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Comment les animaux réagissent-ils face à la mort ? Sont-ils capables de la comprendre ? En maîtrisent-ils le concept ? Ces questions constituent l’objet d’étude de la thanatologie comparative, discipline scientifique que nous présentent le biologiste Antonio José Osuna Mascaró et la philosophe Susana Monsó.


Dorothy a eu une vie difficile, que l’on ne souhaiterait à personne. Sa mère est tuée alors qu’elle est encore très jeune. Elle est alors emmenée au Cameroun, où elle sera vendue et passera 25 ans de sa vie, enchaînée, à subir l’humiliation et les effets de l’alcool et du tabac qu’on l’incitera à consommer. Elle sera finalement sauvée et emmenée au centre de secours de Sanaga-Yong. Durant huit années de calme inespérées, elle y fera la paix avec le monde, à l’abri de la souffrance. Elle se reconstruira, nouera de solides amitiés et deviendra une figure respectée et appréciée de sa nouvelle communauté. De chimpanzés. 

À près de 50 ans, Dorothy est décédée d’un arrêt cardiaque le 23 septembre 2008, entourée de ceux qui étaient devenus les siens. Ce moment fut immortalisé par Monica Szczupider, une bénévole du centre de sauvetage, dont la photographie a fait le tour du monde en 2009, grâce à la revue National Geographic. On y voit les membres de cette communauté agglutinés derrière une clôture métallique, tous protagonistes d’une histoire terrible à la fin douce-amère. Émus, blottis les uns contre les autres, ils observent les soignants du centre emporter le corps sans vie de Dorothy.

Le succès de cette image était sans doute prévisible. Il est si facile d’être bouleversé par cette scène: une personne aimée et respectée emmenée pour toujours, sous le regard d’une société impuissante dont la tristesse est palpable.

Gare à l’anthropocentrisme !

On appelle l’étude des réactions d’autres espèces face à la mort « thanatologie comparative ». L’histoire de cette discipline est très récente et s’étend des descriptions à la fois détaillées et émouvantes de Jane Goodall aux rocambolesques propositions expérimentales visant à étudier les comportements des animaux dans des situations étranges et inattendues – par exemple, quand des haut-parleurs émettent la voix d’éléphants morts ou lorsque surgissent des têtes animatroniques.

La thanatologie comparative est très centrée sur les primates, et ce, pour plusieurs raisons qui peuvent être résumées en une seule : nous sommes nous-mêmes des primates. La mort revêt pour nous une importance considérable. Si nous devons étudier la manière dont elle affecte les autres espèces, il n’est donc pas étonnant que nous nous tournions vers nos plus proches cousins. Cela est dû en partie à une certaine parcimonie évolutive, mais aussi à un biais qui imprègne profondément notre pensée : l’anthropocentrisme, cet égocentrisme élargi à tout ce qui évoque l’humanité.

 

Dans un récent article, nous soutenons que deux formes d’anthropocentrisme ont fait obstacle au développement de la thanatologie comparative. Nous sommes induits en erreur par l’effet déformant de deux prismes à travers lesquels nous observons le monde naturel : un anthropocentrisme intellectuel et un anthropocentrisme émotionnel.

La mort est d’une importance capitale pour tout un chacun. La douleur qui accompagne la perte d’un être cher n’a d’égal que la terreur que suscite le silence absolu qui nous attend tous. La peur qui en résulte a donné naissance à toutes sortes de croyances visant à l’apaiser, croyances qui sont constitutives de notre identité. Une chose si chargée d’émotion, si humaine, est facilement surestimée. La thanatologie comparée n’échappe pas à ce biais.

Nous avons tendance à sur-intellectualiser la mort. C’est probablement la raison pour laquelle de nombreux auteurs jugent ce concept hors de portée des autres espèces : soit ces dernières le comprennent comme nous, soit elles ne le comprennent pas du tout.

À cela s’ajoute la manière dont la mort s’inscrit spécifiquement dans notre culture WEIRD (acronyme anglo-saxon pour « sociétés occidentales éduquées, industrialisées, riches et démocratiques »), dans laquelle les morts sont des personnes qui disparaissent de nos vies et de nos projets. Celle-ci a conduit à des théories totalement dépourvues de perspective. Certains des prérequis avancés comme nécessaires pour comprendre la mort sont extrêmement exigeants. Exorbitants. C’est le cas, par exemple, de la possession d’une théorie de l’esprit (capacité de créer des modèles mentaux qui représentent l’esprit d’autres individus) ou du concept d’absence. La mort est toutefois beaucoup plus simple et courante dans la nature qu’elle ne l’est pour nous. Cantonnés dans notre petit monde citadin, nous oublions parfois que les morts sont essentiellement des corps brisés irréparables.

C’est ce que Susana Monsó a défendu en proposant le concept minimal de mort. Si l’on déleste notre conception excessivement élaborée de la mort de toute charge superflue, il reste l’essentiel : des corps qui cessent de se comporter normalement et perdent à jamais leurs fonctions. Comprendre cela ne requiert pas un esprit particulièrement sophistiqué. De nombreuses espèces y parviennent probablement, en dépit des différences dans leur façon de concevoir la mort.

Comme nous l’avons déjà mentionné, pour les humains, la mort n’est pas seulement importante ; elle constitue souvent une tragédie. Si nous commettons l’erreur d’attendre des autres espèces qu’elles réagissent comme nous, nous tombons dans l’anthropocentrisme émotionnel. C’est l’une des raisons pour lesquelles la thanatologie comparative s’est tant intéressée aux primates, qui nous ressemblent non seulement physiquement et intellectuellement, mais aussi dans leurs relations.

Les réactions face à la mort peuvent être très différentes du chagrin ou du deuil (bien qu’on trouve les deux dans la nature). Le concept de mort est compatible avec une myriade de réactions émotionnelles, dont le deuil n’est qu’un exemple.

Pensons aux prédateurs et à leur relation avec la mort. Imaginons le léopard qui, après avoir tué des antilopes pendant des années, a appris à distinguer l’instant exact où, après qu’il lui a infligé la morsure fatale, sa proie perd ses fonctions vitales. Chez les cadavres, non seulement les fonctions typiques ont disparu à jamais, mais d’autres sont apparues. Un cadavre est différent dans tous les sens du terme. Et les différences en question permettent aux animaux d’apprendre que la vie peut les quitter.

On sait notamment que le succès ou l’échec des prédateurs dépend largement d’un tel apprentissage. Car la prédation n’est pas une mince affaire – lorsqu’un lion poursuit une gazelle, par exemple, il n’a que 26 % de chances de l’attraper. Les prédateurs sont donc très attentifs à tous les indices que leur fournissent leurs proies. Cela ne démontre peut-être pas seulement l’importance qu’ils accordent au bon « fonctionnement » de ces dernières ; on peut également y voir une preuve négligée qu’ils maîtrisent le concept de mort.

Fais le mort !

Les biologistes de l’évolution suggèrent souvent que les paons mâles ont été façonnés par les femelles – au fil des générations, leurs préférences auraient notamment modelé la queue ostentatoire des mâles. La morphologie et le comportement de ces derniers en disent donc long sur l’esprit des femelles.

Le cas des prédateurs et de leurs proies est similaire. Nous faisons ici référence à un phénomène relativement répandu dans le règne animal : la « thanatose ». Lorsqu’ils sont en danger, de nombreux animaux – des araignées aux requins, en passant par les poulets et les humains – entrent en état de catalepsie. Et cette forme d’immobilité active leur sauve parfois la vie.

Dans certains cas, non seulement le mouvement disparaît, mais de nouvelles fonctions apparaissent, typiques des cadavres. C’est à cette similitude avec la mort que la thanatose doit son nom. Chez certaines espèces, le mimétisme avec la mort est absolument fantastique : l’animal adopte l’expression faciale d’un cadavre et diminue sa température corporelle. Certains vont même jusqu’à cracher du sang.

 

Les espèces les plus douées pour la thanatose n’ont rien à envier au mimétisme d’un insecte en forme de feuille et, tout comme pour ce dernier, il n’est pas indispensable qu’elles aient conscience d’imiter quoi que ce soit. Les manifestations de thanatose les plus élaborées sont probablement déclenchées automatiquement.

L’importance de la thanatose est d’autant plus frappante lorsqu’on se penche sur son évolution, car c’est le prédateur qui a façonné cette imitation de la mort. Comme la queue du paon, cette stratégie défensive ouvre une fenêtre sur l’esprit des prédateurs, leur capacité à comprendre la mort et ce qu’ils en attendent.

La thanatologie comparée est une branche très récente de l’arbre de la science, qui nous réserve probablement encore bien des surprises. Le véritable engouement scientifique qu’elle a suscité a commencé en 2010, peu après la publication de la photo des chimpanzés du centre de sauvetage de Sanaga-Yong faisant leurs adieux à Dorothy.

Cette photographie a provoqué un choc énorme au sein de la société et, en particulier, de la communauté scientifique. Car elle satisfaisait notre anthropocentrisme intellectuel et émotionnel. Mais il est maintenant temps pour la thanatologie comparative de s’affranchir de ces limites et d’explorer par elle-même un monde beaucoup plus riche et complexe que ce à quoi on aurait pu s’attendre. La mort est courante dans la nature, et on peut apparemment en dire autant de son concept.

Ce texte a initialement été publié par The Conversation, en octobre 2020. Il a été traduit par Malou Amselek.


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