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L’éthique du véganisme concerne aussi bien la production que l’achat et l’utilisation des produits d’origine animale (POA). Le nouveau livre de François Jaquet et Malou Amselek, aux Éditions Sciences Humaines, offre un tour d’horizon des débats qu’elle soulève en philosophie.
Une approche morale
« Le véganisme est devenu en à peine une décennie un authentique sujet de société, un thème clivant qui ne laisse personne indifférent. Dans ces circonstances, il n’est pas aisé d’avoir à son propos un dialogue apaisé où s’illustrent les vertus de l’esprit critique. D’une part comme de l’autre, la tentation est puissante de multiplier les affirmations infondées tout en caricaturant la position adverse. »
Dans cet extrait de l’introduction à Faut-il être végane ? Éthique d’un mode de vie, Malou Amselek et François Jaquet plantent le décor de l’exercice qui sera le leur tout au long des 200 pages de leur premier ouvrage commun : examiner avec rigueur les fondements du véganisme et les nombreux arguments adverses mobilisés à son encontre. Amselek et Jaquet ne dérogeront jamais à cette méthode d’examen moral : c’est le fil rouge de leur ouvrage, et qui en fait tout l’intérêt.
C’est peu de le dire, en effet : le véganisme est souvent perçu comme un choix personnel, au sujet duquel la morale n’aurait pas son mot à dire. L’idée selon laquelle il est au contraire moralement obligatoire est ici considérée et analysée comme une position philosophique à part entière, solide, à la hauteur des grands débats éthiques contemporains, dans un ouvrage qui l’aborde sans militantisme, mais aussi sans la moindre concession.
Expériences de pensée
Enseignant-chercheur en philosophie morale et directeur adjoint du Master Éthique de l’Université de Strasbourg, François Jaquet est aussi l’auteur de ma définition préférée du spécisme (courte, pédagogique, universelle) : un traitement inégal basé sur l’espèce[1]. Dans Faut-il être végane ? Éthique d’un mode de vie, Amselek et Jaquet définissent le véganisme comme la pratique qui consiste à ne pas produire, acheter ou utiliser des produits animaux, mais n’oublient pas pour autant les pratiques humaines qui nuisent aux animaux dans d’autres domaines (laboratoires, zoos, cirques, etc.).
Après un rappel bienvenu des distinctions entre questions morales, jugements moraux et faits moraux, la réflexion s’engage autour de 1) la production de produits d’origine animale, 2) la consommation et 3) l’utilisation de ces produits. Elle est portée par de nombreuses expériences de pensée éclairantes et intellectuellement fructueuses, aux titres évocateurs ou en forme de clins d’œil – de Jocelyne à Eva en passant par M. et Mme Poutine – qui aident à les mémoriser : un atout utile dans la progression d’un livre qui déroule un effort philosophique à quatre mains proche de la performance, et qui demande en retour une certaine concentration.
« Toute conduite qui nuit à certains sujets sans répondre à une raison valable est immorale. »
Dignité ou rationalité humaines, don et contre-don / exploitation bienveillante, arguments sanitaires, économiques, écologiques, gastronomiques et culturels, faim dans le monde, sensibilité des plantes, victimes collatérales de l’agriculture, liberté individuelle, lois de la nature… Il s’ensuit une palpitante et rigoureuse partie d’échecs face aux arguments adverses récurrents, mis en difficulté les uns après les autres, et in fine tous progressivement et patiemment réfutés par l’analyse philosophique.
« Le statut moral supérieur des humains ne peut être fondé dans lui-même = nous ne pouvons pas posséder un plein statut moral parce que nous possédons un plein statut moral. Une telle explication serait circulaire. »
Produire, acheter et utiliser des POA
Il est fréquent de considérer le véganisme comme une réponse aux enjeux soulevés par les productions animales et la consommation active de produits d’origine animale (POA). Amselek et Jaquet consacrent ici – et c’est suffisamment rare pour le signaler – un chapitre entier à une approche qui échappe à la chaîne de production / consommation : le freeganisme. En d’autres termes : la consommation de produits animaux invendus ou récupérés du gaspillage (et donc sans contribution financière à l’industrie des POA).
Les freegans partagent une critique de la société de consommation et une volonté de réduire leur impact écologique et leur contribution aux échanges commerciaux. L’expérience de pensée “Trevor” est mobilisée comme point de départ à une réflexion qui se nourrit d’hypothèses parfois difficiles à objectiver sans boule de cristal, mais qui ont le mérite de soulever les questions morales qui se posent dans ce cas de figure particulier. Sur ce sujet, on pourra aussi se reporter à Vers un monde végane, une approche pragmatique[2], dans lequel Tobias Leenaert imagine des situations où s’abstenir de consommer des POA pourrait s’avérer contre-productif.
Échec et mat
D’aucuns, peu friands des longs développements philosophiques propres à la littérature spécialisée en éthique animale, préféreront peut-être se tourner vers le Dialogue entre un carnivore et un végétarien[3], de Michael Huemer ou encore le récent dialogue de Richard Monvoisin et sa fille dans Ça pousse où le jambon ? [4].
D’autres s’engageront cependant avec délectation dans le parcours intellectuel palpitant auquel Amselek et Jaquet nous invitent, et se régaleront de la rigueur de l’analyse philosophique, de la force des raisonnements (parfois par l’absurde) et de l’examen méthodique de tous les arguments, cas de figure et équations possibles menant – à quelques exceptions près – à une conclusion plus ou moins irrévocable : « L’immense majorité des gens ont l’obligation morale de modifier de fond en comble leur façon de consommer. »
Dominic Hofbauer
Notes et références
| ↑1 | François Jaquet, Le pire des maux. Éthique et ontologie du spécisme, 2024, Elliot Editions. |
|---|---|
| ↑2 | Tobias Leenaert, Vers un monde végane, une approche pragmatique, 2023, Éditions L’Âge d’homme, Collection V. |
| ↑3 | Michael Huemer, Dialogue entre un carnivore et un végétarien, 2021, Albin Michel. |
| ↑4 | Richard Monvoisin, Ça pousse où le jambon ?, 2025, Éditions des 3 canards |

