Se soucier des animaux sauvages Réponse à Estiva Reus, Éliminer les animaux pour leur bien (2018)

En mai 2018, Estiva Reus critiquait le courant de pensée qui cherche à réduire la souffrance des animaux sauvages. Contestant la pertinence de cette critique, Thomas Lepeltier y répond ici point par point afin d’encourager la réflexion sur la façon dont on pourrait aider ces animaux plutôt que de les laisser livrés à eux-mêmes.


D’un point de vue éthique, se soucier d’autrui, c’est vouloir que ses intérêts ne soient pas bafoués. Lorsque cet autre est humain, la signification pratique de ce souci est relativement facile à comprendre. D’abord, il faut a minima éviter de le faire souffrir et de le tuer. Puis, dans une certaine mesure, il faut essayer de venir en aide à cet autre s’il se retrouve dans une mauvaise situation, même quand nous n’y sommes pour rien. Par exemple, si un enfant est en train de se noyer devant nous, il faut essayer de le sauver, sauf éventuellement si les risques de nous noyer nous-mêmes sont trop grands. Si des enfants sont en train de mourir de faim à l’autre bout de la planète, il semble également que nous ayons, dans la mesure de nos moyens, le devoir de leur porter assistance. L’éloignement complique bien sûr la situation. Qui doit venir en aide à ces enfants ? L’État, des organisations caritatives ou nous-mêmes directement ? Puis, il faut s’assurer que l’aide n’ait pas un effet globalement négatif, comme dans le cas où un système de donation viendrait affaiblir une économie locale et, finalement, aggraver la situation. Mais, si après analyse, un système d’aide semble permettre de sauver des enfants de la malnutrition, sans nuire à l’économie de leur pays, il semble éthique d’agir en leur faveur.

La situation se complique quand on envisage les générations futures. Il y a certaines souffrances utiles, comme celles que l’on éprouve en faisant du sport, celles qui nous indiquent un problème de santé à gérer ou celles qui nous signalent un danger pour notre intégrité corporelle. Pour celles-là, a priori pas besoin de réfléchir à les réduire. Mais il y a plein de souffrances non nécessaires qui minent nos vies et qu’il serait bien de réduire, à défaut de pouvoir les éradiquer. Qui n’est pas content de bénéficier d’une anesthésie locale quand il va chez le dentiste se faire soigner une carie ? Il est donc souhaitable que la médecine cherche des moyens de réduire nombre de souffrances induites par les maladies et les interventions destinées à les guérir. Il faut même encourager la médecine à chercher des moyens de diminuer le taux d’incidence de certaines maladies et, si c’est possible, de les faire disparaître. Toutes choses égales par ailleurs, un monde où le cancer aurait disparu ne serait-il pas préférable ? Après, poussant la logique de cette démarche, certains spéculeront sur une humanité future où les affres des maladies et du vieillissement ne nous tourmenteraient plus, avec en ligne de mire une éventuelle fin de la mort. Cette immortalité est-elle possible et souhaitable ? Il est difficile de le savoir. Mais les doutes et les craintes que certains pourraient éprouver vis-à-vis de ce scénario très futuriste devraient-ils les inciter à mépriser les efforts actuels de la médecine pour diminuer la souffrance humaine ? Ou, pour le dire autrement, l’effroi devant ce que pourrait représenter une vie où la mort aurait disparu devrait-il conduire au refus de réfléchir et d’agir pour trouver des améliorations de la condition humaine ? Ce serait dommage pour tous ceux qui, demain, souffriront alors que l’on aurait pu leur épargner cette souffrance en trouvant de nouveaux modes d’intervention en leur faveur. On pourrait presque dire que ce choix du statu quo ne serait pas très éthique. Qui plus est, si cette peur n’est pas justifiée, le rejet de ce type de réflexion et d’action serait encore plus regrettable.

L’une des grandes nouveautés de ces dernières décennies en matière d’éthique est que le sort des animaux non humains commence à être sérieusement pris en compte. Il y a ainsi de plus en plus de mouvements animalistes qui luttent contre l’exploitation des animaux dans les élevages, les abattoirs, les zoos, etc. Ces mouvements estiment en effet qu’il faut éviter de les faire souffrir et de les tuer à travers ces pratiques puisqu’elles ne sont pas nécessaires. Plus récemment encore, certains philosophes de la cause animale ont commencé à se soucier du sort des animaux sauvages. Après tout, eux aussi souffrent dans leur environnement. Le fait que nous n’y soyons pour rien n’implique pas que nous n’avons pas à nous en soucier. Nous pouvons également ne pas avoir causé la chute d’un enfant dans une rivière. Ce n’est pas une raison pour le laisser se noyer. Pourquoi donc notre absence de responsabilité dans le sort des animaux sauvages devrait-elle nous rendre indifférents à leur sort ? Du coup, avec ce nouveau souci en tête, ces philosophes ont commencé à réfléchir aux interventions qu’il faudrait effectuer pour diminuer la souffrance des animaux sauvages. Certains reconnaissent que les solutions ne sont pas évidentes à trouver. D’autres conçoivent des actions plus ou moins importantes. Enfin, les plus aventureux sur le plan conceptuel imaginent une grande transformation de la nature pour, si ce n’est éradiquer, du moins diminuer drastiquement les souffrances inutiles dans le monde. Il y a donc de grandes différences entre ces philosophes, mais ils ont tous en commun de se soucier des animaux sauvages et de réfléchir à des solutions pour remédier à leurs maux. Aussi peut-on parler d’un mouvement en faveur de la réduction de la souffrance dans le monde sauvage (souvent désigné par l’acronyme RWAS pour Reducing Wild-Animal Suffering).

Si ce mouvement traduit une préoccupation éthique fondamentale, il n’en suscite pas moins de très fortes réactions, aussi bien dans les mouvements animalistes que dans le reste de la population. Soit c’est l’idée même d’ingérence dans le monde sauvage qui dérange ; soit ce sont les solutions proposées par certains philosophes de ce mouvement qui choquent ou font peur ; soit c’est une combinaison de ces deux raisons. Parmi ces réactions, la plus élaborée à ce jour est probablement celle d’Estiva Reus (ER, par la suite). Dans un petit ouvrage publié par les Cahiers antispécistes, Éliminer les animaux pour leur bien, elle évoque les peurs que ce mouvement suscite chez elle, affiche une grande défiance envers les réflexions qu’il développe et prône le statu quo en raison des difficultés à comprendre la véritable situation des animaux sauvages. Sa réflexion n’étant pas exempte de raccourcis, nous voudrions revenir sur ce texte pour réaffirmer que, d’un point de vue éthique, il est préférable de se soucier des animaux sauvages plutôt que de baisser les bras devant les difficultés que soulève toute idée d’intervention en leur faveur.

La souffrance dans la nature

Tout le monde sait que les animaux sauvages souffrent dans la nature (il leur arrive d’avoir faim, soif ou froid, d’être malades, d’être dévorés, etc.), mais une tendance lourde de la pensée contemporaine est de considérer qu’ils vivent globalement bien, du moins tant que les humains ne viennent pas détruire leur habitat et les chasser. Or une des grandes spécificités du mouvement RWAS est de considérer qu’ils souffrent bien plus qu’on ne l’imagine en général. Cette « découverte » est importante dans leur réflexion, puisqu’elle motive en grande partie leur désir d’intervention. Si les animaux sauvages ne souffraient pas trop et que leur vie était globalement plaisante, il pourrait sembler moins urgent de leur venir en aide. Pour amener du monde à se soucier du sort des animaux sauvages, il faut donc commencer par montrer que la souffrance est très présente dans le monde naturel et que les visions d’une nature paisible sont erronées. Comme ces dernières sont encore très ancrées dans l’imaginaire collectif, il est compréhensible que les acteurs du mouvement RWAS y reviennent régulièrement. Ce n’est pas un point secondaire.

Mais cette insistance à faire prendre conscience de la grande présence de la souffrance dans la nature déplaît à ER. Décrivant l’évolution de son rapport au mouvement RWAS, elle écrit ainsi que, après un premier moment de contact, elle a « commencé à trouver lourde, insistante, répétitive, l’expression d’une distanciation avec les fausses croyances sur la nature [p. 4] ». Puis, avec le temps, elle a considéré que « cette position est devenue plus grossière, plus simpliste, plus manichéenne [p. 4] ». Elle y décèle même « une pente fatale qui pousse vers un certain prêt-à-penser, et vers des formules et attitudes figées [p. 4] ». Au bout du compte, elle a fini par se lasser de « cette forme [de pensée], devenue pesante à la longue, de discours contre la nature et contre les idées s’y rapportant [p. 5] ». Puis elle en est arrivée à un jugement sévère : « À aucun moment, lors de ma plongée dans les écrits RWAS, […] je n’ai senti ce souffle qui fait que vous vous sentez joyeux et plein d’allant pour participer à l’aventure de rendre le monde meilleur, en suivant les lignes tracées par quelques visionnaires [p. 7]. »

Qu’il y ait des répétitions chez les penseurs RWAS ne fait pas de doute. Personne ne va nier que les uns et les autres brodent autour de cette même idée que la nature est un lieu où il y a énormément de souffrance. Mais en quoi est-ce un problème ? N’en est-il pas de même avec ceux qui critiquent l’élevage des animaux ? Eux aussi passent leur temps à décrire la façon dont les éleveurs castrent à vif les porcelets, enferment les poules dans des cages minuscules et envoient des animaux à l’abattoir quand ils sont encore très jeunes. Eux aussi ont des formules toutes faites qu’il peut être lassant d’entendre à la longue. Eux aussi développent un discours simpliste et manichéen dans la mesure où ce dernier ne mentionne pas toute l’attention que les éleveurs ont pour leurs animaux, tous les efforts qu’ils font pour améliorer leur bien-être, tous les moments où ils viennent les soigner, etc. Mais, si on se soucie du triste sort des animaux d’élevage, va-t-on reprocher à ces animalistes de ne pas renouveler leur discours et de ne pas mentionner tous ces moments agréables que connaissent les animaux d’élevage ? Serait-il également judicieux de les mépriser parce que leurs longues descriptions des tristes conditions de ces animaux de rente ne nous rendent pas « joyeux » mais ont, au contraire, tendance à nous déprimer ?

ER ne se contente pas de dire qu’elle est lasse de lire des textes qui rappellent ou mettent en avant la très grande souffrance des animaux sauvages. Elle exprime également du mépris envers ceux qui vont un peu plus loin et avancent que « la souffrance surpasse largement le bonheur dans la vie sauvage [p. 9] ». Pour ER, ce serait d’ailleurs un credo du mouvement RWAS. Elle écrit ainsi que cette « proposition [serait] devenue un incontournable de leurs textes ou conférences [p. 9] ». Ou encore : « pour toute une génération [de philosophes s’impliquant dans le mouvement RWAS], la cause est entendue. Il ne s’agit pas d’une question ouverte mais d’un acquis [p. 11] ». On peut s’interroger sur cette généralisation : est-il vrai que tous ceux qui participent de près ou de loin à ce mouvement adoptent cette position ? En tout cas, il ne fait pas de doute qu’ils soutiennent qu’il y a beaucoup de souffrance dans la nature. Ce n’est pas une lubie déconnectée des réalités. Ils se sont en effet rendu compte que la quasi-totalité des animaux mourrait avant d’avoir pu se reproduire ; ils en ont conclu que les conditions de vie des animaux sauvages, vu ce taux de mortalité, devaient être très difficiles. À partir de ce constat et de cette déduction, une proportion importante (mais difficile à évaluer) de ces auteurs RWAS ont été jusqu’à affirmer que les peines excèdent les plaisirs. On peut bien sûr contester cette dernière conclusion puisqu’il est difficile d’évaluer précisément la quantité de souffrance et de plaisir au cours d’une vie (celle des animaux sauvages pourrait effectivement être très dure, mais elle pourrait également comporter beaucoup de moments de satisfaction). Or ER ne se contente pas d’exprimer son désaccord avec cette proposition ; elle n’exprime que du mépris pour les auteurs RWAS qui la soutiennent. Selon elle, s’ils le font, c’est uniquement « par un simple effet de contagion entre personnes d’un même milieu intellectuel et militant [p. 16] », comme pour toute idée « forgée ou reprise par des individus ayant acquis une position d’autorité [p. 16] » ; sans trop réfléchir, ces auteurs « sont portés à accueillir favorablement tout ce qui peut contribuer à faire valoir combien le problème [de la souffrance] est vaste et dramatique » ; il est tout simplement « sidérant qu’il ait pu se former un milieu intellectuel qui s’estime compétent pour trancher » cette question de la souffrance dans la nature « à propos de milliers de milliards d’animaux dont [ce milieu] n’a pas la moindre connaissance précise [p. 16] ».

Comme on l’a dit, il est très difficile de savoir si « la souffrance surpasse largement le bonheur dans la vie sauvage [p. 9] ». Mais la difficulté de ce type d’évaluation n’est pas propre au monde sauvage. C’est un problème permanent en éthique. Par exemple, la vie humaine vaut-elle la peine d’être vécue ? On peut en débattre des heures et des heures. Mais affirmer qu’il aurait mieux valu ne pas naître n’est pas pour autant une position méprisable. De même, il est impossible de savoir avec certitude si la souffrance d’un poisson pêché est supérieure en intensité au plaisir du pêcheur qui l’attrape. Pourtant, par analogie, on peut raisonnablement penser que c’est le cas. Pour les animaux sauvages, ER a bien sûr raison d’affirmer que l’on est dans le brouillard concernant leur niveau de souffrance et de bien-être. Pour autant, là encore, étant donné les difficultés qu’ils ont à survivre, l’hypothèse que la souffrance domine les plaisirs n’est pas absurde. Contestable, mais raisonnable. Malheureusement, ER s’en moque. Par exemple, étant donné que beaucoup de RWAS tirent leur idée d’une prédominance de la souffrance dans la nature du fait que la quasi-totalité des animaux meurent avant d’avoir pu se reproduire, ER fait remarquer que cela « revient à considérer qu’en dehors du plaisir procuré par la copulation, un animal est au mieux dans un état neutre (de sorte que l’expérience négative d’une mort prématurée rend négatif le solde de son existence en termes de bien-être). C’est comme si on disait de vous que votre existence fut au mieux insipide – de vagues plaisirs alternant avec de légers déplaisirs – avant que vous connaissiez votre premier rapport sexuel [p. 29] ». Or elle se méprend sur la logique de l’argument. Personne ne considère que la vie est au mieux insipide avant d’avoir eu un premier rapport sexuel. Les RWAS disent simplement que, si la quasi-totalité des animaux n’arrivent pas à rester en vie jusqu’à ce qu’ils aient eu leurs premiers rapports sexuels, c’est bien que leurs conditions d’existence doivent être très dures. Est-ce si déraisonnable comme idée ?

Dans tous les cas, cette question de la prédominance de la souffrance n’est pas aussi fondamentale qu’ER ne le pense. L’important est de savoir que les animaux sauvages souffrent. À partir de ce moment, reste à déterminer si on peut leur venir en aide. Imaginons que des animaux soient susceptibles d’attraper une maladie qui leur cause de plus ou moins grandes souffrances sans pour autant que leur vie perde son intérêt. Puis, imaginons que nous, humains, disposions d’un remède préventif ou curatif contre cette maladie et qu’il soit relativement facile de leur en faire bénéficier. Dans cette situation, ne faudrait-il pas réfléchir à venir en aide à ces animaux ? L’idée semble défendable. Ce qui montre bien que la simple prise de conscience que les animaux sauvages souffrent devrait, à elle seule, nous inciter à réfléchir à des moyens de leur venir en aide.

L’idée d’intervention

Toutefois, cette volonté d’intervention déplaît à ER. D’abord, elle doute qu’il soit pertinent de faire appel à la rationalité des gens pour justifier des interventions dans la nature. Comme si les RWAS l’avaient oublié, elle se plaît ainsi à rappeler « que nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes dans ce qui régit nos motivations et actions [p. 20] ». Dès lors, elle estime que « la démarche des RWAS semble reposer sur une éthologie humaine qui manque singulièrement d’épaisseur [p. 20] ». Les RWAS sont-ils si naïfs que cela ? De toute façon, le propos est troublant. Le fait que les humains suivent peu de règles rationnelles dans leurs comportements devrait-il nous empêcher de les faire réfléchir à des arguments en faveur de justes causes ? Faudrait-il arrêter de leur donner des bonnes raisons d’agir pour qu’ils se comportent mieux car ils ne sont pas transparents à eux-mêmes ?

Ensuite, face à la grande difficulté qu’il y a à déterminer ce qu’il faudrait faire pour que les animaux sauvages vivent mieux, ER reproche aux RWAS « d’occulter leur (notre) ignorance » à ce sujet : « En ne mentionnant pas l’incertitude dans laquelle on se trouve face à des problèmes de cet ordre, [les RWAS] créent l’illusion que leurs écrits indiqueraient la nature du “mieux” vers lequel il faudrait aller. Ce n’est pas le cas [p. 22] ». Dès lors, elle les invite « à un peu plus de modestie [p. 22] ». L’accusation est gratuite puisque les RWAS soulignent régulièrement que cette question de l’amélioration des conditions de vie des animaux sauvages est très compliquée. Mais face à la complexité, faut-il s’interdire de réfléchir ? Aussi absurde que cela puisse paraître, c’est pourtant ce que semble penser ER puisque puisqu’elle reproche aux RWAS de saturer « leurs écrits de pensée critique » et d’occuper leur temps « à dénoncer les erreurs des écologistes ou d’autres » au point qu’elle en « finit par se demander si la griserie de la critique ne devient pas un handicap qui empêche de voir les blancs présents dans ses propres analyses [p. 22] ». En somme, puisque les RWAS n’ont pas trouvé la solution parfaite, toutes leurs réflexions ne valent rien et les quelques propositions qu’ils peuvent faire ne font que révéler leur manque de modestie ! À ce compte, à quoi bon penser !

Ce qui déplaît également à ER dans l’idée d’intervention, c’est qu’elle a vu sur Facebook un RWAS, qu’elle nomme Lucius pour ne pas révéler son identité, tenir « des propos concernant des animaux […] d’une dureté dérangeante, alors que la bienveillance reste de mise s’agissant des humains [p. 23] ». En l’occurrence, ce Lucius aurait un jour commenté un post, où quelqu’un signalait la disparition de l’espèce puma aux États-Unis, en écrivant : « C’est une bonne nouvelle pour ses proies [p. 23]. » ER tenta de se persuader que cette remarque et d’autres du même style faites par Lucius « n’avaient rien de choquant, [qu’il] ne faisait que rappeler des faits dans un but pédagogique (la souffrance et la mort des proies sont bien réelles). Mais, rien à faire, [elle] n’arrivai[t] pas à digérer ce genre de commentaires [p. 23] ». Sa gêne était notamment créée ou accentuée par le contraste de la compassion dont faisait preuve Lucius envers tous les humains, même les moins recommandables, comme les terroristes. ER se demande si cette « asymétrie » ne viendrait pas du fait que, selon les RWAS, « les humains, quels qu’ils soient, bénéficient de leur appartenance au collectif “humanité”, […] vu comme le vecteur du Progrès [p. 24] ». Le reproche sous-entendu est que les RWAS auraient tort d’attribuer trop d’importance aux humains et de les voir comme les sauveurs de tous les êtres sensibles. Il y a toutefois une explication plus simple aux propos de Lucius. Dans une société, où on vénère la nature pour sa supposée harmonie, il cherche peut-être à rappeler la cruauté qui la traverse. Puis, dans une société qui a tendance à vilipender et haïr toute sorte d’humain (cette haine est en tout cas très présente sur les réseaux sociaux), Lucius trouve peut-être utile de rappeler que, derrière ces êtres honnis, il y a des individus qui mériteraient un peu de compassion. En somme, Lucius pourrait avoir tenu des propos tout à fait digestes, voire louables. Il n’y aurait donc pas de quoi en faire tout un plat et, encore moins, d’y voir une raison, comme c’est le cas pour ER, pour prendre de « la distance […] à l’égard des RWAS [p. 23] ».

Il n’en reste pas moins vrai que les RWAS attribuent un rôle important aux humains pour améliorer la situation sur Terre (mais il est peu probable que ce soit la motivation de ces commentaires de Lucius sur Facebook). Toutefois, il ne faudrait pas y voir une sorte de vénération pour l’espèce humaine. Est-ce être imbu de soi-même que de constater que, grâce à un concours de circonstances lié à l’histoire de l’évolution du vivant, les humains sont, à ce jour, les seuls animaux à pouvoir transformer en profondeur les modalités de la vie sur Terre ? Les RWAS partent simplement de ce constat pour suggérer que les humains devraient chercher à améliorer globalement la situation des êtres sensibles sur Terre. Pourtant, ce désir élémentaire de faire le bien déclenche des sarcasmes chez ER. Apparemment, elle ne conteste pas l’intérêt de petits gestes de solidarité de proximité, comme nourrir « les oiseaux en hiver » ou soigner quelques « animaux sauvages [p. 25] ». Mais constatant que le « projet des RWAS est beaucoup plus ambitieux [p. 25] », elle s’inquiète. Elle y voit une preuve de l’arrogance des RWAS qui opéreraient une « distinction radicale […] entre, d’un côté, l’humanité et, de l’autre, les animaux » et qui estimeraient que la première « a une supériorité écrasante, intellectuelle et technique [ainsi qu’une] supériorité morale [p. 25] » d’où lui incomberait une grande responsabilité envers les autres animaux. Pour bien signifier que c’est de l’arrogance de la part des RWAS, ER se demande avec une fausse naïveté si d’autres animaux ne pourraient pas assumer cette responsabilité, certes pas maintenant mais dans un futur très lointain, puisque certains RWAS envisagent des solutions qui ne pourront pas être mises au point avant des siècles, voire des millénaires : « Je ne sais pas exactement pourquoi les RWAS excluent qu’à très long terme d’autres espèces que les humains connaissent la même évolution, ou qu’apparaissent d’autres espèces capables de concevoir des projets de réforme intentionnelle de la nature [pp. 26-27]. » Cette critique implicite n’est malheureusement pas fondée : les RWAS n’excluent rien ; ils se contentent de développer une réflexion éthique et donc un minimum pratique ; or, pour l’instant, en dehors des humains, qui pourrait développer des solutions d’envergure pour venir en aide aux autres animaux ? Si un jour, d’autres espèces s’avèrent à même de jouer ce rôle, il n’y a aucune raison de penser que les RWAS du futur le leur interdiront. Les RWAS ne sont donc en rien arrogants : en attribuant un rôle particulier aux humains, ils font juste preuve de sens pratique.

Plus fondamentalement, si les textes des RWAS défendant l’idée qu’il faudrait venir en aide aux autres animaux traduisent, pour ER, de l’arrogance c’est parce qu’ils lui rappellent tous ces discours qui ont vu la colonisation comme une « entreprise civilisatrice des “peuples sauvages” [p. 27] ». En quelque sorte, les RWAS seraient comme les colonisateurs du XIXe siècle. Ainsi, ER n’hésite pas à écrire qu’il y aurait « maintes similitudes » entre les objectifs déclarés de la colonisation et « l’appel adressé à l’humanité à prendre en charge les animaux [p. 28] ». Comme les anciens colonisateurs, les RWAS seraient les nouveaux impérialistes qui veulent prendre possession de la nature sauvage au nom du bien de ses habitants. Mais cette comparaison est contestable. Si la colonisation est condamnable ce n’est pas parce que, dans le discours des colonisateurs, s’exprimait un désir de venir en aide à des populations étrangères. Ce n’est pas cette prétendue volonté d’aider autrui qui est en cause. Si la colonisation est à critiquer c’est parce que, au-delà des beaux discours, elle fut une entreprise de spoliation et d’exaction s’exerçant avec une très grande cruauté. Les colonisateurs se sont imposés dans des territoires, non pour le bien de leurs habitants, mais pour leur propre profit. D’où l’opprobre qu’ils méritent. En revanche, si la colonisation s’était contentée, par exemple, de diffuser un savoir médical, faudrait-il la condamner ? Même si elle avait été jusqu’à installer des structures de soin dans des pays où celles-ci faisaient défaut, faudrait-il la blâmer ? Osons un « non ». Il est donc insultant de comparer les RWAS aux colonisateurs du passé. D’ailleurs, au cas où ER ne l’aurait pas remarqué, qu’ont à gagner les RWAS en intervenant dans le monde sauvage ? Rien. Comment peut-on donc assimiler leur démarche à celle des colonisateurs profiteurs de leurs exactions ?

Ensuite, ER n’hésite pas à exagérer les velléités d’intervention des RWAS. Ces derniers veulent diminuer la souffrance dans la nature, certains un peu, d’autres beaucoup et les derniers passionnément. Pour cela, ils comptent s’appuyer sur les développements de la médecine et de la technologie, là encore à des degrés divers. Mais ER ne s’embarrasse pas de ces nuances. Selon elle, les RWAS ne peuvent que vouloir « venir à bout de la tâche [pp. 29-30] », c’est-à-dire faire complètement disparaître la souffrance de la Terre, et donc ne peuvent qu’aspirer à ce que les humains se perfectionnent « au point d’atteindre une puissance phénoménale en termes de connaissances et de technologie, mais aussi atteindre la perfection morale [p. 30] ». Il n’est pas évident de savoir d’où vient cette idée de « perfection morale », mais il est probable que c’est simplement une façon de dénigrer à bon compte les RWAS. D’ailleurs, sur sa lancée, ER avance que la « responsabilité » que ces derniers attribuent aux humains pour améliorer la situation des animaux sauvages signifie « prendre tout le pouvoir [p. 30] ». À partir de quoi, elle peut broder facilement quelques perspectives inquiétantes : « Dire qu’il faut s’orienter vers un avenir où l’humanité régule entièrement la nature, c’est tenir pour évident que tout doit relever de la juridiction humaine, autrement dit, que rien ne relève de celle des animaux. C’est opter pour le despotisme éclairé, donc parier sur l’extrême compétence et l’extrême sagesse du despote (l’humanité) [p. 30]. » Bien sûr, ER n’a pas de mal ensuite à dire qu’une telle conception est dangereuse. Qui ne se méfierait pas de quelqu’un qui voudrait attribuer un pouvoir absolu à tel ou tel groupe ? Enfin, pour achever sa prétendue démonstration de l’ineptie du RWAS, elle feint de s’étonner qu’aucun des adeptes de ce mouvement ne s’inquiète de ce supposé danger de leur approche ou n’y ait réfléchi. Elle peut alors lancer une flèche assassine : « On se croirait à l’an zéro de la pensée sur la société, la politique, la nature humaine [p. 31]. »

Comment les RWAS peuvent-ils faire preuve d’autant d’incompétence, eux, nous dit ER, « qui ne sont pas ignorants [p. 31] » ? La réponse ne se fait pas attendre : « ils se font piéger par l’envie d’apporter une réponse là où ils en sont (nous en sommes) incapables [p. 31] ». Autrement dit, le désir de trouver une réponse à un problème compliqué (voire très compliqué) serait une erreur ! Ou encore, selon ER, il ne faudrait pas vouloir trouver des solutions à des problèmes très complexes. Avec un tel mépris pour la réflexion, le RWAS ne peut être perçu que comme un mouvement absurde, puisqu’il consiste justement à chercher une réponse à un problème quasi insoluble, à savoir la souffrance des animaux sauvages. Entendons-nous bien, ici ce ne sont pas seulement les solutions proposées qui sont mauvaises aux yeux de ER, c’est le désir même de trouver une solution qui est un piège. En somme, ER dit que ce n’est même pas la peine d’essayer de diminuer la souffrance des animaux sauvages puisque, selon elle, nous en serions incapables. On aurait envie de lui répondre, en reprenant une célèbre citation anonyme, que ceux qui pensent que c’est impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui essaient !

À la place de la réflexion éthique, que propose ER de son côté ? Elle ne cherche même pas à analyser les arguments des RWAS sur l’opportunité ou non de l’intervention dans le monde sauvage ni à évaluer les propositions qu’ils font pour les années ou décennies à venir. Elle propose juste de pousser la logique du raisonnement des RWAS et de se positionner en fonction du résultat : « Ce qui peut nous importer, à nous qui vivons aujourd’hui, c’est de mieux cerner en quoi consiste ce futur lointain vers lequel pointe la logique RWAS, afin que chacun de nous puisse former un jugement, ou au moins un sentiment, sur la désirabilité de ce futur, et donc sur l’opportunité de participer, ou non, aux premiers pas qui peuvent être faits en sa direction [p. 32]. » Ramené à un autre contexte, ce raisonnement revient à dire que, avant de s’intéresser aux recherches visant à diminuer la souffrance humaine, il faut voir où conduit cette démarche pour décider s’il faut s’investir dans ces recherches. La logique étant ce qu’elle est, le désir de diminuer la souffrance humaine, poussé à ses limites, conduit à imaginer une société où toute souffrance aurait disparu et où même la mort (source de souffrance, ne serait-ce que psychologique) appartiendrait au passé. À chacun de juger de la désirabilité de cet avenir. Mais, comme on l’a déjà fait remarquer au début de ce texte, ne serait-il pas triste que des personnes, parce qu’elles ont peur de cette utopie futuriste, estiment qu’il ne faut pas essayer de diminuer la souffrance humaine ? Pourtant, c’est bien la crainte qu’éprouve ER envers le futur que dessine, selon elle, la démarche RWAS, poussée à ses limites, qui la conduit à rejeter et mépriser tout ce mouvement. En soi, cette attitude est déjà problématique. Mais si les craintes de ER sont infondées, elle le sera encore davantage. Reste donc à comprendre vers quel monde nous conduit le RWAS.

Les conflits avec le mouvement animaliste

Un des motifs de la défiance de ER envers le RWAS est que ce dernier entrerait en conflit avec le mouvement animaliste. Pour justifier cette appréhension, elle examine « trois domaines où il y a conflit, explicite ou latent, entre la mouvance RWAS et le mouvement des droits des animaux : l’expérimentation animale, la chasse et la promotion du végétalisme [p. 34] ». Concernant le premier domaine, notons qu’elle commence par écrire que le mouvement animaliste a « pris position pour l’abolition de l’expérimentation animale et le développement des méthodes de substitution [p. 34] ». Ce n’est pas tout à fait exact. Déjà, il est clair que cette position n’est pas défendue par tous les antispécistes utilitaristes, qui évaluent la moralité des actions uniquement en fonction de leurs conséquences. Pour certains, il est légitime de pratiquer des expériences sur des animaux si elles permettent d’effectuer des progrès thérapeutiques qui entraîneront une diminution des souffrances sur Terre, compensant en particulier celles occasionnées par l’expérimentation elle-même. Mais, en tant qu’antispécistes, ils précisent que ces expériences sur les animaux sont justifiées uniquement si on est prêt à faire les mêmes expériences sur des humains ayant les mêmes capacités cognitives. Sur un plan pratique, cette approche signifie que l’expérimentation animale ne doit pas être abolie, mais profondément repensée et, dans une large mesure, pratiquée avec davantage de parcimonie. En ce qui concerne les antispécistes déontologistes, qui estiment que les actions doivent être jugées selon leur conformité (ou non-conformité) à certains devoirs, la situation est moins claire. Certes, la position classique de ces derniers est qu’il faut abolir l’expérimentation animale. Mais, comme le reconnaît ER elle-même, pour certains d’entre eux, « il existe un seuil […] à partir duquel il est admissible de violer les droits des individus pour remédier à des situations dramatiques [p. 36] ». Autrement dit, certains déontologistes estimeraient que, dans des situations exceptionnelles, l’expérimentation sur des animaux ou des humains est légitime. Reste bien sûr à s’entendre sur que pourrait être une situation exceptionnelle, mais cette position témoigne encore une fois du fait que le rejet de l’expérimentation animale n’est pas absolu dans le mouvement animaliste.

Les solutions avancées par le RWAS pour diminuer la souffrance dans la nature consistent souvent à faire des interventions sur les animaux sauvages au niveau biologique ou génétique (pour limiter leur taux de reproduction, les rendre plus résistants à des maladies, modifier leurs comportements, notamment diminuer l’agressivité des carnivores, transformer leur système digestif, etc.). Il est difficile d’imaginer que des solutions de ce type puissent être mises en place sans avoir au préalable pratiqué quelques expériences sur des animaux. ER en conclut qu’il « y a incompatibilité entre le projet RWAS […] et une revendication portée par le mouvement des droits des animaux [p. 36] ». Mais cette conclusion est pour le moins discutable puisque, comme on vient de le voir, tous les animalistes ne rejettent pas catégoriquement l’expérimentation sur des êtres sensibles. Ils estiment juste qu’il faudrait la repenser foncièrement dans un cadre antispéciste et la limiter à des situations exceptionnelles. Or rien ne dit que les expériences qu’il serait éventuellement nécessaire de pratiquer pour mettre en place les solutions des RWAS ne puissent pas correspondre à cette nouvelle façon de concevoir l’expérimentation. De toute façon, même si ce n’est pas le cas, cette incompatibilité ne signifierait pas nécessairement que les animalistes doivent rejeter le RWAS. Peut-être qu’elle indiquerait au contraire qu’ils devraient être plus ouverts à certains types d’expérimentation sur les animaux pour prendre en compte ces arguments des RWAS en faveur d’une diminution de la souffrance animale. Après tout, si c’est le souci des animaux qui anime les animalistes, autant qu’ils adoptent la position qui est la plus favorable à ces derniers.

Une autre source de conflit potentiel entre le mouvement animaliste et le RWAS concernerait le sort à réserver aux prédateurs. Comme le rappelle justement ER, dans l’esprit des RWAS, « il n’est pas absurde de soutenir que nous avons l’obligation morale de nous opposer à la prédation quand cela est possible sans causer de souffrances supérieures à celles évitées par notre action [p. 37] ». Parmi les solutions suggérées, il y a celle qui consisterait à « mettre au point des préparations alimentaires végétales pour prédateurs sauvages (sur le modèle des aliments véganes pour chiens et chats domestiques) qui les détourneraient de la chasse si on procédait à leur nourrissage dans la nature [p. 38] ». Ou, dans un avenir plus lointain, il y aurait éventuellement la possibilité de transformer par la génétique les « animaux carnivores en végétariens [p. 38] ». Mais, pour une mesure plus immédiate, l’idée de « tuer les animaux carnivores [p. 38] » a circulé. Dans cette perspective, certains ont même mis en avant l’intérêt de la chasse aux carnivores, comme cela se pratique déjà pour « les renards ou les tigres [p. 40] » ou, à défaut, l’intérêt qu’il y aurait à « investir moins de ressources pour sauver des espèces carnivores menacées [p. 40] ».

Sur ce thème des prédateurs, ER avance qu’il « y a divergence avec le mouvement animaliste tel qu’il est aujourd’hui [p. 41] ». Si ce dernier devait s’inspirer des suggestions ci-dessus, il devrait ne plus s’opposer au « massacre des bébés phoques » ; il ne devrait plus « s’indigner de la tuerie annuelle des dauphins dans les îles Féroé » ; il devrait cesser « de honnir en bloc la chasse et la pêche de loisir pour demander qu’elles se limitent aux espèces carnivores et omnivores » ; il devrait défiler « aux côtés des éleveurs pour réclamer l’abattage des loups et des ours [p. 41] » ; et ainsi de suite. Pourtant, ER doute que ce soit ce que souhaitent vraiment la plupart des RWAS et n’oublie pas de souligner que certains d’entre eux ne mentionnent « jamais la mise à mort des prédateurs parmi les actions envisagées pour réduire la souffrance dans la nature [p. 42] ». Au fond, elle pense que c’est, chez beaucoup de RWAS, « la conscience des risques liés à des interventions dont les effets en cascade ne sont pas maîtrisés […] qui les dissuade de plaider pour l’élimination de prédateurs, de crainte de voir les effets négatifs surpasser les bienfaits attendus [p. 42] ».

En tout cas, ER estime que les RWAS prônant l’élimination directe des prédateurs s’inspirent du dilemme dit du tramway qui est une expérience de pensée dans laquelle un individu peut, en déviant la trajectoire d’un tramway, sauver un groupe de personnes qui se trouvent sur les rails mais, ce faisant, entraîner la mort d’une autre personne positionnée sur la nouvelle route du véhicule. La question est de savoir s’il est moral pour le premier individu d’effectuer ce geste. Transposé à la prédation, ce dilemme se résume à l’argument suivant : « si vous ne tuez pas le prédateur, vous tuez (laissez mourir) les proies [p. 43] ». Ce qui peut vouloir dire que, en matière d’éthique, l’action et l’omission sont équivalentes. Bien sûr, cette idée semble contre-intuitive : en général, on pense que causer intentionnellement et directement la mort de quelqu’un est plus grave que de ne pas entreprendre une action qui pourrait le sauver. Il y a ainsi une « aversion instinctive [p. 43] » d’une grande partie des animalistes à tuer des carnivores pour sauver des proies. Cette aversion est-elle fondée ? Certains RWAS ne le pensent pas, d’où leur effort pour convaincre les autres animalistes de passer outre. Mais, selon ER, ce serait une erreur que commettraient les RWAS parce qu’ils n’auraient pas porté « attention [aux] études sur le ressenti […] lié aux actions et aux omissions et, [du coup, ne se demanderaient] pas si pousser les gens à surmonter l’aversion instinctive qu’ils ont à exercer une violence directe ne risque pas d’avoir des effets secondaires indésirables [p. 43] ». Autrement dit, les RWAS qui incitent les animalistes à réfléchir aux conséquences de leur omission (qui se caractérise par une absence d’action contre la prédation) n’auraient eux-mêmes pas réfléchi aux conséquences psychologiques que pourrait avoir cette réflexion. Ce serait un peu ironique, mais pourquoi pas ? Il n’est pas évident de savoir à quels effets indésirables pense ER, mais on peut imaginer qu’elle a peur que les RWAS transforment les animalistes en monstres froids prêts à dégainer sur tout prédateur.

Si ER accuse ainsi les RWAS de ne pas réfléchir, elle avance aussi que le dilemme du tramway n’est pas un bon guide dans la vie. Si on établissait vraiment une équivalence éthique entre une action et une omission, il faudrait passer ses journées à sauver des vies, de crainte de se sentir criminel : « lorsque vous passez une journée à repeindre votre cuisine, vous renoncez à toutes les autres manières dont vous auriez pu occuper cette journée. Quand on considère les choses sous cet angle, on voit mal pourquoi il faudrait privilégier la lutte contre les prédateurs [p. 43] ». C’est vrai : on ne peut pas vivre avec le poids de nos inactions constamment sur la conscience. Il faut parfois se détourner de la fureur du monde et s’occuper de son jardin (ou de sa cuisine). Mais est-ce pour autant que ce dilemme du tramway n’a rien à nous apprendre ? Non, il a le mérite de nous faire prendre conscience que, parfois, des omissions sont moralement condamnables au même titre que des actions. D’ailleurs, l’idée n’est pas si contre-intuitive que cela. Ne considère-t-on pas qu’il faut venir en aide à un enfant qui se noie même si on ne l’a pas poussé à l’eau ? Ne juge-t-on pas souhaitable d’aider les populations qui meurent de faim alors même que nous ne sommes pas responsables de la sécheresse qui frappe leur pays ? Ou encore, ne considère-t-on pas qu’il est parfois de notre devoir moral d’intervenir militairement (et donc de tuer des humains) pour venir en aide à une population qui se fait massacrer ? Les RWAS ne font que reprendre cette logique pour voir dans quelle mesure elle peut s’appliquer au monde sauvage. Que certaines conclusions de leurs analyses aillent à l’encontre de ce que préconise le mouvement animaliste est-il systématiquement un signe qu’ils feraient fausse route ? Rien ne permet de l’affirmer. C’est peut-être le mouvement animaliste qui se trompe sur ces sujets. Aussi est-il important d’y réfléchir, comme le fait le RWAS.

Maintenant, peut-on réellement envisager d’avoir à abattre les prédateurs ? Comme le remarque ER, la plupart des RWAS ne vont pas jusqu’à le penser. Beaucoup préfèrent imaginer des façons de réduire leur nombre, notamment par des méthodes contraceptives, ou de les contrôler, eux et leur alimentation. On peut penser que le mouvement animaliste n’y serait pas nécessairement opposé, lui qui envisage souvent d’un bon œil la stérilisation des chats. Mais, imaginons que, après une réflexion longuement mûrie, il apparaisse clairement (ce qui n’est pas encore le cas) que l’abattage soit tout à fait justifié sur un plan éthique. Faudra-t-il passer à l’acte ? On peut reculer d’effroi devant l’idée et, comme l’écrit ER, avoir à son égard une « aversion instinctive [p. 43] ». Faudrait-il pour autant se laisser dominer par la peur ou la répugnance et mettre la tête dans le sable ? Ne serait-il pas plus raisonnable de prendre ses responsabilités ? Cela ne voudrait pas dire qu’il faille encourager le « massacre des bébés phoques » ; louer « la tuerie annuelle des dauphins dans les îles Féroé » ; participer à « la chasse et la pêche de loisir » contre les « espèces carnivores et omnivores » ; et défiler « aux côtés des éleveurs pour réclamer l’abattage des loups et des ours ». De fait, une action devant entraîner, à regret, la mort de certains belligérants et dont toutes les conséquences ne sont pas complètement maîtrisées ne doit pas être effectuée avec précipitation ni être réalisée par des personnes qui n’ont aucun ou très peu de souci éthique (comme des chasseurs, par exemple). Elle doit être réfléchie, progressive et, pendant un temps, réversible (pas pour les individus abattus bien sûr, mais pour les populations, afin de pouvoir changer d’orientation en cas de problèmes imprévus). Autrement dit, plutôt que de tirer dans le tas, il faudrait au contraire essayer d’éliminer de façon très ciblée certains prédateurs, en provoquant le moins de souffrances possible et en analysant les conséquences globales de ces interventions avant de procéder plus en avant. Abordée selon cette perspective, l’élimination des prédateurs envisagée par quelques RWAS ne fait pas de ces derniers des alliés des chasseurs. Certes, ces RWAS resteraient quand même en conflit avec le mouvement animaliste qui, à ce jour, n’envisage qu’avec effroi l’élimination directe des prédateurs. Mais, encore une fois, ce conflit ne signifierait pas obligatoirement qu’ils se trompent. Ce pourrait être les animalistes qui seraient dans l’erreur, non en s’opposant à la chasse telle qu’elle se pratique de nos jours, mais en rejetant toute action directe qui mettrait les prédateurs hors d’état de nuire. Malheureusement, cette possibilité n’effleure pas ER qui pose, comme un absolu, que les revendications du mouvement animaliste sont justes. D’où son aversion à l’idée que les RWAS puissent éventuellement les remettre en cause. D’où également son incapacité à saisir l’intérêt qu’il y a déjà à en discuter.

Le dernier conflit potentiel envisagé par ER concerne l’alimentation végétalienne. Elle commence par faire remarquer que, en général, les RWAS sont aussi « des auteurs et militants en faveur du véganisme [p. 46] ». Mais elle se demande si « cette “double casquette” n’expose pas ses porteurs au reproche de se montrer incohérents [p. 46] ». En particulier, ER commence par évoquer une possible incohérence en ce qui concerne la revendication de l’abolition de la pêche. Pour la mettre en évidence, elle affirme que « la quasi-totalité [des auteurs RWAS reprennent] en chœur la thèse de l’écrasante prédominance de la souffrance sur le bonheur dans la nature [p. 46] ». Elle en déduit que ces auteurs souhaitent qu’il n’y ait plus de vie sensible dans les océans, afin d’en faire disparaître la souffrance. Du coup, elle s’étonne que ces mêmes auteurs ne souhaitent pas une intensification de la pêche : « Si la pêche raréfie effectivement la vie marine, comment ces mêmes auteurs peuvent-ils préconiser son abolition ? [p. 47]. » Elle souligne que certains auteurs RWAS ont bien envisagé l’intérêt d’une intensification de la pêche. Mais, à ce jour, ils n’ont pas agréé cette solution, de peur que les humains trouvent des façons de repeupler les océans au fur et à mesure que la pêche ferait disparaître la vie marine. La souffrance serait donc sans fin. Selon ER, il n’en reste pas moins vrai que, dans le fond, les RWAS sont incohérents en demandant l’abolition de la pêche : « Comme on pouvait le pressentir, la logique RWAS porte à considérer la pêche en elle-même comme une activité bénéfique, sous réserve qu’elle se montre un moyen efficace de vider les océans de leurs habitants [p. 48]. »

Qu’il existe des RWAS ayant envisagé la disparition de toute vie sensible des océans est correct. Qu’ils aient également réfléchi à des procédures pour que les populations de créatures marines s’éteignent (par la mise en place de stérilisation massive, par exemple), voire pour les éliminer directement, l’est tout autant. Cette approche semble effectivement permettre de supprimer toute souffrance et elle n’est pas nécessairement absurde. De fait, si on pouvait montrer que, pour ces animaux, la vie ne pourra jamais valoir la peine d’être vécue, il deviendrait raisonnable d’envisager leur disparition, un peu comme on envisagerait de pratiquer une euthanasie généralisée pour des personnes condamnées à une vie de misère. Mais ER a le tort d’associer la thèse de la prédominance de la souffrance à celle qui ferait de cette prédominance un destin intangible. On peut en effet imaginer que des interventions dans la nature entraînent un renversement de cette situation déplorable : la vie des animaux sauvages pourrait ainsi se mettre à valoir la peine d’être vécue. Dans ce cas, les RWAS n’auraient aucune raison de vouloir supprimer la vie des êtres sensibles, dans les océans ou ailleurs. Ce serait même absurde, étant donné leur projet qui est, en premier lieu, d’améliorer les conditions de vie des animaux sauvages. Après tout, ils estiment que la vie des humains et des animaux de compagnie vaut, en général, la peine d’être vécue. Il leur reste donc à faire en sorte que le plus grand nombre possible d’animaux sauvages bénéficient aussi de cette chance.

Puisque la logique du RWAS ne conduit donc pas à un désir de voir les océans se vider, les RWAS n’ont pas nécessairement, comme l’avance ER, à se faire les alliés des pêcheurs. Ils peuvent même reprocher à ces derniers, non seulement de causer énormément de souffrance sur le court terme mais également, vu leurs méthodes de destruction indiscriminées des créatures marines, de potentiellement nuire à l’ensemble des êtres sensibles sur le long terme. En ce sens, les RWAS ne sont pas nécessairement en conflit avec le mouvement animaliste sur la question de l’abolition de la pêche. Certains se sont même beaucoup investis sur cette question. Cela dit, à la différence de ce mouvement, ils réfléchissent quand même à des modes d’intervention massive dans les océans pour que les créatures marines puissent connaître une vie de meilleure qualité, sans bien sûr que cela ne nuise au reste de la planète. Ces interventions pourraient éventuellement s’apparenter à des formes de pêches ciblées, et autant que faire se peut indolores, à inventer, pour que, au bout du compte, il y ait moins de souffrance dans les océans. Tout reste à imaginer. Mais, sans trahir la logique RWAS, on peut déjà subodorer que la solution ne viendra pas des chalutiers.

Concernant l’élevage, ER entrevoit également un conflit entre les RWAS et les animalistes qui veulent l’abolir. Cette forme d’exploitation des animaux, par l’étendue des terres qu’elle requiert (pour le pâturage et pour produire l’alimentation du bétail) et les dégâts environnementaux qu’elle génère, entraînerait une réduction du nombre des animaux sauvages. L’élevage conduirait donc à une diminution de la souffrance dans la nature. Du coup, les RWAS ne devraient pas s’y opposer. Là encore, cette position a bien été envisagée par certains RWAS. Comme le reconnaît ER, ce « sont des exceptions au sein du mouvement RWAS, puisqu’une grande majorité des acteurs de ce mouvement sont par ailleurs fortement investis dans la lutte pour l’abolition de la pêche et de l’élevage [p. 50] ». Ce qui l’amène à se demander si ce n’est « pas cette majorité qui constitue une anomalie, et non pas les quelques voix dissonantes [p. 50] ». Une fois de plus, les RWAS, du moins la majorité d’entre eux, seraient incohérents en s’investissant à la fois dans un mouvement œuvrant à la diminution de la souffrance dans la nature et dans un autre demandant la fin de l’élevage.

Si cette supposée incohérence des RWAS gêne ER, c’est « non pas en raison de leur appel à se soucier des animaux sauvages, mais à cause de leur ralliement massif au dogme de l’écrasante prédominance de la souffrance dans la nature, et de leur ardeur à le diffuser. Le fait est qu’ils ont mis en circulation une idée susceptible de décourager l’engagement pour les droits des animaux, pour peu qu’il soit avéré que l’élevage et la pêche contribuent à raréfier la vie sentiente sauvage. Ils ont créé de quoi ébranler la conviction que l’on fait plus de bien que de mal en œuvrant à la disparition des élevages et des flottes de pêche, du moins tant que l’on n’a pas remédié à la souffrance des animaux sauvages [p. 52] ». Autrement dit, même si la plupart des RWAS militaient pour la fin de l’élevage, ils auraient quand même le tort de diffuser une idée (selon laquelle la souffrance est prédominante dans la nature) qui affaiblirait la conviction qu’il faut lutter contre l’élevage. Le reproche de ER est donc d’ordre pratique. Elle ne se demande pas, du moins ici, si l’idée d’une prédominance de la souffrance dans la nature est correcte. Elle reproche aux RWAS de diffuser cette idée qui risque, selon elle, d’affaiblir le mouvement en faveur de l’abolition de l’élevage. Le présupposé de ce reproche est donc, encore une fois, que cette demande d’abolition est justifiée et qu’il faut combattre coûte que coûte tout ce qui l’affaiblit. Mais est-ce un reproche sensé ?

Deux grands cas de figure se présentent. Imaginons que cette thèse de la prédominance de la souffrance soit correcte. Faudrait-il la garder sous silence, comme semble le sous-entendre ER ? Une telle démarche s’apparenterait à une forme de manipulation où l’on cache une information par peur des effets que pourrait avoir sa diffusion. Pourtant, si on veut lutter contre la souffrance dans le monde, il semble préférable de signaler à nos contemporains où se trouve la plus grande source de souffrance. Cette prise de conscience impliquera-t-elle que les animalistes perdront leur ardeur à demander l’abolition de l’élevage ? Peut-être. Mais si cela les incite à s’engager dans d’autres actions qui entraînent une réduction globale de la souffrance sur Terre, où est le problème ? Cela dit, il n’est pas évident que cette prise de conscience les conduise à remettre en cause les demandes d’abolition de l’élevage (et de fait, ce n’est pas ce qui se passe de nos jours pour les RWAS). Ce mode d’exploitation des animaux est quand même source de très grandes souffrances. Les animalistes pourraient donc continuer à le combattre tout en s’engageant aussi dans des programmes de réduction des souffrances dans la nature. Il n’y aurait rien d’incohérent, contrairement à ce qu’avance ER, à se battre contre la souffrance sur plusieurs fronts à la fois.

Maintenant, imaginons que la thèse de la prédominance de la souffrance dans la nature soit fausse. Les RWAS auraient bien sûr tort de la diffuser. Il serait aussi dommage que, gagnés par cette idée, des militants animalistes arrêtent de demander la fin de l’élevage. Mais s’ils s’engagent pour diminuer la souffrance dans la nature, tout n’est pas perdu car, quand bien même la souffrance n’y serait pas dominante, elle y est quand même très présente. De toute façon, comme on peut le remarquer avec l’attitude actuelle de la plupart des RWAS qui continuent à demander l’abolition de l’élevage, il n’y a pas de raison de penser que la diffusion de cette idée d’une prédominance de la souffrance, même si elle est fausse, entraîne les militants animalistes à ne plus demander cette abolition. Bref, l’inquiétude de ER de possibles effets négatifs du RWAS semble pour le moins exagérée. Quant à sa thèse d’un conflit, sur la question de l’élevage, entre les RWAS et le mouvement animaliste, elle est démentie sociologiquement (les RWAS sont très majoritairement pour la fin de l’élevage) et nullement nécessaire sur un plan logique.

Comment diminuer la souffrance

Si, pour les RWAS, il ne fait pas de doute que, dans la mesure du possible, il faudrait intervenir dans la nature pour diminuer la souffrance qui y règne, reste à savoir comment faire. Sur ces questions pratiques, ER remarque que les RWAS restent très théoriques : elle écrit ainsi que le mouvement « ne s’intéresse pas aux associations » qui viennent en aide aux animaux sauvages, ne s’organise pas « non plus pour tenter d’obtenir des institutions politiques ou des entreprises des évolutions dans un sens déterminé » et offre très peu de « conseils pratiques aux particuliers [p. 53] ». Le constat est presque correct, mais s’explique très simplement par deux raisons. Premièrement, le sujet étant compliqué, les RWAS estiment qu’il ne faut pas se précipiter. Deuxièmement, étant donné que les interventions ne pourront avoir d’efficacité que si elles sont soutenues par une partie importante de la population ou par des organisations puissantes, et que c’est loin d’être le cas de nos jours, les RWAS en sont réduits à tenter de convaincre leurs contemporains du bien-fondé de leurs réflexions. ER, qui souligne souvent la complexité du sujet, aurait au moins pu trouver du mérite à cette prudence et à ce souci d’efficacité des RWAS.

S’ils ne se sont pas encore engagés concrètement à réduire la souffrance, les RWAS définissent quand même, selon ER, deux grands types d’intervention : éliminer la vie animale sauvage et transformer la nature. Concernant le premier type, ER rappelle en effet que si l’objectif des RWAS est « contenu dans l’énoncé “éliminer la souffrance dans la nature”, alors il sera parfaitement atteint si l’on parvient à éliminer les animaux qui y vivent [p. 53] ». Elle rappelle toutefois que cette option n’est mise en avant que par ceux qui doutent que « les humains puissent à l’avenir beaucoup améliorer la vie des animaux sauvages [p. 54] ». Certains RWAS sont effectivement sur cette ligne de pensée. Ce sont ceux qui peuvent envisager d’un bon œil l’intensification de la pêche, de la chasse et de l’élevage. En poussant cette logique, ils peuvent même être favorables à tout ce qui détruit les habitats naturels des animaux sauvages (destructions des forêts, bétonnage et goudronnage des espaces extérieurs, multiplication des habitations humaines, etc.). Le conflit n’est donc plus seulement avec les animalistes mais aussi avec les écologistes.

Le second grand type d’intervention consiste à modifier la nature au bénéfice des animaux sauvages, notamment en s’appuyant sur les développements scientifiques. Par exemple, certains RWAS caressent « l’idée que les progrès de la génétique pourraient permettre à terme de convertir les carnivores en végétaliens [p. 57] ». Il y a aussi l’idée que l’on pourrait, par intervention génétique, réduire la fécondité de certaines espèces. ER reconnaît que, même au sein des RWAS, ce type d’intervention est diversement apprécié, soit parce que jugé trop spéculatif, soit parce que considéré comme trop risqué. Mais, fidèle à sa démarche, ER propose d’admettre « que le projet de réformer en profondeur la nature soit réalisable » et nous invite à « comprendre vers quoi il mène si on en pousse la logique à son terme [p. 59] ».

ER reconnaît que la « perspective d’un monde où des loups et des saumons rendus végétaliens côtoieraient paisiblement les herbivores produits par l’évolution est évidemment séduisante [p. 59] ». Elle n’en exprime pas moins aussitôt ses doutes : « Mais, à la réflexion, on peut douter que ce projet relève d’une méthode plus pertinente et plus douce que celle consistant à éradiquer la prédation en tuant ou stérilisant les prédateurs. Car combien d’expériences traumatisantes et mortelles faudrait-il pratiquer sur les carnivores pour les convertir en herbivores, sachant que c’est toute leur morphologie et leur comportement qui est à revoir ? [p. 59] ». Toute mise en garde contre de possibles erreurs d’appréciation est bienvenue. Mais, ici, les RWAS sont d’accord avec ER : si transformer les loups en animaux végétaliens engendre plus de souffrance que de les faire disparaître, c’est cette seconde solution qui doit être privilégiée, dans la mesure où elle n’entraîne pas, elle aussi, plus de dommages collatéraux. Mais, étant donné les connaissances actuelles, il est difficile de se positionner à ce sujet. Pour les RWAS, il est donc tout à fait raisonnable d’envisager les deux possibilités.

Une autre critique de ER consiste à s’interroger sur le sens d’une telle intervention : « pourquoi […] infliger [aux loups] ce calvaire ? […] Car ce genre de loup végétalien existe déjà : ça s’appelle un bouquetin. Ainsi, pour qui s’attribue la mission de mettre fin à la prédation, l’idée de résoudre le problème par l’extermination des prédateurs revient par la fenêtre après avoir été chassée par la porte [p. 59] ». La remarque est juste. Si transformer les loups en végétaliens pose davantage de problèmes que de les éliminer, il faudra effectivement songer à les faire disparaître d’une manière ou d’une autre, là encore dans la mesure où un monde sans loup carnivore est préférable à un monde où ce dernier rôderait toujours. Mais, en ne prolongeant pas sa critique, ER fait comme s’il était évident que l’élimination de certains types d’animaux était une mauvaise chose en soi. Cette perspective est pourtant au cœur du mouvement animaliste qu’elle défend, au sens où ce dernier est abolitionniste, c’est-à-dire qu’il souhaite que l’on ne fasse plus naître certains animaux, par exemple les poulets de chair. Or, de la même manière qu’il est légitime de vouloir que les animaux dont la vie est misérable n’existent plus, n’est-il pas logique de vouloir que les animaux qui rendent misérable la vie des autres animaux disparaissent eux aussi, dans le cas bien sûr où on ne pourrait pas éliminer leur capacité de nuisance sans les éliminer eux aussi ? Là, c’est ER qui semble en conflit avec la logique du mouvement animaliste.

Poursuivant son raisonnement, ER fait remarquer que même si on élimine la prédation, les animaux seront « toujours accablés de maux auxquels ils ne savent pas faire face : incendies, inondations, périodes de froid ou de chaleur intenses, accidents, maladies, pénuries saisonnières de végétation, violences liées à la sexualité ou à des conflits territoriaux… [p. 60] ». Comme il ne sera pas possible de venir leur porter assistance à tout moment, ER en déduit que, selon la logique RWAS, il faudra « reprendre le bricolage génétique et les doter d’une intelligence similaire à la nôtre [p. 60] ». Or cette déduction est contestable puisqu’un humain abandonné à son sort ne sait pas non plus se soigner tout seul, lutter contre les grands froids, éviter tout manque de nourriture, etc. C’est collectivement que ces problèmes peuvent être en partie réglés. Ce n’est pas pour autant que l’on songe à bricoler génétiquement les humains pour que chaque individu sache tout seul remédier à ces maux. Pourquoi donc faudrait-il l’envisager pour les animaux sauvages ? Pour qu’ils aient moins à souffrir, il n’y a qu’à les penser comme faisant partie de notre collectif. Par exemple, on pourrait commencer par intervenir pour aménager leur territoire et pourvoir à une assistance médicalisée globale afin d’améliorer leur qualité de vie. Certes, on peut envisager des modifications génétiques à grandes échelles, par exemple pour rendre des animaux plus résistants à certaines maladies. Mais on peut concevoir le même type de modification pour les humains sans qu’il n’y ait rien de choquant. En tout cas, nul besoin pour cela de les « doter d’une intelligence similaire à la nôtre » et de se faire peur avec le spectre d’une terre uniquement habitée par des humains et, par exemple, « des esprits humains dans des corps rappelant ceux des anciens lapins [p. 60] ».

Après ce détour très futuriste, ER fait remarquer, un peu à l’encontre de ce qu’elle affirmait précédemment, que les RWAS « ne manquent jamais d’insérer dans leurs écrits un passage indiquant des actions qui peuvent être entreprises dès à présent [p. 61] ». Ces interventions peuvent consister à « secourir des animaux pris au piège (secourir un animal embourbé, menacé de noyade, pris dans une clôture…), vacciner et soigner des animaux malades ou accidentés, secourir des animaux victimes d’incendies et autres catastrophes naturelles, aider des animaux souffrant de la faim et de la soif, prendre soin d’animaux orphelins [p. 61] ». Mais elle s’empresse d’ajouter que « ces interventions ne sont pas des versions miniaturisées [des] solutions globales [p. 61] » envisagées par les RWAS. Si les secondes suscitent sa réprobation, elle se montre en revanche favorable aux premières. Elle les perçoit en effet comme un mode d’action « très comparable à l’action humanitaire [puisqu’il] est question d’aide apportée à des êtres dont on perçoit la détresse, et qui correspond au type d’aide dont on aimerait bénéficier soi-même si on se trouvait dans la même situation [p. 61] ».

Mais ces deux types d’intervention sont-ils si différents ? Au niveau de leurs effets, oui. Les secondes se veulent globales, les premières sont ponctuelles. Pourtant, il est difficile de comprendre ce qui interdirait de passer des unes aux autres. Par exemple, il y a déjà le cas de la vaccination des animaux sauvages. Y procéder ne revient pas uniquement à intervenir face « à des êtres dont on perçoit la détresse ». C’est anticiper une souffrance future et tenter d’y remédier. De même, si on considère qu’il faut aider les victimes d’incendie, ne faut-il pas aussi entreprendre des actions préventives pour limiter les feux de forêt ou de brousse, c’est-à-dire intervenir plus ou moins massivement dans les espaces naturels ? De la même façon, s’il est bien de soigner les animaux malades que l’on rencontre sur notre chemin, ne serait-il pas judicieux de les rendre, globalement, moins susceptibles d’attraper telle ou telle maladie, c’est-à-dire d’envisager des modifications génétiques à l’échelle de populations entières ? Enfin, puisque, nous autres humains, on aimerait bien bénéficier d’une aide si on se faisait attaquer par une lionne, ne faut-il pas venir au secours des gazelles pourchassées par des prédateurs ? Puis, comme la prévention est fondamentale à toute action humanitaire, ne faut-il pas réfléchir à des moyens de limiter, voire supprimer, ces actes de prédation ? Il y aurait donc bien continuité entre les deux types d’intervention évoqués par ER.

Il faut reconnaître que, lorsque les RWAS mettent en avant quelques interventions ponctuelles, ils associent ces recommandations de mises en garde. Par exemple, s’ils donnent « des conseils sur la manière d’éviter aux animaux de souffrir de la soif [p. 62] », comme en créant des étangs, ils soulignent la nécessité d’être « attentif à ne pas accroître la souffrance d’autres animaux », notamment en causant des noyades, en favorisant « la multiplication d’animaux qui se reproduisent dans l’eau et qui en parasitent d’autres » ou encore en augmentant le nombre des « moustiques [p. 62] ». Pour ER, ces mises en garde soulignent l’incohérence des RWAS. Comme elle identifie le mouvement RWAS au seul désir de diminuer le nombre d’animaux sauvages, elle ne peut comprendre pourquoi il « préconise de donner à des animaux les moyens de s’abreuver en période de sécheresse, en leur offrant une ressource qui leur permettra de survivre et de se multiplier [p. 63] ».

Pourtant, si on considère que le RWAS cherche avant tout à améliorer les conditions de vie des animaux sauvages (la réduction de leur nombre n’étant qu’une solution parmi d’autres), il est tout à fait compréhensible qu’il envisage, dans certaines situations et pour certains d’entre eux, d’intervenir afin qu’ils ne meurent pas de soif. On peut même savoir gré à ce mouvement de réfléchir aux conséquences globales de ce genre d’aide. Il ne faudrait pas qu’il entraîne plus de souffrances qu’il n’est censé en réduire. Il faut donc que ce type d’aide soit réfléchi et ciblé. Pas question, par exemple, d’aider un animal qui, une fois rétabli, causerait des ravages dans les populations environnantes ou, du moins, pas question de l’aider sans, en même temps, trouver des moyens de limiter son pouvoir de nuisance. Du coup, c’est tout le dédain de ER envers la prudence du RWAS qui devient incompréhensible. À croire que, pour elle, il faut aider les animaux en détresse, sans se soucier de ce qui va se passer après.

Si ER cherche à se distinguer à ce point du RWAS, sans chercher à comprendre ce qui pourrait l’en rapprocher (notamment le désir d’aider les animaux sauvages de manière un tant soit peu efficace), c’est probablement parce qu’elle s’en est fait une idée qui lui fait peur. Pour elle, il est clair que, même « si seule une minorité d’auteurs [RWAS] le dit », leur projet vise « l’élimination des animaux sauvages [p. 63] » ou que cette « disparition des animaux sauvages [est pour eux] un horizon désirable [p. 65] ». Ce projet, soi-disant caché par la plupart des RWAS, découlerait de la logique de leur démarche. Partant de la prémisse que « la plupart des animaux vivent la plupart du temps en enfer [p. 63] » et estimant qu’il n’est pas possible, vu leur grand nombre, de faire en sorte que leur vie vaille la peine d’être vécue, les RWAS en seraient en effet arrivés à la thèse que la meilleure option est de les faire disparaître, si ce n’est intégralement, du moins de façon très importante de sorte que « quand on saura comment faire » il « sera toujours temps de “reprogrammer” [génétiquement] les survivants [p. 65] ».

Que cette thèse fasse peur n’a rien de surprenant, tant elle va contre l’idée très ancrée en nous que, pour leur bien, il faudrait laisser tranquilles les animaux sauvages. Mais ER n’avance aucun argument pour tenter de montrer qu’elle pose un problème. Comme si la gêne qu’elle suscite était suffisante pour la disqualifier. Pourtant, il y a plein de conclusions qui pourraient nous heurter tout en s’avérant justes, dans la mesure où notre intuition ou instinct peut nous égarer. Par exemple, dans certaines situations, on pourrait en arriver à la conclusion que, pour le bien d’une personne, il faudrait la tuer. On pourrait être effrayé par cette perspective. Toutefois, c’est celle où on se retrouverait si on pratiquait une euthanasie. Si ce n’est pas une seule personne qui serait en souffrance permanente, mais des dizaines, centaines ou milliers et qu’il n’y aurait plus d’espoir de leur rendre la vie supportable, la thèse qu’il faudrait les tuer aurait, là encore, quelque chose d’effrayant. Pourtant, n’est-ce pas un peu ce que l’on ferait en votant une loi légalisant l’euthanasie ? Passer à l’acte ferait peur, mais serait juste. Or, pour les animaux sauvages, on se trouve peut-être dans une situation similaire. Si c’est effectivement le cas, il est maladroit d’affirmer que leur disparition serait « un horizon désirable », comme l’écrit ER, puisque les RWAS préféreraient ne pas avoir à œuvrer en faveur de leur élimination. S’ils le faisaient, ce serait la mort dans l’âme, par sens du devoir, comme lorsque l’on pratique une euthanasie. Donc avant de condamner cette thèse, il aurait été bien que ER montre en quoi elle n’est pas correcte.

De toute façon, la disparition des animaux sauvages, certes envisagée par certains RWAS, n’est pas la seule option sur la table. Si, comme ER le remarque, la plupart de RWAS ne l’évoquent pas, ce n’est pas forcément par crainte d’effrayer le public. C’est plus probablement parce qu’ils estiment que ce n’est pas forcément la conclusion logique du RWAS. Ils peuvent se dire qu’il y a plein d’autres types d’intervention à tenter pour améliorer les conditions de vie des animaux sauvages. Vu l’actuelle situation sur Terre, il est probable qu’ils soutiennent l’idée d’en diminuer le nombre. Mais il ne faut pas voir cette perspective comme menant, petit à petit, à la disparition de tous les animaux. De fait, quand on réfléchit à la diminution de la croissance de la population humaine, voire à une diminution de cette population elle-même pour son bien-être, on n’est pas nécessairement en train de se dire qu’il faudrait que les humains disparaissent de la surface de la Terre. Qui plus est, il n’y a rien d’effrayant dans cette idée de décroissance de la population humaine. Pourquoi donc avoir du mépris pour un projet de ce type qui s’appliquerait aux animaux sauvages ?

La question du niveau de souffrance

Pour conclure sa critique du projet RWAS, ER avance que les animaux sauvages vivraient peut-être globalement bien et qu’il n’y aurait donc ni à intervenir pour les aider ni à envisager d’en réduire le nombre. S’inspirant d’autres auteurs anti-RWAS, ER essaye ainsi de montrer que la nature n’est pas forcément un lieu de grandes souffrances. Elle ne nie pas qu’il y a de la cruauté, de la peur et de la douleur, mais suggère qu’il serait possible que « les animaux proies [soient] vigilants mais pas dans un état de frayeur permanente », que « la montée d’adrénaline limite fortement la souffrance d’un animal prédaté », que « la plupart des têtards n’atteindront pas l’âge adulte, mais qu’en attendant, ils frétillent énergiquement dans leur mare », que « la faim, le froid, la pluie, le danger, les moustiques, les blessures… sont peu de chose à côté de la plénitude qu’on éprouve dans la nature », que « la plupart du temps, les animaux […] ne sont pas en perdition mais occupés à des interactions sociales, ou en train de se reposer, ou de chercher de la nourriture ; et que cette existence […] a une saveur et une valeur inestimables, que l’on ne connaît jamais dans l’environnement protégé des villes [p. 77] ». Prudente, ER ne dit pas que cette vision d’une vie globalement agréable des animaux sauvages est juste ni, inversement, que celle d’une vie dominée par les épreuves est fausse. Elle précise même que l’on « ne peut pas […] apporter de réponse [p. 79] » à la question de savoir laquelle est correcte. Elle estime également qu’il faut continuer à « s’informer et [à] raisonner le mieux possible [p. 79] ». Mais elle doute que notre position sur cette question de l’importance de la souffrance puisse un jour être autre chose qu’une affaire de « subjectivité [p. 79] ». Du coup, c’est à la fois l’entreprise RWAS et sa critique qui ne lui paraissent pas pouvoir être fondées rationnellement. Aussi nous invite-t-elle, nous ses lecteurs et lectrices, à nous « passer de cette armure illusoire [de la logique] pour nous forger, chacun, une opinion ou un sentiment sur la pensée RWAS [p. 80] » ou encore à nous « déterminer au feeling [p. 87] ».

Si cette touche de scepticisme sur le niveau de souffrance est bienvenue, tant le sujet est complexe, elle ne témoigne toutefois pas d’une forme de neutralité dans ce débat. Le « feeling » de ER est très négatif : après avoir critiqué le RWAS tout au long de son ouvrage, elle le conclut en faisant de l’impossibilité où l’on est de déterminer avec certitude le niveau de souffrance des animaux sauvages une raison de plus pour rejeter ce courant de pensée. Pourtant, cette incertitude n’a pas la portée que ER lui prête. Imaginons en effet, contrairement à ce qu’avancent beaucoup de RWAS, que les animaux mènent une vie globalement agréable. Il n’en resterait pas moins que, par moments, ils souffriraient de maladies, de soif, de faim et se feraient dévorer vivants par des prédateurs ou des parasites. Du coup, même avec cette hypothèse d’une vie agréable, la question de l’intervention se pose, de la même manière qu’elle devrait nous interpeller pour un humain souffrant de ces maux. Cette hypothèse n’invalide donc en rien la démarche RWAS. Puis, dans le cas où elle serait fausse, la question d’une intervention en faveur des animaux sauvages se poserait de façon encore plus criante. Du coup, cette question se pose toujours, quelle que soit l’hypothèse adoptée concernant le niveau de souffrance. Bien entendu, une intervention ne peut être envisagée que si elle améliore globalement la situation. Mais, pour déterminer quel type d’intervention serait souhaitable, il faut bien s’engager dans une réflexion de type RWAS. Or ER, par son mépris pour ce courant de pensée, ne peut que dissuader ceux qui la lisent de s’y investir. Ils continueront donc à agir sans évaluer sur le long terme les conséquences de leurs actions sur les animaux sauvages. Ils chercheront encore moins des solutions pour diminuer le niveau de souffrance dans la nature. Effrayés par le spectre de la disparition inéluctable des animaux que leur a dépeint ER, ils risquent même de vouer aux gémonies la pensée RWAS et d’accuser ses animateurs d’être des cinglés (comme c’est d’ailleurs déjà très souvent le cas). C’est dommage pour les animaux sauvages que l’on aurait peut-être pu aider…


Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals

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