Sommaire[1]
Je lisais dernièrement le numéro de La Hulotte consacré à la vie des petits animaux dans les mares[2]. La Hulotte est un journal qui, depuis cinquante ans déjà, fait un excellent travail de vulgarisation sur la vie des animaux de nos contrées, sous la forme de textes et d’illustrations humoristiques, légers et très didactiques. C’est une revue agréable à consulter, et j’y découvre à chaque lecture une multitude de détails qu’on ne trouve guère ailleurs, si ce n’est dans des revues scientifiques spécialisées.
Mais les informations que je glane dans cette publication me semblent peu réjouissantes (attention, ce qui suit, et plus globalement cette première partie de l’article, peut être éprouvant à lire). Dans ce numéro spécial portant sur le petit peuple des mares, j’apprends par exemple ceci, que je trouve effroyable, concernant les larves de dytiques, des insectes aquatiques communs :
« … la larve reste immobile : comme somnolente, apparemment indifférente à ce qui se passe autour d’elle. Mais nous remarquerons tout de même que ses crochets sont largement écartés, prêts à se reclaquer à tout instant, ce qui en dit long sur ses arrière-pensées.
Et en effet, tôt ou tard, ce qui doit arriver arrive : un des nombreux locataires de l’aquarium frôle d’un peu trop près le monstre endormi…
… et aussitôt, c’est le choc ! D’une détente brutale, la larve a projeté la tête en avant et déjà son implacable cisaille s’est plantée dans le corps de l’imprudent.
Au travers de ses crocs, évidés comme des aiguilles de seringues, passe une salive toxique et dissolvante qui, en l’espace de quelques minutes, transforme littéralement en bouillie tous les organes de la victime. La larve n’a plus alors qu’à siroter gentiment le contenu liquéfié du défunt dont elle ne laissera que la carcasse vidée comme un œuf.
Les proies de l’adorable ? Tout ce qui bouge, sans la moindre exception. Cela part des vermisseaux nouveau-nés et cela va jusqu’aux tritons en passant par les têtards, gammares, planorbes et larves de tous acabits. Avec les tritons, certes, la tâche est plus rude mais, quoi qu’il advienne, c’est toujours la larve qui a le dernier mot […]
Encore quelques semaines de boulimie et le monstre franchit le cap des 5 cm de long : c’est à vous donner le frisson ! Vu sa taille et ses besoins énergétiques, elle en est maintenant à une moyenne de 30 morts par jour… »
Je me suis permis de citer ce long passage, parce qu’il permet sans doute de comprendre l’horreur que je ressens lorsque je me représente ce carnage si les innombrables victimes de cette larve sont sentientes, ce qui est hélas plausible[3] : bien que ça ne soit pas explicité, une agonie doit accompagner la dissolution des organes internes. Le temps que met le corps de ces victimes à se dissoudre est estimé à plusieurs minutes. Je ne sais pas comment les insectes sont « équipés » pour ressentir la douleur, du fait que l’ensemble ou presque de leurs organes sont protégés par une carapace chitineuse (ici transpercée), mais j’espère de tout cœur qu’ils ne ressentent pas les mêmes souffrances que celles que l’on éprouverait certainement à leur place. Cela dit, des têtards et même de petits poissons peuvent être happés et « sirotés » par des larves de dytiques. Dans le monde extrêmement vaste et varié des invertébrés, toutes sortes de mises à mort sont infligées, dont de nombreuses sont franchement effroyables et pourraient tenir des pires formes de torture envisageables.
Une très courte liste comprendra par exemple les dévorations de victimes vivantes (j’ai vu une mante religieuse mettre plus de deux minutes à manger lentement le crâne – le cerveau – d’une sauterelle qu’elle immobilisait fermement) ou la ponte d’œufs dans les corps de victimes rendues inertes par un venin, dont les larves qui en sortiront se seront nourries au fil des jours de la bestiole vivante, jusqu’à ce que celle-ci en meure enfin. Ainsi, les taupes peuvent paralyser les vers de terre pour les consommer plus tard tout ou partie, ce que font aussi de nombreux insectes. Un coléoptère carnivore est capable d’immobiliser un crapaud (grâce là encore à l’injection d’une substance toxique), qu’il peut ensuite lentement dévorer pendant des heures[4]. Un autre insecte se laisse avaler par ses prédateurs amphibiens, pour ensuite pouvoir les manger lui-même de l’intérieur. Parmi les vertébrés, notamment reptiles et oiseaux, nombreux sont ceux qui avalent leurs victimes vivantes, dont on ne sait pas si elles meurent étouffées, asphyxiées ou bien progressivement dissoutes par les sucs gastriques. C’est le cas des pélicans, par exemple. De nombreux autres animaux déchiquettent leurs victimes vives, comme c’est le cas bien connu des hyènes, dont on voit dans des vidéos comment elles peuvent littéralement dévorer une antilope vivante, qui agonise alors dans d’atroces souffrances. Et même lorsque les morts sont sans doute rapides, des victimes collatérales mourront peut-être lentement : on sait qu’un seul renard tue entre 6 000 et 10 000 campagnols par an, qui certes sont certainement promptement tués et avalés, mais parmi lesquels sans doute nombreux sont ceux qui avaient charge de famille. Ces animaux font trois à six portées par an, de deux à huit petits. Les rejetons, du coup, mourront de faim et de soif dans leur nid[5]. Bref, où que porte le regard, de nombreuses morts sont relativement lentes (quand elles ne le sont pas épouvantablement) et sont loin d’être indolores.
Voici la façon dont Richard Dawkins présente la situation :
« La quantité totale de souffrance chaque année dans le monde naturel dépasse les limites de l’imagination. Pendant la minute qu’il me faut pour composer cette phrase, des milliers d’animaux se font dévorer vivants, beaucoup d’autres doivent fuir pour survivre, gémissant de peur, d’autres encore se font dévorer de l’intérieur par des parasites, des milliers de toutes sortes meurent de faim, de soif et de maladie. Il doit en être ainsi. Si jamais advient un temps d’abondance, ce fait conduira automatiquement à une augmentation de la population jusqu’à ce que soient restaurées la famine et la misère – l’état naturel[6]. »
Même la mort « naturelle », qui nous paraît a priori une mort douce, n’est le plus souvent guère enviable. Voici le tableau que dresse David Olivier :
« Un organe ravagé par le temps n’arrive plus à fonctionner, l’organisme s’empoisonne par ses propres déchets, les poumons s’arrêtent, les organes suffoquent ; les muscles manquent d’oxygène, alors ils produisent de l’acide lactique. Pour survivre. Quelle belle adaptation à la situation ! Tout meurt dans la rupture d’équilibre, la panique[7]. »
En effet, si par la force des choses le mécanisme conjoint des mutations aléatoires et de la sélection naturelle[8] permet à des lignées d’organismes vivants d’être (plus ou moins) « adaptées » à leur environnement, il n’a par contre aucune influence directe sur la façon dont chaque individu mourra. Le terme de « sélection naturelle » a été adopté par Darwin en référence à la sélection opérée par les éleveurs sur les lignées d’animaux qu’ils détiennent. Mais cette « sélection » darwinienne n’a pourtant rien d’une sélection, dans la mesure où elle n’obéit à aucune finalité (contrairement à celle des éleveurs) et n’est que le fruit du hasard des circonstances : dans un contexte donné, une innovation biologique due à une mutation génétique se révèlera augmenter d’une façon ou d’une autre le taux de reproduction de ses porteurs et sera reproduite par leurs descendants, qui statistiquement finiront par supplanter en nombre les non-porteurs. Il n’existe aucun processus lié à l’évolution darwinienne qui supprime ou même réduise la souffrance des derniers moments. On le sait bien : dans de nombreux cas, qu’il s’agisse d’humains ou d’autres animaux, on assiste à de longues agonies particulièrement douloureuses. Comme le résume David Olivier, « c’est que “Mère Nature”, qui prévoit tout, n’a rien prévu pour la mort. Sauf exception, ce qui se passe dans un animal quand il meurt n’a aucune influence sur l’avenir de son espèce. Il ne s’est donc produit au cours du temps aucune adaptation physiologique à cette situation. Comment un animal crève, cela n’intéresse plus “Mère Nature” […][9] ».
Face à l’horreur
Notre planète recèle bien des joies et peines éprouvées par des milliers de milliards d’êtres sentients. Mais, sans cesse, la souffrance et la mort frappent au petit bonheur la chance, de façon tragique. C’est une réalité que nous nous efforçons d’occulter ou de tenir éloignée.
Je suis particulièrement horrifié par les morts atroces d’une grande partie de la progéniture des animaux. De nombreuses espèces animales ont en effet un mode de reproduction de masse, et produisent des centaines, des milliers, voire des millions d’œufs à la fois. Ce n’est généralement pas le cas des vertébrés terrestres, qui produisent au plus une vingtaine de petits à chaque cycle de leur reproduction, mais plutôt des animaux aquatiques, des vertébrés comme les poissons ou bien des invertébrés comme les insectes ou les crustacés, ce qui fait qu’on n’imagine pas aisément l’ampleur du sujet. L’immense majorité des petits (des alevins, par exemple, ou des larves d’invertébrés…) ne parviendra jamais à l’âge de reproduction : ils seront morts de faim, de maladie, de parasitisme ou de prédation bien avant, de façon souvent extrêmement douloureuse. De leur propre point de vue, qu’aura alors valu leur vie ? Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu pour eux qu’ils ne naissent pas ? S’il s’agissait de jeunes mammifères, que ce soit des chiots, des agneaux ou des bébés humains qui étaient destinés à souffrir atrocement et mourir dans les jours qui suivent leur naissance, que penserions-nous[10] ? Il est bien entendu possible que la comparaison que j’opère avec des petits mammifères soit erronée, dans le cas où leurs modes de jouissance et de souffrance seraient très différents, en intensité et en variété, de ceux d’invertébrés ou d’alevins. Néanmoins, il ne paraît pas invraisemblable non plus que la comparaison soit appropriée.
Quoi qu’il en soit, ma réaction d’horreur devant certains actes de prédation ou de parasitisme particulièrement cruels n’est pas toujours partagée par l’ensemble des humains. La plupart d’entre nous regardons des scènes atroces de dévoration avec une fascination, certes fréquemment mêlée d’horreur, mais tout de même très « distancée ». Nous n’en sommes généralement pas très affectés. Beaucoup d’entre nous ne prêtons pas attention aux mouches qui se débattent désespérément engluées sur un papier tue-mouche, ni ne sommes peinés de les voir prises dans une toile d’araignée.
Notre capacité d’empathie est médiée socialement par des processus culturels et idéologiques qui permettent de la canaliser ou de la neutraliser lorsque la violence perçue pourrait nous troubler. C’est le cas à propos des animaux que nous faisons nous-mêmes souffrir et tuer ; c’est le cas aussi en temps de guerre, avec les humains que nous abattons ou torturons. Ou bien encore, c’est le cas en temps de paix lorsque des garçons ou des hommes violentent ou violent des enfants et des femmes[11]. De même, si notre absence globale d’empathie pour les animaux « sauvages » résulte de divers processus assez différents les uns des autres, ils convergent vers une neutralisation du regard que nous portons sur « la faune ».
Désamorcer l’effroi
Le numéro de La Hulotte ne nous informe pas seulement sur les mœurs infernales des larves de dytique. Il nous donne aussi quelques indications sur certains des moyens développés par les humains de nos sociétés pour faire face à ce genre de connaissances. Le ton léger de l’article tente par exemple de « faire passer la pilule » : jamais on ne se permettrait de traiter avec une telle légèreté des agonies extrêmement douloureuses d’humains. Le sujet est pourtant a priori grave, puisqu’il s’agit vraisemblablement de très nombreuses morts précédées de souffrances intenses. Mais vu le ton adopté dans l’article, les vies et morts des insectes, et plus généralement de l’ensemble des animaux non humains ( « les animaux[12] »), nous paraissent ne guère importer pour elles-mêmes.
Un autre artifice employé pour éviter que nous passions la journée plombé-es par ce que nous venons de découvrir, consiste à recourir à l’idée de Nature et à son finalisme, c’est-à-dire à la croyance selon laquelle le monde naturel constituerait une entité qui poursuivrait une fin, un objectif, qui réaliserait un projet selon un plan. En tant que monde pris dans sa totalité, la Nature, dans toute sa puissance et sa magnificence, voudrait que les choses soient ainsi et pas autrement, comme autrefois Dieu voulait que le monde qu’il avait créé soit selon sa volonté : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon » (Genèse 1, 31)[13]. Comme une bonne part de nos contemporains nous le serinent à tout bout de champ, la Nature fait bien les choses, garantissant ainsi l’ordre et l’harmonie du monde[14]. À propos du dytique adulte, « qui ne diffère pas fondamentalement de sa sympathique larve », La Hulotte nous apprend ainsi qu’il est « d’autant plus carnassier que la Nature lui a fignolé aux petits oignons un corps fait exprès pour les courses-poursuites aquatiques […] Face à ce hors-bord affamé, aucun habitant de la mare ne peut espérer grâce ».
Harmonie ? Mais oui ! Voici comment présenter l’histoire :
« Mais enfin, ne nous montrons pas trop sévères avec le Dytique. Dans la mesure où il ne devient pas lui-même trop abondant, il exerce au sein de l’étang une très importante mission de salubrité publique. Petit vétérinaire sans diplômes, il s’intéresse en priorité aux individus malades, blessés, affaiblis, en un mot à tous ceux qui ne sont plus capables de le distancer. Il les soigne à sa manière qui, pour ne pas être tout à fait en rapport avec le serment d’Hippocrate, n’en est pas moins radicale…
Grâce à lui, ainsi qu’à tous les carnassiers ses cousins, les épidémies ne font pas long feu dans la mare et la bonne humeur générale règne parmi les populations.
Encore bravo. »
La Hulotte aime bien affirmer que le renard est le médecin du lapin. C’est un gimmick régulier de la revue[15]. On sait très bien, en fait, que la plupart des victimes passaient par hasard à proximité et qu’elles n’étaient pas des « élues » qui auraient été choisies du fait qu’elles étaient malades ou déjà blessées (même s’il est probable que statistiquement – des statistiques portant sur les grands nombres – le nombre de victimes déjà affaiblies doit être un peu plus important que celui des autres). L’argument ici n’est pas choisi pour sa véracité, puisqu’il est globalement faux, mais pour nous aider à digérer psychologiquement l’agonie de toutes ces petites bêtes : elles ne sont pas mortes en vain. Une finalité supérieure gouvernait leur sort. Leur destin de proies était en fin de compte la meilleure chose qui pouvait leur arriver et le mieux qui pouvait se produire pour le bien de tous. D’ailleurs, grâce à cette médecine radicale, « la bonne humeur générale règne » ! On patauge donc bien dans la mare du meilleur des mondes possibles.
Au-delà du cas particulier de la Hulotte, la vulgarisation écologiste ou les émissions animalières grand public présentent régulièrement tel ou tel prédateur comme « une arme magnifique au service des équilibres fondamentaux[16] ». Quant aux mises à mort des proies, elles sont quasiment présentées comme des euthanasies bienveillantes : « le loup s’attaquant plus volontiers aux animaux faibles, malades, jeunes ou vieux, il revitalise, régule et soigne ainsi les populations d’ongulés, tel un véritable “vétérinaire naturel”[17]. »
La soif d’un monde juste
Nous autres humains, comme de nombreux autres animaux sociaux, avons une forte appétence pour une certaine justice dans nos relations sociales[18] ; au-delà des seules relations que nous entretenons avec nos semblables, il semble même plus généralement que nous éprouvions un fort désir de vivre dans un monde juste. Cela est suffisamment établi en psychologie sociale pour avoir reçu une appellation spécifique : on appelle précisément la résultante de ce désir profond la croyance en un monde juste[19]. Cette envie de croire en une justice est telle que nous tordons allègrement la réalité pour la plier à nos désirs. Le monde serait d’ailleurs non seulement juste, dans le sens où il incarnerait la justice, mais également bon, beau, sain, harmonieux, ordonné, équilibré, ce que j’appelle le fantasme d’une justesse. Bref, il s’agit aujourd’hui de la croyance en « la Nature », cette conception de l’univers que j’ai déjà mentionnée, qui donne sens au monde en faisant opposition au hasard, au chaos, à l’événement aveugle. La croyance en la Nature pallie précisément à l’absence de justesse (de perfection, d’adéquation du monde à nos désirs…)[20]. C’est cette croyance, ce désir de vivre dans un monde moralement et psychologiquement soutenable, qui pousse à formuler des énormités comme ce qu’exprimait ingénument Diderot, réticent à l’idée que les animaux puissent éprouver du plaisir : selon lui, s’ils « étaient capables de cette même sensation que nous nommons plaisir, il y aurait une cruauté inouïe à leur faire du mal[21] ». Le monde est ainsi, car s’il en était autrement, il serait injuste, et cela ne peut être ! Il s’agit là d’une façon de penser tout à fait courante : le monde ne saurait être monstrueux. Il est même nécessairement harmonieux. La réalité n’a rien d’odieux, elle nous semble détestable alors qu’en réalité elle obéit à un principe supérieur qui justifie les abominations qu’elle recèle. De tels recours salvateurs restent constants à travers les siècles. Dès lors qu’une finalité supérieure est invoquée, l’inquiétude s’éloigne, s’apaise. Nous avons ce besoin de trouver du sens au monde, et ne sommes généralement pas très regardants sur les raisons invoquées. Untel disait ainsi autrefois ce que répètent aujourd’hui nombre de nos contemporains : « Quoiqu’il y ait une variété innombrable de créatures et que chaque individu semble agir comme pour lui-même, et avoir en vue ses buts personnels ; pourtant… tous ensemble… conspirent en l’occurrence à la force ou à la commodité, à la beauté, à l’harmonie ou à la perfection du tout ; et, qui plus est, contribuent, d’une certaine manière et à un certain degré, à l’avantage et au bonheur les uns des autres[22]. » Il ne s’agit pourtant de rien d’autre qu’une croyance gratuite, en ce sens que rien ne vient l’étayer ; mais c’est une croyance intéressée, motivée, puisqu’elle vise à sauvegarder l’idée que ce monde est juste.
Saint Augustin affirmait que « sous un Dieu juste, personne ne peut être malheureux s’il ne l’a mérité ». Une doctrine hélas appelée à un long et glorieux avenir. De façon générale, la croyance en un monde juste a des effets psychologiques et sociaux désastreux, comme le fait d’avoir tendance à blâmer les victimes plutôt que de considérer que le monde est révoltant et détestable. Ainsi, nous rejetons volontiers la faute sur les personnes qui subissent des agressions : elles n’avaient pas pris suffisamment de précautions, ou avaient provoqué leur agresseur, etc. Nous considérons aussi bien souvent les malades comme coupables d’avoir contracté la maladie : ils n’étaient pas précautionneux, n’avaient pas adopté le mode de vie sain qui les aurait épargnés, etc. Ou bien encore, nous rendons les pauvres et les miséreux responsables de leur situation : ils n’ont pas suffisamment traversé la rue, ne se sont pas levés assez tôt… De même, de toute évidence le lapin déchiqueté a commis le péché capital de ne pas courir assez vite devant le renard.
Nous avons la soif d’un monde juste, mais ne trouvons pour nous désaltérer que les eaux troubles du monde tel qu’il est : un réel « immonde » (du latin classique immundus, « sale, impur », littéralement… hors du monde). Une telle soif ne fait pas bon ménage avec la réalisation que la souffrance est absurde, gratuite, imméritée, et que rien ne pourra jamais la racheter. Que la vie présente massivement un caractère tragique. Pour sauver cette croyance du naufrage et de la noyade, de nombreux radeaux ont été imaginés. Ceux-ci résistent plus ou moins aux assauts du réel. On a pu nier que d’autres catégories d’êtres souffrent (il est plus malaisé de nier que soi-même souffre). On a pu nier que leurs souffrances comptent moralement, en les considérant comme des sous-êtres. On a pu nier qu’ils souffrent de façon insensée en projetant au contraire du sens sur leurs tourments. Par exemple, on l’a vu, on s’imagine que seuls les faibles et les malades sont tués – une croyance censée être rassurante ! – et que leur mort contribue à un intérêt supérieur. On s’est également évertués à croire que les prédateurs tuent toujours rapidement leurs proies, que celles-ci n’ont pas le temps de souffrir. Surtout, on s’est efforcés d’appréhender le monde réel comme une entité à vénérer ( « la Nature »), on en a fait un équilibre ou un ordre à respecter ; on l’a érigé en modèle, mais aussi en décor, en spectacle que l’on regarde de loin, dans son fauteuil, à l’abri du besoin. On l’a esthétisé.
On a ainsi mis en place des planches de salut diverses, que je vais détailler.
L’éviction de la sentience des non-humains
Avec le christianisme, le problème de la souffrance dans le monde a revêtu une importance cruciale, car il risquait de miner la croyance en un Créateur omnipotent et infiniment bon. Fort opportunément, la théologie chrétienne conçoit le mal d’une façon qui fait l’impasse sur l’existence des souffrances des non-humains : « Selon les philosophes partisans du libre arbitre (saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, Leibniz), l’être humain a la capacité de choisir ses actions et de connaître les conséquences de ses actes. Nous sommes des êtres libres de tout déterminisme et cette liberté implique la capacité de choisir de faire le bien ou le mal. L’éventualité du mal est donc la contrepartie nécessaire de la liberté octroyée par Dieu[23] ». Le mal n’est alors pas tant la souffrance (qui inclurait logiquement d’une façon ou d’une autre la souffrance des non-humains) que le fait de faire le mal, quoi que ce soit qu’on veuille alors dire par là : d’une part, le « mal » n’existe plus que du fait des « êtres de liberté », des « responsables », c’est-à-dire des humains. D’autre part, la notion de « mal » n’entretient pas de rapport privilégié avec ce qu’éprouvent négativement des victimes sentientes, mais désigne fondamentalement des infractions à l’ordre du monde et à l’ordre moral créés et voulus par Dieu. Pour qu’on parle de « mal », il faut qu’il y ait faute, et non pas nécessairement souffrance. C’est ainsi qu’apparaissent des « crimes sans victimes » comme la sodomie entre partenaires consentants, et que disparaissent du tableau chrétien les souffrances des animaux, dont très évidemment celles des animaux sauvages, pour lesquelles on ne trouve pas de « responsables ».
Bien sûr, la considération de la souffrance des animaux n’a néanmoins jamais totalement disparu, et l’on en retrouve de nombreuses traces au fil des siècles[24]. Mais, sans doute imputable au processus de civilisation des mœurs si bien décrit par Norbert Elias[25], et tout particulièrement lors des prémices du processus de laïcisation de la société, au fil des XVIIe et XVIIIe siècles en Europe, les interrogations concernant la souffrance animale deviennent plus prégnantes. Comment Dieu, « cet être infiniment miséricordieux, a-t-il pu permettre que des créatures – ses créatures – souffrent et meurent sans l’espoir du Salut ?[26] » :
« Persuadés que nous sommes que les bêtes ont du sentiment, à qui de nous n’est-il pas arrivé mille fois de les plaindre des maux excessifs auxquels la plupart d’entre elles sont exposées, et qu’elles souffrent réellement ? […] Que les hommes soient assujettis à toutes les misères qui les accablent, la religion nous en apprend la raison ; c’est qu’ils naissent pécheurs. Mais quel crime ont commis les bêtes pour naître sujettes à des maux si cruels ?[27] »
La question trouve sa résolution immémoriale, je l’ai dit, dans le déni que leurs souffrances comptent, ou bien encore dans la minimisation de leur importance par l’invocation d’un intérêt supérieur : le dessein de Dieu, la bonne marche de la Nature, la reproduction de la Vie (et leurs traductions contemporaines : le maintien de la Biodiversité, la conservation des Écosystèmes, la sauvegarde du Vivant, etc.). Au XVIIIe siècle, ce type d’arguments paraît peut-être moins convaincant (du moins parmi les athées et les agnostiques) qu’il ne l’est redevenu aujourd’hui avec la montée en puissance du naturalisme écologiste, et la considération de la souffrance dans le monde joue alors un rôle non négligeable parmi les arguments anticléricaux.
L’affirmation de Descartes et de ses disciples arrive à point nommé, qui dénie aux animaux la pensée, voire la sensation. Selon eux, les humains ont le droit absolu d’asservir et de massacrer les animaux, puisque ceux-ci ne pensent ou ne ressentent rien. Ce ne sont que des machines. Descartes, tout comme Diderot plus haut, argumentait en faveur de sa thèse : « Mon opinion, écrit-il en effet, n’est pas si cruelle aux animaux qu’elle est favorable aux hommes […], puisqu’elle les garantit du soupçon même de crime quand ils mangent ou tuent les animaux[28]. » Mais les commentateurs ont plus rarement remarqué qu’il ne s’agissait pas seulement de sa part de dédouaner les humains. Renan Larue note avec à-propos :
« Le mécanisme cartésien dédouane aussi et surtout Dieu de la responsabilité du mal dans la nature. La sagesse et la bonté du Créateur pouvaient en effet sembler incompatibles avec l’existence d’animaux créés par lui, sujets à la maladie ou à la faim, victimes des injures du climat puis abandonnés, sans espoir de Salut, au couteau du boucher ou aux griffes des prédateurs. La théorie cartésienne permet d’écarter opportunément ce scandale métaphysique ; aux yeux de certains théologiens, elle devient pour cette raison indispensable.[29] »
Dénier radicalement que les animaux puissent souffrir est ainsi apparu à certains comme permettant de sauvegarder l’idée que le monde dans lequel nous vivons est juste.
Néanmoins, cette issue restait couramment raillée dans les siècles ultérieurs, et peu arrivaient à se convaincre véritablement que les animaux puissent simplement être des mécaniques, de purs automates. La négation de la sentience des animaux a alors pris une autre direction, plus susceptible d’être largement partagée parce que moins « désenchantante » : on a considéré que les animaux étaient des éléments naturels, des rouages d’une nature appréhendée cette fois, non plus comme le pur règne de la matière (la « substance étendue » de Descartes), mais comme une entité finalisée, poursuivant ses propres buts ; et qu’ils étaient dès lors programmés et agis par la nature elle-même pour remplir un rôle spécifique en son sein et ainsi contribuer à l’harmonie universelle. À l’époque, on ne parlait bien entendu pas encore de « programmation », mais on disait qu’un animal « obéissait à sa nature ». Au lieu de vider le monde de toute spiritualité comme le faisait la théorie de l’animal-machine, l’idée de « programmation naturelle » s’appuyait sur le mysticisme que véhicule l’idée de nature, tout en s’insérant très bien dans la vision dualiste occidentale traditionnelle : dualismes corps/esprit, nature/humanité, déterminisme/liberté, instinct/intelligence. L’idée que les animaux sont tout entiers régis par leur instinct, et que celui-ci est la courroie de transmission de l’espèce (appréhendée comme une essence) dans l’individu, permettait de vider les animaux de toute subjectivité, de tout intérêt propre : ils n’agissaient pas par eux-mêmes ni pour eux-mêmes, mais par nature et pour remplir leur rôle naturel (survivre et se reproduire et ainsi reproduire leur espèce ; être prédateurs ou proies, et ainsi reproduire l’ordre naturel ou garantir les fameux équilibres naturels). Leur agentivité était vidée de subjectivité propre, celle-ci étant transférée à l’entité « Nature ». Cette vision des animaux, que j’appelle « instinctiviste », a longtemps prévalu de façon hégémonique, mais elle recule depuis quelques décennies. Les documentaires animaliers par exemple ont longtemps représenté les animaux en focalisant sur des scènes de prédation et de reproduction, en expliquant systématiquement leurs comportements par des raisons « supérieures », comme la survie de l’espèce ou le fonctionnement de l’écosystème. De même, les activités de partage social, comme le jeu ou le toilettage, étaient et sont encore souvent ramenées à des fonctions sociales ou d’apprentissage, évacuant ou relativisant toute notion de plaisir partagé[30]. Les progrès de l’éthologie, la science des comportements, ont progressivement mis à mal cette hégémonie, et l’on y utilise aujourd’hui tendanciellement le même vocabulaire psychologique que pour analyser des comportements humains : ce ne sont plus des causes (instincts, pulsions, besoins) qui agissent les animaux, mais ce sont, comme pour nous, des désirs qui les motivent. Ceci dit, si le public prend en compte ces avancées scientifiques (ainsi, il semble que depuis deux décennies l’on n’entende plus guère cette phrase auparavant commune : « mais les animaux ne souffrent pas ! »[31]), il continue néanmoins de considérer que si les émotions (l’envie, la peur, la joie…) sont partagées aussi bien par les humains que par les autres animaux, les sentiments, eux (sentiment du beau, de remord, de compassion, d’injustice, etc.), de nature plus raffinée ou cultivée, sont essentiellement humains[32]. Bref, s’il est devenu difficile de nier que les animaux (du moins les vertébrés terrestres) sont sentients, on continue de penser que leur sentience est limitée, qu’elle reste « primaire », reliée aux « simples pulsions corporelles », quand celle des humains serait plus élaborée, plus développée, plus spirituelle, et ferait ainsi toute la différence. Certains continuent aujourd’hui encore de distinguer douleur (purement) animale et souffrance (pleinement) humaine. On a donc bien là une façon de continuer à relier les animaux à la nature et les humains à la culture, ce qui permet de continuer à poser qu’un abîme sépare ces mondes censés être devenus au fil de l’évolution totalement différents, incommensurables. À défaut de pouvoir continuer à nier la sentience des animaux, on la considère peu développée, moindre, ce qui serait une marque supplémentaire de l’infériorité essentielle des animaux.
Le mépris des êtres sentients
Le mépris de la subjectivité des autres êtres sentients de la planète et donc de leurs intérêts propres, apparaît comme une issue efficace, plus crédible que la négation pure et simple de leur subjectivité. C’est essentiellement cette solution qu’a choisie notre civilisation pour faire face à la réalité omniprésente de la mort, du meurtre, de la peur et de la souffrance intenses. Avec ce mépris vient l’idée que nous autres, humains, sommes par contre des êtres d’exception, faisant contraste avec les bêtes en étant promis au Salut, ou en tout cas, en étant des êtres supérieurs, ceux qui ont su créer leur propre règne[33]. Si les bêtes sont des êtres inférieurs[34], des sous-êtres en somme, alors leurs joies et souffrances ne comptent pas, ne sont pas à considérer. D’un point de vue logique et éthique, le raisonnement ne vaut rien, mais il semble bien qu’il soit psycho-logiquement efficace[35]. Selon le même mécanisme psychologique, si nos propres intérêts, eux, comptent bel et bien – nous n’en doutons pas, puisque nous les éprouvons dans notre chair et dans l’intimité de notre esprit –, ils ne sont censés compter que parce que nous serions des êtres supérieurs[36].
Considérer que les animaux sont des sous-êtres permet un tour de passe-passe : leur vie n’a plus de valeur en soi, elle n’est plus à prendre en compte. Le tour de passe-passe consiste à inféoder la reconnaissance de l’existence ou de l’importance des intérêts d’autrui à la valeur qu’on lui octroie dans l’échelle des êtres, que l’on prétend au passage être une valeur objective. Or, ce qu’on appelle un sujet est précisément sujet parce qu’il est le lieu de sensations et d’émotions, de souffrance ou de plaisir, et donc le lieu de préférences, comme des aversions ou des désirs, qui sont par elles-mêmes des modes de conscience. L’escamotage de l’importance de ces ressentis par la dévaluation de l’être en sous-être constitue une opération mentale qu’on pourrait qualifier de magique. La souffrance ou le plaisir sont indissociablement de l’ordre des faits, car ils existent réellement (le subjectif est objectif[37]). Ils relèvent également de l’ordre des valeurs, car ils sont détestables ou souhaitables. Ces ressentis revêtent une valeur positive ou négative au moins pour l’être qui les ressent : escamoter l’importance ou la valeur de ce que ressent un être, c’est en quelque sorte escamoter la réalité même de cet être, et réciproquement. Déclaré inférieur, le sujet, l’individu sentient, disparaît. Il est alors d’autant plus loisible de l’exploiter comme un objet, ou de le massacrer, qu’il a été effacé en tant que sujet. Sous-être signifie simultanément être insignifiant, de peu de valeur et être sous-existant, de peu d’existence.
Concrètement, le fait que les intérêts de l’immense majorité des êtres sentients qui peuplent notre planète n’importent pas, car considérés comme des êtres inférieurs, me paraît être l’un des mécanismes fondamentaux qui nous permettent de garder une vision sympathique de la vie sur Terre – de continuer à croire en la beauté de la « Nature » et de la « Vie ».
Ces planches de salut diverses commencent néanmoins à prendre l’eau et vont sans doute se retrouver bientôt submergées par la marée montante de notre souci des êtres sentients de la planète.
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La suite de cet article : « Les vieux radeaux prennent l’eau », suivie encore par « Un nouvel horizon civilisationnel ».
Notes et références
| ↑1 | Il s’agit ici de la première partie d’un tryptique ; la seconde partie s’intitule L’effroi devant le monde : les vieux radeaux prennent l’eau, et la troisième, L‘effroi devant le monde : un nouvel horizon civilisationnel. |
|---|---|
| ↑2 | La Hulotte des Ardennes, n° 21, « Spécial-Mare », édité par la Société départementale de protection de la nature des Ardennes, 29e édition, 2015 [1974]. |
| ↑3 | On sait désormais que de nombreux ordres d’insectes, comme les hyménoptères ou les diptères, sont sentients. Cf. Axelle Playoust-Braure, « Les insectes souffrent-ils ? » (Le Parisien, 22 déc. 2022), dont l’article rend compte des conclusions de cette étude scientifique : Matilda Gibbons, Andrew Crump, Meghan Barrett, Sajedeh Sarlak, Jonathan Birch, Lars Chittka, « Can insects feel pain ? A review of the neural and behavioural evidence », Advances in Insect Physiology, Vol. 63, 2022, pp. 155-229. |
| ↑4 | Voir cette vidéo ou bien celle-ci. |
| ↑5 | Pour une discussion sur les chiffres et les modes de calcul, voir le document (de réhabilitation du rôle écologique des renards) : https://www.renard-doubs.fr/documents/argumentaire_renard.pdf |
| ↑6 | Richard Dawkins, River Out of Eden : A Darwinian View of Life, 1995, pp. 131-132 ; Traduction française Le fleuve de la vie. Qu’est-ce que l’évolution ?, Hachette, 1997. Réédité sous le titre Qu’est-ce que l’évolution ? Le fleuve de la vie en 1999 et en 2005. On peut aussi utilement lire la nouvelle « Douce nuit » publiée par Dino Buzzati dans son recueil Le K (Robert Laffont, 1967), qui met en scène le concert de violences et de souffrances ayant lieu dans un simple jardin, par une nuit que nous, humains, apprécions comme une nuit calme, sereine. |
| ↑7 | David Olivier, « Pourquoi je ne suis pas écologiste », Les Cahiers antispécistes, n° 7, juin 1993. |
| ↑8 | David Olivier, « La nature ne choisit pas », Les Cahiers antispécistes, n° 14, 1996. |
| ↑9 | David Olivier, « Pourquoi je ne suis pas écologiste », art. cit. Sa formule est ici sarcastique : il dénonce la croyance en une entité « Nature » douée de volonté, finalisée, équilibrée, harmonieuse et ordonnée. |
| ↑10 | Cette question fait l’objet de nombreux débats et même de polémiques. J’ai tendance à considérer que de nombreuses vies d’êtres sentients feraient mieux de ne pas être vécues, plutôt qu’ils aient à souffrir aussi intensément sans avoir connu une vie satisfaisante. Mais cette évaluation est souvent contestée. Concernant précisément le « petit peuple des mares », on pourra utilement prendre connaissance des réserves méticuleusement argumentées que développe Gô Tyé quant à l’évaluation de la « valeur de leur vie », dans un des trois articles qu’il consacre à notre attitude devant la souffrance des animaux sauvages, « L’assistance aux animaux sauvages : naviguer dans le doute et les incertitudes », L’Amorce, 28 mai 2023. On pourra également consulter, sur cette question de l’intervention « dans la nature » en solidarité avec les animaux sauvages, le livre très documenté de Thomas Lepeltier, Faut-il sauver l’ours blanc ? Essai sur la transformation de la nature, Presses universitaires de France, 2023. Lire à ce sujet la recension de l’ouvrage par Noé Bugaud, « Réinventer l’écologie », L’Amorce, 22 mai 2023. Indépendamment de savoir si, de leur propre point de vue, leur vie vaut effectivement la peine d’être vécue, on peut sans doute s’accorder sur le fait qu’il serait souhaitable d’aider les animaux sauvages à avoir une meilleure vie (ou une meilleure mort) – dans la mesure où cela n’aboutirait pas à des catastrophes pires que la situation que l’on veut améliorer. |
| ↑11 | La majeure partie des personnes violentées et violées sont des enfants, et parmi elleux, la majorité sont des filles. La majorité des personnes violentes ou violeuses sont des hommes, souvent d’ailleurs des mineurs. L’UNICEF détaille : « 1 femme sur 5 et 1 homme sur 14 déclarent avoir subi des violences sexuelles. Parmi ces victimes, 81 % déclarent avoir subi les premières violences avant l’âge de 18 ans, 51 % avant l’âge de 11 ans et, pire encore, 21 % avant l’âge de 6 ans. Dans plus de la moitié des cas, l’agresseur était un membre de la famille. » Concernant le fait que nombre des violeurs sont des mineurs, écouter l’épisode n° 32 du podcast C’est pas d’ton âge, « Un vrai seuil d’âge ». |
| ↑12 | Nous savons tous et toutes que les humains aussi sont des animaux, et qu’il n’y a donc pas lieu de distinguer entre « l’Homme et l’Animal » (si on tient à parler en termes d’essences) de façon pertinente au niveau moral. Mais c’est justement le fait d’ériger une différence de nature entre les uns et les autres qui permet de ne plus considérer les non-humains comme des semblables, et permet « donc » leur non-prise en compte. Cf. David Olivier, « Qu’est-ce que le spécisme ? », Les Cahiers antispécistes, n° 5, déc. 1992. |
| ↑13 | Dieu était autrefois garant de l’harmonie du monde et de son parfait ordonnancement. La notion de Nature, dès le XVIIIe siècle, a permis d’affranchir le monde de l’existence de Dieu : mais c’est pour mieux incarner elle-même aujourd’hui l’ordre et l’harmonie. Tout changer pour ne rien changer… |
| ↑14 | Concernant la critique de l’idée de Nature, je me réfère beaucoup, dans la suite de cet article, aux analyses développées par Yves Bonnardel et David Olivier, et renvoie ici à un article que le premier a écrit d’après un texte de Estiva Reus, « Pour en finir avec l’idée de nature… et renouer avec l’éthique et la politique », Les Temps modernes, mars-juin 2005 (également réédité en brochure). Comme lui, je mets fréquemment des guillemets à la notion de Nature, car, pour faire vite, « la Nature n’existe pas », dans la mesure où l’idée d’un monde ordonné ou équilibré, voire finalisé, et l’idée de natures des choses et des êtres, ne renvoient à aucune réalité scientifique. La « Nature » correspond à une vision du monde erronée, obsolète, à ranger dans des archives savantes au même titre que la notion de monde sublunaire. |
| ↑15 | David Olivier en parlait dans « Pourquoi je ne suis pas écologiste », art. cit. |
| ↑16 | Voir le même genre de propos concernant le requin, dans la revue Prédateurs, à la fin des années 1990 ; cité par Yves Bonnardel dans « Qui va à la chasse garde sa place », Les Cahiers antispécistes, n° 15-16, avril 1998. |
| ↑17 | Idem, concernant le loup. |
| ↑18 | Cf. Frans de Waal, L’âge de l’empathie (Babel, 2011, pp. 274-275), mais plus généralement le chapitre « Ce n’est que justice » consacré à cette question. Voir également du même auteur, Le bonobo, Dieu et nous (Les Liens qui Libèrent, 2013, pp. 315-319) sur le sens de l’équité chez les singes mais aussi chez les chiens (je reprends ici les notes de Catherine Kerbrat-Orecchioni, Nous et les autres animaux, Labyrinthes, 2021, p. 71). |
| ↑19 | Cf. Melvin J. Lerner, The Belief in a Just World: A Fundamental Delusion, New York, Plenum Press, 1980. Lire aussi la page wikipedia qui est consacrée à cette croyance : https://fr.wikipedia.org/wiki/Croyance_en_un_monde_juste |
| ↑20 | Cf. Clément Rosset, L’Anti-Nature, coll. Quadrige, Puf, 1986 [1973]. Voir l’excellent site Internet dédié à la critique de l’idée de Nature : https://contrenature.org/ |
| ↑21 | Encyclopédie, article « Bête, animal, brute », t. 2, p. 214. Cité par Renan Larue, Le végétarisme des Lumières. L’abstinence de viande dans la France du XVIIIe siècle, Classiques Garnier, 2019, p. 104. |
| ↑22 | L’auteur est un anonyme anglais du XVIIe siècle, cité par Keith Thomas, Dans le Jardin de la nature. La mutation des sensibilités en Angleterre à l’époque moderne (1500-1800), traduit de l’anglais par Catherine Malamoud, Gallimard, 1984, p. 114. Les discours contemporains les plus communs sur la vie sauvage et la prédation ne diffèrent de celui-ci que sur des points de détail, malgré les trois bons siècles qui les séparent. |
| ↑23 | Wikipedia, « Théodicée » |
| ↑24 | On peut penser par exemple à Montaigne au XVIe siècle. |
| ↑25 | Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, Pocket, 2003 [1939]. |
| ↑26 | Renan Larue, op. cit., p. 26. |
| ↑27 | Guillaume-Hyacinthe Bougeant, Amusement philosophique sur le langage des bêtes, Amsterdam, aux dépens de la Compagnie, 1750, p. 35 ; cité par Renan Larue, op. cit., p. 90. |
| ↑28 | Lettre à Henry More du 5 février 1649, Correspondance II, Œuvres complètes, Gallimard, 2013, t. 8, p. 648. Cité par Renan Larue, op. cit., p. 93. |
| ↑29 | Renan Larue, Le végétarisme des Lumières, op. cit., p. 93. |
| ↑30 | Yves Bonnardel analyse ces processus naturalisants de dépossession des animaux de leur subjectivité, dans l’article « Idée de Nature, humanisme, et négation de la pensée animale », in Pierre Jouventin, David Chauvet et Enrique Utria (dir.), La Raison des plus forts : la conscience déniée aux animaux, éd. IMHO, 2010. L’article est disponible sur infokiosques.net (ici), et existe également en brochure dans la bibliothèque du Réseau étudiant Sentience : ici. |
| ↑31 | Cf. Yves Bonnardel, « Attaquer le spécisme ou l’humanisme ? », L’Amorce, 27 déc. 2020. |
| ↑32 | Les processus de déshumanisation ou d’animalisation dont sont victimes des catégories stigmatisées d’humains jouent d’ailleurs finement sur cette différence supposée entre émotions et sentiments, ces derniers étant plus déniés aux groupes stigmatisés, alors qu’ils sont sans réserve accordés aux groupes dominants, reconnus, eux, comme pleinement humains. Cf. Jacques-Philippe Leyens, Paola M. Paladino, Ramon Rodriguez-Torres, Jeroen Vaes, Stephanie Demoulin, Armando Rodriguez-Perez, et Ruth Gaunt, « The Emotional Side of Prejudice: The Attribution of Secondary Emotions to In-groups and Out-groups », Personality and Social Psychology Review, n° 4, 2000, pp. 186-97. |
| ↑33 | Des travaux récents de psychologie sociale semblent confirmer que le fait de nous considérer comme des êtres d’exception nous permet de mettre subjectivement à distance la réalité de notre propre mort. Cf. Nathan A. Heflick et Jamie L. Goldenberg, « Dehumanization: A Threat and Solution to Terror Management », in Humanness and Dehumanization, édité par Paul G. Bain, Jeroen Vaes et Jacques-Philippe Leyens, Londres, Psychology Press, 2014, pp. 111-126. |
| ↑34 | En ce qui concerne la critique radicale des idées d’infériorité, de supériorité et d’égalité, lire David Olivier, « Sur la supériorité » ou bien Yves Bonnardel, « Les animaux à l’assaut du ciel », in Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier, Pierre Sigler, La Révolution antispéciste, Presses universitaires de France, 2018 (réédité en poche en 2023 aux éd. Alpha) ; voir également la rediffusion de la conférence en ligne de David Olivier, « Supériorité, infériorité, égalité », organisée par l’association PEA – Pour l’égalité animale, le 14 juin 2020. |
| ↑35 | Psycho-logiquement car il y a en effet une logique des affects et des connotations qui n’est pas la logique rationnelle. Logiquement, même si l’on arrivait à sauver les notions d’infériorité ou de supériorité, elles ne devraient pas avoir d’incidence sur l’importance à accorder aux intérêts des êtres à ne pas souffrir, à ne pas mourir et à vivre la vie la meilleure possible. Ce devraient être deux considérations indépendantes. Ainsi, il est plus que vraisemblable que certains sentients aient des intérêts moins importants (non au sens d’une moindre valeur morale, mais au sens de moins intenses, moins nombreux, moins variés) que d’autres sentients. On pourrait éventuellement les qualifier d’ « inférieurs » en ce sens précis, mais cela ne devrait pas nous empêcher de peser les intérêts de tous de façon impartiale. Un intérêt compte autant que tout autre intérêt de même force, mais il y a en quelque sorte plus d’intérêts d’un côté de la balance que de l’autre. Ainsi peut-on déclarer – en ce sens quantitatif – que les intérêts d’une personne égratignée lors d’une chute sont « inférieurs » à ceux d’une personne dont la jambe est cassée. Et considérer également leurs intérêts respectifs doit mener à conclure qu’il est plus urgent de soulager la douleur de la personne à la jambe cassée puisqu’elle souffre davantage.
Malheureusement, dans le monde réel, les notions d’inférieur ou de supérieur servent à piper les cartes, fausser la balance et à commettre ainsi une escroquerie morale. |
| ↑36 | Cette croyance dans la différence d’importance (morale, cette fois-ci) qu’auraient en soi les intérêts des supérieurs et ceux des inférieurs nous vient sans doute de notre habitus socio-politique (habitus est un terme employé par le sociologue Pierre Bourdieu pour désigner l’ensemble des prédispositions à agir qui sont intériorisées inconsciemment au cours de notre socialisation et qui influencent nos pratiques au quotidien). Elle est certainement la transcription subjective, dans notre imaginaire culturel, de la réalité objective du fonctionnement hiérarchique de nos sociétés : dans des sociétés de domination, les intérêts des dominants (les êtres supérieurs, les dignitaires) sont à prendre en considération, et ceux de leurs esclaves, de leur(s) femme(s), de leur progéniture, de leur domesticité ou de leur bétail n’importent pas en eux-mêmes. Transcription subjective : les uns sont appréhendés comme comptant de façon intrinsèque, les autres pas. |
| ↑37 | David Olivier, « Le subjectif est objectif. Prendre la sensibilité au sérieux », Les Cahiers antispécistes, n° 23, décembre 2003. |

