Une vérité qui dérange

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Xavier Gravelaine1 est antispéciste, mais il est aussi prof de philo au lycée. Naturellement, il enseigne l’éthique animale à ses élèves. Mais voilà, en dépit ou à cause de l’enthousiasme de ces derniers, sa hiérarchie et certains parents ne l’entendent pas de cette oreille et usent de prétextes multiples et variés pour l’en dissuader. Alors, Xavier fait-il du prosélytisme?


Devenue un véritable enjeu sociétal, la question animale cristallise les tensions entre ceux qui militent pour une prise en considération des animaux et ceux qui défendent un système de domination dont ils profitent. La philosophie ayant pour vocation de remettre en question nos croyances et nos pratiques, elle se doit de poser la question du statut moral des animaux et de la légitimité des traitements que nous leur réservons. Mais lorsque ce sujet est abordé en cours de philosophie, il soulève chez certains parents une indignation qui peut prendre la forme d’accusations de propagande ou de prosélytisme. Alors que l’on présente aux lycéens la philosophie comme un authentique exercice d’esprit critique, la résistance que suscite la mise en cause de nos croyances et pratiques envers les animaux suggère que certains sujets demeurent tabous. Les attaques fusent en tous sens pour qui arrive à une conclusion contraire à l’idéologie dominante. Les pressions de certains parents, de certains collègues et de l’administration ne se font pas attendre, dans le but évident de réduire au silence les personnes dont l’approche est un peu trop critique. 

Cet article rassemble les réflexions issues de mon expérience de professeur de philosophie. J’explique d’abord la nécessité d’aborder le sujet du spécisme de façon critique et de montrer la réalité des faits au moyen de vidéos. J’argumente ensuite que cette démarche n’est en rien du prosélytisme ou de l’endoctrinement et montre au contraire en quoi le prosélytisme et l’endoctrinement sont davantage le fait des accusateurs. Finalement, j’expose succinctement la façon dont peut s’exercer cette censure qui ne dit pas son nom.

La question du spécisme

L’éthique animale est la branche de la philosophie morale qui s’intéresse à la façon dont nous devrions traiter les animaux. Elle porte un regard critique, c’est-à-dire réflexif, sur les traitements que nous leur réservons en examinant les arguments avancés pour les justifier. Je n’ai pas ici pour objectif de présenter ces arguments. J’en exposerai simplement la conclusion, qui s’impose après plus de 40 années de réflexions approfondies : rien ne justifie le spécisme, l’exploitation animale ou l’utilisation des animaux comme des ressources à notre disposition2.

Le spécisme3 est la discrimination basée sur le critère de l’espèce. On est spéciste si l’on accorde plus ou moins de considération aux intérêts des individus selon l’espèce à laquelle ils appartiennent. Le carnisme4 désigne quant à lui l’idéologie selon laquelle il est normal, naturel et nécessaire d’utiliser et de consommer les produits animaux. Manger de la viande, par exemple, serait « normal » en ce sens que tout le monde le fait, « naturel » car cela nous semble être dans l’ordre des choses et « nécessaire » puisque nous croyons que notre survie en dépend. Si le spécisme est une discrimination et le carnisme une idéologie, pourquoi ne sont-ils pas perçus comme tels ?

On demande sans cesse aux véganes pourquoi ils sont véganes, alors qu’on ne demande jamais à ceux qui consomment des produits animaux pourquoi ils en consomment. Tandis que le carnisme est perçu comme une évidence, d’emblée légitime, le véganisme est perçu comme une idéologie en mal de justification.  Et pour cause : une idéologie dominante est invisible du fait de son caractère dominant, à tel point qu’il n’y a pas de mots pour la désigner. En revanche, l’idéologie que l’on nomme est nécessairement perçue comme déviante. Le véganisme est alors doublement pénalisé. Non seulement la charge de la preuve repose-t-elle entièrement sur ses épaules, mais l’idéologie à laquelle il s’oppose peut d’autant plus difficilement être dénoncée qu’il est impossible de la nommer. Dans ces circonstances, la philosophie se doit plus que jamais de remplir sa fonction de remise en question des croyances et pratiques qui semblent aller de soi.

Faut-il montrer des images de la façon dont sont traités les animaux ?

Lorsque j’aborde la question du statut moral des animaux non humains et de la légitimité de l’exploitation animale, on me reproche souvent de montrer des images de ce que nos pratiques infligent aux animaux. Jugées choquantes, violentes et sans intérêt pédagogique, ces images seraient imposées aux élèves, constituant ainsi une forme de violence à leur égard. Il me semble pourtant important de montrer ces images.

Avant toute chose, soulignons qu’il est difficile d’aborder la question du spécisme principalement parce que les conditions d’une véritable réflexion ne sont pas réunies. Quand on parle de la question animale, la mauvaise foi, le dogmatisme et les sophismes en tous genres prennent le pas sur l’honnêteté intellectuelle, l’ouverture d’esprit, les arguments rationnels valides et les faits. C’est ce dernier point qui sera déterminant pour notre sujet.

Le problème de l’ignorance des faits

La connaissance des faits est indispensable pour réfléchir sérieusement à un sujet. Quel sens y aurait-il à débattre de la légitimité de l’excision si nous n’avions aucune idée ou presque de ce dont il s’agit ? Aucun. Quel sens y aurait-il à débattre quant au choix d’une voiture si nous ne connaissons pas le caractère polluant, le confort ou d’autres caractéristiques de chaque modèle ? Aucun. Comment savoir si la façon dont nous traitons les autres animaux est légitime si nous ne savons même pas comment ils sont réellement traités ? Une bonne façon de connaître les faits est de les regarder.

Chien cravatte

Plusieurs types de faits sont largement méconnus. Pour commencer, la plupart des gens ignorent qui sont les animaux non humains, c’est-à-dire qu’ils ignorent presque tout de leur vie mentale, sociale et émotionnelle. Ensuite, très nombreux sont ceux qui ignorent la façon dont les animaux sont traités. Ainsi, la plupart des élèves croient que la laine provient de fermes où des bergers tondent avec soin leurs moutons, que la production du lait ne fait pas souffrir les vaches (voire qu’elle les soulage), ou encore que la production d’œufs bio ou plein air ne nuit pas aux animaux, qui vivraient dans de bonnes conditions. La plupart des gens n’ont aucune idée de ce qui se passe derrière les murs des élevages et des abattoirs5. Enfin, il existe une méconnaissance totale des conflits d’intérêts et de l’influence que les lobbies de la viande et du lait exercent sur nos représentations et nos croyances (et sur la formation même des médecins) concernant la santé et la nutrition (tout le monde pense «viande = protéine», «lait = calcium»), l’écologie ou les conditions de vie des animaux (notamment du fait du publispécisme)6.

Pourquoi est-il nécessaire de montrer les images de la façon dont sont traités les animaux ?

En premier lieu, j’ai pu constater avec l’expérience que la question n’est pas prise au sérieux tant que les images ne sont pas montrées ; certains rient et font des blagues avant de les voir ou dans les classes où je ne les diffuse pas. Les images permettent aux élèves de prendre conscience de l’envers du décor, de la violence exercée sur les animaux, d’une réalité qu’une simple description ne permet pas de saisir. À partir de là, on peut commencer à débattre en ayant partiellement rectifié les représentations fausses qu’ont les élèves de la façon dont sont traités les animaux. Les images sont donc une source d’information précieuse. 

Certains soutiendront que montrer des images est une forme de manipulation puisque l’on joue sur l’émotion plus que sur la raison et la réflexion. Mais cette opposition entre raison et émotion est l’héritage d’une tradition philosophique obsolète. Nous savons désormais que la capacité à éprouver des émotions est intimement liée, et non en opposition, au fait de pouvoir prendre des décisions raisonnables pour soi-même et dans nos interactions avec les autres7. Les émotions sont le moteur de la vie morale. Celui ou celle qui n’éprouve aucune émotion ne comprendra pas tout de la morale, à l’instar du psychopathe incapable d’empathie. Nier l’importance de l’image, c’est nier que voir (et entendre) les choses nous apporte plus d’informations qu’une simple description qui nous maintient à distance. Ainsi n’est-il pas étonnant d’entendre si souvent qu’il faut voir les choses ou les vivre pour véritablement les comprendre8. Il y a un gouffre entre parler de la pollution des océans par des déchets plastiques et voir un océan de plastique, entre dire que l’esclavage est mal et voir des migrants vendus sur des marchés aux esclaves, entre soutenir que le harcèlement cause du tort aux victimes et montrer des témoignages de personnes harcelées, entre reconnaître l’existence de la faim dans le monde et voir les images terribles de corps squelettiques. Les images permettent de « se rendre compte » de la réalité des faits et c’est pour cette raison que, pour tous les autres sujets, nous n’hésitons pas à les montrer.

Deuxièmement, nous, consommateurs, sommes la cause de ces images. On pourrait trouver inutile de diffuser des images violentes montrant des exécutions d’otages par des groupes terroristes ou des viols. La grande différence entre ces situations et la question des animaux est que ce qui se passe dans les abattoirs et les élevages n’est que la conséquence de nos pratiques, ce que les élèves soulignent d’ailleurs eux-mêmes. Si ces images dérangent, c’est bien parce qu’elles montrent une réalité problématique. Ce n’est pas le fait de montrer les images qui est violent mais bien ce qu’elles représentent, à savoir les conséquences de nos comportements de consommateurs. Nous avons tous le devoir de voir les conséquences de nos pratiques et de nos choix, comme celui de savoir ce qu’implique pour d’autres personnes le fait d’acheter des appareils dont les batteries nécessitent l’extraction de cobalt dans les mines au Congo. Libre à nous, ensuite, de mépriser la souffrance des victimes9.

Troisièmement, il s’agit d’images de pratiques légales. Alors que la torture ou les viols sont des actes illégaux, les images d’abattoirs diffusées aux élèves montrent des pratiques conformes à la loi. Pourquoi faudrait-il cacher aux yeux de jeunes citoyens de 17 ou 18 ans ce qui est autorisé par la loi ? Si la loi l’autorise, c’est qu’elle estime que ces pratiques sont légitimes. Pourtant, certains jugent illégitime de les montrer. Nous faisons face ici à une terrible hypocrisie : trouver inacceptable de montrer des pratiques que nous jugeons pourtant acceptables. 

Quatrièmement, ces images permettent de rendre visible ce qui est invisibilisé. Il convient de se demander pourquoi il existe un tel écart entre nos représentations et la réalité. Tout est fait pour que nous ne voyions pas « notre » steak comme un animal mort10. La publicité donne une représentation faussée des animaux d’élevages, en maintenant les images des coulisses cachées et en censurant leur diffusion. Les abattoirs sont des lieux opaques à l’abri des regards, à l’écart des villes. Lorsque des militants ou des lanceurs d’alerte travaillant dans les abattoirs montrent cette réalité cachée, ils sont poursuivis en justice. Le ministre de l’agriculture Didier Guillaume jugeait inacceptable, en juin 2019, la diffusion d’images d’élevages et d’abattoirs par des associations, mais non pas les pratiques révélées par ces images. Les images permettent de redonner une voix et un visage à l’individu dont provient la viande, le cuir ou le lait. Refuser de montrer les faits, c’est vouloir cacher ce qui se passe et perpétuer la désinformation. Pour Mélanie Joy, “le premier pas dans la déconstruction du carnisme est de déconstruire l’invisibilité du système, en exposant les principes et les pratiques d’un système qui furent cachés depuis son commencement”11. Il semble en effet nécessaire de rectifier des années de désinformation et de conditionnement.

Enfin, les élèves ont droit à la vérité. Ils ont le droit de savoir ce qu’implique la nourriture qu’on leur sert à la cantine. Tout consommateur a le droit de savoir ce qu’implique la consommation de tel ou tel produit. Une fois en possession de toutes les informations, chacun est libre de choisir puisque la loi l’y autorise. On refuse pourtant aux jeunes une telle opportunité. En tant que consommateur, j’aurais moi-même, comme beaucoup d’autres personnes, aimé qu’on me montre la réalité bien avant qu’un groupe d’étudiant projette, à la faculté de philosophie, un documentaire dont le visionnage me permettrait une prise de conscience. 

Les accusations sur la forme masquent des accusations sur le fond

Même si on me reproche souvent de montrer de telles images, je reste profondément convaincu que c’est le fait même que j’aborde de façon approfondie cette question qui dérange. Autrement dit, bien que les critiques portent sur la forme, c’est le fond du propos qui pose problème, et ce, pour plusieurs raisons.

En premier lieu, montrer des images violentes ne pose pas de problème dans d’autres domaines. Certains collègues d’Histoire diffusent des documentaires sur la seconde guerre mondiale avec des images d’exterminations de déportés par les nazis diffusées lors du procès de Nuremberg12. Face à des images insoutenables, certains élèves détournent le regard tandis que d’autres demandent à sortir. Mes collègues ne reçoivent pourtant aucune plainte. Aucune indignation face aux images violentes, mais plutôt la reconnaissance d’une nécessité de les montrer pour ne pas oublier.  

Deuxièmement, montrer l’exploitation des animaux ne pose pas de problème quand les images ne sont pas accompagnées d’une réflexion sur la légitimité de cette exploitation. J’en veux pour preuve que certains de mes collègues d’Histoire montrent aussi des images de poussins broyés et d’abattoirs. N’étant pas véganes et n’ayant pas les arguments philosophiques pour aborder la question de façon approfondie, ils n’ont jamais reçu la moindre plainte. En l’absence d’un examen critique, les images peuvent simplement donner l’idée qu’il faudrait mieux traiter les animaux sans toutefois abolir leur exploitation. Quant à savoir si c’est le fait de poser la question de l’abolition ou le fait d’être végane – ou la conjonction des deux – qui cause cette réaction, il est difficile de l’établir. 

Troisièmement, des parents d’élèves, des proviseur(e)s et des professeurs qui ne connaissent rien au débat me disent que je devrais présenter les choses avec plus d’équilibre. Ce faisant, ils se positionnent sur le fond : on m’indique que je pourrais défendre une position « plus raisonnable », à savoir le welfarisme. Autrement dit, on m’invite à conclure qu’il suffit de mieux traiter les animaux que l’on exploite. La critique de la forme (montrer des images) n’est donc qu’un prétexte pour critiquer le fond (la conclusion antispéciste). 

Aborder la question du spécisme, est-ce faire du prosélytisme et de l’endoctrinement ?

La philosophie a pour but de questionner nos préjugés, nos croyances, nos certitudes. Elle vise à tout examiner de façon critique et rien ne doit pouvoir échapper à cette critique. Sitôt qu’il y a des tabous, des sujets que l’on ne doit pas questionner, on empêche l’exercice de la pensée critique. Le moteur de la réflexion est l’argumentation : toute assertion doit pouvoir être justifiée. Tenir à une idée qui est accablée par les critiques sans aucune justification relève du dogmatisme. Je propose aux élèves une vingtaine d’arguments en faveur de l’exploitation animale, qu’ils doivent examiner de façon critique. En procédant ainsi, j’évite de nombreux biais qui empêcheraient une réflexion objective de la part des élèves. Ces derniers trouvent alors totalement absurdes et faibles des arguments13 qu’ils auraient pu fournir si je m’étais fait l’avocat de la position antispéciste. Ils en concluent naturellement qu’aucun argument ne permet de justifier l’exploitation (même « humaine ») des animaux. Parce que cette conclusion dérange, je suis accusé de faire du prosélytisme, de la propagande ou de l’endoctrinement.

L’objectivité n’implique pas de ne pas prendre position

La neutralité et l’objectivité n’impliquent pas de ne pas prendre position, ou d’adopter une position intermédiaire entre deux thèses, mais de prendre position, après un examen sérieux, en faveur de la thèse qui compte les arguments les plus solides. Après tout, la justice rend des jugements bien qu’elle soit impartiale (idéalement). 

Pourquoi les accusations de prosélytisme et d’endoctrinement sont-elles infondées ?

L’endoctrinement désigne le processus par lequel on inculque une doctrine, des croyances ou des pratiques par des méthodes comme l’habituation, la répétition, l’intériorisation plutôt que par une compréhension rationnelle critique. Il se traduit par l’absence de justification et d’explication de règles morales ou sociales, le refus de présenter d’autres perspectives et la dissolution de l’esprit critique chez celui qui le subit. Or, questionner de façon argumentée la légitimité de la norme dominante ne peut être de l’endoctrinement. Un examen critique est précisément le contraire d’un endoctrinement Par conséquent, il n’y a nul endoctrinement dans le fait d’enseigner l’éthique animale et de parvenir à une conclusion abolitionniste. 

Bizarrement, nous vivons dans une société spéciste où nous grandissons sans connaître la vérité parce qu’elle nous est cachée (on ne dit pas aux enfants d’où viennent le lait et la viande et tout est fait pour que les parents n’y pensent pas)14. Or, comme nous venons de le voir, l’endoctrinement consiste justement à empêcher le questionnement de la doctrine inculquée, ce qui est exactement ce que font de nombreux parents et l’ensemble de la société en empêchant certaines personnes de parler de la condition animale. On entend ainsi souvent dire qu’il faut éduquer les enfants de façon neutre (en réalité une éducation carniste) et les laisser choisir une fois adultes ce (et ceux) qu’ils veulent consommer. Mais il n’existe pas d’éducation neutre. Les enfants sont éduquées dans une idéologie spéciste qui présente comme normale et légitime l’exploitation des autres animaux, et quiconque ose ouvrir le débat et dire la vérité, pire encore avec les enfants ou les adolescents, est immédiatement accusé d’endoctrinement. Par conséquent, l’éducation spéciste classique relève de l’endoctrinement à chaque fois que l’on refuse que soient abordés des thèmes qui remettent en cause les pratiques dominantes. Il est difficile de reconnaître l’idéologie à laquelle nous adhérons comme le résultat d’un endoctrinement. Ne sont considérées comme le fruit d’un endoctrinement que les positions des autres. Voilà comment accuser l’autre de ce dont on est soi-même coupable.

Qu’en est-il de l’accusation de prosélytisme ? Faire du prosélytisme, c’est chercher à susciter l’adhésion d’un public à une foi, c’est-à-dire à une croyance qui est irrationnelle ou ne relève pas du domaine de la raison. On ne parle habituellement pas de prosélytisme lorsque l’on défend des positions moralement justifiées comme la lutte contre le sexisme, le racisme ou l’homophobie (sauf du point de vue des sexistes, des racistes ou des homophobes). Si l’on accuse ceux qui luttent contre l’exploitation des animaux de faire du prosélytisme, c’est donc parce que l’on croit qu’ils défendent une opinion qui n’est pas rationnellement fondée. 

Contrairement à ce que les accusations de prosélytisme laissent à penser, les élèves sont capables de réfléchir et de faire des choix. Encore faut-il mettre à leur disposition toutes les informations pour que leur choix soit éclairé. N’est-ce pas une bonne chose que la philosophie invite les élèves à réfléchir ? Combien d’entre nous ont changé leur façon de voir certaines choses suite à des cours de philosophie ? Au lieu de s’en inquiéter, il faudrait se réjouir que les sujets abordés en classe ne les laissent pas indifférents. Par ces inquiétudes se traduit tout le mépris envers des jeunes que l’on prend pour des abrutis incapables de réfléchir.

Cette année, le nouveau proviseur et trois parents d’élèves ont souhaité me rencontrer pour parler du « problème du véganisme ». Ces parents m’ont dit que cela avait fait réfléchir certains élèves qui ne voulaient « même plus manger de viande », ce qui les avait alertés. Comme s’il y avait un problème à refuser de manger de la viande, comme s’il s’agissait d’un signe d’une radicalisation religieuse sectaire, d’une déviance inquiétante, alors que l’on pourrait au contraire y voir une capacité de réflexion et de remise en cause qui devrait être saluée. Contrairement à ce qui est sous-entendu par ceux qui portent ces accusations, à savoir que j’imposerais ce thème à mes élèves, celui-ci les intéresse beaucoup et ils posent énormément de questions. En fin d’année, nombreux sont les élèves qui me disent avoir apprécié cette séquence et me confirment qu’elle leur avait permis de réfléchir à un problème jusqu’alors inquestionné. Cela témoigne d’une image faussée du rapport que j’entretiens avec mes élèves : il ne s’agit pas d’un cours magistral imposé sur le modèle d’une messe, mais d’un échange réflexif.

Par conséquent, l’usage injustifié des termes “endoctrinement”, “propagande” ou “prosélytisme” relève du sophisme de l’empoisonnement du puits, dont la fonction rhétorique a pour but de décrédibiliser un adversaire en donnant à son propos une information négative (qu’elle soit vraie ou fausse).

ll semble donc qu’il ne soit permis d’aborder la question animale qu’à condition de parvenir à une conclusion acceptable du point de vue de l’idéologie dominante. On peut traiter la question mais on ne doit pas conclure sur une position antispéciste (jugée trop extrême), même si elle représente la position la plus justifiée. La plupart des gens ne font de la philosophie qu’en Terminale. Si ces questions capitales n’y sont pas abordées, quand le seront-elles ?

Comment s’exerce cette censure ?

Cette censure qui ne dit pas son nom s’exerce essentiellement au moyen de pressions : des convocations chez le proviseur en compagnie ou non de représentants de parents d’élèves (ce qui ressemble fort à un tribunal), des menaces de signalement auprès de l’inspecteur académique, des courriels envoyés à l’inspecteur, des rumeurs15, des critiques ouvertes.

D’après un argument que m’a opposé le proviseur, je dois respecter le programme. Or, d’une part, il est possible de rattacher la question animale aux notions du programme comme la morale, le devoir, le vivant, autrui, la justice et le droit, et, d’autre part, personne ne me dit cela lorsque je fais des séquences approfondies sur le sexisme, le racisme ou l’homophobie. Le proviseur m’a répondu que le sexisme et le racisme étaient des délits (ce qui repose sur une vision très réduite de ce que sont le sexisme et le racisme), contrairement au spécisme. Mais s’il ne faut critiquer que ce qui est illégal, comment penser de façon critique une loi injuste ? La morale s’alignerait alors sur le légal, conduisant à soutenir à la fois qu’il n’aurait pas fallu critiquer l’absence du droit de vote des femmes en mars 1944, mais qu’il aurait fallu le faire à partir du 21 avril 194416. De la même façon, fallait-il ne pas exposer les arguments convaincants en faveur du mariage pour tous avant 2013, mais le faire à partir de sa légalisation en 2013 ?

Comme l’explique Mélanie Joy17, une idéologie dominante se maintient par la désinformation18, par le discrédit19 de ceux qui la remettent en cause et par le découragement de toute critique au moyen d’une sanction sociale, politique ou juridique20. C’est une caractéristique des idéologies dominantes que de vouloir étouffer tout questionnement qui viendrait remettre en cause leur légitimité et les bénéfices que nous en tirons. 

Au final, loin d’être une faute, montrer les faits en image est une nécessité pour penser nos pratiques et nos croyances. Les accusations d’endoctrinement ou de prosélytisme sont infondées et on peut les retourner contre les accusateurs qui se font les garants de l’ordre spéciste du monde. Même s’il me semble nécessaire de s’adapter dans une certaine mesure à ces pressions pour ne pas se mettre hors-jeu, il importe donc de ne pas céder et de continuer à aborder cette question.


L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices.
Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à proposer un texte à la revue (info@lamorce.co).

  1. Xavier Graveleine est un nom d’emprunt, l’auteur de cet article ayant préféré garder l’anonymat afin d’être à nouveau sélectionné pour la prochaine saison.
  2. Pour une analyse des arguments, Valéry Giroux, Contre l’exploitation animale ; Tom Regan, Les droits des animaux ;  Gary Francione, Introduction aux droits des animaux ; Evelyn B. Pluhar, The moral significance of human and non-human animals ; Thomas Lepeltier, La révolution végétarienne ; Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, Éthique animale ; Martin Gibert, Voir son steak comme un animal mort ; James Rachels, Created from animal, the moral implication of darwinism et « The basic argument for vegetarianism » dans The legacy of Socrates ; voir le blog de Frédéric Côté-Boudreau pour de nombreux articles sur le sujet .
  3. François Jaquet,,  « Spécisme », version Académique, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique, URL: , 2018.
  4. Mélanie Joy, Introduction au carnisme. Pourquoi nous aimons les chiens, mangeons les cochons et portons les vaches, L’Age d’Homme, 2016.
  5. Ni dans les coulisses de l’industrie du textile, des cirques, des zoos, des laboratoires pratiquant l’expérimentation animale, etc.
  6. Voir la conférence d’Axelle Playoust sur le publispécisme.
  7. António Damásio, dans L’erreur de Descartes, montre que, loin d’être en opposition et loin d’empêcher la prise de décision rationnelle, la capacité à éprouver des émotions est corrélée au fait de penser raisonnablement du point de vue prudentiel et du point de vue des normes morales et sociales. Il déconstruit donc l’opposition classique en philosophie entre raison et émotion.
  8. Cela ne signifie pas que voir des faits nous protège contre les erreurs de raisonnement. Beaucoup de généralisations abusives à partir de cas particuliers mènent à des conclusions erronées, de même qu’un certain état émotionnel peut nous empêcher de penser de façon rationnelle. La seule chose qui est ici affirmée est que le fait d’éprouver des émotions n’empêche pas de penser raisonnablement mais permet souvent de le faire. Sur la différence entre raisonnable et rationnel, voir Ruwen Ogien, Le rasoir de Kant et autres essais de philosophie pratique, chapitre : “Le raisonnable et le rationnel”.
  9. Au sens de la possibilité et non de la légitimité.
  10. Référence au livre de Martin Gibert “Voir son steak comme un animal mort”.
  11. Mélanie Joy, Why we love dogs, eat pigs and wear cows. Introduction to carnism, p.21.
  12. Comme par exemple le documentaire audiovisuel De Nuremberg à Nuremberg.
  13. Argument esthétique, historique, culturel, de l’ordre naturel, etc.
  14. La réalité de l’exploitation animale est volontairement cachée pour éviter une prise de conscience : en témoigne la récente criminalisation des lanceurs d’alertes qui filment dans des élevages ou des abattoirs ainsi que les déclarations des acteurs de ces filières comme Jean-Paul Bigard, Pdg du groupe Bigard, qui  explique clairement qu’il n’a aucun intérêt à ce que le consommateur fasse le lien entre le steak et l’animal, voir Commission d’enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français, Assemblée nationale, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français, Tome II : Comptes rendus des auditions, 2016, p. 389. Disponible en ligne. Voir également les déclarations de Raphael Girardot au sujet de Jean-Paul Bigard: “M. Jean-Paul Bigard nous a même ri au nez, en nous disant que l’idée de tourner un film dans l’un de ses abattoirs était totalement contraire à sa politique qui vise à faire en sorte que le client ne fasse plus du tout le lien entre la vache et le steak. En vertu de cette politique, tout ce qui se passe dans l’abattoir doit rester dans une boîte noire”, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français, Tome I, p.435, ou Tome II : Comptes rendus des auditions, 2016, p. 23.
  15. On a notamment dit que j’exigeais des élèves qu’ils aillent militer et tracter dans la rue pour sensibiliser contre l’exploitation animale. D’une part, comment des personnes ignorantes sur cette question pourraient-elles être des sensibilisateurs efficaces ? D’autre part, cette rumeur est une déformation d’un exercice sur l’engagement en faveur des autres dans le cadre d’un cours sur le bonheur où je leur avais demandé d’accomplir un acte utile aux autres en proposant une dizaine de possibilités comme des maraudes, une après-midi de nettoyage de la nature, de l’aide auprès de banques alimentaires ou de n’importe quelle autre association. La seule option en lien avec les animaux était de proposer son aide dans des refuges pour promener des animaux ou s’occuper d’eux.
  16. En France, le droit de vote est accordé aux femmes le 21 avril 1944.
  17. Mélanie Joy, op. cit., chapitre 5.
  18. C’est tout le rôle du lobbying, du marketing et de la publicité.
  19. En les qualifiant par exemple d’extrémistes. D’où la réticence de nombreux universitaires à se montrer ouvertement militants par crainte d’être considérés comme de simples militants peu objectifs. D’où également les attaques systématiques de Francis Wolff, de Jocelyne Porcher, de Paul Ariès ou de Jean-Pierre Digard contre les antispécistes qu’ils décrivent comme de jeunes bobos urbains en manque de repères et d’idéaux et déconnectés de la nature et des animaux.
  20. Comme les sanctions juridiques par de la prison ferme et des amendes conséquentes contre les militants bloquant des abattoirs, exfiltrant des animaux, ou caillassant des vitrines. Ces sanctions exemplaires ont pour but de casser le mouvement politique des droits des animaux, de dissuader et de mettre hors circuit ces militants. C’est d’ailleurs une stratégie ouvertement assumée que de “noyer les militants antispécsites sous les procédures judiciaires”, dans “Noyons les antispécistes sous les procédures judiciaires”, La France agricole, 23.04.2019.