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1| Que faites-vous pour les animaux ?
J’ai été végétarienne pendant près de quarante ans, pensant ne plus participer à leur mise à mort. Jusqu’à une visite scolaire dans une ferme « laitière » : j’ai compris que je participais toujours au système que je pensais refuser. Je suis devenue végane, puis antispéciste.
Je suis professeuse d’histoire-géographie, photographe, militante depuis 2015 et porte-parole de 269 Life France. Je me reconnais dans des valeurs de gauche, féministes et dans une pensée intersectionnelle que je refuse de limiter aux seules dominations intra-humaines. L’antispécisme n’est pas pour moi une activité ajoutée à ma vie : il en traverse profondément la lecture politique.
J’agis dans la rue, par l’image, les mots, mes créations, dans mes cours, sur les réseaux sociaux, partout où je peux rendre visible le pouvoir que les humains se sont attribué sur les autres animaux.
Je ne veux pas améliorer l’exercice de ce pouvoir. Je lutte pour son abolition.
2| Qu’est-ce qui est le plus difficile dans votre activisme ?
Mesurer l’immensité de ce que nous combattons sans s’y résigner. Pour lutter, trois choses me semblent indispensables : la colère, l’enthousiasme et l’humilité.
La colère, parce qu’une oppression ne doit jamais cesser de nous révolter sous prétexte qu’elle est normalisée. Elle transforme le refus en exigence politique.
L’enthousiasme, parce qu’une lutte doit aussi donner envie de lutter, ouvrir des possibles et faire désirer un autre rapport aux autres animaux.
L’humilité, enfin, parce que ce ne sont pas nos avancées qui doivent déterminer notre satisfaction, mais la situation des victimes et l’immensité de ce qui reste à abolir. Elle nous oblige à questionner nos stratégies et nos angles morts.
La colère empêche de s’habituer. L’enthousiasme met en mouvement. L’humilité nous rappelle pour qui nous luttons.
3| Qu’est-ce qui vous énerve avec l’antispécisme ?
Que notre propre mouvement puisse parfois recentrer la lutte sur les humains : leur confort, leur rythme, leur culpabilité, leur « cheminement ». Cette individualisation finit par déplacer le regard des victimes et du système vers les choix personnels du groupe dominant.
Le spécisme est un système de domination, pas une addition de comportements individuels. Être antispéciste, c’est aussi regarder sa propre position : en tant qu’humaine, je bénéficie d’un privilège d’espèce. Le questionner devrait être aussi nécessaire que questionner nos privilèges dans les autres systèmes de domination.
Et nous devons nous demander : nos actions sont-elles réellement à la hauteur de l’ampleur et de l’urgence de ce que nous voulons abolir ?
Une lutte d’émancipation ne peut pas organiser son horizon politique autour du confort du groupe dominant.
4| Quelle tactique vous paraît la plus prometteuse ?
Je crois à la multiplication des espaces de confrontation avec le spécisme. Dans la rue, sur les réseaux sociaux, par l’image, par l’art : partout où nous pouvons rompre avec sa banalité.
Dans les actions de 269 LF, je vois la puissance d’une mise en scène ou d’une image qui déplace brutalement le regard. Sur les réseaux, je constate aussi que nommer clairement le rapport de domination — parler de personnes, de victimes, de droits, de pouvoir — provoque des résistances précisément parce que cela attaque la norme.
Je ne cherche donc pas une parole consensuelle. Je cherche une parole qui gêne, qui dérange, qui politise.
Pour moi, une tactique fonctionne lorsqu’elle ne se contente plus de demander : « comment mieux traiter les autres animaux ? », mais oblige à poser la question : « de quel droit disposons-nous d’eux ? »
C’est ce déplacement qu’il faut rendre incontournable.
5| Quel(s) contenu(s) auriez-vous envie de recommander ?
Zoopolis, de Sue Donaldson et Will Kymlicka, pour penser les autres animaux comme des personnes envers lesquelles nous avons des obligations politiques.
La Politique sexuelle de la viande, de Carol J. Adams, pour réfléchir aux mécanismes qui traversent différents systèmes de domination sans les confondre.
La thèse de Sarah Zanaz, Je souffre donc je suis. Penser le spécisme systémique, pour penser le spécisme comme un système d’oppression plutôt que comme une somme de comportements individuels.
Et je recommanderais aussi quelque chose qui n’est ni un livre ni un documentaire : REGARDER les autres animaux. Réellement. Regarder ces personnes, leurs relations, leurs préférences, leurs joies, leurs refus, leurs résistances. Ce qu’elles aiment, recherchent, choisissent. Car le spécisme commence aussi là : lorsqu’une personne sentiente disparaît derrière une catégorie — « bétail », « nuisible », « ressource », « nourriture ».

