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Faut-il laisser les animaux domestiqués se reproduire et viser à faire cité avec eux ? En 2013, Sue Donaldson et Will Kymlicka présentaient au CRÉUM leur livre Zoopolis – Une théorie politique des droits des animaux. C’était pour Valéry Giroux l’occasion de commenter leur théorie de la citoyenneté non humaine d’une perspective extinctionniste.
La lecture du livre Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux de Sue Donaldson et de Will Kymlicka a réjoui de nombreuses animalistes. Dans cet ouvrage, les autrices n’argumentent pas en faveur de l’extension des droits fondamentaux de la personne à tous les êtres sentients. Elles partent plutôt de la supposition que cette thèse a déjà remporté le débat théorique. Ce qui les intéresse, c’est plutôt d’explorer la possibilité d’appliquer les diverses notions politiques déjà en usage dans les affaires humaines aux autres animaux. Aux animaux sentients non humains. Les autrices suggèrent ainsi qu’il conviendrait d’étendre les catégories de « résidence permanente » et de « nation souveraine » aux animaux limitrophes et aux animaux sauvages, respectivement. Elles font remarquer que les droits négatifs (c’est-à-dire les droits protégeant les individus « contre » certains traitements, comme le droit de ne pas être torturé, de ne pas être tué ou de ne pas être asservi), bien qu’il faille certainement les accorder en priorité, sont insuffisants. Certains droits positifs (des droits « à » certaines choses, comme le droit à des soins de santé, à un territoire, etc.) doivent aussi être octroyés aux animaux sentients d’autres espèces.
En ce qui concerne d’abord les animaux d’espèces domestiques, les autrices proposent d’en faire rien de moins que des « citoyens » et des « citoyennes », à part entière. Jusqu’ici, la plupart des animalistes semblaient présumer que l’abolition de l’exploitation animale impliquait nécessairement celle de l’institution de la domestication et, conséquemment, celle des espèces dont les membres n’ont pas intérêt à être « ré-ensauvagés ». En effet, peu de chercheuses avaient avant elles imaginé une manière de conceptualiser des relations à la fois étroites et respectueuses entre les animaux humains et les descendants d’animaux ayant été domestiqués, souvent par le recours à une violence inouïe. Dans le vocabulaire des autrices, les abolitionnistes étaient donc largement « extinctionnistes », au sens où elles supposaient qu’il fallait viser à ce que les espèces domestiques en viennent à disparaître.
En commençant la lecture de Zoopolis, il est difficile de retenir un certain optimisme : enfin peut-on contempler la possibilité de continuer à vivre avec des animaux domestiques, mais désormais dans le respect de leurs intérêts. Cependant, en parcourant certaines des sections du livre traitant de questions plus concrètes, des inquiétudes ont légèrement atténué mon enthousiasme initial.
L’intérêt individuel à ce que des représentantes de son espèce existent dans le futur
Selon la théorie proposée dans Zoopolis, les droits revendiqués sont différenciés en fonction des groupes auxquels les animaux appartiennent et des relations qu’ils entretiennent avec nous. C’est donc d’une théorie relationnelle des droits politiques dont il s’agit, mais d’une théorie néanmoins fondée sur les intérêts individuels des sujets de justice. Certaines des justifications offertes par les autrices à l’appui de la théorie qu’elles présentent semblent toutefois reposer sur autre chose que les intérêts individuels des animaux concernés… sur quelque chose qui ressemble davantage à des intérêts collectifs ou à des droits appartenant aux espèces plutôt qu’à leurs membres.
Au chapitre cinq, lequel est consacré à l’extension de la citoyenneté aux animaux domestiques, Donaldson et Kymlicka proposent une analogie avec les esclaves afro-américaines qui, après leur émancipation, ne devaient évidemment pas être renvoyées en Afrique ou empêchées de se reproduire. Il va de soi que les êtres humains enfin affranchis de l’esclavage (officiellement, du moins) avaient intérêt à se sentir bienvenus sur le territoire sur lequel et au sein de la société dans laquelle ils se trouvaient. Ils avaient intérêt à ce que leur culture soit reconnue et perpétuée, à ce qu’on ne leur donne pas l’impression qu’il serait souhaitable que les personnes comme elles n’existent plus dans l’avenir et à ce qu’on leur permette d’avoir une descendance si c’est ce qu’ils voulaient. Or, je ne suis pas convaincue que, de manière analogue, il soit dans l’intérêt des vaches, des cochons ou des poules que des représentantes de leur espèce respective existent dans le futur. Si les animaux domestiqués devenaient des citoyennes et des citoyens, ils auraient toujours un intérêt individuel à vivre, bien sûr. En revanche, il n’est pas certain qu’ils auraient intérêt à ce que leur espèce en tant que telle soit conservée. En soi, l’objectif de perpétuer l’existence de certaines espèces ou races animales n’est pas nécessairement poursuivi par les individus qui appartiennent à ces espèces ou à ces races. Par contraste avec plusieurs des membres de groupes humains qui peuvent souhaiter que leur culture soit préservée même après leur décès, la plupart des animaux domestiques ne peuvent directement tirer un bénéfice du fait que des êtres qui leur ressemblent existeront dans le futur.
L’analogie avec l’esclavage humain ne peut donc pas reposer sur l’intérêt des individus à la conservation de leur espèce. Pour nous éclairer à propos de la situation des animaux non humains, elle devrait donc reposer sur la supposition que les espèces elles-mêmes ont des intérêts et des droits, peut-être, ou qu’une société sans chiens ni cochons aurait moins de valeur objective qu’une société incluant des représentantes de ces espèces. Or, ces idées nous éloignent des principes qui sont censés se trouver au fondement de la zoopolis permanente (c’est-à-dire d’une zoopolis qui ne serait pas mise en place de manière provisoire, jusqu’à ce que les espèces disparaissent avec la mort « naturelle » des dernières de leurs représentantes).
Si l’on s’en tient aux intérêts et aux droits individuels, comme le veulent les autrices de Zoopolis, tout le projet de créer une zoopolis permanente dépend de l’intérêt que les animaux domestiqués auraient à se reproduire. Si l’on met de côté les droits des espèces à se perpétuer et la valeur non instrumentale de leur diversité, il semble en effet que le seul fondement de toute la théorie de la citoyenneté des animaux domestiques soit leur intérêt individuel à faire l’expérience de la grossesse ou de la parentalité.
Notons bien sûr que cela n’atténue d’aucune manière la pertinence, voire la nécessité, d’accorder aux animaux domestiques qui existent le statut de citoyennes et de citoyens. Nous avons d’excellentes raisons de leur octroyer la citoyenneté pleine et entière et de procéder aux ajustements institutionnels et aux aménagements de nos infrastructures que cela exige. En revanche, nous n’avons pas forcément à « laisser » ces nouvelles citoyennes et ces nouveaux citoyens se reproduire.
Faire des choix éclairés

Avant d’en dire un peu plus sur la question de la reproduction, un petit détour s’impose. Les autrices critiquent avec raison l’idée d’un « fossé naturel et très profond » entre celles que l’on perçoit comme indépendantes et autonomes, d’un côté, et celles que l’on perçoit comme dépendantes et vulnérables, de l’autre côté. Il faut reconnaître qu’une grande part de la vulnérabilité des individus est due à la manière dont nos espaces sont aménagés et dont nous sommes organisées. De simples changements dans les conditions matérielles de notre environnement et dans le fonctionnement de nos institutions pourraient considérablement réduire les écarts entre les individus, en ce qui a trait à leur sécurité et à leur autonomie respective. Je n’ai qu’à retirer mes verres de contact pour me rappeler à quel point je dépends des autres, des techniques qu’elles ont développées, du fait qu’elles me permettent de me procurer des lunettes ou des lentilles de contact.
Les exemples offerts dans Zoopolis montrent bien que les animaux domestiques pourraient prendre beaucoup plus d’initiatives et faire bien plus de choix que ce qui leur est permis à l’heure actuelle. Il suffirait qu’on leur en donne la possibilité. Nous avons par conséquent le devoir de multiplier les occasions qui leur sont données d’exprimer leurs préférences et d’exercer leur agentivité. Cela ne signifie pas pour autant que ces animaux pourraient donner un consentement comparable à celui que l’on attend des êtres doués d’autonomie rationnelle.
En cherchant légitimement à montrer que les animaux domestiqués sont capables d’ « agentivité dépendante », Donaldson et Kymlicka en viennent peut-être à sous-estimer les problèmes que le fait d’ignorer l’incapacité des individus à maitriser certains concepts et à comprendre certains enjeux peut entraîner. Car pour faire des choix éclairés, il ne suffit pas toujours d’avoir plusieurs options. Encore faut-il disposer des informations pertinentes et posséder une certaine capacité d’analyse. Et c’est là, je pense, que le bât blesse. Du moins, lorsque les risques associés à certaines options sont sérieux. On peut ainsi craindre que les citoyennes non-humaines vivant dans une zoopolis ne puissent pas faire correctement les choix qu’elles devraient pouvoir faire.
D’abord, on peut avoir des doutes quant à la réelle possibilité pour les animaux domestiqués de « sortir » de la communauté mixte humaine/non humaine, possibilité qui devrait impérativement leur être offerte selon les autrices de Zoopolis. La plupart des animaux qui vivent dans nos sociétés ne sont pas adaptés à la vie sauvage et ne pourraient s’épanouir dans un environnement très différent de celui dans lequel ils ont été élevés. Même si nous leur offrions la possibilité de quitter la communauté dans laquelle ils sont nés et ont grandi, nous pourrions difficilement interpréter leur décision de rester ou de partir comme l’expression d’une préférence ou d’un réel choix. Leur décision pourrait refléter ce qui leur paraît être, à ce moment précis, la moins mauvaise des options qui s’offrent à eux. Cette décision pourrait surtout avoir été prise sans tenir compte des risques impliqués. Un cheval curieux pourrait, par exemple, partir à l’aventure sans soupçonner les dangers que la vie sauvage lui réserve, qu’il s’agisse de mourir de soif, de faim ou de maladie, ou encore d’être attrapé et tué par un prédateur. Si les animaux ne disposent pas d’informations aussi cruciales que celles-là – des informations permettant d’évaluer leurs chances de survie –, nous avons de bonnes raisons de douter du fait qu’ils puissent faire le choix éclairé de rester dans la société mixte humaine/non humaine ou de la quitter.
Nous avons assurément la responsabilité morale et politique de fournir bien davantage d’efforts pour augmenter les occasions offertes aux animaux non humains d’exprimer leurs préférences et de faire des choix significatifs. Cela dit, les limites entourant leur capacité à saisir et à prendre en compte certains aspects cruciaux ou implications graves des diverses options auxquelles ils font face fait en sorte que leur comportement ne peut pas toujours être interprété comme le résultat de choix véritables. Si une des chattes avec qui j’habite profite d’une fenêtre ouverte pour sortir de la maison et explorer le voisinage, puis-je raisonnablement supposer qu’elle assume le risque considérable de se faire renverser par une voiture ? Ou qu’elle tienne compte de la possibilité que je ne sois de retour que le lendemain et qu’elle devra alors passer la nuit au froid ou sous la pluie avant de pouvoir retrouver le confort de son coussin près du foyer? Répondre par la négative ne veut pas dire qu’il faille garder toutes les chattes à l’intérieur d’espaces clos. Simplement, il ne va pas du tout de soi que la bonne chose à faire est de laisser ma chatte sortir dès qu’elle cherche à le faire.
Si un animal exprime un désir alors qu’il lui manque des informations essentielles pour juger ce qui sert le mieux ses intérêts à moyen et à long terme, on peut difficilement conclure qu’il est nécessairement dans son meilleur intérêt de satisfaire ce désir. Certes, il est souvent dans l’intérêt des individus de faire ce qu’ils veulent et de satisfaire leurs préférences. Mais ce n’est pas toujours le cas, y compris pour les êtres humains ! Par ailleurs, même les individus capables d’autonomie rationnelle font constamment des choix qu’ils estiment être dignes de ce nom sans connaître tous les tenants et aboutissants des diverses options qui s’offraient à eux. Lorsqu’il s’agit de prendre des décisions comportant d’importants risques ou pouvant avoir des implications très sérieuses, nous pensons que certaines conditions doivent être respectées avant de conclure qu’un consentement satisfaisant a été donné. Avec les animaux non humains domestiqués, comme avec les enfants peut-être (parce que ni les uns ni les autres ne peuvent comprendre et assumer les risques graves qui sont associés à certaines options), il me semble qu’une certaine dose de paternalisme est parfois justifiée.
Refermons maintenant la parenthèse pour en arriver enfin à l’intérêt individuel sur lequel tout le projet d’une zoopolis permanente, comme celle que Donaldson et Kymlicka envisagent, me semble reposer : la question de l’intérêt ou du droit des animaux domestiqués de se reproduire.
L’intérêt individuel à se reproduire

Tout se passe comme si l’on supposait que, parce qu’ils se reproduisent lorsqu’on les laisse faire, les animaux domestiqués font le choix d’avoir des petits. Si c’est bien là un choix, on peut se demander à quel point il est éclairé. On peut également se demander si la décision des êtres humains de laisser les animaux se reproduire, dans le contexte particulier de la domestication du moins, est bien ce qui respecte le plus leurs préférences ou sert le mieux leurs intérêts. Refuser de donner de la contraception orale aux animaux domestiqués (ce à quoi on pense que les humaines devraient avoir accès) n’est-elle pas une décision qu’on prend pour eux, ou qu’on leur impose? Ni plus ni moins que ne l’est celle de leur administrer des contraceptifs oraux? Il semble raisonnable de soutenir que dans un cas comme dans l’autre, ce sont des êtres humains qui gèrent la reproduction des animaux non humains.
Les « empêcher » de se reproduire représente certainement une entorse à leur autonomie. Mais n’est-il pas aussi paternaliste de les « obliger » à assumer les conséquences de leurs actes de copulation alors que nous, les êtres humains, avons la possibilité d’avoir des rapports sexuels sans risquer qu’ils conduisent à des grossesses ? Dans le contexte de la domestication, nous sommes largement responsables de ce qui arrive aux animaux dont nous avons la responsabilité. Il n’y a peut-être pas de différence moralement significative entre nos actes d’omission (ne pas donner de contraceptifs oraux aux animaux dont nous avons la garde) et nos actes d’interférence (leur donner des contraceptifs oraux). Nous pouvons faire en sorte que leurs relations sexuelles ne mènent pas à des grossesses. Nous pouvons, au contraire, les laisser subir les conséquences de leurs comportements sexuels – conséquences dont ils ne prennent certainement pas la mesure au moment de l’accouplement. Dans les deux cas, c’est en quelque sorte une décision que nous prenons pour eux.
Par ailleurs, il semble raisonnable de penser que les animaux domestiqués n’ont pas toujours des rapports sexuels sur une base volontaire. Il arrive que les partenaires ne soient pas toutes les deux consentantes, et il n’est pas simple de savoir si ou quand nous devrions intervenir pour empêcher qu’un individu subisse une copulation forcée. Or, même quand les deux partenaires semblent d’accord pour avoir un rapport sexuel, on ne peut en déduire qu’elles acceptent le risque d’être parents. En ce qui a trait à la reproduction, on ne peut pas inférer du seul fait que les animaux expriment le désir d’avoir des rapports sexuels qu’ils souhaitent avoir une progéniture.
Il est vrai que, bien souvent, les femelles (chez les mammifères en particulier) prennent grand soin de leurs petits une fois qu’ils sont là. Mais cela ne signifie pas qu’il était dans l’intérêt de ces individus de vivre la maternité. J’ai personnellement le souhait de ne pas avoir d’enfants. Je suis même persuadée qu’il est dans mon intérêt de ne pas en avoir. Et pourtant, je suis tout aussi convaincue que j’aimerais mes enfants et en prendrais grand soin si je devais – malgré ma préférence – me retrouver à en avoir. En laissant les femelles domestiquées dont nous avons la garde devenir gestantes, il n’est pas du tout certain que nous agissions de manière à ce que leurs préférences soient satisfaites.
Si nos devoirs moraux sont dus aux individus plutôt qu’aux espèces auxquelles ils appartiennent, mener certaines espèces à leur extinction – lorsque aucun des membres de ces espèces n’en souffre – pourrait ne causer de tort à personne d’autre qu’aux êtres humains qui souhaitent continuer à profiter de leur existence, de leur présence, de leur compagnie.
Sauf exception, on ne peut pas, à l’inverse, être certaines que les animaux domestiqués ne veulent pas de progéniture ou ne s’en trouveraient pas mieux s’ils en avaient une. Il peut très bien être dans l’intérêt de certains individus de faire l’expérience de la parentalité, au sens où avoir des petits augmenterait la qualité de leur expérience subjective (les rendrait plus heureux), par exemple. C’est peut-être même ce que désirent activement certains d’entre eux.
Le problème reste toutefois entier : comment pourrions-nous savoir qu’un animal souhaite ainsi vivre la parentalité, ou qu’il a le désir d’avoir des petits ? Je crains que nous nous butions ici à un problème épistémologique d’envergure. Et l’on peut douter qu’il suffise de bien connaître les animaux dont nous prenons soin ou de les observer attentivement pour le contourner.
Par ailleurs, notons que, même dans une zoopolis permanente, les êtres humains seraient constamment en train de gérer de près la reproduction des citoyennes non humaines. Les autrices qui critiquent la position extinctionniste parce qu’elle implique trop d’ingérence humaine dans la vie reproductive des animaux non humains semblent oublier que les choses ne seraient pas très différentes dans les communautés mixtes. Comme il faudrait s’assurer d’avoir suffisamment de ressources pour offrir à toutes les citoyennes (humaines et non humaines) une vie décente ; comme les animaux domestiqués ont souvent des portées nombreuses et fréquentes ; et comme ces animaux n’exercent pas eux-mêmes de contrôle sur leur reproduction, nous devrions massivement, même au sein de telles communautés, intervenir de manière à limiter le nombre de naissances. Au point, peut-être, où, pour 1000 actes de copulation (le chiffre est pris au hasard), 1 seul puisse mener à une grossesse, spécialement si celle-ci peut conduire à la naissance de plusieurs bébés. Évidemment, il faut reconnaître que, si des animaux non humains ont bel et bien intérêt à faire l’expérience de la parentalité, il est préférable de frustrer cet intérêt aussi rarement que possible. Il serait alors moins dommageable de prévenir 999 grossesses (en présumant que les individus les désiraient effectivement ou, à tout le moins, en auraient généralement bénéficié) que d’en prévenir 1000. Dans la mesure où ces chiffres ne sous-estiment pas trop l’écart entre le nombre de gestations évitées dans chacun des deux scénarios, il faut reconnaître que la différence entre l’idéal extinctionniste et la zoopolis, en ce qui a trait au contrôle humain des naissances chez les non humains, est modeste.
Ce raisonnement trahit peut-être un pessimisme excessif. Sans doute s’appuie-il sur la crainte que, même dans un monde très différent du nôtre, il soit peu probable que nous continuions à côtoyer des êtres aussi vulnérables que les animaux domestiqués sans finir par les exploiter. C’est là un risque que les autrices de Zoopolis reconnaissent et rappellent d’ailleurs plusieurs fois. Or, si toute la partie de la théorie qui concerne les animaux domestiqués se fonde sur l’intérêt individuel, incertain ou fragile, de certains animaux domestiqués à se reproduire, on peut se demander si le risque en question en vaut la chandelle.
Le mythe qui risque de justifier l’exploitation actuelle

Avant de conclure, mentionnons deux petits soucis d’ordre stratégique. D’abord, une des motivations avouées des autrices, lorsqu’elles développaient leur théorie, était l’impression que le modèle extinctionniste est repoussant pour les personnes qui auraient peut-être le plus de chances de prendre un jour position contre l’exploitation animale. Ce sont souvent les gens qui adorent vivre avec des animaux de compagnie, observent-elles, qui s’investissent le plus dans le mouvement de protection des animaux et travaillent dans les refuges pour animaux abandonnés. Ces personnes ont souvent des animaux rescapés à la maison et, si elles en arrivent à se rendre compte qu’il n’y a pas de différence moralement pertinente entre leur chien et les cochons produits par l’industrie agro-alimentaire et qu’elles deviennent véganes, c’est souvent parce qu’elles ressentent de l’empathie envers les animaux desquels elles ont des contacts. Donaldson et Kymlicka font le pari qu’auprès des personnes qui ne peuvent imaginer un monde sans chiens et sans chats, le cadre qu’elles proposent a plus de chances d’avoir du succès que le modèle extinctionniste.
Cette supposition me paraît raisonnable. En revanche, un autre problème stratégique potentiel me semble devoir être considéré. Un problème allant dans la direction opposée. La théorie proposée, surtout vu le succès qu’elle connaît, ne pourrait-elle pas avoir l’effet indésirable d’augmenter l’aisance qu’ont les gens à consommer des produits d’origine animale obtenus par les méthodes profondément injustes qui sont employées aujourd’hui ?
Dans Zoopolis, on explore la possibilité d’offrir aux citoyennes non humaines la possibilité de contribuer au bien commun en fournissant certains produits ou certains services ; on pense qu’il faudrait leur garantir un droit au travail, ce qui pourrait, à certaines conditions, permettre aux membres d’une communauté de manger les œufs produits par certaines de leurs citoyennes, de boire le lait donné par d’autres, ou encore d’utiliser la laine des brebis. Or, je crains que les consommatrices selon qui on pourrait bénéficier de certains produits animaliers obtenus de manière moralement acceptable (rappelons que ce qui est envisagé dans l’ouvrage relève du travail et non pas de l’exploitation) ne se sentent plus à l’aise de continuer à consommer des produits comparables, même s’ils ont été obtenus ou fabriqués dans des conditions profondément injustes.
Tant qu’il sera possible de s’accrocher à la possibilité théorique de manger des œufs, de se vêtir de laine ou de profiter du travail des animaux sans que cela ne repose sur des injustices, on pourra craindre que de nombreuses personnes partent de l’idée qu’il suffirait d’améliorer graduellement la manière dont nous obtenons des produits d’origine animale pour conclure qu’il n’est donc pas nécessaire d’arrêter d’exploiter les animaux pour nos fins. Même si les conditions auxquelles ces produits pourraient être offerts aux êtres humains dans la zoopolis imaginée par Donaldson et Kymlicka sont extrêmement exigeantes, cet effet pervers pourrait se produire. La réflexion entourant le travail animal pourrait contribuer à justifier, aux yeux de certaines personnes, un retour au simple réformisme (nos devoirs moraux se limitent à améliorer la façon dont nous traitons les animaux que nous exploitons pour nos fins), position que les autrices critiquent pourtant sévèrement.
Pour cette raison, la théorie offerte dans Zoopolis serait renforcée, il me semble, par l’inclusion d’une défense en règle du véganisme, et ce, en dépit du fait que, dans un monde fort différent du nôtre, l’utilisation « non exploitative » (et donc végane) de certains produits d’origine animale pourrait être justifiée.
Le partage des ressources avec les citoyennes non humaines
Toujours à propos de la dimension stratégique du projet, je me permets un dernier bémol. Les coûts associés au réaménagement complet de nos communautés pour nous assurer de garantir tous les droits positifs de ces nouvelles citoyennes seraient élevés. Comme la plupart des gens ont toujours des intuitions spécistes, ces coûts empêcheraient probablement les électrices et les décideuses d’appuyer la création d’une zoopolis permanente. Pour celles (humaines) qui jouissent déjà du statut de citoyennes, l’approche extinctionniste pourrait donc représenter la manière la moins désavantageuse de mettre fin à l’exploitation immorale des animaux. Par comparaison à la création d’une zoopolis, cette approche demande en effet beaucoup moins de sacrifices ou de privations puisqu’elle n’exige pas de payer pour des soins de santé offerts à toutes les prochaines générations de citoyennes non humaines, ou d’assumer les coûts associés à la réorganisation de nos institutions et de nos espaces pour les adapter à leurs besoins spécifiques. Il semble raisonnable de supposer qu’il serait plus difficile de convaincre les gens de se passer des bénéfices de l’exploitation animale si cela devait impliquer de partager leurs ressources limitées avec un nombre encore plus grand de concitoyennes plutôt que d’accepter que certaines espèces créées par les processus de domestication en viennent à disparaître.
Il est vrai que le développement de notre sensibilité aux différences corporelles, affectives et cognitives entre les individus profiterait non seulement aux animaux non humains devenus citoyens et citoyennes, mais aussi aux personnes humaines qui ne correspondent pas aux modèles à partir desquels nos infrastructures et nos services publics sont pensés. Nos aménagements urbains, par exemple, sont adaptés aux êtres humains ayant un certain type de corps et d’esprit. Il n’en demeure pas moins qu’il pourrait être difficile de convaincre la majorité des citoyennes d’appuyer l’octroi de droits positifs aux êtres sentients non humains considérant les transformations très coûteuses que le respect de ces droits exigerait.
Zoopolis est un ouvrage d’une importance monumentale. C’est sans doute le livre le plus important dans le champ de l’éthique et de la justice animale des 25 dernières années (sans ne vouloir enlever quoi que ce soit à toutes les excellentes publications dans le domaine). Si l’on peut certainement le critiquer, personne ne peut nier sa pertinence, son originalité, son audace, son immense importance.

