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Ce texte est la préface à l’édition québécoise de La politique sexuelle de la viande à paraitre aux éditions du Remue-ménage le 1er avril 2025. Merci aux éditrices qui en ont autorisé la reproduction.
À lire aussi sur L’Amorce, une discussion entre Carol J. Adams, Nora Bouazzouni et Élise Desaulniers.
Dans la préface à la traduction française de La politique sexuelle de la viande de Carol J. Adams que j’ai écrite en 2016, je racontais ma première rencontre avec ce livre, quelques années plus tôt. À l’époque, j’avais rangé le féminisme dans le tiroir des utopies fanées, celles qui avaient eu leur heure de gloire avant de perdre leur pertinence. À mes yeux de Québécoise ayant grandi dans un monde où les femmes récupéraient leur nom de « jeune fille », où l’avortement était légalisé, où Kim Campbell avait accédé au poste de première ministre et où l’on m’encourageait à faire des études universitaires, l’égalité entre les sexes semblait acquise — du moins pour moi. Je voyais d’autres combats comme prioritaires : la redistribution de la richesse, l’écologie, la lutte contre le racisme, la défense des droits des animaux.
Une décennie plus tard, j’ai du mal à comprendre comment j’ai pu être aussi naïve. Comment ai-je pu oublier cette affirmation de Simone de Beauvoir, presque aussi célèbre que l’autre : « n’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ».
Aujourd’hui, au moment où j’écris ces lignes, il est impossible d’obtenir une interruption de grossesse dans plusieurs États américains. Les programmes de diversité, d’équité et d’inclusion sont démantelés tandis que Mark Zuckerberg déclare qu’ « une culture qui fait un peu plus la part belle à l’agressivité a ses mérites ». Ce cri de ralliement en faveur d’une masculinité exacerbée ne résonne pas seulement dans les hautes sphères des milliardaires américains. En novembre 2023, la journaliste Léa Carrier publiait un reportage sur la montée des discours misogynes chez les adolescents québécois et l’influence grandissante d’Andrew Tate. Elle a ensuite été la cible d’injures et de harcèlement sexistes en ligne. Partout, le masculinisme et l’ultra-libéralisme s’infiltrent insidieusement. Ils banalisent les inégalités, alimentent des tensions et paralysent notre capacité à avancer ensemble.
La manosphère n’est pas une bulle
Depuis une dizaine d’années, le terme manosphère vient éclairer un courant porté par un réseau d’influenceurs et de créateurs de contenu oscillant entre virilisme, antiféminisme, conservatisme et rejet des institutions. Cette frange décomplexée du masculinisme séduit un public grandissant, en particulier de jeunes hommes en quête de repères.
Mais la manosphère n’est pas un bloc monolithique. Comme un concert du groupe de thrash métal Voivod ou un rassemblement conservateur, elle brasse des libertariens et des autoritaires, des croyants et des athées, des racistes et des personnes issues de l’immigration. Pourtant, au-delà de cette diversité, certains thèmes fédèrent : la quête de maîtrise de soi (souvent par l’entraînement physique), une arrogance assumée et un rejet d’une culture progressiste.
On aurait tort d’y voir un courant marginal en pleine expansion. La manosphère ne surgit pas de nulle part : elle amplifie une culture dominante en occupant les vides laissés par les médias et le divertissement traditionnels. Elle a déjà contribué aux élections de Donald Trump et de Jair Bolsonaro en exploitant la radicalisation et la polarisation des débats. Au Canada, le chef du Parti conservateur, Pierre Poilièvre, a lui-même été reçu sur le populaire balado de Jordan Peterson. Ce dernier est un ex-professeur de psychologie de l’Université de Toronto, devenu au cours des dernières années l’un des modèles les plus influents pour les jeunes hommes. Sa recette ? Défendre une masculinité traditionnelle et s’opposer à la reconnaissance des transidentités.
Une idéologie qui se mange
Comme une démonstration éclatante orchestrée pour célébrer les 35 ans de La politique sexuelle de la viande, cette idéologie masculiniste s’incarne jusque dans l’assiette : la diète carnivore devient un marqueur identitaire, à la fois défi aux avancées progressistes contemporaines et affirmation d’une virilité assumée.
Dans Steaksisme (2021, Nouriturfu), Nora Bouazzouni cite une publicité de foie gras qui reprend, avec une ironie à peine voilée, le discours des « on ne peut plus rien dire » et les lamentations nostalgiques sur un monde qui aurait basculé dans l’excès de précaution et le politiquement correct. « On peut plus utiliser sa voiture sans culpabiliser, on peut plus tenir la porte aux dames sans passer pour un dragueur, bientôt on pourra plus s’asseoir sur l’herbe sinon on écrase les insectes rares, heureusement qu’il nous reste le confit de canard. »
Ce n’est pas un simple clin d’œil publicitaire : cette rhétorique s’inscrit dans une stratégie plus vaste, où la viande devient le symbole d’une révolte contre les mouvements progressistes. Les figures de proue du renouveau masculiniste ont fait de la viande un étendard de la virilité « authentique » et de la résistance contre toutes les luttes sociales des années 2010 : véganisme, féminisme, antiracisme, écologie, droits LGBTQ+, etc. De l’animateur d’un des balados les plus populaires au monde Joe Rogan à Jordan Peterson, toute la manosphère fait de la viande le symbole d’une contre-offensive s’opposant au progressisme.
Publié en 2019, The Carnivore Diet s’est imposé comme une référence majeure. L’ancien athlète et chirurgien orthopédique Shawn Baker y défend une alimentation exclusivement animal-based (en opposition à celle plant-based), rejetant légumes, fruits et céréales, jugés inutiles, voire nuisibles. Il explique notamment qu’ « un régime carnivore intégral, de la tête à la queue, contient tout ce dont le système humain a besoin […] et est exempt des antigènes végétaux ». Ce qu’encourage Baker, c’est un retour aux racines de l’évolution de notre espèce, où la consommation de viande est synonyme de force, d’endurance et de simplicité — des qualités qu’il associe à la masculinité. Mais au-delà des recommandations nutritionnelles, Baker s’attaque aussi aux mouvements véganes et écologistes, qu’il considère comme des idéologies contraires à la véritable nature dominante de l’humain.
Le boxeur Mike Tyson illustre cette tendance de manière frappante. Longtemps fervent végane — il se vantait autrefois de ne rien manger « qui ait un père et une mère » —, il se dit désormais carnivore. En 2020, il confiait à Joe Rogan (encore lui) qu’il ne se nourrissait plus que d’animaux sauvages, notamment d’élan et de bison. Sa justification ? « J’ai arrêté [le véganisme] à cause de l’entraînement, de l’apparence que je voulais donner à mon corps et de la force que je voulais posséder. » Comme l’écrit Carol J. Adams dans un texte publié dans le collectif L’écoféminisme en défense des animaux (2024, Cambourakis), « partout où il y a de la virilité (anxieuse), on retrouve de la consommation de viande ».
Vagues et ressac
Le lien entre domination et consommation de chair ne relève pas du hasard. Depuis des décennies, toute avancée féministe s’accompagne d’une résistance cherchant à réaffirmer un ordre hiérarchique traditionnel – et la viande n’en est qu’un symbole parmi d’autres.
Dans cette nouvelle édition de La politique sexuelle de la viande, Carol J. Adams rappelle comment, au début des années 1990, l’animateur de radio conservateur Rush Limbaugh l’attaquait ouvertement dans son émission. Il qualifiait les féministes de « féminazies », assimilait le féminisme et le végétarisme à des dérives du politiquement correct et incitait ses auditeurices à surveiller les universités pour y traquer les discours progressistes.
Trente ans plus tard, la stratégie demeure inchangée. Podcasteurs, tiktokeurs et chroniqueurs de droite perpétuent la même mécanique : caricaturer les idées progressistes jusqu’à l’absurde, attiser la peur du « wokisme », orchestrer des campagnes de harcèlement en ligne contre les intellectuelles féministes et ériger la consommation de viande en acte de résistance culturelle. Jordan Peterson lui-même s’est attaqué à Carol J. Adams avec le mépris qu’il réserve aux penseuses féministes, qualifiant son travail d’absurde et insensé.
Si la viande a toujours été un marqueur de virilité, un autre glissement s’est opéré ces dernières années : il ne s’agit plus seulement de défendre la consommation de viande, mais de prôner un régime exclusivement carné comme une preuve de force et de supériorité biologique. Sur les réseaux sociaux, des influenceurs vantent les bienfaits d’une alimentation 100 % animale, opposée à un monde moderne qu’ils jugent affaibli et dénaturé. En un an, les recherches Google sur le régime carnivore ont grimpé de 87 %, tandis que le mot-clic #carnivorediet dépasse 1,5 milliard de vues sur TikTok. Une popularité qui se traduit dans les assiettes : au Royaume-Uni, 19 % des 18-24 ans ont augmenté leur consommation de viande en 2024.
À chaque avancée féministe, une contre-attaque s’organise pour freiner ou inverser le mouvement. Comme le soulignent les sociologues québécois·e·s Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, ce ressac (backlash) survient chaque fois qu’un groupe dominant se sent menacé par un groupe marginalisé qui cherche à transformer les structures de pouvoir. Ainsi, la vague masculiniste actuelle n’est que le plus récent épisode d’un cycle qui se répète depuis des décennies.
Dans ce contexte, La politique sexuelle de la viande est une ressource précieuse pour comprendre les dynamiques au fondement des résistances antiféministes. Carol J. Adams y montre comment la consommation de viande a historiquement été associée à la virilité et au pouvoir masculin, ancrant la domination des femmes et celle des animaux dans une même logique, qu’elle soit culturelle ou politique. Ce mécanisme d’effacement traverse également les représentations publicitaires, qu’Adams analyse en détail. Un exemple frappant est une publicité de Hummer où un homme, après avoir acheté du tofu, prend soudainement conscience de l’atteinte portée à sa virilité. Pour réaffirmer son identité masculine, il se précipite chez un concessionnaire et s’offre un Hummer. Adams y voit une illustration flagrante de l’association entre consommation de viande et pouvoir masculin, ainsi que de l’anxiété suscitée par tout choix alimentaire perçu comme féminin. En déconstruisant ces publicités, elle met en lumière la manière dont carnisme et sexisme s’alimentent mutuellement, normalisant la domination à travers un langage visuel et narratif partagé.
Ces deux formes de violence se rejoignent dans ce qu’Adams nomme le référent absent : pour que la viande puisse exister, l’animal doit être effacé en tant qu’individu. De la même manière, pour que les corps des femmes puissent être exploités, elles doivent d’abord être effacées en tant que sujets.
Toute remise en cause de l’ordre établi suscite une réaction, qui vise à préserver les privilèges masculins, mais aussi à perpétuer un imaginaire où force, prédation et consommation de chair s’érigent en marqueurs sociaux. Dans cette logique, manger de la viande ne relève plus seulement d’un choix alimentaire : c’est un acte de résistance culturelle, un moyen de réaffirmer le conservatisme en opposition aux transformations sociales.
Combattre le masculinisme, c’est défendre le véganisme
Rien n’est jamais définitivement acquis. Chaque avancée féministe s’accompagne d’une riposte, chaque victoire déclenche un sursaut réactionnaire. Les mécanismes se répètent, avec des discours renouvelés, mais les logiques de domination restent inchangées. Ce qui semblait réglé hier ressurgit aujourd’hui sous un nouvel habit : la remise en cause du droit à l’avortement maquillée en défense de la famille, le retour des injonctions à la virilité déguisé en quête d’épanouissement personnel, la glorification de la viande érigée en rempart contre un monde prétendument affaibli.
La politique sexuelle de la viande met en lumière ces rouages invisibles du pouvoir qui s’infiltrent dans nos assiettes, nos discours et nos imaginaires. Elle nous rappelle que la domination ne disparaît pas, elle mute.
Puisque les masculinistes ont fait de la viande leur bannière, les féministes ne peuvent plus détourner le regard de ce puissant outil de domination. L’oppression des femmes et l’exploitation des animaux ne sont pas deux combats distincts : elles se nourrissent l’une l’autre, enracinées dans un même système de domination. On ne peut combattre le masculinisme sans remettre en question le régime carné. De même, le mouvement animaliste a été, et doit rester, féministe. Plus que jamais, il a besoin du féminisme pour s’affirmer et s’épanouir.
S’inscrire dans une tradition, c’est comprendre que certaines luttes ne meurent jamais. Depuis le XVIIIe siècle, féministes et défenseur·e·s des animaux avancent côte à côte. Ce n’est ni un hasard, ni une coïncidence. C’est un fil rouge, tissé par celles et ceux qui ont refusé de choisir entre les dominé·e·s. Aujourd’hui encore, cette alliance n’a rien perdu de sa nécessité. Car si l’ennemi sait se réinventer, alors nous devons, nous aussi, nous rappeler d’où nous venons pour mieux savoir où nous allons.



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