Pourquoi la droite tient-elle tant à son verre de lait ?

Depuis qu’on a annoncé la disparition du groupe des produits laitiers dans le Guide alimentaire canadien, des chroniqueurs de droite y voient un signe de la montée en puissance du mouvement animaliste ou une autre conséquence du multiculturalisme canadien.  


Pourtant, Santé Canada ne dit pas aux Canadiens de ne pas consommer de produits laitiers. On leur retire simplement le piédestal sur lequel ils étaient posés depuis la première mouture du guide en 1942. Si une modification au guide alimentaire suscite autant de commentaires, c’est peut-être que lorsqu’on touche au lait, ce sont les rapports de domination qui sont remis en question.

Il y a deux ans, un trio d’artistes a installé une caméra et un micro à l’entrée du Museum of the Moving Image, à New York, pour enregistrer en permanence les personnes présentes dans l’espace public. Les passants étaient invités à répéter la phrase « il ne nous divisera pas  », faisant référence à la controverse entourant l’investiture du président Trump. La vidéo était diffusée en continu sur Internet, et la performance devait durer pendant tout le mandat de Donald Trump. Militants pro et anti-Trump se sont vite retrouvés à l’entrée du musée pour manifester. Les altercations se sont multipliées et la caméra a été éteinte au bout d’un mois en raison de troubles à la sécurité publique.

Vraiment tolérant… au lactose

Un soir, c’est une poignée d’hommes blancs qui se rassemble devant la caméra, torse nu et, chose étonnante, gallon de lait à la main. Parmi les nombreux commentaires sexistes, antisémites et homophobes prononcés, un homme crie, le lait coulant sur son menton : « Hey, vous, les non-Blancs, je peux faire ceci et pas vous. » Au même moment, le militant de droite Richard Spencer, à qui l’on doit l’expression alternative right et qui dirige aujourd’hui un think tank destiné à la promotion du suprémacisme et du nationalisme blanc, ajoutait un emoji de verre de lait et la phrase suivante à sa description sur Twitter : « Vraiment tolérant… au lactose. »

Spencer fait ici référence à la capacité de certaines personnes de digérer le lactose du lait. Une enzyme, la lactase, transforme l’un des glucides du lait, le lactose, en sucres assimilables par l’organisme. Cette enzyme est généralement active durant les premières années de vie, surtout si le bébé est nourri au sein. Pour des raisons qu’on ignore encore, lorsque l’enfant grandit, l’activité de l’enzyme diminue.

Or, des mutations génétiques ont eu lieu au sein de certaines populations. Ce sont elles qui permettent à des personnes devenues adultes de digérer le lait. On nomme ce phénomène la « persistance de la lactase ». Cette mutation génétique serait apparue il y a environ 7000 ans dans dans la région du Croissant fertile, chez ceux qui ont été les premiers à domestiquer des vaches et consommer du lait, avant de se répandre ailleurs dans le monde. Aujourd’hui, ce sont essentiellement les personnes dont les ancêtres sont européens ou issus de peuples nomades d’Afrique qui peuvent digérer le lait à l’âge adulte. En fait, à l’échelle de la planète, c’est à peine 25  à 35 % de la population qui est tolérante au lactose. Bref, c’est l’intolérance au lactose qui serait la norme et non pas le contraire.

L’histoire est remplie de faits scientifiques repris à des fins de propagandes racistes. Celui-ci n’y fait pas exception : il y a quelques années, une carte illustrant les régions du monde les plus tolérantes au lactose a été publiée sur un forum 4Chan. La carte était accompagnée d’un commentaire raciste : « Les roses sont rouges, Barack est à moitié noir, si tu ne peux boire de lait, tu dois partir. » De là serait née l’affection des néonazis pour le verre de lait. Mais déjà en 1923, le président Herbert Hoover, invité à prononcer un discours devant le World Dairy Congress, déclare que non seulement la solution aux problèmes de santé publique, mais aussi « la croissance même et la virilité des races blanches » reposent sur l’industrie laitière plus que sur n’importe quelle industrie.

Le lait comme aliment incontournable

C’est à cette période que le marketing du lait prend son envol, notamment en Angleterre, au Canada et aux États-Unis. On commence à distribuer du lait dans les écoles et à le présenter comme un aliment idéal, incontournable. Dans le Québec des années 30, c’est la crise et toutes les familles n’ont pas les moyens d’offrir le luxe d’un verre de lait à leurs enfants. Les ventes de lait déclinent. Inquiète, l’industrie va frapper aux portes des écoles pour proposer son remède miracle à la malnutrition. En 1934, la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM) répond à la demande des producteurs en mettant sur pied un Service social catholique. On en confie la direction à une infirmière qui était jusqu’alors employée d’une des plus importantes laiteries montréalaises, J.-J. Joubert. En buvant du lait, tous les enfants auraient une bonne croissance : ce serait une sorte de « police d’assurance » distribuée à grande échelle.

Pour l’industrie, la stratégie est doublement gagnante (et se perpétue encore aujourd’hui). On stimule les ventes et on façonne toute une génération de consommateurs. C’est aussi l’époque de l’apparition des premiers guides alimentaires où, suite à d’importantes pressions des lobbies, le lait fait sa place comme aliment essentiel.

La sociologue Melanie DuPuis montre bien dans son essai Nature’s Perfect Food : How Milk Became America’s Drink, qu’en déclarant que le lait est un aliment idéal, c’est leur propre perfection que les personnes d’origine européenne déclarent. Elle cite d’ailleurs une publication du National Dairy Council américain des années 20 dans laquelle la consommation de lait est présentée comme une marque de distinction sociale : « Les personnes qui apprécient l’art, la littérature et la musique, qui sont progressistes en science et dans toutes les sphères d’activité de l’intellect humain, sont celles qui ont consommé de généreuses quantités de lait et de produits laitiers. »

Un guide occidental

Pendant qu’on apprenait par coeur qu’un verre de lait, c’est bien mais que deux, c’est mieux, on oubliait qu’un grand nombre de personnes autochtones et non blanches était incapable de le digérer. Comme le montrent bien Iselin Gambert et Tobias Linné dans un article à paraître, il est difficile de ne pas voir les liens entre la persistance de la lactase et la domination des personnes blanches en agriculture et en politique. Que le nouveau guide alimentaire provoque autant de réactions négatives chez les conservateurs est peut-être le signe que les rapports de pouvoir sont lentement en train de se modifier. Mais comme plusieurs l’ont souligné, même si le verre de lait a été remplacé par un verre d’eau, le Guide alimentaire canadien demeure très occidental et n’est pas du tout adapté à l’alimentation des autochtones et de nombreux immigrants. Il reste encore beaucoup de chemin à faire pour renverser les rapports de domination en alimentation…


Crédit photo : Sympathy at Slaughter

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