Pourquoi me priver si ça ne sert à rien ?

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À l’invitation de l’association Pour l’égalité animale (PEA), Valéry Giroux examinait cinq objections au véganisme formulées non pas par des humanistes ou des spécistes, mais par des animalistes eux-mêmes véganes. Elle revient ici sur l’une d’elles, en l’occurrence celle de l’inefficacité de nos choix alimentaires individuels pour épargner des animaux.


« Chaque végane sauve près de 200 animaux chaque année ! », nous assure l’organisme People for the Ethical Treatment of Animals (PETA). Cette affirmation se retrouve aussi sur les pancartes tenues bien en évidence par des animalistes lorsqu’elles et ils participent à des manifestations pour lutter contre l’exploitation animale. Mais est-il bien vrai que les consommatrices et les consommateurs, par leur comportement individuel, peuvent ainsi directement contribuer à réduire le nombre d’animaux qui seront produits, exploités et tués ? Celles et ceux qui prennent au sérieux l’objection de l’inefficacité (aussi appelée l’objection de la futilité ou de l’impotence causalecausal impotence) en doutent fortement.

Les produits d’origine animale que l’on trouve sur le marché sont le résultat d’un fait accompli : les animaux dont sont issus ces produits ont déjà été exploités, le mal est fait. Le poulet est mort, refuser de l’acheter ne le ramènera pas à la vie. Si l’épicier vend un poulet de moins cette semaine, cela ne signifie pas qu’il commandera un poulet de moins à son fournisseur la semaine prochaine, et même si son fournisseur commandait un poulet de moins la semaine prochaine, cela ne signifie pas qu’un poulet de moins sera élevé par le fermier dans le futur immédiat. Pire, le consommateur se trouve à plusieurs degrés de séparation des animaux exploités. Et puisqu’il y a déjà un gaspillage considérable dans la chaîne d’approvisionnement, ce n’est pas l’achat d’un poulet de plus ou de moins qui fera la différence. Chaque fois qu’elle ou il commande un mets à base de poulet, la consommatrice ou le consommateur peut donc faire un raisonnement comme celui-là et en conclure que s’en priver ne changerait rien. En effet, plus un marché est large et complexe, plus le lien causal entre le choix d’un consommateur et les décisions que prennent les producteurs s’amenuise. Renoncer à un produit, à moins d’affecter toutes les étapes de la chaîne d’approvisionnement, ne permet donc en fin de compte de n’épargner aucun animal. Par conséquent, l’objection de l’inefficacité est telle que le devoir d’éviter de causer du tort aux animaux n’implique pas nécessairement celui d’éviter de consommer les produits issus de leur exploitation.

Solutions qui ne reposent pas sur la contestation du scepticisme à l’égard de l’efficacité

Certains auteurs ont défendu le véganisme contre cette objection sans remettre en cause l’inefficacité des choix de consommation individuels. Ils ont par exemple soutenu qu’il est moralement condamnable de participer à des pratiques qui globalement causent du tort aux animaux, même lorsque son propre comportement ne contribue pas à augmenter le tort en question. Elizabeth Harman1 dénonce en ce sens le problème de la « causalité de groupe ». Selon elle, il n’est pas nécessaire de s’attendre à ce qu’un geste individuel ait un effet causal sur le nombre d’animaux exploités pour qu’il soit moralement requis d’éviter de le commettre si cela participe à ce qui, collectivement, cause un préjudice à des êtres sensibles. Pour illustrer cette idée, elle donne l’exemple du jeune Jimmy qui, pour réduire les risques d’être lui-même victime d’intimidation, déciderait de se joindre à un groupe d’enfants qui en insultent un autre. Harman imagine que la participation de Jimmy, noyée parmi les insultes qui fusent de toute part, ne ferait aucune différence pour la victime (le tort causé à la victime aurait été le même si Jimmy avait tout simplement passé son chemin). Selon l’autrice, l’action de Jimmy nous semble néanmoins condamnable d’un point de vue moral. Adrienne Martin2 estime pour sa part que le consommateur de produits ou de services d’origine animale est « complice » du tort vécu par les animaux, même s’il n’y contribue pas causalement. Selon elle, il est moralement blâmable de s’associer volontairement au groupe des consommateurs qui indiquent aux producteurs qu’ils doivent fournir davantage de produits animaliers à leurs distributeurs afin de répondre à la demande.

Qui plus est, le simple fait de bénéficier d’un tort causé à un animal pourrait, dans certains cas, paraître moralement condamnable, peu importe encore une fois que le bénéficiaire contribue ou non à causer ou à aggraver le tort en question, même indirectement. Harman reconnaît qu’il n’est pas toujours mal de profiter des produits et services dérivés de la violence envers autrui. Elle suggère néanmoins que le fait qu’un acte implique une telle chose constitue une raison de ne pas l’accomplir. Dans cet esprit, nombre d’auteurs soutiennent qu’il est mal de profiter d’un privilège injuste.

Enfin, l’achat d’un produit d’origine animale peut être interprété comme une occasion manquée de participer à un effort collectif (un mouvement social) ayant pour effet d’éviter que certains préjudices ne soient causés à des animaux. Harman soutient ainsi que si agir d’une certaine manière consiste à prendre part à une action collective entraînant des effets moralement souhaitables, il est moralement requis d’agir de la sorte, à moins, peut-être, que cela ne demande un sacrifice démesuré. Et cela serait requis peu importe que cette participation individuelle particulière contribue ou non à causer l’effet en question.

Des explications reposant sur le caractère vertueux ou sur les bonnes intentions des agents qui refusent de prendre part à des pratiques qu’ils estiment déplorables peuvent donc être invoquées pour contourner l’objection de l’inefficacité et appuyer le raisonnement s’opposant à la consommation individuelle de produits d’origine animale. Cela dit, on peut également recourir à des arguments reposant sur la contestation du scepticisme qui entoure la possibilité, pour un acte individuel, d’affecter la production.

Solutions reposant sur une contestation du scepticisme entourant l’efficacité

L’utilité attendue

Plusieurs philosophes – pensons notamment à Peter Singer3, Alastair Norcross4 et Shelly Kagan5 – ont pour leur part répondu frontalement à l’objection. Ils ont soutenu que l’effet anticipé (ou l’utilité attendue) de nos achats individuels de produits d’origine animale est équivalent à l’effet moyen de tous les actes comparables. Leur explication peut être résumée de la façon suivante :

Bien sûr, le fait qu’un seul parmi les centaines de millions d’Américains qui consomment en moyenne quelques dizaines de poulets par année renonce à manger un poulet n’aura vraisemblablement aucun effet sur le nombre de poulets élevés et tués pour l’alimentation aux États-Unis. Cela n’empêche pas que, à l’inverse, si tous les consommateurs décidaient de cesser de consommer des poulets, plusieurs milliards d’animaux seraient épargnés annuellement. Entre ces deux extrêmes, il doit y avoir un seuil ou un point de bascule à partir duquel le nombre de personnes qui s’abstiennent d’acheter un poulet affecte bel et bien la production de l’industrie. Parce que le marché est très complexe et parce qu’il y a beaucoup de gaspillage prévu et pris en compte tout au long de la chaîne de production, on peut supposer que ce nombre (appelons-le n) sera très élevé. Disons que 10 000 poulets doivent être vendus avant que l’industrie ne réagisse en produisant (c’est-à-dire en élevant et en tuant) 10 000 poulets de plus. Ou, au contraire, que 10 000 poulets doivent être « gaspillés » sur une courte période de temps pour que l’industrie ajuste sa production en la diminuant de 10 000 oiseaux. Plus le nombre n d’achats nécessaires est élevé, plus petites sont les chances pour un consommateur individuel d’avoir un effet sur la production de poulets. En revanche – et c’est ce sur quoi insistent les philosophes qui défendent la solution de l’utilité attendue –, plus ce nombre d’achats n est élevé, plus le nombre d’animaux qui seraient « sauvés » ou « sacrifiés » en raison de ce choix individuel spécifique – si par chance il devait être celui qui fait pencher la balance – serait lui aussi élevé (n X 1/n).

En résumé, la minuscule probabilité pour un consommateur d’avoir un effet sur la production est compensée par l’importance que cet effet aurait s’il était déclenché. Chaque fois qu’une personne décide d’acheter (ou pas) un poulet, elle peut potentiellement affecter la vie d’exactement 1 poulet.

Dans un article paru en 2019, Mark Budolfson6 a toutefois critiqué la solution fondée sur l’utilité attendue. Selon Budolfson, non seulement les chances pour un consommateur individuel de faire une différence sur la production seraient en réalité « infinitésimales », mais la différence que son acte pourrait faire (si par miracle il devait en faire une) ne serait pas forcément importante. Selon lui en effet, un examen minutieux de la façon dont la demande affecte réellement l’offre dans ce domaine permet de conclure que Singer, Norcross et Kagan ont tort de présumer que la différence qu’un geste pourrait faire, s’il était celui qui déclenchait la production, serait de 10 000 poulets (ou de n poulets). Elle serait d’après lui considérablement moindre. Budolfson va même jusqu’à suggérer que l’effet attendu d’un geste individuel est à ce point insignifiant qu’on pourrait avoir l’obligation morale de consommer des produits d’origine animale. Il suffit qu’on en tire ne serait-ce qu’un tout petit plaisir gustatif (qui lui est « certain ») pour qu’il y ait plus d’avantages (pour le bien-être général) que de désavantages à en consommer.

Peu d’auteurs ont, à ma connaissance, répondu à Budolfson. Alastair Norcross7 vient de publier un nouvel article sur le sujet. Peut-être arrive-t-il à le faire de manière satisfaisante, mais comme je n’ai pas accès au texte, je ne peux en juger. Parmi les rares qui ont bien essayé, on trouve Steven McMullen et Matthew C. Halteman8, qui ont soutenu que les producteurs sont beaucoup plus sensibles aux choix des consommateurs que ce que Budolfson n’affirme. La forte compétition fait en sorte, nous disent-ils, que les pertes engendrées par une petite baisse de la demande pourraient certes être absorbées par les plus gros producteurs, mais conduiraient les plus petits à sortir du marché.

D’autres auteurs ont ensuite soutenu que McMullen et Halteman avaient tort. Dans un article tout récent, John R. Harris et Richard Galvin9 affirment qu’un examen attentif de la manière dont le marché fonctionne révèle que les décisions concernant le nombre de poulets produits sont prises par de gigantesques corporations et non pas par les fermiers locaux qui en font l’élevage et que ces corporations sont bel et bien largement insensibles aux variations dans la demande.

La contribution causale non superflue

En prenant connaissance des débats entourant l’objection de l’inefficacité, j’avais la vague impression que la solution était ailleurs. Mon intuition était (et est toujours) que la façon dont le problème est présenté et analysé dans la littérature ignore largement la manière dont fonctionne la causalité. Tout se passe en effet comme si seul l’acte « qui fait la différence » (c’est-à-dire celui qui précisément fait en sorte qu’un seuil est atteint) doit être considéré comme celui qui a « causé » l’effet. Pourtant, lorsqu’un effet est produit, chacun des actes qui y a contribué fait bien partie de la cause. Dans un article consacré à la question du vote, Alvin Goldman10 se désintéresse de l’utilité attendue d’un acte pour privilégier une approche fondée sur la responsabilité causale. Il donne l’exemple d’une élection pour expliquer que chaque citoyen qui vote en faveur d’un candidat qui sera élu par une grande majorité aura partiellement contribué à causer cette victoire, en dépit du fait que son vote n’aura pas « fait la différence ». Cet électeur doit donc être tenu pour partiellement responsable de la victoire du candidat élu. En supposant que l’élection de ce candidat soit une bonne chose, le citoyen qui a voté pour lui peut être loué. Et ce même citoyen aurait eu une raison de voter même si le candidat n’avait pas remporté l’élection puisque, si tel avait été le cas, on n’aurait pas pu l’en tenir pour partiellement responsable. De la même manière, les électeurs qui s’abstiennent ou votent pour un candidat autre que le meilleur peuvent être blâmés si le meilleur candidat est défait. Leur responsabilité causale n’est pas écartée par le simple fait que chaque vote individuel n’avait à peu près aucune chance d’être décisif. La responsabilité de voter repose sur le fait d’aider ou de contribuer à ce qu’un bon résultat se produise ou à ce qu’un mauvais résultat soit évité.

Alors qu’il m’aidait à y voir plus clair, mon ami Vincent Duhamel me faisait remarquer que l’avantage d’une approche comme celle de Goldman est d’éviter une implication pour le moins malheureuse, implication que Goldman évoque d’ailleurs explicitement dans son article : si le vote de chacun des électeurs ne peut être considéré comme une cause à proprement parler simplement parce qu’il n’a pas « fait la différence », comment alors rendre compte du fait qu’une élection, dans le cas où elle a été gagnée par une bonne majorité, a été « causée » par quoi que ce soit ? Après tout, aucun des votes pris isolément n’était indispensable. Aucun vote précis n’a « fait la différence ». Or, il serait métaphysiquement troublant de soutenir que le phénomène de la victoire en serait un qui n’a pas de cause.

L’approche de Goldman est celle dont Julia Nefsky11 s’inspire pour l’appliquer au problème d’action collective qui concerne le tort causé aux animaux élevés pour l’alimentation. À l’instar de Goldman, Nefsky pense que l’on peut très bien contribuer de manière causale à un effet sans pour autant pouvoir « faire la différence ». Elle ajoute cependant que cela ne donne à l’agent des raisons d’agir (et peut-être l’obligation de le faire) que si cet agent ne peut pas être certain, au moment d’agir, que suffisamment d’autres individus se comporteront de manière à produire l’effet souhaité. Appliqué à la production de poulet, son raisonnement donne à peu près ce qui suit : si j’achète un poulet et qu’il y a suffisamment de poulets achetés pour que le seuil déclenchant la production soit atteint, alors je pourrai être blâmée pour ma contribution causale à la production d’un mauvais résultat. Si je me retiens d’acheter le poulet et que suffisamment de poulets ont néanmoins été achetés pour que le seuil soit atteint, alors je serai absoute de toute responsabilité pour ce résultat déplorable. Si je me retiens d’acheter un poulet et que le seuil de poulets vendus n’est pas atteint (si bien que moins d’oiseaux seront produits), alors je pourrai dire que j’aurai contribué de manière causale à la production de ce résultat heureux. Si, au contraire, j’achète un poulet et que le seuil de poulets vendus n’est pas atteint, alors je ne pourrai être ni blâmée ni félicitée. La possibilité de voir son achat « faire la différence » est pour sa part si mince qu’on peut l’ignorer. Néanmoins, ma responsabilité morale a, elle, de grandes chances de varier selon le comportement adopté et les effets finalement produits. À moins d’être absolument certaine qu’un seuil sera atteint quoi que je fasse ou qu’il ne le sera pas malgré mon geste, j’ai donc de bonnes raisons de me retenir d’acheter un poulet. Or, si je peux être à peu près certaine que mon acte ne sera pas celui qui fait la différence, je ne peux, au moment d’agir, prédire avec certitude si suffisamment d’autres consommateurs achèteront des poulets pour que le seuil soit atteint ou si suffisamment peu le feront pour que le seuil ne soit pas atteint, peu importe leur nombre exact.

L’utilité attendue de mon acte n’est que de 1/n. Parce que n est très élevé et parce que les chances infinitésimales que mon acte fasse la différence ne sont peut-être pas (en supposant que Budolfson a raison) compensées par la dimension n de l’effet que je pourrais entraîner, il semble que l’utilité attendue de mon acte ne me fournisse pas de raisons d’agir. En revanche, la probabilité je ne sois partiellement responsable du résultat est, quant à elle, considérable. Bien sûr, ma « part » de responsabilité pour la production d’un résultat ne dépassera sans doute pas cette proportion de 1/n. Toutefois, le risque que je sois ainsi en partie responsable du résultat produit (même si je ne le serais que dans une faible proportion) est très élevé. Et parce que je ne connais pas à l’avance quel sera ce résultat – parce qu’il est encore indéterminé –, cela me fournit une raison d’agir.

Cette réponse se fonde sur l’idée que ce n’est pas parce que mon geste ne peut faire aucune différence que je ne peux contribuer à la production d’un effet et avoir conséquemment de bonnes raisons d’agir. Même si, isolément, la décision consistant à ne pas acheter un poulet a peu de chances d’affecter le nombre d’animaux qui seront produits par l’industrie, il n’en demeure pas moins que, collectivement, les véganes (qui font le choix à d’innombrables occasions au cours de leur vie d’éviter les produits et les services ayant impliqué que du tort soit causé à des animaux) sont assurés, par leur nombre, d’avoir un effet direct sur la vie des animaux. En attirant l’attention sur l’action combinée des véganes, on peut ainsi démontrer que chaque individu a de bonnes raisons d’éviter au quotidien d’encourager l’exploitation animale.

Ajoutons que, si l’objection de l’inefficacité est avancée par des gens qui sont eux-mêmes opposés à l’exploitation animale, mais désirent attirer l’attention sur des moyens qu’ils jugent plus efficaces pour épargner des animaux, cette objection peut facilement se retourner contre eux. En effet, l’objection en question ne relativise pas seulement l’efficacité du véganisme individuel, mais celle de toute action individuelle face à un système économique et politique complexe. En choisissant de devenir végane, un individu ne s’engage pas dans une voie vers le changement qui a moins de chances d’être efficace que la participation à une élection (nous l’avons vu), à un référendum, à une pétition, à une manifestation ou à une autre stratégie collective à laquelle un individu peut décider de prendre part. Dans tous les cas, un végane, un électeur, un signataire, un manifestant ou même un émeutier n’a que peu de chances d’affecter à lui seul le sort des animaux exploités, ne fût-ce qu’imperceptiblement. C’est bien sûr grâce à l’agrégation de toutes ces actions individuelles que l’on peut espérer produire un changement dans les organisations larges et complexes. Si certains croient que le véganisme est davantage en proie à l’objection de l’inefficacité, c’est sans doute parce qu’ils l’envisagent comme une initiative purement individuelle, sans dimension collective. Or, il s’agit évidemment d’une erreur12.

La contribution causale indirecte de nos actions individuelles

Devenir végane, ce n’est pas faire des choix de consommation en vase clos. Chaque fois qu’un végane évite d’acheter tel produit ou service, son geste peut avoir des conséquences indirectes considérables. Plus précisément, on peut s’attendre à ce qu’il ait ce que Ben Almassi appelle des effets d’entraînement (ou de « contagion sociale13 »), de même que des résultats d’économie d’échelle. C’est que la décision prise par un individu de s’abstenir de choisir des produits d’origine animale au profit d’aliments ou de mets végétaliens, même lorsqu’elle n’affecte pas directement les commandes qui seront passées par un commerçant au producteur, pourrait inciter l’épicier ou le restaurateur à offrir une variété d’options végétales à sa clientèle. De surcroît, plus la demande pour la viande et les laitages végétaux augmentera, plus ces produits seront vraisemblablement offerts à des prix abordables et plus on leur accordera une grande visibilité sur les étalages ou les menus, ce qui a de bonnes chances d’influencer les autres consommateurs. Les choix des uns peuvent ainsi affecter ceux des autres. Ils peuvent même participer à ce que la demande de produits issus de l’exploitation animale diminue au point peut-être d’entraîner une hausse de leur prix. Dans un marché où les produits dits « de substitution » seraient de plus en plus concurrentiels, on peut s’attendre à ce que les entreprises investissent dans le développement de tels produits plutôt que dans celui de mets ou d’aliments à base de viande, de laitages ou d’œufs, ce qui pourrait contribuer à détourner la clientèle des produits issus de l’exploitation animale14.

Bien sûr, l’intérêt du véganisme ne tient pas uniquement au nombre d’animaux « sauvés » par chaque personne qui refuse d’en consommer les chairs : il marque aussi un symbole puissant du refus de l’ordre spéciste du monde, en proclamant que les intérêts des animaux valent bien qu’on s’abstienne de manger viandes, poissons et autres produits d’origine animale. Il met en scène l’insoumission, forcément publique, à la pression que nous subissons toutes et tous à participer au massacre. En étant devenu l’acte phare d’une objection de conscience collective, revendiqué haut et fort par des dizaines voire des centaines de milliers de gens, il sert de base pratique, mais aussi d’illustration et de projection vers l’avenir, à un mouvement politique et culturel réclamant la prise en compte éthique des autres animaux sensibles. Enfin, il permet de souder une communauté animaliste autour de pratiques concrètes, quotidiennes, à la signification sociale et morale très forte. L’efficacité culturelle et politique du véganisme, d’autant plus qu’elle n’opère pas indépendamment de l’existence d’un mouvement de revendication politique pour les animaux, ne saurait se mesurer par une simple analyse du fonctionnement des marchés et des liens qui unissent le consommateur au producteur.

Conclusion

Il est raisonnable de supposer qu’en évitant les produits et services ayant impliqué l’exploitation d’animaux et en privilégiant des produits et services de remplacement, un individu exerce une influence causale bien réelle sur le nombre d’animaux qui seront amenés à l’existence dans l’objectif d’être exploités et tués pour des fins humaines. Cette influence peut être directe, dans la mesure où chacun de nos gestes de consommation peut contribuer de manière causale et non superflue à ce qu’un seuil ne soit pas atteint et à épargner des animaux. Elle peut également être indirecte, en ce que chacun des gestes peut affecter le comportement d’autres consommateurs et augmenter l’effet de groupe sur la production.

Cela dit, les meilleures conséquences du véganisme sur le sort des animaux ont sans doute moins de chances de se réaliser par le seul boycott économique15 que par un véritable renversement de l’idéologie carniste dominante. Dans le « Que sais-je? » que mon collègue Renan Larue et moi-même avons consacré à la question, nous proposons une conception du véganisme qui s’appuie surtout sur les effets à moyen ou à long terme de la constitution d’un véritable mouvement de justice sociale – d’un mouvement politique – opposé à l’exploitation d’animaux. Ce paradigme du véganisme, s’il diffère quelque peu des définitions que l’on trouve maintenant dans les dictionnaires, nous paraît offrir plusieurs avantages, comme celui de rejoindre la conception que s’en faisaient les personnes qui ont les premières proposé le concept, d’être philosophiquement mieux fondé, de contourner en bonne partie les objections internes au mouvement incluant notamment celle de l’inefficacité et d’espérer que les animaux profitent davantage d’un mouvement déjà populaire


L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices. Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à le faire sur la page Facebook de la revue, qui est prévue pour cela, ou à proposer un texte pour publication (lamorce@riseup.net).

  1. Elizabeth Harman, « Eating Meat as a Morally Permissible Moral Mistake » dans A. Chignell, T. Cuneo et M. Halteman (dir.), Philosophy Comes to Dinner: Arguments on the Ethics of Eating, New York, Routledge, 2015, p. 215-231.
  2. Voir Adrienne M. Martin, « Consumer Complicity in Factory Farming » dans A. Chignell, T. Cuneo et M. Halteman (dir.), Philosophy Comes to Dinner: Arguments on the Ethics of Eating, New York, Routledge, 2015, p. 201-214. Voir également Tristram McPherson, « Why I am a vegan (and you should be one too) », dans B. Bramble et B. Fisher (dir.), The Moral Complexities of Eating Meat, Oxford, Oxford University Press, 2016, p. 73-91; Christopher Kutz, Complicity, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, https://doi.org/10.1017/CBO9780511663758; et J. Driver, « Individual Consumption and Moral Complicity » dans B. Bramble et B. Fisher (dir.), The Moral Complexities of Eating Meat, Oxford, Oxford University Press, 2016, p. 67-79.
  3. « Utilitarianism and Vegetarianism » (1980) 9 Philosophy & Public Affairs, p. 325-337.
  4. « Puppies, pigs, and people: Eating meat and marginal cases » (2004) 18 Philosophical Perspectives, p. 229–245.
  5. « Do I Make a Difference? » (2011) 39, 2 Philosophy & Public Affairs, p. 105-131.
  6. « The Inefficacy Objection to Consequentialism and the Problem with the Expected Consequences Response » (2019) 176 Philosophical Studies, p. 1711-1724: « [W]hat matters is whether the difference that would be made increases in a way that is relevantly proportional to the decrease in the probability of making a difference—and as the discussion above illustrates, in real world collective action problems it is often empirically unrealistic to think that it does. »
  7. « The Impotence of the Causal Impotence Objection » (2020) 36, 1 Southwest Philosophy Review, p. 161-168.
  8. « Against Causal Inefficacy Objections: The Real Economic Impact of Individual Consumer Choices on Animal Agriculture » (2010) 2, 2-3 Food Ethics, p. 93-110.
  9. « Act-Consequentialism and the Problem of Causal Impotence » (2020) The Journal of Value Inquiry, https://doi.org/10.1007/s10790-020-09739-0.
  10. « Why Citizens Should Vote: A Causal Responsibility Approach » (1999) 16 Social Philosophy and Policy, p. 201-217.
  11. « How you can help, without making a difference » (2017) 174 Philosophical Studies, p. 2743–2767. Voir également « Collective harm and the inefficacy problem » (2019)  14, 4 Philosophy Compass, https://doi.org/10.1111/phc3.12587.
  12. La décision de participer à une manifestation, de signer une pétition ou de voter dans une élection a également une dimension individuelle, mais une telle dimension n’épuise pas la nature de ces actions. C’est également le cas pour le véganisme. Tout comme il existe un nombre minimal de véganes nécessaire pour avoir un effet sur l’industrie, il existe un nombre minimal d’électeurs, de signataires, de manifestants, voire d’émeutiers pour avoir un impact sur les décideurs. Si l’objection de l’inefficacité prescrit l’inaction dès qu’un individu a peu de chances de provoquer un changement réel par son action isolée, elle prescrit non seulement l’inaction à propos du véganisme, mais aussi à propos de pratiquement toutes les actions politiques, peu importe leur nature. En ce sens, l’objection de l’inefficacité prescrirait l’inaction, la passivité et le désespoir face à tous les problèmes qui dépassent les limites de l’action individuelle. C’est certainement la raison pour laquelle autant d’intellectuels tentent de trouver une solution au problème de l’inefficacité.
  13. « The Consequences of Individual Consumption: A Defence of Threshold Arguments For Vegetarianism and Consumer Ethic » (2011) 28, 4 Journal of Applied Philosophy, p. 404-407. Robert C. Jones développe aussi cette notion dans « Veganisms », dans J. Castricano et R. R. Simonsen (dir.), Critical Perspectives on Veganism, Basingstoke, The Palgrave Macmillan Animal Ethics Series, p. 15-39, à la p. 21.
  14. En plus de cet effet sur l’offre, les choix des consommateurs, ajoutent McMullen et Halteman peuvent non seulement réduire le nombre d’animaux qui seront élevés pour que l’on puisse en tirer certains produits, mais également le nombre d’animaux qui le seront pour nourrir ceux de qui l’on tire ces produits. Les auteurs mentionnent qu’environ 16% de la production d’œufs, par exemple, est destinée à l’alimentation des poulets de chair. En refusant de consommer de la viande, un consommateur peut réduire à la fois le nombre poulets de chair et de poules pondeuses qui seront exploités. Voir Steven McMullen et Matthew C. Halteman, « Against Causal Inefficacy Objections: The Real Economic Impact of Individual Consumer Choices on Animal Agriculture » (2010) 2, 2-3 Food Ethics, p. 93-110.
  15. Pour une perspective critique sur l’efficacité des boycotts, voir notamment Sarah A. Soule et Brayden G. King, « Markets, Business, and Social Movements », dans D. Della Porta et M. Diani (dir.), The Oxford Handbook of Social Movements, Oxford, Oxford University Press, p. 696-708 ; Paul Sergius Koku, « On the effectiveness of consumer boycotts organized through the internet: the market model » (2012) 26, 1 Journal of Services Marketing, p. 20-26 ; ou encore Daniel Diermeier, « When Do Company Boycotts Work? » (2012) Harvard Business Review, https://hbr.org/2012/08/when-do-company-boycotts-work.