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La question de l’expérimentation animale reste, au cœur des débats, souvent réduite à la recherche d’alternatives. Si certains affirment que de nouvelles méthodes peuvent remplacer toutes les utilisations d’animaux, d’autres parlent d’une “nécessité” à continuer face aux limitations des solutions actuelles. Ce texte invite à dépasser ce cadre en interrogeant les présupposés scientifiques et éthiques qui biaisent le débat et favorisent le statu quo.
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eut-on se passer de l’expérimentation animale ? La question est devenue un incontournable du traitement médiatique et du débat sur l’expérimentation animale[1]. Il y a le discours des anti : D’accord, avant, c’était utile. Ça a apporté des avancées médicales. Mais désormais, on peut faire sans, grâce aux nouvelles technologies. Et celui des pro : D’accord, il y a des nouvelles technologies, mais elles ne sont pas encore prêtes à remplacer toute l’expérimentation animale (et elles ne le seront peut-être jamais). Ce sont des tests cruels et sans intérêt pour les uns ; des recherches indispensables et exemptes de souffrances inutiles pour les autres. Et la ritournelle continue.
Présupposés et cadrages
Derrière ces discours, il y a un non-dit, un présupposé implicite : si l’expérimentation animale est utile et si l’on ne peut pas obtenir les mêmes résultats autrement, alors elle est légitime.
Loin d’être évidente, cette idée se retrouve chez les partisans de l’expérimentation animale, mais aussi chez les personnes et groupes qui s’y opposent. La revendication radicale d’arrêter l’expérimentation animale quelle que soit son utilité et quel que soit l’état de développement des alternatives a disparu de l’espace public. Elle y a été remplacée par une critique épistémologique ou scientifique, assortie d’un appel à développer et à appliquer les « NAMs » (« nouvelles approches méthodologiques » ou « méthodes non animales »), parfois désignées comme « alternatives » ou « méthodes de substitution ».
Au sein même des milieux animalistes et antispécistes, je rencontre encore des personnes qui n’ont jamais pris le temps de se poser la question la plus épineuse : et si certaines expérimentations animales étaient utiles et ne pouvaient être remplacées ? J’ai parfois été surpris que quelqu’un que je pensais radicalement opposé à l’exploitation d’animaux se dise prêt à accepter certaines utilisations d’animaux dans ces conditions. C’est pourquoi le cadrage de la question me semble avoir un effet non négligeable sur la représentation de l’expérimentation animale et l’évolution du débat au fil des décennies.
Et si l’expérimentation animale servait à quelque chose ?
La question ne date pas d’hier. Frances Power Cobbe, fondatrice de la Victoria Street Society (entre-temps devenue National Anti-Vivisection Society), puis de la British Union for the Abolition of Vivisection (désormais Cruelty Free International), est très claire à ce sujet dans une lettre au Times publiée le 30 décembre 1889[2] :
Vous demandez d’abord si l’on « nie que la vivisection soit capable d’apporter des connaissances utiles pour l’espèce humaine ». Nous ne prendrons pas le risque de nier que n’importe quelle pratique, aussi immorale soit-elle, puisse éventuellement fournir des connaissances utiles pour l’espèce humaine. En particulier, nous ne nions pas que la vivisection de personnes humaines par les chirurgiens de l’époque classique, et à nouveau par les grands anatomistes italiens du 15e siècle, a très probablement fourni des connaissances utiles, et que si elles étaient ressuscitées aujourd’hui, elles pourraient en fournir de nouvelles.
Elle poursuit en affirmant que les apports de la vivisection sont certainement beaucoup moins importants que les vivisecteurs le prétendent, mais réaffirme que son immoralité ne dépend pas de ses résultats.
Presque trente ans plus tard, à Madagascar, un journaliste souligne dans L’Écho de Tananarive que « ce qui, scientifiquement, est bon, peut être mauvais aux yeux de la morale », imaginant « facilement des cas où, par pitié, on renoncera à pousser très loin la recherche du vrai »[3]. Cinquante ans de plus et le Toronto Star (quotidien canadien) publie une lettre affirmant que tout comme « l’humanité a immensément bénéficié de la recherche animale », « il est tout aussi vrai que notre civilisation a été bâtie sur le dos des esclaves, et pourtant nous ne tolérons plus l’esclavage »[4].
Et si l’expérimentation humaine servait à quelque chose ?
Entre-temps, les médecins nazis ont défendu bec et ongle à Nuremberg leurs expérimentations menées sur des personnes détenues dans des camps de concentration[5]. Oskar Schroeder, qui a participé aux expérimentations sur l’ingestion d’eau de mer, soulignait leur « nécessité vitale », affirmant qu’elles pourraient « sauver la vie de beaucoup d’autres gens ». Karl Brandt, qui validait le gazage comme « la forme de meurtre la plus humaine » en 1940, parlait quant à lui des efforts déployés pour promouvoir l’expérimentation animale dès que cela était possible, important des primates africains « par des voies clandestines […] afin de permettre aux chercheurs de poursuivre leurs expériences sur la guerre chimique ». Il était toutefois d’avis que « les expériences humaines sont absolument essentielles pour assurer le progrès des recherches scientifiques ». En somme : ces expériences étaient utiles, et il n’y avait pas d’alternative.
À la fin des années 60, on retrouve ce discours chez les services publics étatsuniens concernant l’étude de Tuskegee, qui observait depuis une trentaine d’années l’évolution de la syphilis non traitée chez des hommes noirs non informés de leur maladie. Quand Peter Buxtun, chercheur au Service de Santé Publique (PHS), dénonce l’étude en 1966, il est convoqué au Centre pour le Contrôle des Maladies (CDC) pour être remis à sa place. On lui rappelle « l’importance de l’étude, les superbes données, et le travail indispensable du PHS »[6]. Quand le scandale public éclate dans les années 1970, l’étude est arrêtée. Elle inspirera en 1979 le rapport Belmont sur l’éthique de la recherche impliquant des personnes humaines[7].
Double standard
En France, après des dizaines d’années de péripéties, de scandales et de réflexions autour de l’expérimentation sur des personnes humaines[8] (et en particulier des essais cliniques), le Code de la santé publique pose en 2004 une base déontologiste claire : « L’intérêt des personnes qui se prêtent à une recherche impliquant la personne humaine prime toujours les seuls intérêts de la science et de la société »[9]. Manifestement, dans l’esprit du législateur, les bénéfices attendus d’un projet de recherche, quels qu’ils soient, ne peuvent pas justifier n’importe quoi. On se prive donc d’avancées médicales, volontairement et en toute connaissance de cause, au nom de la protection des intérêts de certains individus — une protection accordée sur la seule base de leur appartenance à l’espèce humaine.
Au même moment, l’Union européenne débat sur la révision de la réglementation de l’expérimentation animale, qui aboutira en 2010 à une directive bien moins ambitieuse que les propositions formulées en 2002 et 2008[10][11][12]. Au bout du compte, la directive 2010/63/UE se décrit elle-même comme « une étape importante vers la réalisation de l’objectif final que constitue le remplacement total des procédures appliquées à des animaux vivants à des fins scientifiques et éducatives, dès que ce sera possible sur un plan scientifique »[13]. Pas de protection inconditionnelle pour les animaux s’ils ne sont pas humains : encore aujourd’hui, aux yeux de la loi, les intérêts de la science et de la société priment toujours l’intérêt des individus à qui l’on impose de se prêter à une expérimentation animale[14].
Le spécisme, manifesté par ce déséquilibre de considération légale entre les intérêts individuels ou collectifs des humain·es et ceux des autres animaux, motive également des différences de traitement entre les animaux utilisés en fonction de leur espèce. La réglementation prévoit en effet des clauses spécifiques concernant les primates, les chiens et les chats, animaux jugés les plus proches de nous phylogénétiquement ou affectivement (et dont l’utilisation, au demeurant, est la plus susceptible d’alimenter l’opposition du public).
L’appel à l’égoïsme
Cela vous parait injuste ? Peut-être faudrait-il alors parler de vous, de vos proches : et si l’expérimentation animale pouvait sauver celles et ceux que vous aimez ?
Là encore, la question n’est pas nouvelle. Dès 1884, Paul Viguier (deuxième président d’une ligue antivivisectionniste française) dénonçait le caractère « invariable » de la « tactique » de communication des partisans de l’expérimentation animale. François-Victor Foveau de Courmelles, médecin antivivisectionniste, le cite dans un ouvrage publié en 1912 :
On lance dans les conversations, dans les journaux mondains, sous formes d’appréciations impartiales, des affirmations de découvertes médicales, mises à l’actif de la vivisection, et qui sont de nature à chatouiller l’égoïsme féroce de « tout le monde » qui est malade, ou qui se sent capable de le devenir. — De là à conclure que les tortures de quarante mille chiens ne sont rien au regard du soulagement d’un seul malade, il n’y a qu’un pas : et ce pas, on laisse au public apeuré le soin de le franchir. — Au besoin, s’il hésite, on l’y aide.[15]
Le 24 juillet 1913, au cœur du débat anglais sur l’application de la réglementation, Granville George Greenwood, avocat et politicien, distingue les intuitions personnelles et les questions morales :
Pour sauver mon enfant, je serais sans doute prêt à viviséquer l’honorable personne qui a demandé [si j’accepterais la vivisection d’un chien dans ce but], mais ce ne serait certainement pas considéré comme une preuve que j’ai la morale de mon côté en le faisant.[16]
Même son de cloche trente-six ans plus tard chez Charles Hume, fondateur de l’Universities Federation for Animal Welfare (UFAW, qui publiera par la suite l’ouvrage de William Russell et Rex Burch introduisant le concept des 3R[17]) :
Si l’on me demande « Qu’en est-il de vos parents et amis ? », je répondrai que je pourrais être tenté de commettre un parjure pour sauver l’un d’entre eux de la potence, mais que cela ne justifie pas le parjure.[18]
Je répéterai la même chose aujourd’hui : si cela pouvait sauver les personnes que j’aime, leur éviter des souffrances intenses ou leur garantir le bonheur, je pourrais être tenté de commettre des atrocités. Fort heureusement, mes envies, mes préférences ou mes dispositions ne permettent pas de définir ce qui est juste ou légitime. Quand une pratique génère des souffrances et la mort de centaines de millions d’individus sentients chaque année[19], l’évaluation de sa légitimité demande une analyse plus détachée des dispositions personnelles et individuelles.
Poser les bonnes questions
En 1912, François-Victor Foveau de Courmelles affirmait que le mouvement antivivisectionniste ne pourrait triompher qu’en adoptant une posture scientifique, dans un monde où un certain sentimentalisme est reproché aux antivivisectionnistes et peine à mobiliser l’opinion publique.
C’est pourtant l’affect qui tient encore le cœur du débat public jusqu’à aujourd’hui – tant chez les antivivisectionnistes révolté·es face aux souffrances infligées aux animaux que chez celles et ceux qui défendent l’expérimentation animale en faisant appel à la peur de perdre ses proches ou ses enfants, voire sa propre vie ; tant dans les mises en garde sur les risques liés au manque de transposabilité des résultats de l’expérimentation animale que dans les discours sur les souffrances des personnels des laboratoires qui utilisent des animaux autres qu’humains. C’est encore le sentiment qui façonne toute la discussion quand on se demande si l’on « peut » se passer de l’expérimentation animale sans questionner la légitimité du spécisme, sans prendre en compte les droits, les intérêts et la vulnérabilité des animaux concernés.
Oui, il s’agit bien de « se passer » de l’expérimentation animale, quoi qu’elle puisse apporter – et ce, pour les mêmes raisons pour lesquelles on se passe de faire ces expériences sur des personnes humaines. Notre inconfort face à cette idée ne révèle qu’une chose : nous sommes habitué·es à notre privilège spéciste et nous avons peur de le perdre. La question ne concerne donc pas notre capacité technologique, mais notre devoir : « Doit-on se passer de l’expérimentation animale ? ». Pour répondre à cette question et pour en tirer les conclusions qui s’imposent, l’éthique et le droit n’ont pas besoin d’attendre, comme le demande la réglementation européenne, que le « remplacement total » soit « possible sur un plan scientifique ».
Notes et références
| ↑1 | https://www.youtube.com/watch?v=6vbmDQxvTxE
https://controverses.minesparis.psl.eu/prive/promo09/C09B12/conclusion.htm https://lejournal.cnrs.fr/articles/peut-se-passer-des-modeles-animaux |
|---|---|
| ↑2 | Bryan, Benjamin (1895). Anti-Vivisection Evidences – A collection of authentic statements by competent witnesses as to the immorality, cruelty, and futility of experiments on living animals, Londres, Miller, Son & Cie. |
| ↑3 | Fred (1926). « Contradictions ». L’Écho de Tanarive, 17 février. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5486361r/f3.item.r=vivisection |
| ↑4 | Dermer, Anita (1987). « Time for a moral stance against animal research ». Toronto Star, 15 mars. |
| ↑5 | Halioua, Bruno (2017). Le procès des médecins de Nuremberg – L’irruption de l’éthique biomédicale, Toulouse, Erès. |
| ↑6 | Reverby, Susan M. (2009). Examining Tuskegee – The Infamous Syphilis Study and Its Legacy, University of North Carolina Press. https://uncpress.org/book/9781469609720/examining-tuskegee/ |
| ↑7 | (1979). The Belmont Report – Ethical Principles and Guidelines for the Protection of Human Subjects of Research, The National Commission for the Protection of Human Subjects of Biomedical and Behavioral Research. https://www.hhs.gov/ohrp/regulations-and-policy/belmont-report/read-the-belmont-report/index.html |
| ↑8 | Il s’agit donc bien de se passer de l’expérimentation animale en tant qu’utilisation d’individus sentients vulnérables, captifs et incapables de fournir un consentement libre et éclairé, dans des recherches qui les mettent en danger, dont les résultats ne peuvent pas leur bénéficier, et qui se terminent presque invariablement par leur mise à mort. L’utilisation d’un individu dans un projet de recherche vétérinaire respectant les mêmes conditions que les projets de recherche impliquant des personnes humaines vulnérables pourrait bien être légitime, notamment d’après Angela Martin : voir Martin, Angela K. (2022). « Animal Research that Respects Animal Rights: Extending Requirements for Research with Humans to Animals ». Cambridge Quarterly of Healthcare Ethics, 31(1), p. 59‑72. |
| ↑9 | (2004). Article L1121-2 du Code de la santé publique, https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006685829/2004-08-11/ |
| ↑10 | Rondaud, Annabelle (2011). « L’Expérimentation animale : une controverse stagnante ? Approche communicationnelle ». https://www.theses.fr/2011PA040073 |
| ↑11 | Evans, Jillian (2002). Rapport sur la directive 86/609 relative à la protection des animaux utilisés à des fins expérimentales ou à d’autres fins scientifiques (2001/2259(INI)), Parlement européen. https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-5-2002-0387_FR.html? |
| ↑12 | (2008). Proposition de directive du Parlement européen et du Conseil relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques, https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:52008PC0543 |
| ↑13 | (2010). Directive 2010/63/UE sur la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques, https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=CELEX%3A02010L0063-20190626 |
| ↑14 | Cash, Roland, Marty, Nicolas et Obriet, Muriel (2023). « La réglementation de l’expérimentation animale protège-t-elle vraiment les animaux ? ». Revue Semestrielle de Droit Animalier, 2023(1), p. 449‑486. |
| ↑15 | Foveau de Courmelles, François-Victor (1912). La vivisection – Erreurs et abus, Paris, E. Basset & Cie – Librairie générale de zoophilie. |
| ↑16 | Bates, A.W.H. (2017). Antivivisection and the Profession of Medicine in Britain – A Social History, Londres, Palgrave/Macmillan. |
| ↑17 | Russell, W.M.S. et Burch, R.L. (1959). The Principles of Humane Experimental Technique, UFAW/ Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health. https://caat.jhsph.edu/principles/the-principles-of-humane-experimental-technique |
| ↑18 | Hume, Charles (1949). « How to Befriend Laboratory Animals ». |
| ↑19 | Taylor, Katie (2024). « Trends in the use of animals and non-animal methods over the last 20 years ». ALTEX, 41(4). https://www.altex.org/index.php/altex/article/view/2874 |

