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Nous avons vu dans les deux premières parties de ce triptyque consacré à l’effroi devant la souffrance des animaux sauvages dans le monde[1], comment notre culture met en œuvre divers procédés pour le neutraliser et maintenir une vision du monde supportable ou même agréable. Voyons maintenant quels changements culturels pourrait entraîner la prise en compte de cette souffrance.
L’harmonie n’est pas déjà là
La question animale menace la douce rêverie naturaliste qui nous berce si béatement[2]. Les antispécistes accordent aux autres êtres sentients une importance telle que non seulement ils sont prêts à cesser personnellement de les exploiter, mais bien plus, telle qu’ils en viennent à exiger l’interdiction générale des pratiques qui les oppriment ; ils refusent concrètement le dogme selon lequel les joies et peines des non-humains n’importent pas et brisent le tabou à ce sujet. Effectivement, dès lors que nous commençons à nous soucier de ce que subissent les animaux de notre fait, nous n’avons plus de digues nous empêchant de réaliser ce qu’ils souffrent en général, quand bien même nous n’y serions pour rien. Renan Larue, parlant du siècle des Lumières et de son attrait pour le végétarisme, mentionne à juste titre les « conséquences morales et théologiques immenses que peut recouvrir l’abstinence de viande[3] ».
C’est précisément ce dévoilement du réel qui se produit lorsque je regarde un étang en imaginant ce que les dytiques font subir aux autres animaux de la mare[4]. Sentientiste, mon regard s’est dessillé : je suis désormais pénétré de l’importance de ce que vivent ces autres êtres que je regarde presque comme des semblables, et du coup pénétré – comme par un coup de poignard – de l’importance des souffrances qu’ils éprouvent, des préjudices qu’ils subissent.
Nous souhaitons vivre dans un monde psychologiquement et affectivement vivable, un monde que l’on puisse aimer, dans lequel on se sente confortable émotionnellement. Nous aspirons simplement à nous sentir « chez nous ». Nos résistances sont en conséquence considérables à l’idée que notre monde soit un horrible charnier, une accumulation sans fin de tortures ignobles depuis l’apparition de la sentience sur Terre et peut-être bien jusqu’à la fin des temps. Nous ne voulons pas voir le monde, notre monde, en ces termes. C’est trop horrible.
Les antispécistes et autres animalistes se confrontent déjà au fait de vivre dans un monde social terrifiant de violence où chaque étal de boucherie ou de poissonnerie dans la rue expose la souffrance et le meurtre de myriades d’individus sentients. On a déjà dit combien habiter émotionnellement une telle réalité est éprouvant, et combien nombreuses sont les personnes qui ne le supportent pas, qui entrent en dépression ou bien simplement cessent de se préoccuper de la question animale pour ne plus devoir l’affronter. Au moins croyons-nous pouvoir nous réfugier dans le sentiment que ce sont les humains qui sont fautifs, que ce sont eux qui apportent mort et souffrance sur Terre, eux qui incarnent en quelque sorte un péché originel qui aurait tout fait dégénérer sur notre planète.
Renoncer à cette dernière croyance est coûteux. Se dire que les humains ne constituent pas un isolat de désolation dans le monde, qu’ils ne sont pas spécifiquement le cancer de cette planète, mais que nous ne faisons que perpétuer à notre façon, avec notre puissance d’agir décuplée, la prédation ou le parasitisme, voilà qui est profondément déprimant. Le monde cesse d’être « à part », il n’est plus « sauvé » non plus : il n’y a plus de vrai monde authentique et mignon à retrouver, ni dans le passé, ni dans le présent… ni dans le futur.
Lever le voile sur la réalité semble désespérant. Mais c’est à cette seule condition qu’on peut espérer progressivement intervenir à la mesure de nos possibilités. Se rappeler que les intérêts des animaux sont violemment piétinés en permanence dans le monde réel est le premier pas nécessaire si l’on veut commencer à réfléchir pour se porter solidaires de façon concrète[5].
Dans un texte célèbre, Karl Marx parle de la religion comme de l’opium du peuple, « son universel motif de consolation et de justification[6] ». Bien sûr, il limite son propos aux seuls humains et à leurs sociétés : des sociétés d’exploitation et de misère ont besoin d’entretenir une croyance religieuse en Dieu et au paradis pour les Justes, ne serait-ce que pour contenir la révolte des exploités. Mais le propos de Marx est aisément extensible à la condition terrestre des sentients : croire en un Dieu bon et dans un au-delà de justice « est tout à la fois l’expression de la misère réelle [de la vie sur Terre] et la protestation contre la misère réelle », pour reprendre ses mots. Le besoin de croire en un monde aimable est impérieux, même si un tel monde est une illusion. Selon l’auteur du Capital, vouloir en finir avec ce besoin d’illusion implique de rendre le monde réellement aimable : « Exiger qu’il [le peuple] abandonne toute illusion sur son état, c’est exiger qu’il renonce à un état qui a besoin d’illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée de larmes dont la religion est l’auréole. […] La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre… », écrit-il. Voici donc ce que j’ai aimé retenir de Marx : au lieu de croire illusoirement en un monde au-delà du monde réel qui comblerait notre soif de justice et de paix, donnons-nous les moyens de commencer à construire le monde dont nous rêvons et dont l’ensemble des êtres sentients ont terriblement besoin. Nous n’éprouverons alors plus la tentation de ces pieux mensonges dont nous nous abreuvons aujourd’hui.
Bien sûr, construire un monde sans souffrances et sans morts violentes est complètement idéal et pour tout dire fantasmatique, lorsqu’on voit la complexité des interdépendances sur notre planète ; mais rien ne s’oppose en revanche à ce que nous avancions pas à pas dans cette direction, modestement, en faisant attention où nous mettons les pieds et aux conséquences proches et lointaines de ce que nous essayons de faire. Que l’idéal ne soit pas atteignable ne doit pas nous empêcher de l’imaginer comme un horizon souhaitable.
On affirme souvent que l’explication scientifique de l’univers et l’extension généralisée du monde de la marchandise ont à elles deux désenchanté le monde[7]. Nous l’aurions laïcisé et, l’ayant débarrassé de ses oripeaux fantastiques, superstitieux, religieux… nous l’aurions réduit à l’état de simple réservoir de moyens matériels. Cette idée paraît plausible de prime abord et nous parle, en particulier si l’on prend en considération le rapport instrumental que le capitalisme entretient avec les ressources qu’il valorise. Mais elle s’avère fausse si l’on note que d’un point de vue culturel, nous continuons allègrement à recouvrir le monde d’un voile de sentimentalité et, surtout, d’un tissu de significations, de sens. Nous continuons à le romantiser, à le vider de sa réelle violence, et à le vouloir équilibré et harmonieux. Nous persistons à nous voiler la face et à nous draper d’illusions sur ce qu’est la vie sur Terre, en invoquant la notion de « Nature ». Nous persévérons à enchanter un monde qui est pourtant une vallée de larmes.
Lever le voile, c’est particulièrement difficile pour celles et ceux qui croient en Dieu puisque, nous l’avons vu, un tel geste revient potentiellement à remettre en cause la bonté de Son œuvre. Rien ne peut égaler, à ce sujet, la révolte pleine et entière, incandescente, de Isaac Bashevis Singer au sujet de la question animale, qu’il aborde dans quasiment chacun de ses livres. Dans Le bateau pour l’Amérique[8], il écrit : « Je n’ai cessé de me demander : comment peut-on accepter ces souffrances ? Pourquoi le Tout-Puissant exige-t-il que les créatures qu’Il a créées souffrent et meurent d’une mort si horrible ? […] De cette injustice, il ne reste qu’une seule chose : une protestation éternelle qui ne cessera jamais, même si le monde devenait un paradis démultiplié. » Il exprime son désir de jeter « un crachat moral à la face de la biologie, de la sociologie, des lois de la nature. » Et ajoute :
« J’ai même inventé un type inversé des Dix Commandements. Non pas ceux que Dieu a donnés à l’humanité, mais ceux que l’Homme devrait exiger de Dieu :
Ne crée pas d’individus, humains ou animaux, qui devront se battre pour leur existence.
Ne tue pas tes Créatures. Donne-leur une chance de vivre. »
Isaac B. Singer n’est pas loin de cracher carrément à la face de Dieu et j’imagine que ce danger guette tout croyant qui espère en un Dieu bon. Depuis quelques décennies, des chrétiens tentent de réconcilier leur croyance et la prise en compte de la réalité animale, et de concilier l’animalité souffrante et l’idée d’un Dieu souffrant[9]. Il ne s’agit plus d’occulter ou nier la souffrance des animaux sauvages, ou de lui dénier toute importance, mais au contraire de la reconnaître et de tenter de l’insérer dans une nouvelle théologie[10]. Un prêtre anglais, Carmody Grey, procède ainsi à une charge véhémente contre notre « sentimentalisme falsificateur à l’égard du monde naturel » et pense que tous les animaux, y compris les animaux sauvages victimes des « processus naturels inexorables », sont inclus dans la Nouvelle Alliance qu’annonçait la venue du Christ sur Terre[11]. Il expose que la rédemption concernera tous les sentients de la planète, et non les seuls humains[12] : « Après le déluge, Dieu a conclu une alliance avec toutes les créatures, selon laquelle il les sauverait de la destruction[13]. À cela s’ajoute la promesse qui leur est faite, dans Isaïe, de la paix eschatologique[14] qu’apportera la venue du Messie :
« Le loup se couchera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau, le veau, le lion et le veau gras ensemble, et un petit enfant les conduira. Ils ne feront ni mal ni destruction sur toute ma montagne sainte, car la terre sera remplie de la connaissance du Seigneur, comme les eaux couvrent la mer. »
La création étant déchue, des théologiens comme Thomas Torrance critiquent en effet férocement la croyance en une harmonie présente de l’ « ordre naturel » qui refléterait la perfection divine. La création, bien au contraire, nécessiterait d’être restaurée dans son état originel (d’avant la chute et d’avant le Déluge) et les humains auraient un rôle crucial à jouer dans cette restauration : « Ce rôle sacerdotal de l’homme doit prendre une forme rédemptrice : c’est ainsi que nous devons concevoir la relation de l’homme à la nature. Lui incombe la tâche de sauver l’ordre naturel par une action corrective et intégrante, en restaurant l’ordre là où règne le désordre et en rétablissant la paix là où règne la dysharmonie[15]. » Dans la foulée de cette critique, Andrew Linzey appelle « évangile de la prédation » une théologie qui s’inspire de l’ « ordre naturel » :
« De ce point de vue, participer à des mises à mort gratuites [chasse et consommation de viande] ne peut qu’être jugé déplorable. Selon les mots d’Edward Carpenter, c’est “retomber dans cet asservissement, dans ce système naturel de prédation dont l’espérance chrétienne a toujours été que non seulement [l’humanité] mais l’ordre naturel lui-même allait être libéré et racheté[16]”. Le fait que l’ordre naturel se caractérise – jusqu’à un certain point – par des forces prédatrices représentera toujours pour les chrétiens un problème et un mystère, même si des explications plausibles sont envisageables[17]. Une chose est cependant certaine : dans la mesure où apparaît dans le Christ une création nouvelle, il ne saurait y avoir aucune justification à ce que l’humanité accroisse, exacerbe ou intensifie ce système de prédation. En vérité, quelle qu’ait pu être la situation de nos aïeux, nous pouvons vivre autrement, et c’est ce que nous devrions faire. La conception chrétienne est souvent restée axée sur la position centrale de l’humanité dans la création. Il doit pourtant être possible, selon des voies qu’il nous est difficile de comprendre, que la création s’affranchisse de son asservissement, si les humains s’affranchissent du leur[18]. »
Linzey voit lui aussi dans les humains les acteurs de la transformation du monde, mais désormais au profit de tous les êtres sentients de la planète : « Parce que les créatures gémissent et souffrent, il faut une espèce capable d’œuvrer conjointement avec le Seigneur à la guérison et à la libération de la création[19] ». Il s’agit simplement de solidarité avec les plus faibles, de se mettre au service des plus nécessiteux de nos semblables. Il ajoute : « Ce sont bien les humains qui sont capables, je dirais même chargés, de libérer la création divine[20]. » Dans ce projet de se porter concrètement solidaires des animaux sauvages (au lieu d’attendre le Jugement dernier[21]), on peut trouver un écho de la vieille idée de la tradition juive du Tikkoun Olam, תיקון עולם, la « réparation du monde[22] », selon laquelle le monde serait imparfait et le rôle de l’action humaine consisterait précisément à le parfaire. L’idée du Tikkoun Olam est reprise par les Juifs progressistes américains qui se concentrent principalement sur la justice sociale. Mais dans des cercles antispécistes juifs, bien que souvent non croyants, émerge le rêve d’un Tikkoun Olam qui cesse d’être illégitimement anthropocentré et concerne l’ensemble des sentients et leurs conditions de vie sur Terre.
Je ne sais pas si la nouvelle lecture des textes fondateurs qui révolutionne la tradition judéo-chrétienne convaincra les croyants[23]. Mais j’imagine que sans ce type de renversement théologique dont j’ai tenté de présenter quelques éléments, la montée en puissance de notre souci pour les autres êtres sentients de la planète finira par mettre à mal l’ensemble des religions qui reposent sur ces croyances en un monde juste et en un Dieu bon.
Un nouvel horizon civilisationnel
Il est peut-être possible d’être heureux dans un monde effroyable[24], mais une telle chance ou un tel talent ne sont pas donnés à tout le monde. Certains humains s’en tirent mieux que d’autres. Quoi qu’il en soit, l’exigence éthique d’allègement de la souffrance, l’entreprise altruiste d’amélioration du monde, offre une porte de sortie à la détresse qui s’empare de nous face à ce monde si peu vivable, aimable, acceptable. Au lieu de désespérer que ce monde soit ce qu’il est, et au lieu de le rêver en retour illusoirement harmonieux comme nous l’avons si bien fait jusqu’à présent, nous pouvons employer nos forces à le transformer, en soulageant les souffrances existantes et en œuvrant à réduire les sources de souffrances futures. Nous nous en portons généralement mieux : œuvrer à rendre le monde meilleur est souvent une condition d’une vie relativement apaisée[25].
La force de notre croyance en un monde juste a pour malheureuse conséquence l’idée qu’une théorie morale et politique doit pouvoir accomplir ce qu’elle prétend être souhaitable, sans quoi elle s’en trouve invalidée, disqualifiée comme utopiste, irréaliste et irréalisable. Si elle n’est qu’une vaine protestation devant le monde, ne nous offrant pas les moyens de le changer et nous laissant désemparés « comme des soldats sans armes[26] », elle serait à rejeter. Ainsi, un facteur de résistance à la notion d’égalité animale[27] que défend généralement l’antispécisme, est la pensée qu’il ne sera jamais possible de totalement abolir notre spécisme, ni non plus de vraiment prendre en compte tous les intérêts des sentients (d’autant que ces intérêts de si nombreux êtres différents sont souvent antagonistes). Beaucoup de personnes ne cherchent pas à contre-argumenter réellement sur les fondements de l’éthique, mais affirment simplement : « Je n’y crois pas – je ne crois pas un instant que ce soit réalisable ». Cette réponse s’appuie implicitement sur l’idée que si l’on en vient à refuser le spécisme, l’égalité réelle ne sera plus jamais atteignable[28]. Pourtant, en soi, l’impraticabilité d’une théorie éthique ne constitue pas un argument valide contre sa justesse. C’est juste que le monde, précisément, est très mal foutu…
De fait, on pourrait tout aussi bien considérer que les droits de la personne (qu’on appelle encore trop souvent les « droits de l’Homme ») eux-mêmes sont impraticables : ils ont été proclamés il y a plus de deux siècles déjà et sont désormais censés être au fondement de la majorité des sociétés contemporaines, mais jamais, dans aucun pays, ils n’ont été pleinement respectés. Nul ne considère pour autant que cette réalité les invalide. Le droit de la guerre, qui peut elle-même être considérée comme une dérogation majeure aux droits humains, n’est jamais non plus pleinement respecté. Nul ne penserait qu’il faille y renoncer. Il s’agit ici de droits qui sont sous-tendus par une théorie éthique. Or, une théorie morale, comme l’égalité humaine, constitue un horizon moral, indépendamment du fait qu’elle soit pleinement réalisable : un horizon souhaitable, dont il faut tenter de se rapprocher et en fonction duquel nous devons évaluer nos actes, nos mœurs, nos valeurs, nos institutions, dont nos lois et notre droit. De manière similaire, si l’égalité animale est juste, il n’y a aucune raison de ne pas l’adopter comme horizon moral. Réfléchir à « ce qui devrait être » et s’alarmer en conséquence de « ce qui est » demeure une nécessité si on veut un jour arriver à se donner des moyens d’améliorer les vies de ceux qui ont la capacité de souffrir et jouir de ce qui leur arrive.
Le monde, lui, ne sera jamais juste, il ne sera jamais pleinement aimable, ne serait-ce que du fait des innombrables souffrances passées, qui l’impreignent à jamais des larmes et du sang versés. Cela n’implique pas que nous ayons à nous délivrer de ce désir d’un monde aimable. Au contraire, il nous aiguillonne utilement à réduire les souffrances dans le monde.
Un projet de réduction des souffrances peut mener à un projet à très long terme de refonte du monde. Comme je le disais, il n’abolirait sans doute jamais totalement les souffrances et les agonies, mais il pourrait en revanche s’employer à les réduire et à les adoucir, peut-être sur une vaste échelle. Il peut constituer un horizon civilisationnel, enthousiasmant à mon sens, qui donne un sens éthique concret à notre existence en tant qu’individu ou en tant que communauté. Œuvrons autant que faire se peut à faire de la Terre un jardin pour tous les êtres sentients !
Notre réaction spontanée, en entendant évoquer un tel projet de réalisation d’un monde plus vivable, est pourtant de crier au blasphème ou à l’orgueil démesuré et prométhéen. Mais cela n’a pas de sens de crier au blasphème ou d’invoquer Prométhée, si nous ne croyons plus ni en l’existence des dieux ni en un monde juste. Si nous continuons à réagir ainsi, c’est bien que nous continuons peu ou prou à penser que Dieu ou Nature existent. Il faudrait commencer à se pénétrer de l’idée que ce n’est pas le cas. Nous sommes seuls sur Terre. Ou plutôt, bien plus justement : nous sommes des milliards de milliards d’êtres sentients. Cessons de rêvasser vainement les yeux fixés vers le ciel et vers l’idéal et regardons concrètement autour de nous. Nous pouvons, dans une mesure incertaine, changer le monde, en tout cas l’améliorer. Il ne s’agit pas d’orgueil déplacé. C’est humblement que nous avons intérêt de tenter d’intervenir. Il ne s’agit pas d’orgueil, mais de réalisme d’une part, de solidarité d’autre part.
Un premier pas, qui apparaît déjà extrêmement ambitieux, est bien sûr de commencer à prendre en compte leurs intérêts et de cesser collectivement de les opprimer. La suite me paraît logique, même si notre civilisation n’est guère empressée d’en prendre conscience…
Photo: Charles Hancock – Fox making off with a rabbit (Renard s’enfuyant avec un lapin), 1841
La première partie de ce triptyque, dont on vient de lire ici la dernière partie, s’intitule « Réalité et illusionnement », et la seconde, « Les vieux radeaux prennent l’eau ».
Notes et références
| ↑1 | La première partie s’intitule « L’effroi devant le monde : réalité et illusionnement », et la seconde, « L’effroi devant le monde : les vieux radeaux prennent l’eau ». |
|---|---|
| ↑2 | On a vu dans la partie précédente que j’adopte ici le terme « naturalisme » pour désigner la croyance en l’existence de la Nature, c’est-à-dire, la croyance que notre monde est un tout ordonné ou équilibré, harmonieux, voire la croyance généralement associée qu’il existe une nature des choses et des êtres (essentialisme). |
| ↑3 | Renan Larue, Le végétarisme des Lumières, Garnier, 2019, p. 145. |
| ↑4 | Il s’agit d’une référence à la description de la vie d’une mare, dans l’introduction de la partie (1) de cet article. Cf. « L’effroi devant le monde (1) : réalité et illusionnement », L’Amorce, novembre 2024. |
| ↑5 | Cf. Axelle Playoust-Braure, « La souffrance des animaux sauvages n’est pas une fatalité », vidéo de la conférence organisée par PEA – Pour l’Égalité animale le 6 mai 2020. |
| ↑6 | Karl Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel [1843], trad. de l’allemand par M. Rubel et alii, Gallimard, coll. « Folio essais », 1982, pp. 89-91. |
| ↑7 | Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme [1917] ; traduction française : Plon/Pocket, 2010, pp. 117, 134, 177 et 179. |
| ↑8 | Le livre n’est hélas pas traduit en français ; il avait été publié en épisodes en 1958 dans une revue yiddish et n’a été traduit en hébreu qu’il y a deux ans. Il en existe une traduction en anglais. |
| ↑9 | Une tradition théologique chrétienne considère que Dieu souffre pour chacune de ses créatures. |
| ↑10 | Je n’ai par contre pas connaissance pour l’instant d’affirmations fortes sur ce sujet spécifiquement au sein du judaïsme et de l’Islam, mais comme leur socle scripturaire est commun, il y a des chances que les analyses développées au sein de l’une des religions du Livre soient en grande partie valables au sein des deux autres. |
| ↑11 | Dr Carmody Grey, « Qu’est-ce qu’une préoccupation catholique pour les animaux ? », Fraternité pour le respect animal, juillet 2021. |
| ↑12 | D’autres théologiens anglo-saxons, tels Andrew Linzey (Théologie animale, One Voice, 2009 [1994]) ou David L. Clough (On Animals. Systematic Theology, 2012 ; voir Estiva Reus, « David Clough (1/2): une théologie animale chrétienne », sur son blog), parviennent à une conclusion similaire. |
| ↑13 | « Je vais faire alliance avec vous, et avec votre race après vous, et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que les animaux, ou domestiques, ou de la campagne, qui sont sortis de l’arche, et avec toutes les bêtes de la terre. J’établirai mon alliance avec vous. » Genèse, IX, 9-13. (Bible de Sacy, citée par Renan Larue, Le Végétarisme des Lumières, op. cit., p. 175). Voltaire, dont les sympathies allaient au végétarisme et au souci des animaux, et dont l’antipathie allait à la religion chrétienne, s’est moqué de cette idée d’alliance avec « toutes les créatures » ; dans l’article « Genèse » des Questions sur l’Encyclopédie, il écrit : « Mais quelles ont été les conditions du traité ? que tous les animaux se dévoreraient les uns les autres ; qu’ils se nourriraient de notre chair, et nous de la leur ; qu’après les avoir mangés, nous les exterminerions avec rage, et qu’il ne nous manquerait plus que de manger nos semblables égorgés par nos mains. S’il y avait eu un tel pacte, il aurait été fait avec le diable. » (Œuvres complètes de Voltaire, Voltaire Foundation, Univ. d’Oxford, t. 42A, p. 44, cité par Renan Larue, op. cit., p. 176). |
| ↑14 | Eschatologie : doctrine relative au jugement dernier et au salut assigné aux fins dernières de l’homme (lire ici : l’humanité), de l’histoire et du monde. |
| ↑15 | Thomas F. Torrance, Divine and Contingent Order, OUP, 1981, pp. 129-130. Cité par A. Linzey, Théologie animale, One Voice, 2014 [2009], pp. 81-82. |
| ↑16 | Edward Carpenter, « Christian Faith and the Moral Aspects of Hunting », in Patrick Moore (dir.), Against Hunting: A Symposium, Gollancz, 1965, p. 1. |
| ↑17 | Voir Thomas Torrance, op. cit., en particulier pp. 113-142. |
| ↑18 | Andrew Linzey, op. cit., pp. 150-151. |
| ↑19 | Ibidem, p. 71. |
| ↑20 | Ibidem, p. 98. |
| ↑21 | De nombreux théologiens conviennent de ce que la paix sur terre sera aussi celle des animaux, sans en tirer pour autant la conclusion que nous soyons en devoir d’anticiper ce moment en cessant déjà nous-mêmes d’exercer notre propre prédation. C’était par exemple la position d’un rabbin aussi important que Abraham Isaac Kook dans la seconde moiité du XIXe siècle : « pour le Rav Kook, le végétarisme est le régime le plus conforme aux enseignements juifs […]. Agir ainsi, c’est devancer le moment où “personne ne fera de mal ni ne causera de destructions dans la montagne sainte de Dieu” (Ésaïe, 11:9) ». Cf. Abraham Isaac Kook, Une vision du végétarisme et de la paix, L’Âge d’Homme, 2020, p. 164. |
| ↑22 | Ou son amélioration ou sa rectification. Cf. Abraham I. Kook, op. cit., note 10, p. 198. |
| ↑23 | Je ne saurais trop recommander la lecture de Théologie animale (op. cit.) d’Andrew Linzey, qui argumente de façon très détaillée et convaincante pour une refonte radicale de l’approche chrétienne des animaux. |
| ↑24 | Cf. Friedrich Nietzsche, Naissance de la tragédie, 1872 ; Clément Rosset, La philosophie tragique ou L’Anti-nature, Puf, 1960 et 1973 ; Matthieu Ricard, Plaidoyer pour le bonheur, Pocket, 2004. |
| ↑25 | Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l’altruisme, Nils, 2013. |
| ↑26 | Louis Aragon, « Il n’y a pas d’amour heureux », poème du recueil La Diane française, publié en 1944. |
| ↑27 | Il s’agit de l’égalité de considération des intérêts de tous les sentients que défend Peter Singer sous l’appellation d’égalité animale, dans son livre inaugural La Libération animale (Grasset, 1992 [1975]). Des intérêts similaires doivent être pris en compte pareillement (de façon égale), indépendamment de l’espèce (ou de la race, ou du sexe) des individus dont ils sont les intérêts. |
| ↑28 | Voir aussi les réflexions autour du caractère trop exigeant des morales utilitaristes, qui sont utilisées comme une reductio ad absurdum de ces théories – alors que Peter Singer assume simplement le fait que le caractère impossiblement exigeant d’une théorie morale ne l’invalide en rien et qu’effectivement on manque toujours à nos devoirs vis-à-vis des attentes utilitaristes. |

