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Trois pays, une politique sexuelle de la viande

Pour marquer la parution des nouvelles éditions francophones de La politique sexuelle de la viande, Élise Desaulniers, éditrice à L’Amorce et préfacière de l’édition québécoise, a pris l’initiative d’inviter Carol J. Adams, autrice de l’ouvrage, et Nora Bouazzouni, préfacière de l’édition française, à partager leurs perspectives. Ces trois voix féministes et véganes, issues de différents horizons, explorent les interconnexions entre patriarcat, carnisme et contrôle des corps. Dans cet échange informel, nourri par une actualité brûlante, elles abordent les stratégies réactionnaires visant à restreindre les droits des femmes et les luttes antispécistes, ainsi que la montée des discours masculinistes et carnistes, et envisagent ensemble des pistes de résistance.

La préface de Nora peut être lue ici et celle d’Élise est reproduite sur L’Amorce.

Élise
Lorsque j’ai écrit pour vous inviter à cet échange, j’ai eu étonnamment du mal à trouver une phrase d’introduction. Le classique «  J’espère que vous allez bien  » semble un peu étrange compte tenu de l’époque actuelle. Mais je veux quand même savoir comment vous allez et comment vous faites face aux crises politiques, sociales et écologiques qui se déroulent dans vos pays respectifs.

Carol
Merci Élise, de commencer notre conversation. Pour aider à mettre en perspective la crise dans laquelle nous nous trouvons tous·tes, permettez-moi de dire que je vis au Texas depuis 35 ans. Si vous m’aviez demandé dans les années 1980 où je me verrais aujourd’hui, dans la troisième décennie du 21e siècle, j’aurais été aussi choquée que quiconque que la réponse soit «  Texas  ». Mais nous savons maintenant que malgré tous les stéréotypes du Texas, qu’il s’agisse des «  cow-boys  » «  viril  » ou des milliardaires du pétrole, avec leurs visions rétrogrades des femmes et de la planète, ces personnages arrogants et avides de pouvoir n’ont fait qu’annoncer la politique à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés aux États-Unis. Politique dans laquelle la mort de femmes enceintes suite à des avortements illégaux ou l’incapacité d’obtenir des soins prénataux appropriés est ignorée. Pour Trump et ses sbires, ce ne sont que des dommages collatéraux dans la quête du soutien des chrétiens évangéliques. Si vous m’aviez demandé si nous perdrions la protection de l’arrêt Roe v. Wade qui a légalisé l’avortement en 1973, ou si les mensonges sur les immigrés mangeant des chiens et des chats contribueraient à soutenir un candidat majeur à la présidentielle, je ne l’aurais pas cru.

Dans les années 1970, j’ai écrit un article sur Mary Astell, une Anglaise de la fin du XVIIe siècle qui militait en faveur de l’éducation des femmes. Dans une conclusion empreinte d’émotion, j’ai réfléchi à la manière dont Astell avait été oubliée par l’histoire féministe et, lorsqu’elle était évoquée, récupérée par une perspective conservatrice : «  Notre tradition a été entravée : nos luttes, nos pensées, nos expériences. Quel choc de réaliser qu’elles ne sont que des répétitions et que nous participons à notre propre mise en scène répétée ! Nous héritons d’une tradition que nous sommes aussi en train de créer. Ce que nous croyions être la deuxième vague du féminisme est en réalité la cinquième, ou la cinquantième… Qui sait ?

Combien de fois devrons-nous réinventer la roue avant qu’elle ne se mette à rouler ? Et comment s’assurer qu’elle ne s’arrête pas ?  »
Et nous y voilà de nouveau. Il est compréhensible que nous ressentions du désespoir. Je me souviens de la semaine précédant l’élection présidentielle américaine : j’étais l’un·e des 75 000 personnes rassemblées pour assister à l’apparition de Kamala Harris, candidate démocrate à la présidence, sur l’Ellipse à Washington, D.C., le même lieu d’où Trump avait lancé son assaut contre notre démocratie le 6 janvier 2021. J’ai ressenti une immense joie d’être entouré·e de personnes partageant mes préoccupations ; il semblait possible que nous obtenions enfin le président dont nous avions besoin et que nous méritions.

 Combien de fois allons-nous inventer la roue avant qu’elle ne commence à rouler ? Comment pouvons-nous nous assurer qu’elle ne s’arrête pas ?

À présent, bien sûr, tandis que Meta (la corporation derrière Facebook) retire les tampons des toilettes pour hommes, tandis que des suprémacistes blancs misogynes, xénophobes et climatosceptiques ont pris le contrôle de l’exécutif, je m’accroche à ma conviction que nous, qui leur résistons, continuerons — pour reprendre les mots de l’incroyable chanson finale de Suffs, la comédie musicale de Broadway — Keep marching: Poursuivons notre marche.

 

Élise
Carol, tu dis : «  Combien de fois allons-nous inventer la roue avant qu’elle ne commence à rouler ? Comment pouvons-nous nous assurer qu’elle ne s’arrête pas ?  »

J’ai presque cinquante ans. J’ai commencé mes études universitaires quelques années après la fusillade antiféministe de l’École Polytechnique de Montréal en 1989. Le monde avait changé. J’ai subi un avortement en 1995, quelques années seulement après la décriminalisation de cette pratique au Canada. J’avais l’impression que le pire était derrière nous, comme si j’étais emportée par la roue du progrès social. Lorsque je suis devenue végane il y a une quinzaine d’années et que j’ai découvert les liens entre le féminisme et la question animale, je pensais qu’il s’agissait simplement de faire prendre conscience de la convergence des luttes pour que la question animale soit prise au sérieux. Que les défenseur·euse·s des animaux n’auraient qu’à s’appuyer sur le consensus féministe pour se faire entendre ! Après la première élection de Trump en 2016, j’ai vu des femmes descendre dans la rue. Je n’étais pas la seule à être choquée. Cela passerait. Mais ce qui était censé être un intermède sombre est en train de devenir un nouveau chapitre. Les droits fondamentaux des femmes et des minorités sexuelles et raciales sont plus menacés que jamais à travers le monde. Même les réseaux sociaux, après nous avoir fait croire qu’ils pouvaient être des espaces de rassemblement, d’information et d’activisme, deviennent désormais des lieux menaçants. Et bien sûr, ceux qui prétendaient être des alliés féministes parce que c’était la bonne chose à faire nous tournent désormais le dos et réclament plus d’énergie masculine. Poursuivons notre marche, oui. Je veux le croire. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on tourne en rond.

Au moment où j’écris ceci, une nouvelle étude est publiée, s’appuyant sur 35 000 questionnaires complétés par des élèves du secondaire de diverses régions du Québec. On peut y voir à quel point le niveau de malaise des jeunes à l’égard de la diversité sexuelle a augmenté en quelques années seulement. En 2017-2018, 25 % des répondant·e·s ont déclaré se sentir mal à l’aise face à l’orientation sexuelle d’un ami gai, contre près de 40 % en 2023-2024. Pour une amie lesbienne, la proportion est passée de 15 % à près de 34 %. Le niveau de mal-être s’est notamment accru au cours de l’année scolaire 2021-2022, période marquée par la montée en flèche de la popularité des influenceurs masculinistes en ligne. C’est effrayant. En quelques années seulement, on a l’impression que ces influenceurs ont réussi à annuler des décennies de progrès, faisant reculer des réalisations qui semblaient autrefois solidement établies.

Ce n’est pas la seule chose qui change. J’ai évoqué mon avortement quand j’avais 20 ans. Je n’aurais jamais cru que ce droit fondamental de disposer de son corps serait un jour remis en question. C’était naïf. Puisque nous sommes là pour parler de la politique sexuelle de la viande, quels liens pouvez-vous établir entre les attitudes antiavortement et la politique sexuelle de la viande ?

L’édition française de La politique sexuelle de la viande

 

Nora
Le président Macron a récemment offert un exemple frappant de l’obsession de la droite et de l’extrême droite pour le contrôle du corps des femmes et de la natalité — une obsession que l’on sait liée à la thèse raciste et xénophobe du «  grand remplacement  » des populations blanches européennes par des populations subsahariennes et nord-africaines. Début 2024, il a ainsi appelé à un «  réarmement démographique  » pour «  une France plus forte en relançant la natalité  », alors que celle-ci atteint un niveau historiquement bas. Cette rhétorique belliqueuse fait écho aux obsessions de l’extrême droite et rappelle notamment la politique du dictateur roumain Nicolae Ceaușescu dans les années 1960, lorsqu’il a promulgué le décret 770 interdisant l’avortement (sauf pour les femmes de plus de 44 ans ou ayant déjà quatre enfants à charge) et restreignant la vente de contraceptifs. Résultat : 2 millions de naissances, mais aussi 11.000 femmes mortes des suites d’un avortement clandestin.

Je ne peux m’empêcher d’y voir un lien avec le discours néolibéral et nationaliste qui prône une agriculture ultraproductiviste et un élevage intensif (qui, comme on le sait, repose sur le contrôle du corps et de la natalité des femelles) comme solution incontestable à la sécurité/souveraineté alimentaire et à la croissance économique par les exportations. C’est de la connerie absolue, nous le savons depuis longtemps, mais le capitalisme, le fascisme et le populisme ne se soucient pas de la vérité.

Les animaux femelles non humains, tout comme les femmes, sont encore considérés comme des corps-outils, des corps-machines, des usines conçues et destinées à fabriquer des corps utiles : soit pour travailler, soit pour faire la guerre, soit pour nourrir les corps qui travaillent et font la guerre. Bref, des biens et des propriétés au service de la nation. Le véganisme, la contraception et l’avortement sont des obstacles aux projets politiques capitalistes et/ou impérialistes soutenus par pratiquement tous les pays du monde. Le discours hétéropatriarcal-carbofasciste-carniste affirme que la survie de l’humanité dépend de la consommation d’animaux non humains, des énergies fossiles et du contrôle du corps des femmes.

Les animaux femelles non humains, tout comme les femmes, sont encore considérés comme des corps-outils, des corps-machines, des usines conçues et destinées à fabriquer des corps utiles : soit pour travailler, soit pour faire la guerre, soit pour nourrir les corps qui travaillent et font la guerre. Bref, des biens et des propriétés au service de la nation.

Le récent recul des droits reproductifs est évidemment lié à la montée des extrêmes droites à travers le monde, dont les idéologies sont enracinées dans la déshumanisation de l’autre (ou «  des autres  ») — qu’il soit humain ou non-humain — et en particulier des corps racialisés et sexisés. Fin 2023, une étude a montré qu’en France, plus de la moitié des hommes qui se décrivent comme de gros mangeurs de viande (des «  viandards  ») se positionnent idéologiquement à droite ou à l’extrême droite ! L’enquête révèle également que les hommes qui mangent du bœuf au quotidien sont beaucoup plus susceptibles d’adhérer à une dizaine de stéréotypes sexistes (culture du viol, attitudes misogynes au sein du couple, conception traditionaliste de la famille, vision misogyne des relations de genre, etc.).

Le fascisme, comme la masculinité hégémonique contemporaine, le néolibéralisme et l’impérialisme, va de pair avec un discours radical dont la liberté et la tradition sont les attributs suprêmes. «  Je fais ce que je veux, je dis ce que je veux, je mange ce que je veux et l’État n’a pas son mot à dire sur ce qui m’appartient : ma femme, mes enfants, mon argent, mon flingue et mon steak.  » Ce que j’entends c’est fondamentalement «  c’était mieux avant : avant le féminisme, avant les droits civiques des non-Blancs que nous colonisions/esclavagision/déportions, avant les véganes  ».

 

Carol
Ce qui s’est passé au cours des dix dernières années semble rendre la publicité «  Manthem  » de Burger King prophétique. Vous savez, la tristement célèbre publicité de hamburger anti-femmes dans laquelle les hommes transcendent la race et la classe sociale pour s’unir contre la «  nourriture pour filles  » et, comme les insurgés du 6 janvier 2021, jettent des objets partout.

Nous vivons à une époque de politique réactionnaire et de destruction massive. L’une des choses qui me frappe sans cesse est à quel point cet intérêt réactionnaire de la virilité est devenu ; nous le voyons dans la façon dont les milliardaires de la technologie s’agenouillent devant Trump. L’historien de Yale Timothy Snyder, célèbre pour son petit livre De la tyrannie, conseille de «  ne pas obéir d’avance  ». Lors de la campagne présidentielle de 2024, nous, les progressistes, avons été alarmés en voyant ces milliardaires de la technologie justement obéir d’avance.
Dans cette optique, nous pourrions peut-être élaborer une liste de suggestions féministes et véganes alors que nous constatons un resserrement patriarcal croissant sur les relations. Par exemple, chercher à nommer avec précision et dénoncer les euphémismes qui dissimulent qui fait quoi à qui.

Dans La politique sexuelle de la viande, j’évoque la manière dont les animaux deviennent des référents absents dans une culture attachée à leur consommation : comment, derrière chaque repas carné, se cache une absence, celle de l’animal mort dont la viande a pris la place. Avec les animaux non humains comme référents absents, la «  viande  » se détache de son référent originel, devenant une image flottante, une métaphore dépourvue du sang et de la souffrance qui l’accompagnent.
Je crois que les femmes sont les références absentes des arguments antiavortement. Peut-être que chaque fois que le terme «  anti-avortement  » est utilisé, nous devrions le corriger en «  anti-femmes  » ou «  pro-mort des femmes  » ou «  pro-contrôle de la vie des femmes  ».
Bien sûr, l’élevage animal est pronataliste. Au fil des années, des militant·es pour les droits des animaux m’ont envoyé des images tirées de la littérature de l’élevage, et j’ai été choquée de voir comment certaines publicités pharmaceutiques s’appropriaient des images faisant la promotion de la consommation de viande. On y voyait, par exemple, des animaux sexualisés suppliant d’être mangés, dont le désir ultime était d’être consommés — vêtus d’un bikini et de talons hauts, adoptant des poses aguicheuses. Mais dans le cas de ces publicités pour des médicaments, ces animaux femelles, dans des poses hypersexualisées, ne voulaient plus être dévorés : elles voulaient être enceintes, elles voulaient offrir à l’homme un porcelet supplémentaire par an. La misogynie s’y déployait en toute liberté.

Je pense que les femmes sont les références absentes des arguments antiavortement. Peut-être que chaque fois que le terme ‘anti-avortement’ est utilisé, nous devrions le corriger en ‘anti-femmes’ ou ‘pro-mort des femmes’ ou ‘pro-contrôle de la vie des femmes.

Une autre suggestion pourrait être : «  Regardez ce que fait l’agriculture animale, car elle annonce à l’avance des stratégies que nous trouverons également utilisées dans l’oppression humaine.  »

Et une autre idée serait de trouver des moyens de rappeler aux gens que le changement est possible. Les gens ont tellement peur du changement ! Chaque vie de militant montre que le changement est possible. Chaque repas végane nous rappelle que le changement est possible. Chaque manière de transmettre des informations sur l’avortement dans les États des États-Unis où ces informations sont supprimées est importante. Bien entendu, ce ne sont pas les seules solutions. Mais l’ampleur de la réaction aux progrès dans les domaines du féminisme, du véganisme ou de l’antiracisme montre à quel point même les succès progressifs que nous avons enregistrés au cours des cinquante dernières années sont menaçants.

L’édition québécoise de La politique sexuelle de la viande

Élise
Dans ma préface de l’édition québécoise, je discute du «  régime carnivore  », une tendance de la manosphère qui favorise la consommation exclusive de viande. Plus que jamais, il semble que la consommation de viande soit devenue un symbole de résistance à tout ce qui est perçu comme progressiste. J’ai particulièrement aimé la citation de Carol dans L’écoféminisme pour la défense des animaux : «  Partout où il y a une masculinité (anxieuse), il y a une consommation de viande.  »

Partout où il y a une masculinité (anxieuse), il y a une consommation de viande.

De nombreuses statistiques le montrent : le fossé idéologique entre hommes et femmes se creuse. Les femmes ont tendance à être plus progressistes, tandis que les hommes sont de plus en plus conservateurs (et mangent plus de viande, influencés par Jordan Peterson et ses amis). Comment devrions-nous lutter contre cela ?

 

Nora
Avant d’évoquer des pistes pour répondre à cette question, qu’on me pose très souvent depuis que j’ai publié mon essai Steaksisme, en finir avec le mythe de la végé et du viandard en 2021, je voudrais évoquer une rencontre très enthousiasmante. La semaine dernière, un festival de cinéma LGBTQIA+ m’a invitée à discuter de la thématique «  manger queer  ». J’ai donc eu l’occasion très stimulante de faire le lien entre queerness et végétarisme/véganisme, en évoquant notamment les «  coming out  » qu’impliquent ces situations qui existent hors des schémas normatifs (l’hétéronormativité pour l’un, le dogme carniste pour l’autre) ; des réactions extrêmement agressives, parfois violentes physiquement, auxquelles font face ces communautés ; des justifications qu’on exige systématiquement d’elles ; de la médicalisation infantilisante ou dangereuse de ces identités ou de ces modes de vie ; ainsi que les réflexions condescendantes et insultantes du genre «  c’est une lubie, ça va te passer  ». Être queer, comme être végé, c’est remettre en question l’idée d’un état «  naturellement  » hétéro ou carnivore, c’est donc une subversion insupportable pour beaucoup, qui veulent y voir un danger civilisationnel.

Être queer, comme être végé, c’est remettre en question l’idée d’un état «  naturellement  » hétéro ou carnivore, c’est donc une subversion insupportable pour beaucoup, qui veulent y voir un danger civilisationnel.

Pour revenir à ton interrogation, Élise, ce backlash masculiniste, carnivore et souvent nationaliste — tout comme la tendance des tradwives — est une guerre culturelle : une guerre contre la justice sociale, pour le maintien de la suprématie blanche, une guerre libertarienne et profondément individualiste. Comment combattre cette guerre ? En ne relâchant pas nos efforts d’information, de discussion et d’éducation : aller à la rencontre de tous, écouter, parler, écrire, partager, interroger, interpeller nos élus. En France, l’extrême droite a gagné du terrain, car la gauche a oublié l’importance du terrain. Ne faisons pas cette erreur.

 

Élise
Je suis d’accord avec toi, Nora. D’une certaine manière, si tous ces discours trouvent un tel écho auprès de nos concitoyen·ne·s, c’est parce que personne ne leur a parlé depuis des années. J’écoutais récemment un commentateur parler des élites démocrates qui boivent du vin tout en discutant de justice sociale — une élite à laquelle beaucoup de gens ne s’identifient pas. D’une certaine manière, le mouvement végane a aussi tendance à être élitiste. Je vois les textes que nous publions dans L’Amorce. C’est souvent de la philo un peu pointue, des débats théoriques. Oui, c’est important, mais il ne faut pas oublier qu’une grande partie de nos concitoyens ont des préoccupations bien plus pressantes !
J’aime quand tu dis aller à la rencontre de tous. Nous avons tendance à l’oublier.
Et ça me fait réaliser à quel point un travail majeur comme La politique sexuelle de la viande est encore très peu connu, même parmi les végétaliens. Petite anecdote : mon exemplaire de la première édition a été volé, j’ai donc posté dans certains groupes véganes français proposant de l’échanger contre la nouvelle version. Cela semblait être un message totalement inoffensif. Mais imaginez : j’ai reçu des commentaires négatifs, comme «  Qu’est-ce que c’est que ça ?  » et «  C’est absurde.  » Bien sûr, des hommes (les femmes m’ont aidée et j’ai trouvé une nouvelle copie !). Je réalise le niveau de violence auquel tu dois faire face à chaque fois que tu parles, Nora. Et combien de travail nous reste-t-il encore à faire, même parmi ceux que nous considérons comme des alliés !

 

Carol
Quelques réflexions, car il y a tant à dire sur tout cela, mais je vais essayer de le concentrer. Nora, tu as raison de relier les points entre l’homosexualité et le véganisme, ils exposent tous deux la fausseté du genre binaire. Dans la nouvelle édition, je suggère : «  Si elle subit une déstabilisation constante, la masculinité, qui est une construction mentale provenant d’un pseudo modèle binaire des genres, se sent menacée. La présence de nourritures carnées dans le cadre d’un repas sert à prévenir toute instabilité future.  » J’aurais peut-être dû écrire «  semble promettre que cela empêchera une plus grande instabilité.  » La vie queer menace également la masculinité hétéronormative. On observe un racket de protection mutuelle en action : c’est au sein de la binarité de genre que l’association entre la consommation de viande et la masculinité existe. Autrement dit, la binarité de genre est le cadre conceptuel des politiques sexuelles de la viande. Tout le travail accompli pour renforcer l’idée que «  les hommes ont besoin de viande  », sous toutes ses formes, sert à contraindre la pluralité de genre à rentrer de force dans une binarité, où «  nous  » sommes censés savoir comment les hommes et les femmes doivent se comporter. La fluidité de genre et le véganisme révèlent tous deux le mensonge de cette binarité.

Élise, je suis désolée que ta première édition ait été volée ! Oh là là. Merci de l’avoir achetée à l’époque.

Je pense effectivement que certain·es véganes veulent que la discussion porte uniquement sur le véganisme, et rien d’autre. (Comme si c’était possible.) Ils veulent l’isoler de tout ce qui pourrait le relier à d’autres causes. Cela peut être le fruit d’un certain privilège, menant ainsi à un véganisme myope. Mais — et j’espère que tu y trouveras un peu d’espoir — mes rencontres avec le militantisme végane aux États-Unis m’ont montré à quel point il est possible d’accomplir des choses lorsque l’on crée ces connexions.
Je pense au travail visionnaire, essentiel et ingénieux du Food Empowerment Project, et aux nombreuses questions qui y sont abordées, notamment le colonialisme et son rôle dans la promotion de la consommation de produits laitiers, leurs préoccupations pour les travailleur·euses agricoles, ainsi que leur publication de recettes décolonisées.
Ou encore à VINE Sanctuary, un sanctuaire pour animaux d’élevage dirigé par des personnes LGBTQ, qui œuvre à la fois pour la justice sociale et environnementale, ainsi que pour la libération animale. Ils animent un formidable club de lecture qui ouvre un espace propice aux connexions.
Et un grand coup de chapeau à l’Afro-Vegan Society !

Enfin, pour revenir à mes préoccupations concernant l’avortement, les grossesses forcées et les liens entre l’activisme en matière d’avortement et l’activisme pour les animaux, je lisais justement le plus récent numéro de Liber : a Feminist Review et il comprend une table ronde réunissant des écrivain·e·s, des dramaturges, des militant·e·s et des professionnel·les de la santé santé pratiquant des avortements autour de la question «  Réflexions sur le long chemin vers la reconquête du droit à l’avortement.  »
Deux choses m’ont frappée : d’abord, le fait que, selon The New York Times, deux mois après la décision Dobbs, 22 % des Américain·e·s ne savaient pas si l’ovule féminin (female egg — œuf — en anglais) avait une coquille. Ils voulaient dire l’ovule humain féminin, mais ce glissement est précisément ce qui rend ce chevauchement si fascinant. Et ce glissement est exactement ce que révèle cette statistique : un cinquième des «  Américain·e·s  » (ou du moins des personnes ayant répondu à ce sondage) voient les ovules des femmes comme des œufs de poule. Pfff.
Puis, le dernier mot de toute la table ronde mentionne le fait que «  les vaches avortent  ». (Je pense que cela signifie qu’on leur fait subir des avortements, et non qu’elles provoquent elles-mêmes leur avortement, mais je n’en suis pas certaine.)
Ce commentaire fait suite à un précédent qui établissait une analogie entre les femmes et le bétail : «  Il faut faire quelque chose pour prendre soin du corps. Même avec l’attitude la plus abjecte, je veux dire, même si vous considérez les corps des femmes comme du bétail, une perspective vétérinaire vous dirait qu’il est important de préserver l’utérus, et que, même si vous ne comptez pas faire se reproduire cet individu cette fois-ci, pendant cette grossesse, vous devez tout de même veiller à sa santé.  »
Et en réalité, la réponse aurait dû être : «  Il n’y a jamais de “ne pas se reproduire cette fois-ci”.  » Les vaches pourraient vivre jusqu’à 20 ans, mais elles sont généralement envoyées à l’abattoir à quatre ou cinq ans. Il n’y a aucune analogie possible.
Mais bon sang, voilà où on en est : nous venons d’entendre un argument selon lequel le traitement des femmes enceintes devrait être calqué sur celui des vaches, parce qu’on suppose qu’elles seraient mieux traitées.

Mais bon sang, voilà où on en est : nous venons d’entendre un argument selon lequel le traitement des femmes enceintes devrait être calqué sur celui des vaches, parce qu’on suppose qu’elles seraient mieux traitées.

C’est une chute symbolique et culturelle : de «  ne les laissez pas nous voir comme du bétail !  » à «  on serait peut-être mieux traitées si on était du bétail.  »

 

Face à un discours qui réduit les corps – qu’ils soient humains ou animaux – à de simples instruments de domination, il est urgent de remettre en cause ces logiques patriarcales et carnistes. Cet échange, empreint d’amitié et du plaisir sincère de partager nos idées, nous rappelle que la résistance se nourrit aussi de convivialité. La politique sexuelle de la viande apparaît alors non seulement comme un outil militant, mais aussi comme une invitation à repenser, ensemble, nos sociétés vers un avenir libéré des normes oppressives.

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