté des enfants. Ces dernières années, et surtout depuis l’adoption de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant (CNUDE) de 1989[8], nombreux sont ceux qui affirment que les enfants devraient être des citoyens à part entière et pas seulement des futurs citoyens potentiels – des « êtres » et pas seulement des « devenirs »[9]. Au lieu du contrat de capacité, ils plaident pour une citoyenneté plus inclusive fondée sur l’appartenance sociale et qui s’engage à inclure et à promouvoir tous les membres de la société, sur l’ensemble du spectre de la diversité cognitive et des autres formes de diversité. De ce point de vue, dans la mesure où les enfants sont des membres de la société, cette appartenance est suffisante pour fonder le droit de participer aux décisions collectives. Comme le dit Roche : « La revendication d’inclusion des enfants dans la citoyenneté est simplement une demande que les enfants soient considérés comme des membres de la société, avec une voix et un point de vue légitimes et valables »[10]. De même, Lister affirme qu’« à un certain niveau, la revendication des enfants à la citoyenneté découle de leur appartenance à la communauté citoyenne » : les enfants eux-mêmes comprennent et revendiquent la citoyenneté comme un statut « dont on jouit en vertu de l’appartenance à la communauté ou à la nation »[11]. En tant que membres de la société impliqués dans des réseaux complexes de confiance, de communication et de coopération avec les autres, les enfants ont à la fois le droit de participer à l’élaboration des normes sociales et la responsabilité de se conformer à ces normes sociales. Ce droit et cette responsabilité peuvent être exercés de manière différente, mais ils reposent sur une base de citoyenneté pleine et entière.
Historiquement, les groupes minorisés ont refusé que leur différence puisse servir à justifier leur mise à l’écart.
Cette remise en cause du contrat de capacité n’est pas surprenante. Après tout, bien qu’il soit profondément ancré dans la tradition occidentale, il contredit d’autres valeurs politiques fondamentales. Pratiquement toutes les théories démocratiques contemporaines font appel à une version du principe selon lequel toutes les personnes concernées doivent être prises en compte (“all-affected” principle). Toutes les personnes concernées par les décisions politiques (ou toutes celles soumises à la loi, ou toutes les parties prenantes) devraient avoir leur mot à dire dans l’élaboration de ces décisions. Il s’agit de la pierre angulaire de la légitimité politique aujourd’hui. Les hypothèses traditionnelles, selon lesquelles certains membres de la société (comme les femmes, les castes raciales, les personnes dépourvues de moyens ou de littératie) seraient « naturellement » gouvernés par les membres réputés plus indépendants, plus mûrs et plus responsables (comme les hommes blancs, les propriétaires), sont désormais discréditées. Les groupes historiquement subordonnés ont rejeté l’idée que la différence puisse être utilisée pour justifier la hiérarchie politique ou pour amoindrir l’impératif moral de participer et d’être représenté. Il était inévitable que l’exclusion des enfants fasse l’objet d’un examen similaire.
Ces nouveaux modèles de citoyenneté inclusive comptent parmi les développements les plus passionnants et les plus novateurs dans le domaine des children’s studies, les études sur l’enfance. Toutefois, à ce jour, les théoriciens de la citoyenneté des enfants n’ont pas exploré les implications de ces modèles pour les animaux et ont généralement présumé que ceux-ci pouvaient et devaient continuer à être exclus. Nous pensons qu’il s’agit d’une occasion manquée et que la réflexion sur les parallèles entre les enfants et les animaux peut contribuer à approfondir et à enrichir notre compréhension de l’appartenance sociale et de la citoyenneté politique. En effet, nous avancerons que le fait de ne pas tenir compte de ces parallèles rend bancales les théories récentes de la citoyenneté des enfants. Comme l’indique clairement la référence de Rollo à « l’enfant sauvage », les attitudes à l’égard de l’enfance sont liées aux attitudes à l’égard de l’animalité et un modèle durable de citoyenneté inclusive exige de repenser les deux.
Il est intéressant de se demander pourquoi ce parallèle n’a pas été exploré. C’est en partie à cause de l’habituelle non-prise en compte des animaux non humains dans les sciences sociales. Mais cela peut également témoigner des efforts persistants visant à présenter les droits des enfants et ceux des animaux comme un jeu à somme nulle[12]. Les scénarios de maison en feu abondent : « Sauveriez-vous votre enfant ou le chien ? » Les chercheurs en médecine accusent les défenseurs des animaux de sacrifier la santé des enfants au nom des droits des rats et des souris[13]. Les propositions de parcs pour chiens non tenus en laisse sont contestées au motif que les parcs devraient être destinés aux enfants et aux familles[14]. Les amis des animaux qui n’ont pas d’enfants sont accusés d’utiliser les animaux comme des substituts, leur offrant l’amour et les soins qui devraient plutôt être consacrés aux humains[15]. Dans cette vision à somme nulle, la société marque son respect pour les enfants par une sévère hiérarchie morale entre eux et les animaux : sacraliser l’enfant humain et sacrifier l’animal.
Les idéologies et les mécanismes qui infériorisent les animaux rabaissent également la position politique des enfants.
Nous suggérons au contraire que le sort des enfants et celui des animaux sont profondément liés. Les idéologies politiques et les mécanismes juridiques utilisés pour inférioriser les animaux ont également pour effet de rabaisser la position politique des enfants. Les enfants et les animaux partagent des intérêts fondamentaux par rapport à la société adulte/humaine, intérêts qui ont été négligés et occultés à la fois dans le cadre du contrat de capacité traditionnel et dans celui des théories récentes de la citoyenneté des enfants.
Nous examinerons ces questions en deux étapes. Dans la première partie de ce chapitre, nous explorerons la façon dont le monde social des enfants est un monde interespèce. Ce fait fondamental, évident pour la plupart des enfants, devient invisible pour la plupart d’entre nous lorsque nous atteignons l’âge adulte, car on nous a appris à reléguer les animaux au monde naturel et non à les inclure dans le monde social (tout en faisant des exceptions, ici et là, pour quelques animaux de compagnie). Cette exclusion des animaux de notre conception de la société est le résultat d’un intense conditionnement social et idéologique, camouflé sous des formules comme « grandir », « faire face aux réalités de la vie » et apprendre que l’utilisation et la consommation d’animaux sont « normales, naturelles et nécessaires »[16]. Les sociologues, les anthropologues, les chercheurs en géographie humaine et les psychologues du développement ont commencé à repenser les notions fondamentales de la sociabilité, de l’empathie, de l’amitié et du travail à la lumière du fait que nous appartenons à des sociétés « plus qu’humaines ».
Dans la deuxième partie du chapitre, nous passerons du social au politique et explorerons les modèles émergents de citoyenneté des enfants fondés sur l’appartenance. Selon ces modèles, tous les membres de la société, indépendamment de leur âge ou de leurs capacités, ont le droit de participer à l’élaboration des normes qui régissent notre monde social commun, d’une manière qui soit significative pour eux. Nous croyons que cette logique devrait aussi s’étendre aux animaux : une société interespèce exige une politique interespèce. Nous discuterons ensuite de certaines expériences récentes de démocratie inclusive qui illustrent cette idée et offrent des réponses possibles aux critiques qui mettent en doute sa faisabilité, tout en donnant un aperçu prometteur de la manière dont l’inclusion des enfants et des animaux pourrait renouveler la démocratie.
L’une des nombreuses injustices que nous imposons aux animaux consiste précisément à leur refuser leur enfance.
Avant de poursuivre, deux remarques terminologiques s’imposent. Premièrement, nous utilisons le terme « enfants » pour désigner les enfants humains et le terme « animaux » pour désigner les animaux domestiqués non humains. Cela peut prêter à confusion, car les enfants sont des animaux, et les animaux domestiqués ont leur propre stade d’enfance avant de devenir des adultes expérimentés et compétents. L’une des nombreuses injustices que nous imposons aux animaux consiste précisément à leur refuser leur enfance, par exemple en séparant de force les veaux de leur mère dans les exploitations laitières ou en capturant des animaux en bas âge pour alimenter des zoos ou des laboratoires[17]. Deuxièmement, notre discussion se limite aux animaux domestiqués parce que, comme nous l’avons soutenu ailleurs[18], il existe des arguments moraux convaincants pour les reconnaître comme membres d’une société interespèce et d’un dèmos[19].
Les animaux domestiqués comprennent les animaux de compagnie, les animaux de trait, les animaux d’élevage et d’autres animaux qui ont été sélectionnés pour remplir certaines fonctions dans la société humaine et qui sont par conséquent dépendants (à divers degrés) du soin des humains. Les animaux domestiqués sont capables de relations de proximité physique, de communication, de confiance et de coopération avec les humains (et réciproquement). Ces animaux ont été intégrés à notre société, contribuant au fil des millénaires à nos schémas de coopération et les façonnant, mais en tant que caste assujettie. Au moins à court terme, ils n’ont pas de société alternative vers laquelle se tourner et, en tout état de cause, nous n’avons pas le droit de les exclure. Comme nous le verrons, ces faits concernant la domestication permettent d’expliquer pourquoi le parallèle entre enfants et animaux en matière d’appartenance sociale et de citoyenneté politique peut être si révélateur[20].
Un monde social partagé
L’ouvrage de référence de Gail Melson, Les animaux dans la vie des enfants[21], publié en 2001, a été le premier travail majeur de psychologie du développement consacré à l’exploration des relations entre enfants et animaux. Comme elle le fait remarquer, le domaine de la psychologie du développement, depuis ses origines, a été profondément humanocentrique, « supposant que seules les relations humaines – avec les parents, les frères et sœurs, les proches, les amis, les enseignants ou les autres enfants – ont une incidence sur le développement », sans jamais prendre la peine de considérer les relations interespèce[22]. Selon Melson, la relation enfant-animal a été ignorée par toutes les grandes théories du développement de l’enfant, y compris les théoriciens du développement cognitif (Piaget), les théoriciens de l’attachement (Bowlby), les théoriciens écologiques (Bronfenbrenner), les théoriciens des réseaux et les psychologues du soi (Kohut) : « En bref, les liens entre les enfants et les animaux semblent avoir échappé à l’attention de presque tous les spécialistes du développement de l’enfant[23] ». Comme le note Serpell, il en va de même pour les sciences sociales en général : « La triste vérité est que les psychologues et les spécialistes des sciences sociales ont fait preuve d’un manque d’intérêt déconcertant pour la relation enfant-animal, compte tenu de l’importance extraordinaire qu’elle revêt dans notre culture. Aucun des principaux manuels de psychologie ou de développement de l’enfant ne fait plus qu’une allusion à ce sujet, ce qui illustre bien cette cécité sélective »[24]. Serpell et Myers attribuent cette cécité à la « tendance à considérer les enfants comme essentiellement non conformés et semblables à des animaux, tout en considérant le développement humain comme un processus de perte de ces attributs animaux en faveur de la mise en place des qualités adultes définies comme étant typiquement humaines »[25]. Les résultats des recherches de Melson sont surprenants. Les enfants vivent, respirent et rêvent d’animaux. Leurs premiers rêves concernent des animaux et les premiers mots appris par les enfants, à part maman et papa, sont des noms d’animaux[26]. Chez les enfants âgés de deux à dix ans, 50 % des interprétations de taches d’encre impliquent des animaux[27]. Les enfants de sept à dix ans utilisent le même vocabulaire pour décrire comme compagnons de jeu les animaux domestiqués et les frères et sœurs[28]. Lorsqu’on leur a demandé d’identifier leurs relations les plus importantes (après les parents), la moitié des Écossais de neuf à douze ans ont cité un animal de compagnie, soit davantage que ceux qui ont mentionné grand-père, ami, tante, professeur ou voisin. Quant aux enfants du primaire, ils disent que les relations avec leur animal de compagnie sont plus susceptibles de durer « quoi qu’il arrive » que celles avec leurs amis et leur famille[29]. Des recherches ultérieures ont confirmé non seulement le rôle vital que jouent les animaux de compagnie en tant que figures d’attachement pour les humains, mais aussi le rôle vital que jouent les humains en tant que figures d’attachement pour les animaux de compagnie. Ces liens d’attachement bidirectionnels peuvent être évalués à l’aide des mêmes mesures standard – recherche de proximité, refuge, base sécurisée, détresse de séparation[30]. Bref, « les émotions et la personnalité des animaux, réelles et symboliques, sont immédiates pour les enfants de la même manière que le sont les émotions et la personnalité des gens ». Ce n’est que plus tard que va émerger le « moi typiquement humain », avec sa « division stricte entre les traits humains et les caractéristiques animales souvent valorisées négativement »[31].
Les enfants vivent, respirent et rêvent d’animaux.
Parallèlement aux travaux de Melson, des sociologues, travailleurs sociaux, praticiens de la santé et anthropologues ont ouvert les yeux sur la nature plus qu’humaine des familles et des quartiers, des sociétés et des cultures. Les criminologues reconnaissent depuis longtemps que la maltraitance des animaux prédit et accompagne la maltraitance des humains et les travailleurs sociaux savent comment l’attachement aux animaux fait d’eux des pions et des victimes dans les situations de rupture familiale et de violence domestique[32]. Un vaste secteur de la thérapie animale[33] se consacre désormais au pouvoir curatif des relations avec les animaux pour les enfants souffrant de troubles déficitaires de l’attention et de troubles du spectre autistique, ainsi que pour les personnes souffrant de dépression, de stress post-traumatique, de solitude, d’anxiété et d’autres problèmes de santé[34]. Les psychologues évolutionnistes affirment que nous avons coévolué avec d’autres animaux, notamment les chiens[35]. Les sociologues reconnaissent désormais que les animaux sont des agents réactifs dans les relations sociales interespèce – à la maison, dans la rue, au parc, à l’école ou au travail[36]. Et les anthropologues ont commencé à explorer la façon dont les animaux ne sont pas seulement des objets culturels, mais aussi des agents de création culturelle avec les humains. On sait qu’aucune société humaine n’a existé sans relations étroites de compagnonnage et de coopération entre humains et animaux [37].
Étant donné les preuves surabondantes qui montrent que les enfants habitent, mentalement et physiquement, un monde social interespèce, l’énigme consiste à comprendre comment cette fraternité interespèce est rompue. Pour reprendre les termes de Melson, comment pouvons-nous « cerner le processus par lequel les enfants passent d’une relation avec les animaux en tant qu’autres êtres égaux pour en venir à accepter la barrière d’une division radicale des espèces »[38]?
La dissociation des enfants de leurs compagnons bien plus qu’humains résulte de processus multiples. Louv examine comment l’urbanisation et la technologie séparent les enfants du monde naturel et des relations qu’ils y développent[39]. Stewart et Cole (2014) analysent la vaste entreprise idéologique opérant dans les foyers, les écoles et les médias pour transformer les animaux, ces semblables sur un pied d’égalité de l’enfance, en objets à utiliser de manière instrumentale[40]. Les auteurs[41] étudient comment la violence de l’industrie animale est cachée ; comment la socialité des enfants avec les non-humains est transférée sur des jouets et des images sentimentales floues (et des animaux de compagnie) ; comment les enfants sont habitués à manger (et à développer du plaisir à partir de) la viande avant de comprendre ce que c’est ; et comment les enfants sont progressivement endoctrinés avec les idéologies de l’exceptionnalisme humain et du bien-fondé de l’instrumentalisation des animaux (voir aussi Pedersen 2010)[42].
Le changement idéologique progressif analysé par Stewart et Cole décrit la situation de nombreux enfants urbains dans les sociétés occidentales. Le processus pour les enfants des campagnes et des fermes est souvent beaucoup plus brutal, comme le montre la photo[43] de Matt Stensland de Tyler Boyer (un membre des 4-H[44], âgé de 11 ans), sanglotant dans le cou de son bouvillon, Leonard, qu’il a élevé depuis son enfance et qu’il envoie maintenant à l’abattoir[45]. L’internet regorge de vidéos YouTube montrant des enfants que l’on « socialise », que l’on « cajole » ou que l’on « humilie » pour qu’ils tuent des animaux[46]. Ces pratiques s’inscrivent dans un continuum avec le cas plus familier des parents qui trompent, incitent, contraignent et embrouillent leurs enfants en leur faisant croire que la consommation d’animaux est « normale », « naturelle » et « nécessaire », ou avec le rôle des écoles qui réapprennent aux enfants à considérer les animaux comme des outils de recherche plutôt que comme des sujets à part entière[47]. Les humains ont pour la plupart tué et consommé des animaux en tous temps et en tous lieux. Pour la plupart des sociétés traditionnelles, tuer des animaux était effectivement nécessaire à la survie. Mais c’était généralement considéré comme une nécessité regrettable et c’est pourquoi des pratiques culturelles d’excuses, de gratitude et d’expiation ont été développées pour gérer le traumatisme psychologique du meurtre[48]. Dans les sociétés modernes, la pratique est largement occultée et les imaginaires culturels de regret et de gratitude ont cédé la place à des idéologies d’autojustification morale – idéologies qui nécessitent de rompre, progressivement ou brutalement, avec l’expérience vécue et la vision du monde interespèce des enfants.
Ce processus est tellement normalisé qu’en tant que société, nous nous sommes à peine demandé – sans parler de mesurer – quels pourraient être les coûts de cette agression pour les enfants. Les psychologues sociaux ont longtemps étudié les effets néfastes de la participation ou de l’exposition à des actes « anormaux » de cruauté envers les animaux – c’est-à-dire des actes de cruauté qui découlent d’une personnalité individuelle déviante –, mais ce n’est que tout récemment qu’ils ont commencé à étudier les effets néfastes pour les enfants d’être endoctrinés par des actes « normaux » d’exploitation des animaux.
Nous avons cependant de plus en plus de preuves que cet endoctrinement idéologique a des retombées négatives sur les questions des droits humains et d’égalité humaine. Les défenseurs d’une stricte hiérarchie des espèces affirment souvent qu’en sacralisant « l’humain » et en instrumentalisant « l’animal », nous fournissons une base claire et sûre pour protéger les droits de tous les humains, y compris les groupes raciaux vulnérables. La hiérarchie des espèces rendrait les animaux plus exposés, mais au moins elle contribuerait à la reconnaissance des droits des groupes humains vulnérables, qui bénéficieraient de la sacralité de l’humanité. En réalité, les faits montrent au contraire qu’inculquer une attitude de supériorité de l’humain sur les autres animaux aggrave les attitudes négatives à l’égard des minorités, des immigrants et des autres groupes « marginaux », plutôt que les atténuer. Cette découverte – connue dans la littérature sous le nom de « modèle interespèce des préjugés » (“interspecies model of prejudice”) – a maintenant été largement reproduite, y compris chez les enfants. Plus on apprend aux enfants à placer l’humain au-dessus de l’animal, plus ils sont susceptibles de manifester des préjugés raciaux[49]. Comme le disent Hodson, MacInnis et Costello, « la survalorisation des humains par rapport aux non-humains est au cœur des problèmes, non seulement pour les animaux, mais aussi pour les humains… Il se peut que nous devions collectivement faire face à une vérité qui dérange : la priorité accordée aux humains par rapport aux animaux – la survalorisation des humains en tant que lieu commun incontesté – alimente certaines formes de déshumanisation humaine »[50]. À l’inverse, l’éducation au respect envers les animaux – qui met l’accent sur les affinités et les solidarités interespèces – est connue pour favoriser l’empathie et des attitudes prosociales envers d’autres humains[51].
Leur inculquer l’idéologie du suprémacisme humain est un traumatisme pour de nombreux enfants…
En bref, le fait de rompre le sens de la sociabilité et de la solidarité interespèces chez les enfants et de leur inculquer l’idéologie du suprémacisme humain est l’une des caractéristiques les plus importantes – et, selon nous, les plus néfastes – des pratiques contemporaines de socialisation et d’éducation de l’enfance. C’est un traumatisme pour de nombreux enfants, cela exacerbe les préjugés intergroupes et c’est catastrophique pour les animaux. Cela révèle que, contrairement aux affirmations selon lesquelles les droits des enfants et ceux des animaux sont en conflit, les membres des deux groupes sont lésés par une idéologie et une pratique dont l’objectif réel est de servir les intérêts de certains secteurs de la société humaine adulte en matière d’exploitation des animaux. Et le renforcement idéologique de ce prétendu droit à l’exploitation animale nécessite une attaque directe contre les attachements interespèces des enfants. Si les enfants ou les animaux avaient leur mot à dire sur la question, il est peu probable qu’ils voteraient pour cela.
Vers l’inclusion politique
Mais bien sûr, ni les enfants ni les animaux n’ont le choix en la matière. De même qu’ils partagent un monde social que la société adulte ignore et brise, ils partagent aussi le fait d’être exclus d’un monde politique que les humains adultes gardent jalousement pour eux. En invoquant le contrat de capacité, ni les enfants ni les animaux ne sont reconnus comme des citoyens démocratiques à part entière, avec des droits égaux à l’expression politique, à la participation et à la coécriture des lois et des normes sociales.
Il est extrêmement difficile d’imaginer comment permettre aux jeunes enfants ou aux animaux de s’exprimer et ceux qui s’opposent à leur inclusion invoquent ces difficultés pour justifier le maintien du contrat de capacité. Mais si nous ne devons pas sous-estimer les défis de la citoyenneté inclusive, nous ne devons pas non plus sous-estimer les problèmes d’illégitimité démocratique qui résultent des exclusions continues, ni l’impact pernicieux sur les membres de ces groupes du fait qu’ils sont privés d’une contribution et d’une influence politiques significatives. Il est frappant de constater à quel point les défenseurs du contrat de capacité ne proposent que rarement des solutions à ces problèmes[52].
Pour sortir de cette impasse, il faut laisser de côté le terrain théorique abstrait du « citoyen idéal » et aller au-delà des idées traditionnelles sur la manière dont la citoyenneté doit s’exercer (par exemple par le vote, la pétition, la protestation). Il faut explorer la façon dont différents groupes exercent leur citoyenneté et créer de nouvelles pratiques qui leur permettent de le faire d’une manière qui leur soit utile.
Si l’on veut permettre aux enfants « de former et d’exprimer une opinion » sur « toutes les questions qui les concernent » – comme l’exige la CNURDE – nous aurons besoin d’espaces de citoyenneté « à la taille des enfants »[53]. Cela signifie qu’il faut aller là où se trouvent les enfants (et les animaux domestiques), les observer, les écouter, leur donner le pouvoir de choisir et de rejeter des représentants et exiger que leur contribution influe réellement sur la prise de décision. Les enfants et les animaux ne sont peut-être pas capables de s’engager dans la raison publique au sens de Rawls, ou la démocratie délibérative proposée par Habermas[54], mais ils ont des capacités de communication (y compris le langage parlé et celui du corps), de confiance et d’engagement qui rendent possibles de nouveaux modes de participation par le biais d’une agentivité interdépendante (through interdependent agency)[55] et d’une prise de décision assistée.
De nombreux commentateurs se sont interrogés sur le fonctionnement de ces nouvelles pratiques de citoyenneté. Comment les enfants et les animaux peuvent-ils être consultés et impliqués de manière significative dans la prise de décision démocratique ? Comment éviter la manipulation et l’imposition inappropriée de charges ? Il s’agit là de défis importants, mais des solutions sont en cours d’élaboration dans la pratique, par exemple dans la mobilisation des enfants travailleurs[56], ou par des propositions visant à donner aux enfants les moyens de sanctionner les adultes qui ne protègent pas les biens communs[57]. Le mouvement des personnes souffrant de handicap cognitif a également mis au point de nouvelles pratiques pour permettre la participation d’individus ayant des répertoires linguistique et cognitif limités ou atypiques[58].
Dans notre propre travail, nous avons exploré comment certains sanctuaires d’animaux d’élevage représentent des expériences de citoyenneté interespèce, en observant et en répondant aux animaux d’une manière qui leur permet de collaborer à l’élaboration des normes d’une société commune. Chaque animal a un bien individuel et subjectif et, de plus, il a une vision privilégiée de ce bien. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de situations dans lesquelles les animaux (comme les enfants) ne peuvent pas comprendre des dimensions importantes de ce qui est en jeu et dans lesquelles des décisions paternalistes sont appropriées. Cela signifie simplement qu’il existe également de nombreuses situations dans lesquelles ils comprennent des choses qui concernent leur bien et que nous ne pouvons apprendre qu’en leur prêtant attention et en étant réceptifs à leur égard de manière continue.
Par exemple, au cours des 50 dernières années, les « Cinq Libertés »[59] sont devenues la norme de référence en matière de bien-être des animaux domestiques adoptée par les organisations de protection animale du monde entier. En plus d’une protection et d’une alimentation de base, ces libertés comprennent « la liberté de se comporter normalement – en veillant à ce que les animaux disposent de suffisamment d’espace, d’installations appropriées et de la compagnie d’autres animaux de leur propre espèce ». En d’autres termes, les défenseurs des animaux ont supposé que le monde social des animaux se limitait à leur espèce. Ce préjugé a été continuellement renforcé par les pratiques de ségrégation des animaux par espèce dans les fermes, une pratique maintenue dans de nombreux sanctuaires. Cependant, quelques sanctuaires, partant du principe que chaque animal peut avoir ses propres idées sur le type de communauté qu’il souhaite former, ont découvert que de nombreux animaux préfèrent former des communautés interespèces, s’engageant dans des activités, des amitiés et des structures sociales qui dépassent les frontières de l’espèce. La prise en compte de l’action des animaux a conduit à des changements spectaculaires dans la conception de ces communautés et dans le type de vie que les individus y mènent[60].
En somme, des expériences de citoyenneté inclusive de terrain sont en train d’émerger avec les enfants, les personnes souffrant de troubles cognitifs et les animaux domestiques. Nous avons laissé loin derrière nous la vision étroite de la démocratie impliquée par le contrat de capacité et nous nous dirigeons vers un modèle inclusif basé sur l’adhésion. Inutile de dire que beaucoup de gens sont nerveux face à cette tendance, notamment en ce qui concerne les animaux domestiqués : ils cherchent à définir la citoyenneté comme exclusivement humaine, applicable uniquement aux membres humains de la société. Selon nous, cependant, tant que la citoyenneté sera définie en opposition à l’animalité sauvage, la revendication de citoyenneté des « enfants sauvages » sera toujours incertaine. L’extension de la citoyenneté inclusive aux animaux domestiqués représenterait la confirmation et l’expression les plus complètes de l’engagement de la société en faveur d’un modèle de citoyenneté fondé sur l’appartenance à la communauté et garantirait aux enfants une citoyenneté pleine et entière sur la base de leur être animal complet. Et comme nous l’avons noté précédemment, nous pensons que de nombreux enfants accepteraient volontiers cette extension.
Réimaginer l’avenir
Que se passerait-il si la société donnait aux enfants et aux animaux domestiqués le pouvoir d’agir en fonction de leurs intérêts, dont beaucoup sont communs ? Nous pensons que cela pourrait avoir un effet transformateur sur la politique, de la façon dont nous pensons l’environnement naturel à la façon dont nous organisons l’espace social, favorisons les relations sociales, définissons la contribution sociale et fournissons des services sociaux.
Protéger l’environnement
Il est largement admis que les adultes et les enfants peuvent avoir des intérêts divergents en matière d’environnement. Les adultes bénéficient des économies extractives existantes basées sur la croissance, tandis que les jeunes enfants sont susceptibles d’en supporter les coûts à terme[61]. En fait, les enfants et les animaux domestiqués paient déjà les coûts environnementaux. Les enfants et les animaux aiment passer du temps à l’extérieur, jouer dans les parcs et les champs, nager dans les lacs et les rivières, explorer les bois, les mares, les terrains vagues, les ruelles et les allées, les chantiers ferroviaires et navals, les sites industriels abandonnés, mais aussi la boue, les détritus et les nids de poule au ras du sol. Ils ont tous intérêt à ce que ces lieux soient sûrs et non contaminés. Les adultes passent moins de temps dans la boue et peuvent tolérer des niveaux beaucoup plus élevés de polluants environnementaux (plomb, mercure, pesticides, fumée de tabac, dioxines et PCB) que les jeunes enfants ou les animaux domestiqués. Dans ce qui est décrit comme la « nouvelle morbidité pédiatrique », les cinq principales maladies qui touchent les enfants dans les sociétés industrialisées sont toutes liées à l’environnement[62]. Les scientifiques considèrent de plus en plus les petits animaux, comme les souris qui partagent nos maisons, comme des « canaris dans la mine de charbon » pour les polluants environnementaux tels que les perturbateurs endocriniens. Leur petit corps est affecté beaucoup plus rapidement et gravement. Les animaux de compagnie, tout comme les jeunes enfants, sont de plus en plus touchés par les troubles du développement neurologique, les cancers et les empoisonnements. Malheureusement – et ironiquement –, les deux groupes sont également confrontés à une augmentation de l’obésité et du diabète, car ils sont de plus en plus confinés à l’intérieur, loin d’un extérieur devenu dangereux et inaccessible. Les enfants et les animaux domestiqués partagent un intérêt profond pour la restauration de la santé de l’environnement : ce n’est pas leur intérêt qu’il soit traité comme le dépotoir des coûts externalisés de la création de richesses des adultes.
Les enfants et les animaux ont intérêt à ce que les soins de santé passent d’une approche curative à une approche centrée sur la prévention.
Pour la même raison, les enfants et les animaux ont intérêt à ce que les soins de santé passent d’une approche curative à une approche centrée sur la prévention. Un adulte qui a développé une morbidité particulière a tout intérêt à investir dans le traitement et la guérison des maladies. Mais les animaux et les jeunes enfants ont bien davantage intérêt à ne pas développer de maladie chronique. Il est révélateur des relations de pouvoir existantes que les maladies infantiles déclenchées par l’environnement soient mal comprises par les médecins, qu’elles fassent l’objet de recherches insuffisantes[63] et que, de manière générale, l’argent de la santé soit investi davantage dans le traitement que dans la prévention.
Accès à l’espace public
Les enfants et les animaux ne sont pas seulement limités dans l’accès à l’environnement naturel, ils le sont aussi de plus en plus dans leurs espaces sociaux. Les espaces publics sont, dans leur grande majorité, conçus par et pour des adultes humains – des espaces pour faire des affaires, prendre un verre ou un repas tranquille, se détendre et lire, consommer de la culture, faire des achats, conduire, se déplacer efficacement d’un point A à un point B, se garer. Les enfants et les animaux sont souvent perçus comme n’appartenant pas à ces espaces publics, à l’exception d’un parc occasionnel. Cet accès restreint est parfois justifié par des motifs paternalistes : pour protéger les enfants des dangers. La quantité de temps libre non surveillé que les enfants passent à l’extérieur ainsi que leur liberté de mouvement ont chuté au cours des 50 dernières années, en grande partie à cause de la perception parentale de risques accrus (réels et illusoires). Il y a 50 ans, pour un enfant, se casser un os était une sorte de rite de passage. Aujourd’hui, c’est devenu rare. De cette manière, les enfants se rapprochent de la situation des animaux domestiqués dont les mouvements sont fortement limités et programmés par les adultes.
Pourtant, si l’on pose la question aux enfants, ils répondent clairement qu’ils ne veulent pas être limités et surveillés de cette manière[64]. Si les voitures sont dangereuses, disent-ils, il faut restreindre les voitures, pas nous[65]. Si la nature est polluée, nettoyez-la – ne limitez pas notre droit d’exploration. Si vous craignez que des foules de jeunes urbains ne vandalisent les espaces publics destinés aux adultes, investissez dans des espaces qui répondent à nos intérêts et les respectent – n’imposez pas de couvre-feu. Un programme politique commun pour les enfants et les animaux domestiqués ne mettrait pas seulement un terme à l’ascension de la culture de l’automobile qui dure depuis un siècle et à son impact sur l’aménagement urbain. Il redonnerait la priorité à l’aménagement de l’espace public autour de celles et ceux qui aiment marcher, courir, faire du vélo, du skateboard, monter et descendre des transports publics, jouer, traîner, perturber et explorer. Il s’agirait de réimaginer l’espace public et l’extérieur comme des zones où les « enfants sauvages » se sentent chez eux et peuvent s’approprier les lieux – plutôt que de se sentir comme des intrus tout juste tolérés.
Intégration sociale
Même avec des environnements naturels sains et des espaces publics repensés, les enfants et les animaux domestiqués, surtout dans leur jeune âge, seront toujours très dépendants des adultes pour les protéger et subvenir à leurs besoins. Cela impose naturellement des limites à leur indépendance et à leur liberté de mouvement. Cependant, il n’est pas inévitable qu’ils ne dépendent que d’un ou deux adultes – leurs parents ou leurs tuteurs. Aujourd’hui, les enfants et les animaux domestiqués sont assignés à des espaces spécifiques (maisons, écoles, fermes, sites de loisirs), au sein desquels quelques adultes désignés (parents, enseignants, agriculteurs) exercent un énorme pouvoir sur eux, souvent dans des espaces cachés au public, et dont ces êtres vulnérables ne peuvent s’échapper. Même les adultes les mieux intentionnés n’ont qu’une quantité limitée d’énergie à consacrer aux enfants et aux animaux dont ils ont la charge. Les enfants et les animaux sont structurellement vulnérables vis-à-vis des personnes qui s’occupent d’eux et leur prise en charge est sujette à des échecs inévitables[66]. Nous devons donc aux enfants et aux animaux de répartir les soins et les interactions entre plusieurs relations et plusieurs sites.
Imaginez une approche socialement mieux répartie des soins et des relations d’interdépendance dans laquelle la ségrégation sociale et géographique des adultes par rapport aux enfants, aux personnes âgées, aux personnes malades et handicapées et aux animaux domestiqués serait remplacée par une vie sociale plus intégrée. Les crèches et les écoles seraient intégrées aux lieux de travail, aux résidences pour personnes âgées, aux établissements thérapeutiques, aux sanctuaires pour animaux d’élevage, aux garderies pour animaux de compagnie, aux espaces verts, aux jardins et aux cuisines communautaires. De grands espaces sans voiture, reliés entre eux, seraient créés pour permettre des déplacements sûrs au sein de mini-communautés polyvalentes et socialement intégrées[67]. En multipliant le nombre d’adultes qui surveillent et s’intéressent aux enfants et aux animaux, on réduit les risques d’abus, de négligence ou d’isolement. Les chiens ne resteraient pas seuls à la maison toute la journée, solitaires et dépendants d’un ou deux humains pour toute leurs interactions sociales, mais ils auraient une sphère élargie de contacts sociaux – bénévoles âgés, visiteurs d’école, autres chiens et animaux domestiques. Les enfants ne seraient pas complètement dépendants de leurs parents, de leurs enseignants ou de leurs pairs pour l’attention, le soutien et la stimulation, mais ils seraient capables de construire des réseaux sociaux complexes avec différents individus avec lesquels ils coopèreraient dans toutes sortes d’activités. Des interactions, des soins et un soutien mutuels pourraient émerger au sein de divers groupes sociaux. Dans ces conditions, plutôt que de présenter des risques pour les enfants et les animaux, la liberté et la mobilité accrues augmenteraient leur sécurité en réduisant l’isolement social et leur vulnérabilité aux caprices d’un seul individu.
Travail et contribution
Enfin, réfléchissez à la façon dont une telle société pourrait envisager le travail et la contribution. Le travail est largement considéré comme la plus importante source de respect de soi et de reconnaissance sociale[68]. Pourtant, à l’heure actuelle, la rhétorique des sociétés occidentales est que nous ne voulons pas ou n’attendons pas des enfants qu’ils travaillent. L’enfance est définie comme une période de jeu et d’éducation, sans les responsabilités qui incombent aux adultes en matière de travail ou de contribution. Cette perspective occulte le fait qu’en réalité, les enfants travaillent dans toutes les sociétés, partageant les charges et les avantages de la coopération sociale. Et s’il est crucial de garantir un temps suffisant pour le jeu et l’éducation, les enfants insistent sur le fait que ces activités ne doivent pas exclure la possibilité d’exercer un emploi approprié et dénué de risques. Ils ne veulent pas être exclus du travail, qu’ils considèrent eux aussi comme une source d’estime de soi, de développement personnel et de reconnaissance sociale. Ils veulent avoir accès à des emplois sécurisés et correctement rémunérés, compatibles avec leurs intérêts en matière d’éducation et d’autres activités, et ils veulent que leurs contributions soient valorisées et reconnues[69][70]. Cependant, comme notre idéologie dominante privilégie le travail rémunéré des adultes, le travail des enfants a tendance à ne pas être reconnu, à être insuffisamment rémunéré et à échapper à leur contrôle. Ainsi, l’éducation est généralement présentée comme un privilège ou un avantage plutôt que comme un travail obligatoire. De même, le travail des enfants dans la sphère domestique (s’occuper des frères et sœurs plus jeunes, des membres de la famille malades, des animaux domestiques, effectuer des tâches ménagères) n’est souvent pas reconnu ou est sous-évalué – on dit qu’ils « aident » plutôt qu’ils « travaillent » – et n’est pas protégé par la législation du travail. Des recherches récentes suggèrent que 12 à 20 % des jeunes s’occupent de manière intensive de membres de leur famille malades ou handicapés, de grands-parents âgés ou de frères et sœurs[71]. Les entretiens avec les jeunes aidants indiquent qu’ils ne veulent pas être dispensés de ces rôles, mais qu’ils souhaitent davantage de soutien et de reconnaissance. En bref, même si la société dépend en fait fortement de la coopération et de la contribution des enfants, elle leur refuse la reconnaissance sociale, la compensation ou les droits du travail.
Cette hypocrisie est encore plus flagrante avec les animaux domestiqués. Des millions d’entre eux contribuent à la société : transport, charriage, labourage, contrôle de la végétation, thérapie, assistance, sauvetage, détection, protection, compagnie, etc. Pourtant, comme celles des enfants, leurs contributions ne sont pas reconnues comme du « travail » et ils ne bénéficient donc d’aucun droit ni d’aucune reconnaissance en tant que travailleurs. Il est dans l’intérêt de la société adulte de définir le travail d’une manière qui rend invisible le travail des enfants et des animaux domestiqués, et il est aussi dans son intérêt de les dépeindre d’abord comme les bénéficiaires des soins et de la protection des adultes. Un programme commun pour les enfants et les animaux domestiqués reconnaîtrait les diverses formes de travail des membres de la société et garantirait leur sécurité, leur non-exploitation et leur juste rémunération[72].
Conclusion
Les défenseurs de la citoyenneté des enfants ont remis en question le contrat de capacité et plaident pour une conception de la citoyenneté basée sur l’appartenance à la société. Tous les membres de la société, quelles que soient leurs capacités de réflexion rationnelle, ont le droit d’avoir leur mot à dire sur la manière dont les pratiques sociales communes sont régies. Cette évolution a permis de mieux comprendre le rôle actuel des enfants en tant que membres de la société et leur rôle potentiel en tant que citoyens politiques. Nous avons suggéré, cependant, que d’autres perspectives peuvent être obtenues si nous considérons la manière dont l’appartenance et la citoyenneté des enfants sont interconnectées avec celles des animaux domestiqués. Ces deux groupes ont été exclus par le contrat de capacité et tous deux ont souffert d’un manque de reconnaissance sociale et d’une marginalisation politique. De plus, ils partagent des intérêts importants en ce qui concerne l’environnement naturel, l’environnement bâti, la structure des relations sociales et la nature du travail, autant d’éléments qui sont négligés dans les processus politiques dominés par les adultes. Nous ne pouvons pas savoir quel genre de monde les enfants et les animaux domestiqués créeraient s’ils avaient le pouvoir de façonner la société. Ce qui est clair, c’est que les théories philosophiques qui placent les enfants et les animaux comme des adversaires sont le reflet des idéologies et des intérêts des adultes et non celui des espoirs, des rêves ou des identités des enfants et des animaux.
Sue Donaldson et Will Kymlicka remercient Anca Gheaus, Gideon Calder et Christiane Bailey pour leurs commentaires portant sur une version antérieure.
Notes et références
| ↑1 | Cet article est la traduction par nos soins de « Children and Animals », paru dans Gideon Calder, Jurgen De Wispelaere et Anca Gheaus (éd.), The Routledge Handbook on the Philosophy of Childhood and Children, Routledge, 2018, pp. 282-293. Nous remercions chaleureusement Sue Donaldson et Will Kymlicka de nous avoir autorisées à le reprendre. |
|---|---|
| ↑2 | Leviathan (1651, version anglaise), XXVI, Crawford Brough Macpherson (éd.), Harmondsworth, Pelican Books, 1968, p. 317 / trad. fr. François Tricaud, Paris, Sirey, 1971, p. 289. |
| ↑3 | Stacy Clifford, « The capacity contract: Locke, disability, and the political exclusion of « Idiots « », Politics, Groups and Identities 2/1, 2014, pp. 90-103. |
| ↑4 | Toby Rollo, « Feral Children: Settler Colonialism, Progress, and the Figure of the Child », Settler Colonial Studies 8:1, 2016, pp. 60-79. Rollo soutient que l’assujettissement des enfants et des peuples coloniaux reposait sur des processus homologues de rationalisation de la domination par contrainte du « pleinement humain « sur l’ « immature ». |
| ↑5 | Les personnes souffrant de déficiences intellectuelles, de démence et d’autres handicaps cognitifs sont également exclues du contrat de capacité. Cf. Jared Sonnicksen, « Dementia and representative democracy: Exploring challenges and implications for democratic citizenship », Dementia 15/3, 2016, pp. 330–42. |
| ↑6 | David Archard, « Children’s Rights », Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2014. |
| ↑7, ↑63 | Ibidem. |
| ↑8 | La CNUDE ou CNURDE est la Convention des Nations Unies Relative aux Droits de l’Enfant, appelée aussi Convention Internationale des Droits de l’Enfant, CIDE (ndt). |
| ↑9 | Barbara Arneil, « Becoming Versus Being: A Critical Analysis of the Child in Liberal Theory », in David Archard et Colin Macleod (éd.) The Moral and Political Status of Children, Oxford University Press, 2002. |
| ↑10 | Jeremy Roche, « Children: Rights, Participation and Citizenship », Childhood 6/4, 1999, p. 479. |
| ↑11 | Ruth Lister, « Unpacking Children’s Citizenship » in Antonella Invernizzi et Jane Williams (éd.), Children and Citizenship, Sage, Londres, 2008, p. 10. |
| ↑12 | Monica Flegel, « “Bend or Break”: Unraveling the Construction of Children and Animals as Competitors in Nineteenth-Century English Anti-Cruelty Movements », Journal of Critical Animal Studies 7/1, 2009, pp. 53-73. |
| ↑13 | Ellen Frankel Paul, « Introduction » in Ellen F. Paul et Jeffrey Paul (éd.), Why Animal Experimentation Matters: The Use of Animals in Medical Research, Transaction, New Brunswick, 2001. |
| ↑14 | Julie Urbanik et Mary Morgan, « A Tale of Tails: The Place of Dog Parks in the Urban Imaginary », Geoforum n° 44, 2013, p. 292. |
| ↑15 | Catherine Amiot et Bastian Brock, « Toward a Psychology of Human–Animal Relations », Psychological Bulletin 141/1, 2015, pp. 22-23. |
| ↑16 | Melanie Joy, Why We Love Dogs, Wear Cows and Eat Pigs, Conari Press, Newbury Port, 2011 (Traduction française : Melanie Joy, Pourquoi aimer les chiens, manger les cochons et se vêtir de vaches, L’Âge d’Homme, 2016) ; Jared Piazza et al., « Rationalizing Meat Consumption: The 4Ns », Appetite n° 91, 2015, pp. 114-128 ; Martin Gibert et Élise Desaulniers, « Carnism », in Paul B. Thompson et David M. Kaplan (éd.), Encyclopedia of Food and Agricultural Ethics, Springer, Berlin, 2014, pp. 292-98. |
| ↑17 | Taimie Bryant, « Denying Childhood and its Implications for Animal-Protective Law Reform », Law, Culture and the Humanities n° 6, 2010, pp. 56-74. |
| ↑18 | Sue Donaldson & Will Kymlicka, Zoopolis: A Political Theory of Minority Rights, Oxford University Press, 2011 (Traduit en français par Pierre Madelin : Zoopolis. Pour une théorie politique des droits des animaux, Alma, 2016). |
| ↑19 | Dèmos est un terme de grec ancien qui désigne l’ensemble des citoyens (note des traductrices : ndt). |
| ↑20 | Certaines parties de notre discussion peuvent s’appliquer aux animaux non domestiques – qu’il s’agisse de la faune urbaine « liminale » [les animaux que l’on qualifie en France de « liminaires » (ndt)] ou des animaux sauvages –, mais ce n’est pas l’objet principal de notre propos. |
| ↑21 | Gail Melson, Les animaux dans la vie des enfants, Payot, 2008 ; ouvrage original : Why the Wild Things Are: Animals in the Lives of Children, Harvard University Press, 2001). |
| ↑22 | Gail Melson, op. cit., p. 8 de l’édition américaine. |
| ↑23 | Gail Melson, op. cit., p. 11 de l’édition américaine. |
| ↑24 | James Serpell, « Guest editor’s introduction: Animals in children’s lives », Society & Animals 7/2, 1999, p. 92. |
| ↑25 | James Serpell, art. cit., 1999, p. 92 ; Eugene Myers, « Human development as transcendence of the animal body and the child-animal association in psychological thought », Society & Animals 7/2, 1999, pp. 121-40. |
| ↑26 | Gail Melson, op. cit., p. 84. |
| ↑27 | Ibid., p. 137. |
| ↑28 | Ibid., p. 39. |
| ↑29 | Gail Melson, « Principles for Human-Animal Interaction Research », in Peggy McCardle et al (éd.), How Animals Affect Us, American Psychological Association, Washington, p. 17. |
| ↑30 | Catherine Amiot et Bastian Brock, art. cit. |
| ↑31 | Gail Melson, Les animaux dans la vie des enfants, op. cit., p. 20 de l’édition originale américaine. |
| ↑32 | Randall Lockwood & Phil Arkow, « Animal Abuse and Interpersonal Violence », Veterinary Pathology, 2016 ; Jeniimarie Febres et al., « Adulthood Animal Abuse Among Men Arrested for Domestic Violence », Violence Against Women 20/19, 2014, pp. 1059-1077 ; Alberta Girard et Joanna Pozzulo, « The Significance of Animal Cruelty in Child Protection Investigations », Social Work Research 36/1, 2012, pp. 53-60 ; Frank Ascine et al., « Battered pets and Domestic Violence », Violence Against Women 13/4, 2007, pp. 354-373. |
| ↑33 | Anne Benvenuti, « Evolutionary Continuity and personhood: Legal and Therapeutic Implications of Animal Consciousness and Human Unconsciousness », International Journal of Law and Psychiatry, 2016 ; Zipporah Weisberg, « Reimagining animal assisted intervention via interspecies citizenship theory », in Christine Overall (éd.), Pets and People: The Ethics of Our Relationships with Companion Animals, Oxford University Press, 2016. |
| ↑34 | Le travail de Louv a stimulé d’importantes recherches dans ce domaine, ainsi que diverses initiatives visant à réparer la relation altérée des enfants avec le monde extra-humain. Cf. Richard Louv, Last Child in the Woods: Saving Our Children from Nature-Deficit Disorder, Chapel Hill, Algonquin, 2005. Voir les résumés à l’adresse suivante : https://www.childrenandnature.org/resources/type/research-digest/ (consulté le 23 sept. 2023, ndt). |
| ↑35 | Wolfgang Schleidt et Michael Shalter, « Co-evolution of Humans and Canids », Evolution and Cognition 9/1, 2003, pp. 57-72. |
| ↑36 | Kay Peggs, Animals and sociology, Palgrave, 2012. |
| ↑37 | James Serpell, In the Company of Animals, Cambridge University Press, 1996. |
| ↑38 | Gail Melson, op. cit., p. 190 de l’édition américaine. |
| ↑39 | Richard Louv, op. cit. |
| ↑40 | Kate Stewart et Matthew Cole, Our Children and Other Animals, Ashgate, 2014. |
| ↑41 | Voir aussi Helena Pedersen, Animals in Schools: Process and Strategies in Human-Animal Education, Purdue University Press, 2010. |
| ↑42 | Les zoos et les parcs marins jouent également un rôle crucial dans l’« éducation » des enfants en ce qui concerne leur séparation d’avec les autres animaux. Pensez à l’impact que doit avoir sur les enfants le fait de voir des vétérinaires et des gardiens de zoo – qui sont présentés comme des amoureux et des experts des animaux – se livrer à des massacres de routine à des fins triviales, tout en rendant les enfants complices de cette pratique (comme dans le cas de l’abattage et de la dissection publique de la girafe Marius par le zoo de Copenhague en 2014). Sur le rôle des zoos dans la construction du fossé entre les espèces, voir Ralph Acampora (éd.), Metamorphoses of the Zoo, Lanham: Rowman & Littlefield, 2010 et Lori Gruen (éd.), The Ethics of Captivity, Oxford University Press, 2014. |
| ↑43 | Il s’agit de la photo que L’Amorce a choisie pour illustrer cet article (ndt). |
| ↑44 | Nés au début des années 1900 sous le nom d’« éducation quadrangulaire » , les 4-H (head-heart-hands-health : tête-oreille-mains-santé) cherchent à promouvoir le développement positif des jeunes, à faciliter l’apprentissage et à engager les jeunes dans le travail de leur communauté (ndt). |
| ↑45 | https://www.steamboatpilot.com/explore-steamboat/routt-county-4-h-members-raise-animals-with-hard-work/ (consulté le 19 sept. 2023, ndt). Pour une étude du processus de socialisation par lequel les enfants participant aux programmes 4-H passent de la vision des animaux de ferme comme amis et membres de la famille à celle d’« animaux de rente » ou de bétail, voir Colter Ellis et Leslie Irvine, « Reproducing Dominion: Emotional Apprenticeship in the 4-H Youth Livestock Program », Society and Animals n° 18, 2010, pp. 21-39. |
| ↑46 | Donaldson et Kymlicka donnaient un lien en note vers une telle vidéo (en 2016, date de l’écriture de la première version de cet article), qui a depuis été supprimée par YouTube du fait de la violence de son contenu : une jeune fille y était incitée à tirer sur un cochon à l’arrière d’un camion (ndt). |
| ↑47 | Jan Oakley, « “I didn’t feel right about animal dissection”: Dissection Objectors Share Their Science Class Experiences », Society and Animals 21/4, 2013, pp. 360-78. |
| ↑48 | James Serpell, In the Company of Animals, op. cit., 1996. |
| ↑49 | Kimberly Costello et Gordon Hodson, « Explaining dehumanization among children: The interspecies model of prejudice », British Journal of Social Psychology n° 53, 2014, pp. 175-97. |
| ↑50 | Gordon Hodson, Cara MacInnis et Kimberly Costello, « (Over)Valuing “Humanness” as an Aggravator of Intergroup Prejudices and Discrimination », in Paul Bain et al. (éd.) Humanness and Dehumanization, Routledge, Londres, 2014, pp. 104 et 105 ; voir également Petra Veser, Kathy Taylor et Susanne Singer, « Diet, authoritarianism, social dominance orientation, and predisposition to prejudice », British Food Journal 117/7, 2015, pp. 1949-60. |
| ↑51 | Kelly Thompson et Eleonora Gullone, « Promotion of Empathy and Prosocial Behaviour in Children through Humane Education », Australian Psychologist n° 38, 2003, pp. 175–82. |
| ↑52 | Voir John Wall, « Can democracy represent children? Towards a politics of difference », Childhood 19/1, 2011, pp. 86-100, pour une discussion de cette question en relation avec les enfants. Pour des exemples de théoriciens qui invoquent le contrat de capacité afin d’exclure les animaux, sans offrir de propositions sur la manière de répondre à leurs intérêts, voir Christopher Hinchcliffe, « Animals and the Limits of Citizenship », Journal of Political Philosophy 23/3, 2015, pp. 302-20, ainsi que Emma Planinc, « Democracy, Despots and Wolves: On the Dangers of Zoopolis’s Animal Citizen », Canadian Journal of Political Science 47/1, 2014, pp. 1-21. |
| ↑53 | Marc Jans, « Children as Citizens: Towards a Contemporary Notion of Child Participation », Childhood 11/1, 2004, pp. 27-44. |
| ↑54 | Voici ce que nous dit Charles Girard sur la raison publique de Rawls et la démocratie délibérative de Habermas : « Le problème de la légitimité politique divise les théories normatives de la démocratie. Comment concilier la nécessité de prendre des décisions collectives contraignantes pour tous et le statut de citoyen libre et égal aux autres de chaque individu ? Longtemps dominantes, les théories qui fondent la légitimité de la décision collective sur l’agrégation des préférences individuelles, sont aujourd’hui contestées par les tenants de la démocratie délibérative. Selon ces derniers, une décision est légitime dans la mesure où elle résulte d’un échange public, libre et raisonné d’arguments entre citoyens égaux. C’est en donnant au processus de prise de décision collective la forme d’une délibération publique portant sur le bien commun qu’il serait possible d’assurer à la fois l’efficacité et la légitimité de l’exercice démocratique du pouvoir. Les théories élaborant cet idéal normatif se réfèrent communément à John Rawls et à Jürgen Habermas comme aux « pères fondateurs » de la démocratie délibérative. Comme l’éthique de la discussion habermassienne, la philosophie politique rawlsienne aurait, dès la Théorie de la justice, ouvert la voie à une compréhension délibérative de la politique démocratique ; et l’idée de raison publique, développée à partir de Libéralisme politique est souvent citée comme l’une des versions les plus abouties de l’idéal délibératif. » Charles Girard, « La démocratie par la délibération ? », La participation politique, n° 173, 2013/3 (ndt). |
| ↑55 | Cette agentivité interdépendante dont parlent Donaldson et Kymlicka désigne notre « réceptivité aux normes dans les relations intersubjectives – l’aptitude à modérer son comportement (l’agentivité morale, la civilité et les autres comportements souhaitables sur le plan individuel) en accord avec des normes intériorisées dans la relation à d’autres », qu’ils voient comme la base de la citoyenneté démocratique, tant en ce qui concerne les humains que les (autres) animaux domestiqués. Pour de plus amples détails, se reporter à Sue Donaldson et Will Kymlicka, « Les bêtes indisciplinées : les animaux citoyens et la menace de la tyrannie », Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, n° 49, 2021 (consulté le 27 sept. 2023). Url : http://journals.openedition.org/cps/4684. Un extrait du résumé dudit article nous précise : « Des études récentes sur l’agentivité morale montrent que les relations civilisées entre les citoyens sont largement fondées, non pas dans la réflexion rationnelle et l’assentiment à des propositions morales, mais dans des comportements intuitifs, irréfléchis et habituels qui s’enracinent dans une gamme d’émotions prosociales (l’empathie, l’amour) et de dispositions prosociales (coopération, altruisme, réciprocité, résolution de conflits). Cinquante ans de recherches éthologiques ont démontré que plusieurs animaux sociaux – particulièrement les animaux domestiques – partagent le type de dispositions et de capacités rendant possible le civisme quotidien. » (ndt). |
| ↑56 | Manfred Liebel, « Do children have a right to work? Working children’s movements in the struggle », in Karl Hanson et Olga Nieuwenhuys (éd.), Reconceptualizing Children’s Rights in International Development, Cambridge University Press, 2012. |
| ↑57 | Alex Zakaras, « Democracy, children, and the environment: a case for common trusts », Critical Review of International Social and Political Philosophy 19/2, 2016, pp. 141-62. |
| ↑58 | Jared Sonnicksen, art. cit. |
| ↑59 | Ces « cinq libertés fondamentales », énoncées en 1965, sont censées décrire les attentes de la société en termes de conditions de vie auxquelles les animaux doivent être soumis lorsqu’ils sont placés sous la responsabilité des humains, à savoir : absence de faim, de soif et de malnutrition, absence de peur et de détresse, absence de stress physique ou thermique, absence de douleur, de lésions et de maladie et possibilité d’exprimer les comportements normaux de leur espèce. Cf. https://www.woah.org/fr/ce-que-nous-faisons/sante-et-bien-etre-animale/bien-etre-animal/ (ndt). |
| ↑60 | Sue Donaldson & Will Kymlicka, « Farmed Animal Sanctuaries: The Heart of the Movement? », Politics and Animals n° 1, 2015, pp. 50-74. |
| ↑61 | Zakaras, art. cit. |
| ↑62 | Leonardo Trasande et. al., « The Environment in Pediatric Practice », Journal of Urban Health 83/4, 2006, pp. 760–72. |
| ↑64 | Priscilla Alderson, Young Children’s Rights, Londres, Jessica Kingsley, 2008. |
| ↑65 | Nous ne résistons pas ici au plaisir de mentionner que le premier groupe « anti-voiture » créé en 1987 en France l’a été par des personnes qui allaient par la suite publier la revue Les Cahiers antispécistes. Leur brochure Contre la bagnole, assez offensive sur les rapports adultes/enfants, explicitait : « Le système bagnole maintient la coupure entre les enfants et les adultes normaux. Elle maintient les non-automobilistes dans une infériorité et une marginalité constante. » (ndt). |
| ↑66 | Anca Gheaus, « Arguments for Nonparental Care for Children », Social Theory and Practice 37/3, 2011, pp. 483-509. |
| ↑67 | Ce passage semble parfaitement évoquer la réalité, en Norvège, de cinq villages de personnes en situation de handicaps divers (aussi bien des personnes handicapées mentales que sourdes, aveugles, psychotiques…), organisés de façon que la vie sociale soit, justement, « intégrée ». Cf. Nils Christie, Au-delà de la solitude et des institutions. Communautés extraordinaires pour personnes extraordinaires, Atelier de création libertaire, 2005 [1989] (ndt). |
| ↑68 | Judith Shklar, American Citizenship: The Quest for Inclusion, Harvard University Press, 1991. |
| ↑69 | Ruth Gasson et Chris Linsell, « Young Workers: A New Zealand Perspective », International Journal of Children’s Rights n° 19, 2011, pp. 641-59 ; Manfred Liebel, art. cit. |
| ↑70 | En français, le livre d’Yves Bonnardel, La Domination adulte. L’oppression des mineurs (Le Hêtre-Myriadis, 2015) accorde une large place aux revendications de ce type des organisations d’Enfants et Jeunes Travailleurs (EJT) dans le monde entier (ndt). |
| ↑71 | Stacy Lu, « Invisible Caregivers », American Psychological Association Newsletter 46/8, 2015. |
| ↑72 | Les Cahiers antispécistes ont publié un dossier sur la question du travail des animaux « sans exploitation » dans leur numéro 38 (juin 2016) (ndt). |

