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Le 48e volume de la revue québécoise Possibles réunit une quinzaine d’autrices et d’auteurs sous l’étendard de l’antispécisme pour présenter diverses voies théoriques et pratiques orientées vers la construction d’un monde plus juste envers les animaux. Abordant tant des thématiques classiques qu’actuelles en éthique animale et en zoopolitique – de la déconstruction de l’idéologie spéciste à l’analyse du sort des animaux en passant par l’ère de l’intelligence artificielle jusqu’à l’histoire des mouvements animalistes au Québec –, ses contributions seront profitables aux néophytes et aux initiés.
Fondée en 1974 par des sociologues et des poètes, dont Gérald Godin et Gaston Miron, Possibles allie un esprit académique et militant en faveur du progrès social. Son dernier numéro s’inscrit dans cette vocation, où l’antispécisme brille en tant que mouvement incontournable des luttes contemporaines.
En dépit de l’attention approfondie que mériterait chaque article, cette recension se focalisera sur une sélection restreinte en exposant quelques points saillants du collectif, qui est intégralement disponible en ligne.
Au-delà d’une éthique du bien-être animal : nécessité de l’antispécisme
Pourquoi « penser et agir pour les animaux » à l’aune de l’antispécisme, comme l’indique le sous-titre du numéro ? Après tout, presque tout le monde déclare déjà volontiers que le bien-être animal est une préoccupation importante. Nos codes juridiques condamnant la cruauté contre les animaux confortent d’ailleurs ce sentiment généralisé.
Les co-responsables du numéro, Christiane Bailey et Alexia Renard, rompent l’illusion dès le texte d’introduction : aussitôt « qu’il y a une raison, un bénéfice à tirer du fait d’enfermer, de mutiler, d’accoupler de force et de mettre à mort un animal non humain, les méthodes les moins douloureuses pour atteindre nos objectifs seront non seulement acceptées et tolérées, mais jugées respectueuses et compatissantes. »
Les références éthiques et juridiques prédominantes de notre société s’avèrent impuissantes à protéger réellement les intérêts fondamentaux de l’écrasante majorité des animaux domestiqués, en particulier les animaux d’élevage.
Les autrices donnent ensuite la tonalité fondamentale du mouvement antispéciste, qui, loin de contester uniquement les modalités les plus douteuses de l’exploitation animale, remet en cause le système oppressif spéciste en tant que tel, érigé sur des siècles d’anthropocentrisme et de suprématie humaine.
Parallèlement, insister sur les débordements de cruauté dans certains élevages ne revient trop souvent qu’à cautionner l’ensemble de la structure, laissant intacte l’idéologie spéciste qui la maintient. Les « pires cas » de violence que subissent les animaux exploités ne sont pas des exceptions échappant malencontreusement à un ordre habituellement paisible et bucolique ; ils ne sont que des expressions plus véhémentes d’une logique implacable.
Face à cette situation, Bailey et Renard poursuivent : « [c]omment transformer et dénoncer le système lui-même et pas seulement les cas exceptionnels ou les plus graves ? Comment repenser nos relations avec les animaux ? Ce numéro propose des pistes de réflexion pour créer un monde affranchi de la domination humaine. »
Dans sa théorie comme dans sa pratique, l’antispécisme développe de pair un volet critique et un volet constructif, tous deux étant bien illustrés dans le volume.
Intitulé « De la suprématie humaine aux droits des animaux », l’article de Christiane Bailey offre un excellent tour d’horizon des principaux cadres théoriques en éthique animale, qui se distinguent essentiellement par leur réponse respective à la question : « avons-nous des devoirs moraux envers les animaux non humains ? ».
L’éthique anti-cruauté répond que nous n’avons que des devoirs indirects envers les animaux, c’est-à-dire que la moralité de nos actions à leur égard dépend strictement des conséquences que ces dernières induisent pour l’humanité.
L’éthique du bien-être animal, de son côté, admet des devoirs directs envers les animaux, reconnaissant que ce qui leur arrive compte pour eux et donc compte moralement, mais pas assez pour cesser leur exploitation. Il suffirait d’améliorer les conditions des animaux dans les élevages et les abattoirs pour satisfaire les exigences morales de cette approche, dite aussi « réformiste ».
Enfin, la théorie des droits étend nos devoirs moraux envers les animaux jusqu’à leur octroyer des droits fondamentaux les préservant de l’exploitation et de l’instrumentalisation. Les « abolitionnistes » cherchent ce faisant à éradiquer l’oppression à sa racine juridico-légale.
Pour Bailey, abolir l’exploitation des animaux en les dotant de droits négatifs (ne pas tuer, ne pas enfermer, etc.) n’est qu’un début. Encore faut-il bâtir une éthique relationnelle et zoopolitique afin d’observer des obligations positives à leur endroit, intégrant ainsi l’agentivité des animaux dans la société de demain.
L’article conclut en appelant les réformistes et les abolitionnistes à « s’entendre pour entamer une transformation profonde de nos institutions [et à] s’accorder sur une rapide transition végétale de l’industrie agro-alimentaire. »
Certes, différents niveaux de radicalité à l’intérieur d’un même mouvement parviennent souvent à le renforcer. On peut toutefois avoir du mal à entendre ce mot de ralliement autrement que comme une intimation à ce que les réformistes abandonnent simplement leur camp pour rejoindre une fois pour toutes le combat abolitionniste. Cela n’est pas déraisonnable en soi, mais soulève d’autres problèmes d’ordre moral et stratégique sur la recherche du compromis.
Contre les oppressions : les armes idéologiques de la domination
Si l’on peut aujourd’hui célébrer l’extension des considérations morales à plusieurs groupes d’animaux, celle-ci ne s’opère cependant pas uniformément pour toutes les espèces. Dans « Noyer le poisson pour mieux le manger », Victor Duran-Le Peuch interroge l’omission morale quasi universelle dont pâtissent une quantité colossale d’individus sentients (y compris parfois dans les rangs de la « cause animale »), à savoir les poissons. Pourquoi notre empathie pour les animaux s’arrête-t-elle si brusquement à la surface des eaux ? (sauf pour les mammifères marins !) Et surtout, comment éveiller notre solidarité envers les poissons ? Les réponses de l’auteur à la première question orbitent autour des processus de légitimation des oppressions endurées par tous les groupes opprimés : déni et dévalorisation des capacités, altérisation et infériorisation de « l’Autre », massification et homogénéisation, naturalisation des rapports de pouvoir, etc.
Les arguments éthiques que l’antispécisme déploie pour renverser ces dynamiques injustes s’ancrent dans le sentientisme, soit sur la possession de la sentience comme critère d’identification nécessaire et suffisant d’un individu à titre de patient moral. Mais il est manifeste, souligne l’auteur, que le public est davantage réceptif au critère des capacités mentales. Autrement dit, qui sont les animaux assez « intelligents » pour mériter une place dans la communauté morale ? Duran-Le Peuch fait justement remarquer que « [l]es poissons sont probablement un des groupes d’animaux vis-à-vis desquels on constate le plus grand écart entre l’état des connaissances scientifiques quant à leurs capacités et les croyances du grand public… » En gros, on sait désormais que les poissons sont intelligents, mais les préjugés spécistes ont la vie dure.
À ce stade, on pourrait croire qu’il convient tout bonnement de démentir les stéréotypes communs sur les poissons en appuyant sur leurs capacités avérées, réhabilitant par conséquent leur valeur aux yeux des humains. L’auteur soulève alors une difficulté de taille :
Comment désamorcer les croyances spécistes utilisées pour légitimer leur exploitation [aux animaux] sans mobiliser dans le même temps des arguments implicitement capacististes, qui semblent accréditer l’idée que les capacités cognitives auraient une importance morale ? Il ne faut pas retomber dans un raisonnement anthropocentriste qui conditionne la considération morale due aux autres animaux à la possession de traits les rapprochant des humain⋅es, qui en feraient des individus « comme nous ».
À l’écueil du capacitisme implicite s’ajoute celui de l’anthropomorphisme, qui consiste à attribuer des caractéristiques humaines aux autres animaux, et qui est source de nombreux malentendus. L’éthique et la justice émergent-elles de la proximité ou de l’altérité ? Sans trancher ce robuste nœud philosophique, Duran-Le Peuch rappelle que l’antispécisme nous enjoint à résorber les angles morts de notre empathie par un travail rigoureux sur la solidarité, principe plus conforme à nos idéaux d’égalité et de justice que la compassion seule.
Les lecteur·ices gagneront à écouter le podcast Comme un poisson dans l’eau, créé et animé par Victor Duran-Le Peuch, et tout spécialement les épisodes consacrés aux poissons et aux décapodes.
Parmi les plus percutants du numéro de la revue, l’article de Sarah Fravica, intitulé « Les vaches font-elles l’amour ? Fisting, stripping, et autres bestialités agricoles » met au jour une incohérence parmi d’autres dans nos institutions juridiques concernant les animaux. La bestialité, qui recoupe toute forme de rapport sexuel entre les humains et les animaux, est criminalisée en vertu de l’incapacité qu’ont les animaux à consentir aux actes en question. Or, l’élevage repose nécessairement sur le contrôle reproductif permanent des animaux exploités (majoritairement femelles).
À partir de ce constat, Fravica creuse cette étrange exemption propre au secteur de l’élevage, qu’elle nomme la « bestialité agricole ». Après tout, quoi de plus contraire à la lettre de la loi susmentionnée que de « masturber un bœuf […] pour récolter son sperme [ou] forcer une chienne à s’accoupler ? »
Le traitement de cette contradiction aboutit à une analyse du consentement au sens large chez les animaux. La condamnation de la bestialité au nom de l’absence de consentement de l’animal nous invite à réfléchir à l’ensemble de nos relations avec les animaux. Par exemple :
Le cheval consent-il à être chevauché ou à tirer une calèche ? Ou dans le cas de la chasse ? Le cerf consent-il à être la proie d’un chasseur sportif ? Ou dans le cadre médical ? Le chien consent-il à se faire amputer la queue et les oreilles pour avoir un air plus noble ? […] Et la vache, elle, consent-elle à ce qu’on lui retire son bébé et qu’on lui tire son lait, à répétition et jusqu’à épuisement, puis qu’on la tue ensuite ? »
Plus loin dans la revue, l’article de Suzanne Zaccour, « Pourquoi les féministes ne mangent pas les animaux », prolonge ces réflexions en direction du détournement idéologique de la notion de consentement qui banalise similairement la violence contre les femmes et les animaux dans la culture du viol, dont l’un des mécanismes correspond à la déculpabilisation de l’agresseur et à la responsabilisation corolaire de la victime (« Elle portait une jupe courte, elle l’a bien cherché »).
La technique tend à revêtir un aspect plus champêtre lorsqu’on l’applique aux animaux. En échange des soins qu’on leur procure, les poules nous « donnent » leurs œufs, les vaches leur lait, les cochons leur chair. Sans la nommer explicitement, Zaccour démystifie efficacement cette éthique du don et du contre-don d’inspiration maussienne qui anime les discours néo-carnistes[1] contemporains. « Suggérer que les animaux acceptent leur exploitation est, affirme-t-elle, une perversion du consentement, qui, d’après les féministes, doit être clair, explicite, révocable, authentique et sécuritaire. »
Le reste de l’article met en lumière les précieux apports de la grille d’analyse féministe à l’antispécisme, de même que le devoir d’inclusion des animaux que ce dernier impose en retour au féminisme.
Le frein technologique à l’antispécisme
Dans la dernière partie du volume, la co-rédactrice en chef (sic) de L’Amorce, Martin Gibert, se penche sur les impacts des systèmes d’intelligence artificielle sur les animaux («Les algorithmes contre les animaux»).
Les cas de figure les plus évidents de cette thématique s’inscrivent dans le vaste registre de l’optimisation zootechnique, « du robot de traite aux algorithmes de reconnaissance des cris de porc, des systèmes de comptage automatique à l’identification des boiteries. » Mais plus sournois et potentiellement plus nuisibles encore sont les « dommages épistémiques » que causent indirectement les systèmes d’IA aux animaux en renforçant des croyances spécistes injustifiées chez les humains. En effet, l’auteur montre que les algorithmes de recommandations et les grands modèles de langage (de style ChatGPT) diffusent des biais carnistes et spécistes dans la mesure où ils promeuvent des recettes carnées par défaut ou emploient notamment le pronom « it » pour parler des animaux, traduisant et fortifiant de surcroît les préjugés des locuteur·ices.
ChatGPT refuse, par exemple, de donner des conseils de cuisson pour la viande canine. En revanche, le système se dira « heureux de [nous] aider à trouver des informations sur la cuisson du poulet, de l’agneau ou du bœuf. » (La formulation peut varier selon la commande.)
De toute évidence, la technologie n’est pas neutre. Gibert juge que les algorithmes sont contre les animaux, car « à moins d’instructions contraires, ils reproduisent “sans filtre” les croyances morales présentes dans leurs données d’entraînement. »
S’agirait-il donc de programmer d’emblée des instructions antispécistes dans les algorithmes de génération, comme cela se fait déjà pour censurer des propos sexistes ou racistes ? Facile à dire, mais encore faudrait-il que l’opinion populaire devienne antispéciste, puisque c’est elle qui « nourrit » les algorithmes.
Comment sortir de ce cercle vicieux ? Dans les limites de son article, Gibert n’envisage pas de solution. Ses éclaircissements sur les biais moraux inhérents aux systèmes d’IA constituent néanmoins un atout puissant pour combattre la domination du statu quo favorisée par les nouvelles technologies.
Bilan
Que ce soit par la démonstration de l’interconnexion entre les oppressions humaines et animales, par la critique des systèmes juridiques actuels ou par le démontage des mécanismes de domination, ce numéro de Possibles met en évidence la pertinence de l’antispécisme et l’urgence d’une transformation radicale de nos relations avec les animaux.
Notes et références
| ↑1 | Forgé par la psychologue américaine Melanie Joy, le néo-carnisme désigne l’idéologie selon laquelle l’usage alimentaire que l’humain fait des animaux est « naturel, normal et nécessaire » (conformément au concept préalable de « carnisme » créé par la même chercheuse), pour autant que cet usage soit « humain », « respectueux » et « conscienscieux ». En bref, le néo-carnisme nomme l’idéologie derrière le principe de la « viande heureuse |
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