Capacitisme et spécisme sont-ils liés ?

Lors des débats autour du spécisme, on voit régulièrement fleurir des arguments capacitistes pour défendre l’oppression des animaux non humains. Ces arguments, parce qu’ils permettent également de perpétuer un système de pensée défavorable aux personnes non valides, doivent être doublement dénoncés. Quelles sont les similitudes entre ces deux formes de discrimination ?


 

Comme on commence à le savoir, le spécisme désigne une discrimination basée sur l’espèce. Il dessine une frontière infranchissable entre les animaux humains et les animaux non humains, estimant ainsi que la considération morale que nous devons attribuer à un individu dépend de son espèce. Le spécisme, c’est avant tout le fait que la domination humaine sur les autres espèces apparaisse comme naturelle, normale et nécessaire. Il renvoie au suprématisme humain, selon lequel l’appartenance à l’espèce Homo sapiens nous donne une supériorité ontologique qui nous autorise à nous approprier les autres animaux, à les faire souffrir et à les tuer. Le spécisme, c’est également ce qui fait que la plupart des Français·e·s mangent aujourd’hui de la vache et du taureau mais s’indignent chaque année de la tenue du festival de la viande de chien de Yulin.

L’antispécisme ne réclame pas que l’on accorde les mêmes droits à tous les animaux, humains comme non humains, mais bien que nous accordions une égale considération à leurs intérêts. En somme il s’agit d’utiliser des critères pertinents pour décider du traitement réservé aux un·e·s et aux autres. Un rat n’a par exemple aucun intérêt à avoir le droit de se marier. Il a cependant un intérêt à ne pas se faire électrocuter, blesser ou dépecer lors d’une participation non consentie à une expérience scientifique.

Qu’est-ce que le capacitisme1 ? C’est une forme de discrimination, de préjugé ou de traitement défavorable envers les personnes vivant un handicap, que celui-ci soit physique, mental ou psychique. Parce qu’une personne ne dispose pas, ou moins, de telle ou telle capacité, on donnera moins d’importance à ses droits ou à ses intérêts. On invoque aussi qu’elles sont moins nombreuses que les personnes valides ou qu’elles sont « hors normes » et donc qu’un effort d’adaptation serait trop coûteux ou peu utile. Dans le système capacitiste de valeurs et de pouvoir, le handicap est ainsi perçu comme une erreur ou un manque, et non comme une conséquence des aléas de la vie, voire dans certains cas d’une forme de diversité parmi les humain.e.s. Il est par ailleurs admis par la convention relative aux droits des personnes handicapées que l’absence d’accommodements raisonnables en faveur de personnes non valides constitue une discrimination fondée sur le handicap.

À première vue, il n’y a que peu de similarités entre le spécisme et le capacitisme2. En effet, personnes non valides et animaux non humains ont des caractéristiques physiques radicalement différentes, ne rencontrent pas les mêmes difficultés et ont des expériences de vie peu semblables. Pourtant il ne serait pas si saugrenu de défendre l’idée que le spécisme et le capacitisme sont tous les deux l’expression d’une même volonté de construire une « Humanité ». C’est cette volonté qui s’exprime par exemple dans la sélection arbitraire de caractéristiques pour juger la valeur d’un individu. C’est encore elle qui s’exprime dans l’idée d’une exceptionnalité des humain·e·s au regard des autres animaux. Enfin, c’est elle qui limite les catégories d’individus qui peuvent prétendre être pleinement humains.

En 2019, en France, si des personnes tiennent publiquement des propos discriminants envers les personnes en situation de handicap, ceux-ci ne sont généralement pas explicites : on n’entendra pas d’appel clair à l’eugénisme pour purifier l’espèce humaine. On assistera plutôt à l’invocation de considérations économiques, sociales, médicales ou pseudo médicales pour refuser la mise en place d’aménagements adaptés ou l’adoption d’une attitude appropriée3. En revanche, beaucoup de personnes assument pleinement de faire des animaux des instruments au service des humain·e·s, sans parler de celles plus nombreuses encore qui consomment régulièrement des produits d’origine animale et considèrent que nous ne devons pas accorder trop d’importance aux intérêts des animaux non humains. À travers leur défense de l’ordre spéciste, ces personnes s’inscrivent pourtant dans un schéma de pensée implicitement capacitiste.

Qu’en est-il précisément ?

« La valeur d’un individu dépend de ses capacités »

Voici deux exemples de commentaires trouvés au fil de débats sur le véganisme ou les droits des animaux, qui sont représentatifs de ce que l’on peut régulièrement lire :

« – A : Si vous nourrissez [les animaux] et les protégez des prédateurs MAIS que vous mangez leurs œufs/miel, alors c’est une relation symbiotique
– Vegan Sidekick : Si je garde une femme en captivité, que je l’insémine pour prendre son lait, mais que je la nourris, c’est donc acceptable ? Juste pour être clair. Symbiotique.
– A : Si elle est tribale (
sic), incapable de parler, avec un QI similaire à celui d’une vache, et que tout ce qu’elle fait consiste à manger, jouer, et rester étendue et qu’elle ne se débat pas quand tu la trais, alors oui, probablement… »

Ces deux commentaires sont, entre autres choses, profondément capacitistes. Pourquoi ?  

Dans ces deux cas la valeur des individus (qui dans ce contexte a des conséquences sur la considération que nous devons porter à leurs intérêts) serait dépendante de leur intelligence (et plus généralement de leurs capacités physiques, mentales et psychiques). De même, si nous estimons pouvoir accorder moins de valeur aux animaux non humains, c’est parce qu’ils sont plus « bêtes » que nous.

Traditionnellement la réponse antispéciste à cet argument a été celle des « cas marginaux », que nous devrions plutôt nommer, avec Frédéric Côté-Boudreau, l’argument des « cas marginalisés »4. Il consiste à rappeler qu’il existe des humain·e·s significativement moins intelligent·e·s que la moyenne, en raison par exemple d’un handicap ou de leur âge (jeunes enfants, personnes âgées séniles). Autrement dit, accepter l’argument spéciste justifiant la subjugation des animaux en raison de leur intelligence inférieure signifierait accepter sans broncher la domination sur ces « cas marginalisés ». Or, nous avons tous et toutes aujourd’hui l’intuition qu’il serait injuste de maltraiter les humain·e·s les moins intelligent·e·s. Trouverions-nous acceptable que l’on élève des personnes avec un handicap mental sévère dans le seul but de les consommer?

« Les animaux sont moins intelligents »

Imaginons un instant que l’on accepte l’argument capacitiste tel que : « la complexité intellectuelle d’un individu a une importance morale ». Dès lors, l’adhésion à cette thèse implique d’attribuer des droits personnalisés selon le panel de capacités de chacun·e, ce qui, très probablement, va favoriser l’émergence d’un système profondément inéquitable. On peut imaginer un monde où, au-dessus d’un certain QI, les individus se verraient garantir des droits fondamentaux, comme le droit à la vie ou à la liberté. À partir d’un certain seuil, les individus auraient accès à une plus grande variété d’activités (scolaires, artistiques, de loisirs). Les individus dont le QI serait inférieur ne disposeraient par contre que d’une protection minime et pourraient être librement achetés et utilisés par ceux ayant un QI supérieur. Autrement dit, le critère de l’intelligence utilisé pour justifier la domination totale des humain·e·s sur les autres animaux peut tout aussi bien justifier la domination totale d’humain·e·s sur d’autres humain·e·s5. On peut aussi supposer que le même type de raisonnement pourrait cautionner le meurtre et l’infanticide des personnes ayant une déficience intellectuelle.

Mais comment justifier que l’intelligence soit le critère déterminant de la considération que nous portons à un individu ? Pourquoi pas la force, la créativité artistique ou la capacité à bouger frénétiquement ses sourcils ? Il semble y avoir une grande part d’arbitraire dans le choix des critères qui déterminent la valeur morale des individus. Or, choisir des critères arbitraires revient à créer des discriminations injustifiables, et donc injustes. On pourrait par exemple décider que toutes les personnes qui ne savent pas faire un « U » avec leur langue soient torturées à mort. En quoi serait-ce moins arbitraire que le critère de l’intelligence6 ?

L’antispécisme argumente que le critère que nous devons utiliser, plutôt que l’intelligence ou la force, qui relèvent de l’arbitraire, est la sentience. Cette capacité d’avoir des expériences subjectives est le critère nécessaire et suffisant pour prendre en compte les intérêts d’un individu (ses besoins, ses envies, ses préférences…). En effet, si je n’ai pas d’expérience subjective, alors je n’ai pas d’intérêt tout court : un smartphone par exemple réagit à son environnement, peut communiquer et s’adapter… et pourtant il se fiche bien qu’on le broie sous les coups d’un marteau. En revanche, à partir du moment où un être est sentient, où il vit des expériences positives ou négatives, il est juste que l’on prenne en compte ses intérêts. Et ceci, indépendamment de son genre, de sa couleur de peau, de son espèce ou du fait qu’il soit valide. En affirmant que la sentience est le critère nécessaire et suffisant pour la considération morale d’un individu, l’antispécisme pose les bases pour contester toute forme de hiérarchisme et toute forme de discrimination arbitraire. Autrement dit, l’antispécisme est aussi un anti-capacitisme.

« Les animaux dépendent des humains »

On entend parfois dire qu’il est normal que nous puissions aller contre les intérêts des animaux (d’élevage notamment), car ces derniers sont dépendants de nous. Cet argument peut prendre différentes formes telles que « sans nous, les animaux d’élevage n’existeraient pas », « ils mourraient dans la nature » ou encore « les éleveurs·ses les nourrissent et les logent ». On suppose par là, de façon plus ou moins explicite, que puisque la vie des animaux d’élevage dépend de nous, il est normal que nous en disposions.

Il s’agit là encore d’un argument capacitiste. En effet, il revient à considérer que la dépendance est fondamentalement indésirable et négative. Et surtout, il confond dépendance et domination, voire justifie la domination par la dépendance7.

Il oublie aussi que nos sociétés sont fondées sur l’interdépendance. Valide ou non, il est peu probable que vous fassiez vous-même vos propres vêtements, que vous ne vous nourrissiez que de ce que vous avez fait pousser dans votre jardin et n’effectuiez tous vos déplacements qu’à pied ou dans un véhicule construit de vos propres mains. La dépendance est omniprésente dans nos sociétés, elle est même organisée et nous en bénéficions largement. Imaginez si vous deviez vous-même produire tout ce que vous consommez !

Toutefois, une dépendance inhabituelle, même minime par rapport à notre dépendance globale à la société, apparaît comme saillante. Le besoin d’être aidé pour monter une marche est considéré comme une dépendance anormale alors que nos dépendances habituelles vont de soi et ne sont même pas remarquées. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’une partie non négligeable de la dépendance des personnes non valides s’explique facilement : nous vivons dans des environnements pensés par des personnes valides pour des personnes valides. C’est pour cela qu’il vaut souvent mieux parler de personne « en situation de handicap ». Transports publics, commerces, voirie, appartements, tous ces secteurs ne sont que peu voire pas adaptés pour des personnes dont certaines (in)capacités sortent de la norme. Dans une société non capacitiste, cette dépendance serait bien moindre.

« La consommation de viande est naturelle, pas le véganisme »

La critique de l’idée de Nature est un champ de réflexions fascinant8. Or, cette critique révèle des liens étroits entre spécisme et capacitisme

Les habitué·e·s du mouvement animaliste le savent déjà, un des arguments qu’on oppose le plus souvent à l’antispécisme et au véganisme est qu’il est naturel de manger de la viande.

On peut tout d’abord s’interroger sur la pertinence de la séparation entre ce qui est « naturel » et ce qui ne l’est pas. Après tout, les humain·e·s sont des animaux, en quoi donc leurs actions ne seraient-elles pas « naturelles » ? À l’inverse, pourquoi tout ce que font les autres animaux est-il systématiquement étiqueté comme « naturel » ? Pour quelle raison estimons-nous qu’une construction humaine n’est pas « naturelle » alors qu’une fourmilière l’est ? Peut-être ne s’agit-il de rien de plus que de notre propension à chercher ce qui fait des humain·e·s des animaux si exceptionnels. Mais si rien de ce que produisent ou effectuent les humain·e·s n’est « naturel », à quoi bon se référer à la Nature ?

La Nature est souvent décrite comme un Ordre parfait, une symbiose perpétuelle. Combien de fois a-t-on entendu parler d’« équilibre naturel », alors même que cette idée est complètement réfutée par les écologues9 ? Comme le montre Yves Bonnardel10, l’idée d’un Ordre Naturel est aujourd’hui encore tenace. La présomption d’équilibre naturel s’accompagne aussi de l’idée que tout ce qui viendrait contredire cet Ordre Naturel serait donc « contre nature » et par là même à bannir.

Dès lors, la « Nature » n’est plus seulement perçue comme descriptive mais également comme prescriptive : tout ce qui n’est pas « naturel » est à proscrire car dangereux pour l’équilibre de l’Ordre Naturel. Dans cette vision, la nature est pareille à un dieu (ne dit-on pas « Mère Nature » ?) dont on ne doit pas contrarier les humeurs, elle devient un modèle.

Pour autant, nous pouvons légitimement nous demander si elle ferait un bon guide (dans la mesure où elle serait effectivement une entité douée de finalité, ce que nous remettons ici en cause). Et ce, notamment quand on sait que dans la « Nature », les lions mâles qui s’emparent d’une nouvelle horde de femelles tuent les petits qui ne partagent pas leurs gènes, quand on sait que les dauphins mâles pratiquent le viol de groupe, ou encore que l’immense majorité des animaux meurent dans leur enfance. Ne devrions-nous pas utiliser le mot « réalité » à la place de « nature » pour nous débarrasser d’un ensemble de croyances sous-jacentes ? On peut dire que, dans la réalité en dehors de toute intervention humaine, il y a survenue chez les non-humains d’un grand nombre de morts, de tueries, de maladies par exemple. Maladies que nous nous efforçons de soigner quand elles nous affectent nous-mêmes, en dépit de leur « naturalité ». À travers ces quelques exemples on se rend compte que « la nature » fait un bien piètre guide, au point que nous ne marchons plus dans ses pas depuis un moment déjà (et heureusement) ! Si nous décidions en effet de renoncer à ce qui n’est pas « naturel » dans nos vies, nous renoncerions à nous soigner, à limiter les dégâts des catastrophes naturelles, à nous vêtir pour nous protéger du froid, du vent, de la pluie… Refuser quelque chose sous prétexte que ce n’est pas « naturel » est donc un très mauvais argument.

Faire appel à la Nature permet d’exclure : les homosexuel·le·s en raison de leurs pratiques prétendues « contre nature », les Noir.e.s parce que prétendument « naturellement » inférieur·e·s aux Blanc·he·s, les femmes car prétendument douces, soumises et dévouées aux hommes « par nature ». Et bien sûr les animaux non humains dont la « nature » est d’être une ressource au service des humains.

Il faut aussi observer que l’appel à la Nature permet d’exclure les personnes non valides de l’Humanité ou, à tout le moins, de les considérer comme inférieures. Et pour cause : elles sont nées incomplètes, imparfaites et incapables de survivre et de se reproduire aussi bien que les humain·e·s valides. Elles sont donc « naturellement » inférieures11. Plus encore, leur existence, et surtout leur survie est un pied de nez constant adressé à la Nature, puisque les non-valides transcendent leur condition « naturelle » grâce à toutes sortes de subterfuges : fauteuil roulant, appareillage, prothèse… De fait, considérer qu’il faut suivre ce qui est « naturel », c’est consentir aux maladies qui touchent les non-valides et trouver anormal de les combattre12. Inversement, refuser la légitimité à ce que nous considérons comme artificiel, c’est dire à une personne en fauteuil roulant que sa mobilité n’est pas légitime. C’est clamer aux personnes appareillées que leurs sens et capacités ainsi recouvrés ne sont pas « dans l’ordre des choses ». C’est affirmer aux personnes dont la survie dépend de médicaments, d’opérations chirurgicales, que leur survie n’est pas légitime. Par leur simple existence, les personnes non valides sont « contre nature ». Parce que ce sont des cyborgs aidées de la technologie, parce qu’elles font tout pour survivre en dépit d’une génétique défavorable, elles bouleversent l’Ordre Naturel. Refuser ce qui n’est pas « naturel » c’est condamner beaucoup de personnes non valides. Considérer qu’il faut suivre et préserver l’Ordre Naturel, c’est entraîner la mise à l’écart et la discrimination des personnes non valides.

Le spécisme n’est pas dangereux seulement pour les non-humains

Pour conclure, on devrait donc prendre acte que le spécisme n’est pas seulement dangereux pour les animaux. Il l’est aussi pour certain·e·s humain·e·s. Car en acceptant l’idée qu’il est normal et naturel d’exercer une domination envers celleux qui ne sont pas considéré.e.s « humain.e.s », nous prenons le risque que cette même discrimination puisse s’exercer à l’encontre de certain.e.s humain.e.s en raison de leurs caractéristiques « bestiales », « monstrueuses »13, ou tout simplement moins « humaines ».

Le spécisme permet la négation des droits de qui n’est pas considéré comme humain·e, mais aussi de celles et ceux qui ne sont pas jugés « assez » humain·e·s, que ce soit en raison de caractéristiques physiques ou de difficultés à s’intégrer à nos sociétés. Cependant, derrière l’affirmation de l’existence « objective » de l’humanité, se cache en fait une humanité fantasmée, voire prescriptive. L’humanité telle qu’elle est souvent décrite n’existe pas de manière indépendante de nos représentations : elle est construite. Pour presque chaque caractéristique que nous qualifierons d’humaine, nous pourrons trouver des humain·e·s qui en seront dépourvu·e·s et des animaux qui la possèderont. Au cours de l’histoire et encore de nos jours14, toute personne dont l’ADN permettrait pourtant de l’identifier comme membre de l’espèce Homo sapiens n’est pas pour autant considérée « socialement » humaine. Car pour faire partie du club fermé de l’humanité, il faut en général montrer patte valide.

Parce qu’iels n’étaient pas suffisamment « humain·e·s » en raison d’une difformité ou d’un handicap, de nombreuses personnes non valides se sont vues nier leurs droits, euthanasiées sans consentement, exposées contre leur gré dans des freak shows, reléguées dans une humanité de seconde zone, quand elles n’en étaient pas tout simplement exclues. Parce qu’elles sont en dehors des normes de l’humanité, de nombreuses personnes non valides vivent aujourd’hui dans un monde qui ne leur est pas adapté. Accepter le spécisme, c’est favoriser et entériner la discrimination de ces « monstres », ces humain.e.s qui ne le sont qu’à moitié, parce qu’iels ont moins de force ou qu’iels sont difformes, parce qu’il leur manque un membre, un sens, des capacités cognitives ou tout simplement parce qu’iels ont besoin d’aide pour faire ce qu’un·e humain·e « normal·e » peut faire. En bref, pour toute raison qui les distingue de l’humain·e type, c’est-à-dire valide.

C’est pour toutes ces raisons que capacitisme et spécisme peuvent être perçus comme les deux faces d’un même rejet : le rejet de ce qui n’est pas suffisamment « humain ». Le critère éthique et politique d’humanité non seulement n’est pas juste, en ce qu’il exclut les autres animaux qu’humains, mais il se révèle en outre nocif pour diverses catégories d’humains, considérés comme sous-humains ou mal-humains.


Photo : Jo-Anne McArthur / We Animals

L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices.
Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à proposer un texte à la revue (info@lamorce.co).

  1. À ma connaissance, capacitisme et validisme sont deux concepts identiques. J’ai cependant préféré user du terme de capacitisme au lieu de validisme en raison de la racine des mots. Le terme « validisme » renvoie évidemment à l’idée de personne valide et de personne non valide. Tant que l’on se cantonne aux humain·e·s ce terme ne me pose aucun problème : en effet un·e humain·e aux capacités significativement diminuées est un·e « non-valide ». Cependant, quand un argument capacitiste est utilisé pour justifier l’exploitation animale ou, plus généralement, dans un contexte impliquant des animaux non humains, la situation est différente. En effet, la vache, la poule que l’on exploite car elle est trop « bête » est tout à fait valide du point de vue d’un membre de son espèce. En revanche, ses « capacités » sont jugées inférieures par rapport aux standards « humains ».
  2. Il y a toutefois une exception notable : l’anticapacitisme et l’antispécisme, contrairement à l’antiracisme et l’antisexisme par exemple, ne cherchent pas nécessairement à traiter tout le monde de la même façon. Les deux approches cherchent à prendre en compte les capacités et les besoins de chacun·e de manière juste et adaptée. Les personnes bipolaires, schizophrènes et autistes, par exemple, n’ont pas les mêmes capacités ni les mêmes besoins sociaux que les personnes neurotypiques. Les traiter comme ces dernières au nom d’un égalitarisme indifférencié serait déjà du capacitisme.
  3. Refuser d’installer une rampe dans son commerce sous prétexte que ce serait trop onéreux et non rentable ; forcer des personnes autistes à assister à des événements impliquant de nombreuses interactions sociales afin « soigner » leurs difficultés ; imposer un effort d’adaptation à des personnes malentendantes (en attendant d’elles une lecture labiale parfaite, par exemple) plutôt que communiquer par écrit…
  4. « En éthique animale, ces personnes sont généralement caractérisées comme étant les « cas marginaux », mais je trouve cette expression regrettable pour au moins deux raisons. Premièrement, comme le soulignent Donaldson et Kymlicka (Zoopolis. Pour une théorie politique des droits des animaux, Alma, 2011, p. 27), cela donne la fausse impression qu’il s’agit d’un petit nombre d’humains, alors que nous avons tous fait partie de cette catégorie lorsque nous étions enfants, et que nous pourrions tous en faire partie de nouveau en vieillissant ou en subissant un accident. Deuxièmement, cela donne l’impression que ces cas sont secondaires, périphériques, voire moins humains, et qu’on peut les aborder en un deuxième temps plutôt de les inclure directement, dès le premier temps, dans la réflexion morale. » Cf. Frédéric Côté-Boudreau, « Les cas marginaux sont marginalisés », article en ligne du 23 octobre 2013.
  5. Précisons que le capacitisme intellectuel ne touche pas seulement les personnes au QI jugé trop faible : iI concerne aussi une partie des personnes ayant un QI supérieur à la moyenne (les personnes à haut potentiel complexe ou dyssynchrones. Cf. l’article « Dyssynchronie » sur Wikipédia.
  6. Comme le fait justement remarquer Frédéric Mesguich : « La discrimination est injustifiée uniquement si la caractéristique discriminatoire est sans lien rationnel avec la discrimination qui en découle. Si savoir faire un U avec la langue permet d’entrer au club des U-linguistes, s’entraînant à faire les plus beaux U et à diffuser leurs prouesses, la discrimination n’est pas arbitraire. Ainsi, interdire à un cardiaque de monter dans un grand huit n’est pas une discrimination capacitiste abusive. »
  7. La recherche de l’autonomie maximale à tout prix, la stigmatisation des personnes jugées pas assez autonomes, la domination des personnes en situation de dépendance matérielle, sont des exemples courants d’attitudes capacitistes liés à l’idée de dépendance.
  8. Je vous conseille par exemple de jeter un œil à  la section du site de David Olivier, « La Nature n’existe pas ».
  9. Cf. l’entrée « Balance of nature » (en anglais) sur Wikipedia.
  10. Cf. Yves Bonnardel, d’après un texte de Estiva Reus, « En finir avec l’idée de Nature, renouer avec l’éthique et la politique », Les Temps Modernes, mars-juin 2005.
  11. Les nazis étaient fortement imprégnés de l’idéologie du darwinisme social, bien qu’ils n’en aient pas plus la paternité que de l’antisémitisme. Le darwinisme social préconise de supprimer les institutions et comportements qui font obstacle à la sélection naturelle et risqueraient sinon d’affaiblir et diminuer l’espèce humaine. De fait les personnes handicapées étaient perçues non seulement comme inférieures, mais également comme une menace sérieuse, ce qui a donné lieu au premier crime de masse des nazis, à travers l’opération T4. Cf. la fiche « Aktion T4 » sur Wikipedia.
  12. L’argument fut utilisé explicitement dans les années 1970 par une militante animaliste d’extrême-droite, Alika Lindberg, qui était férocement naturaliste (et anti-végétarisme) : « S’il en est ainsi forcément dans des civilisations comme les nôtres où aucune sélection naturelle n’élimine les faibles, les débiles mentaux, les contrefaits, qu’on garde jalousement en vie, il existe dans la nature une “injustice”, une inégalité entre les êtres sans laquelle la vie serait impossible. » Cf. Alika Lindbergh, Quand les singes hurleurs se tairont, Presses de la Cité, 1976, p. 107. Alika Lindberg dirigeait alors le « Cercle des Animaux et de la Nature », proche du Front National.
  13. Cf. l’entrée « tératologie » sur Wikipédia.
  14. Cf. James Palmer, « Crippling injustice », Aeon, 17 février 2014.