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Les cinq artistes réunis dans le groupe de rap végane BXII présentent à L’Amorce leur projet musical inédit, construit autour d’un engagement politique commun : l’antispécisme.
Qu’est-ce que BXII ? Qui sont les différents membres du groupe ?
BXII est un groupe de rap dont tous les membres sont véganes et antispécistes et dont la particularité est d’être justement structuré autour de la question du spécisme.
Les membres du groupe sont au nombre de cinq : Djamhellvice (rappeur, beatmaker), L’1consolable (rappeur, beatmaker), Res Turner (rappeur), Skalpel (rappeur), Sly2 (graffeur, graphiste, dessinateur, vidéaste).
Comment est né “Que la salade” ?
Ça a poussé, comme n’importe quel légume. Ça a poussé longtemps, petit à petit, l’idée a germé puis grandi. Nous étions tous les cinq véganes, antispécistes et rappeurs (ou grand amateur de rap pour Sly2, graffeur de son état), et nous nous connaissions déjà par paire ou trio. L’idée d’un morceau sur l’antispécisme avec des rappeurs véganes circulait entre Res Turner et Sly2. Ce dernier a soufflé l’idée à Djamhellvice, qu’il connaissait bien, de la constitution d’un groupe de rap entièrement végane et antispéciste. C’est donc à l’initiative de Djamhellvice que l’aventure collective a commencé. On a tous immédiatement salué ce projet et on a commencé à discuter de la forme qu’il pourrait prendre. Rapidement, l’idée de faire un EP [extended play, c’est-à-dire un petit album, NDLR] a émergé, et nous nous sommes attelés à la tâche. Le titre “Que la salade” est né d’une boutade autour du titre “J’suis QLF (Que La Famille)” de PNL, devenu pour l’occasion QLS : Que La Salade. Mais c’est un peu exagéré car, comme les détracteurs du véganisme le savent, nous mangeons aussi des graines et broutons la pelouse de nos jardins.
Est ce qu’il y a un objectif militant derrière ce projet ?
Non, aucun, on fait juste ça pour l’oseille.
Plus sérieusement, il y a surtout un objectif militant. Bien sûr, c’est d’abord de la musique et plus particulièrement du rap, et de ce point de vue il fallait que le projet soit de bonne qualité, soigné comme il se doit : il fallait se mettre d’accord sur des prods [prods ou instrus: séquences musicales sur lesquelles les rappeur⸱euse⸱s scandent leurs textes, NDLR] qui nous fassent tous kiffer (merci Bolt Cut !) et qui amenaient des ambiances suffisamment diversifiées. Il fallait aussi varier les angles d’attaque et les thèmes abordés, faire bouger les structures d’un morceau à l’autre, affûter les paroles comme il se doit, bosser les flows [le flow est la manière qu’a le rappeur/la rappeuse de scander son texte et touche tout à la fois à la prosodie, à la cadence et à la vitesse, NDLR]… Bref, il fallait faire un bon disque de rap, ce qui nous semble être la moindre des choses lorsqu’on prétend rapper. Mais nous utilisons aussi le rap pour véhiculer des idées minoritaires, pour faire entendre la voix des dominé⸱e⸱s, pour dénoncer les mensonges d’un pouvoir hégémonique, pour poser les questions qui fâchent, pour mettre les consommateur⸱ice⸱s de produits issus de l’exploitation animale face à leurs contradictions, pour souligner et expliciter les antagonismes des différentes positions quant à notre manière de traiter les animaux autres qu’humains, pour exprimer notre colère, bref pour remuer le stylo dans la plaie… En espérant que cela contribue, un tant soit peu, à faire bouger les lignes, à remettre des évidences en question, à émouvoir.
En ce sens, on peut dire que nos intentions, en fabriquant ce disque, étaient multiples : d’une part, jeter un pavé musical dans la marre d’un rap qui tourne en rond et regarde rarement du côté des animaux, qui sort rarement de sa zone de confort ; d’autre part, affirmer à l’intérieur de la sphère antispéciste que le rap et les cultures populaires parfois moquées voire méprisées ou tout simplement ignorées, sont non seulement dignes de nos luttes, mais leur sont indispensables. On souhaitait aussi tordre le cou, par une sorte de “propagande par le fait”, aux préjugés si répandus selon lesquels l’antispécisme et le véganisme sont des préoccupations de bobos blancs de classes moyennes, auxquelles les classes populaires seraient de facto étrangères. En effet, les membres du groupe BXII sont issus de milieux populaires. Quatre d’entre nous ont grandi en banlieue dans des quartiers pauvres; nous sommes tous prolétaires et pour certains racisés. Donc non, l’antispécisme n’est pas un truc de bobo ou de blanc. Ça concerne – ça devrait concerner – tout le monde.
En réalisant cet opus, une autre de nos ambitions, et non des moindres, était d’articuler ensemble les luttes visant différents systèmes de domination et d’affirmer d’une seule voix leur consubstantialité.
En réalisant cet opus, une autre de nos ambitions, et non des moindres, était d’articuler ensemble les luttes visant différents systèmes de domination et d’affirmer d’une seule voix leur consubstantialité. Il n’y a pas d’antispécisme sans antifascisme ni anticapitalisme, comme il n’y a pas d’antifascisme sans remise en cause d’un des systèmes de domination les plus meurtriers de l’Histoire, à savoir l’exploitation et la mise à mort de plusieurs milliards d’animaux autres qu’humains chaque année. Un⸱e antifasciste qui mange des animaux morts, c’est à peu près aussi cohérent qu’un⸱e antispéciste qui fustige les migrant⸱e⸱s : les systèmes de domination sont liés entre eux et se renforcent mutuellement, ils répondent bien souvent aux mêmes logiques et empruntent les mêmes justifications, ils entraînent mécaniquement les mêmes exactions et massacres (voir l’ouvrage “Un éternel Treblinka” de Charles Patterson). Soit on lutte contre toutes les formes de domination, ce qui inclut nécessairement la domination de l’espèce humaine sur les autres animaux, soit on assume d’en tirer suffisamment d’avantages pour s’en accommoder et on en devient le⸱a défenseur⸱euse. Il n’y a de voie du milieu que pour les lâches.
Qu’est-ce que ça veut dire, faire de la musique antispéciste ?
Pour nous, ça veut dire faire en sorte que notre musique porte l’empreinte de notre combat. Il s’agit à la fois de rendre visibles les dominé⸱e⸱s (ici les animaux autre qu’humains), de faire entendre leurs voix, de mettre au jour les processus de leur domination, de débusquer les arguments fallacieux et les justifications douteuses qui les accompagnent systématiquement, et surtout de nommer l’ennemi (l’élevage, la chasse, la pêche, les abattoirs, les grands groupes agro-industriels qui en tirent profit, les lobbies qui défendent les intérêts de ces derniers, les syndicats agricoles qui leur sont inféodés comme la FNSEA, les politiques publiques qui leur sont toujours plus favorables, etc.) afin de mettre cet ennemi face à ses responsabilités. On ne peut pas dire que l’antispécisme soit particulièrement présent dans le rap, aussi avons-nous décidé de compenser cette absence en mettant l’accent dessus et en en faisant la pierre angulaire de notre projet.
Comment a été reçue votre démarche ?
Nous avons eu cette chance que le projet ait, dès son annonce, suscité un grand enthousiasme, lequel s’est ensuite confirmé et déployé avec la sortie du disque et la soirée de lancement. Nous avons reçu chacun, lors du concert et ensuite par message, beaucoup de témoignages très touchants qui nous ont permis de mesurer l’engouement que suscitait notre initiative, tant du côté antispéciste que du côté rap, et de nos camarades qui militent sur d’autres fronts. On ne s’attendait pas à un tel enthousiasme, et encore moins à ce qu’il dépasse le cercle des convaincu⸱e⸱s.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? Quelles ont été vos réussites ?
Nous n’avons pas été confrontés à de réelles difficultés dans le processus de production. Dans la mesure où nous autoproduisons nos disques et en avons l’habitude, nous nous sommes donnés l’espace-temps nécessaire pour faire les choses correctement et nous assurer à chaque étape que le projet prenait la direction souhaitée.
La seule difficulté – si toutefois c’en est une – a été de nous accorder sur un certain nombre de points, alors même que nous évoluons dans des univers musicaux relativement variés au sein du rap. Par exemple pour trouver des prods qui parlent à tout le monde, pour se mettre d’accord sur les structures, sur les formats des morceaux, il nous a fallu, pour sûr, pas mal de temps. On a réussi à trouver des points d’accord tout en tenant compte des attentes et des goûts de chacun, et à faire des choix collectifs lorsque des désaccords se faisaient sentir, tout en ménageant les susceptibilités. Tout cela a nécessité des discussions, parfois animées, de l’écoute réciproque, des concessions de la part de chacun d’entre nous. Mais ça en valait la peine, et nous pouvons aujourd’hui dire que nous sommes tous très fiers du résultat.
Comment est ce que vous composez vos morceaux ?
Les productions ont principalement été composées par Bolt Cut (alias Djamhellvice) et L’1consolable a réalisé celle du morceau “Boucherie éthique”. Elles sont souvent composées “à l’ancienne”, c’est-à-dire construites sur un ou plusieurs samples [échantillons sonores, NDLR], autour desquels on compose une ligne de basse, un drumbeat [partition de batterie, NDLR] et différents accompagnements instrumentaux. Le sampling, que nous utilisons, a d’abord été inventé sur des platines avec la mise en boucle de séquences de batteries et de basses, puis poussé plus loin grâce aux échantillonneurs lors de leur apparition. Il s’agit d’une technique traditionnelle de composition dans le hip-hop, les beatmakers des ghettos New-Yorkais des années 1970 n’ayant pas accès à l’achat d’instruments de musique, du fait de leur relégation socio-raciale et économique. Pour nous, c’est l’occasion de faire écho à cette histoire politique, de rendre hommage à des musiques que nous affectionnons particulièrement et qui nous ont nourris tant musicalement que politiquement. Mais c’est aussi l’occasion d’un détournement à partir de découpages, collages, bricolages et mises en boucle, pour perpétuer la tradition esthétique africaine-américaine consistant à faire advenir du nouveau à partir d’une matière préexistante et d’un répertoire commun.
Quel est votre morceau préféré ? Pourquoi?
C’est difficile de répondre à cette question, et chacun d’entre nous peut y apporter une réponse différente, selon nos sensibilités et goûts respectifs. Le projet s’articule autour d’un seul et même combat, l’antispécisme, mais aborde des thèmes divers : l’intersectionnalité et l’articulation des luttes entre elles, la nutrition et les supposées carences des véganes, la chasse, les injonctions à se justifier d’être végane lors des dîners de famille et les poncifs qui s’ensuivent pour délégitimer ce choix, les rapports de domination depuis le point de vue des dominé⸱e⸱s, l’impossibilité d’un élevage éthique et d’une mise à mort “sympa”, etc. Tout cela nous tient profondément à cœur, et ça nous semble difficile d’élire un thème plutôt qu’un autre. Après, chacun aura bien sûr ses préférences pour telle ou telle prod, tel ou tel format de morceau. Mais ce qui est sûr, c’est que nous sommes tous particulièrement contents de l’idée du morceau “Festen”, discussion houleuse sur le véganisme lors d’un dîner de famille : ça change un peu des formats habituels et ça donne du relief aux différents arguments et positionnements.
Pouvez-vous citer les paroles d’une de vos chansons que vous affectionnez particulièrement et nous parler du sens qu’il y a derrière ?
En rapport avec cette nécessité impérieuse pour nous de mener ensemble tous les combats contre toutes les formes de domination, on peut citer ces deux lignes qui ouvrent le morceau “Hordearii” : “Y’a pas de place pour les carnistes chez les antifascistes ; pas de place pour les racistes chez les animalistes !”. Je pense que c’est suffisamment clair pour ne pas avoir à les commenter.
Où peut-on vous écouter ?
Partout ! On peut nous écouter sur le Bandcamp de BXII, où nous proposons d’ailleurs aussi des CD et des vinyles, mais également sur toutes les autres plateformes numériques. Aussi, on peut trouver trois clips sur la chaîne Youtube de BXII: “Extrémistes”, “Hordearii” et “Carencés”.

