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Alors que Bébé Dragon de Victoria Ying se présente comme un ouvrage innocent destiné à nos chers bambins, Nicolas Bureau y voit un roman d’apprentissage machiavélique et subversif à ne pas mettre entre toutes les mains. Une lecture décapante !


« La nature nous enseigne à nous entre-dévorer et elle nous donne l’exemple de tous les crimes et de tous les vices que l’état social corrige ou dissimule. On doit aimer la vertu ; mais il est bon de savoir que c’est un simple expédient imaginé par les hommes pour vivre commodément ensemble. Ce que nous appelons la morale n’est qu’une entreprise désespérée de nos semblables contre l’ordre universel qui est la lutte, le carnage et l’aveugle jeu des forces contraires ».

 Anatole France, Les dieux ont soif, Paris, Bordas, 1968, p. 55.

 

Des ouvrages militants, où, derrière l’encre, on peut sentir le sang et les larmes d’années de lutte, il y en a eu beaucoup ces dernières années. Mais celui qui, indiscutablement, se place au-dessus des autres, c’est un ouvrage bien singulier. À mi-chemin entre La Libération animale (1975) de Peter Singer et Voyage à motocyclette (1992) de Che Guevara, Bébé Dragon1 (2019) de Victoria Ying ne cache pas son ambition révolutionnaire quand il indique sur la quatrième de couverture « une lecture tout en tendresse ! ».

Ce point d’exclamation, dernier signe de l’ouvrage, est bien évidemment un moyen de manifester, de manière extrêmement virulente, son désaccord. Son désaccord envers quoi ? Envers le capitalisme. Envers le spécisme. Envers le naturalisme. Envers les dérives de la cryptozoologie, qui a, depuis tant d’années, popularisé les dragons et les créatures apparentées, comme les wyvernes, en laissant de côté les calamars géants du genre Architeuthis2, ainsi que des créatures comme Emela-ntouka et autres cryptides. Parce que, ne soyons pas dupes, Bébé Dragon n’est pas un héros ; bien au contraire. Analysons ici le texte intégral de ce chef-d’œuvre de 6 pages, 78 mots et 2 onomatopées.

Dès l’incipit, le constat est sans appel : « Bébé Dragon est malheureux : il ne sait encore ni voler, ni cracher du feu. » L’injonction à la naturalité mise en exergue par la narration est bien entendu une allégorie du système carno-spéciste, qui veut à tout prix replacer l’humain dans l’ordre pseudo-naturel, dans une chaîne alimentaire qui lui paraît aller de soi.

Cracher du feu, voler, c’est pour un dragon quelque chose de normal, de naturel, de nécessaire, exactement comme le carnisme. Peut-on sortir de cette fatalité ? Marx disait : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience3. » Bébé Dragon peut-il être un animal social comme les autres ? C’est, assurément, un être conscient, sentient, si l’on en croit l’annexe IV de la Déclaration de Cambridge sur la conscience.

Pourquoi alors l’autrice le réduit-il à des fonctions mécaniques, dans un élan cartésien qui laisse perplexe ? C’est, sans nul doute, pour mieux critiquer le déterminisme de ce monde, l’illusion de libre arbitre dans le spectacle de la vie où tout est déjà joué, mais où les acteurices n’arrivent guère à abandonner la prétention de l’inédit, du renouvellement permanent.

Bébé Dragon, sans doute étouffé par l’orgueil d’avoir des majuscules à son nom, comme s’il était unique, Unique, rêve d’autre chose : « Je veux être un grand ! dit Bébé Dragon à sa maman » dit Bébé Dragon aux lecteurices. Car oui, il s’agit d’un roman d’apprentissage. Foin des ombres sur les parois de sa grotte ! Bébé Dragon aspire littéralement à sortir de sa caverne. Cette envie rappellera à chacun·e le constat du narrateur dans Albertine disparue : « Il y a dans notre âme des choses auxquelles nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien, si nous vivons sans elles, c’est parce que nous remettons de jour en jour, par peur d’échouer ou de souffrir, d’entrer en leur possession4. » Ce désir brûlant – c’est le cas de le dire – doit-il être satisfait ? D’aucuns diraient que oui. Ce livre ne fait pas partie de ces d’aucuns.

Roman d’apprentissage, mais roman d’apprentissage malheureux. Cette décision illusoire de Bébé Dragon constitue la rupture de son existence ; celui qui aurait pu être un héros, comme les autres dragons de l’histoire que sont, par exemple, Paarthurnax ou Falcor, rejoindra les rangs des oppresseurs. « Alors Bébé Dragon apprend à bien garder le trésor. Grrr ! », nous apprend-on.

Rappelons ici quelques faits5. Les 1 % les plus riches de la planète possèdent deux fois plus que les richesses cumulées de 6,9 milliards de personnes. Près de la moitié de la population mondiale vit avec moins de 5,50 dollars par jour. Les très grandes fortunes se dérobent à leurs responsabilités fiscales à hauteur de 30 %. Chaque année, 100 millions de personnes sont contraintes de vivre dans l’extrême pauvreté en raison des coûts des soins de santé.

Or Bébé Dragon est un individu sentient qui dispose d’une fortune conséquente et qui rêve de voler (la métaphore renvoyant à Elon Musk est à peine voilée). Il ne demande pas à sa maman d’utiliser son argent pour améliorer le monde, dans une démarche d’altruisme efficace. Non, Bébé Dragon thésaurise. A-t-on déjà vu, dans la littérature francophone contemporaine, critique plus virulente du capitalisme et de l’épargne des dominants ? Le « Grrr ! » vient ajouter l’injure au mépris des classes populaires et des autres espèces, qui, rappelons-le, n’ont en général pas la chance d’hériter de montagnes d’or – à l’exception notable de certaines races de canards. Spécisme, classisme : Bébé Dragon nous emmènera-t-il plus loin dans la critique de notre société ?

La page 4 est, disons-le tout net, un manifeste RWAS : « Bébé Dragon s’entraîne ensuite à cracher du feu. Pppffff ! » Existe-t-il mort plus douloureuse, dans la nature, que de rôtir sous les flammes d’un dragon débutant, qui, tel un chasseur enivré, ne saura même pas viser les points vitaux ? Nul doute que l’autrice est familière des travaux et controverses des Cahiers antispécistes sur la question6,7. Au-delà de la souffrance évidente se pose un problème moins connu. Le chercheur Brian Tomasik nous apprend que « [la] peur des prédateurs n’est pas seulement une source d’angoisse immédiate ; elle peut également engendrer des traumatismes psychologiques sur le long terme. Lors d’une étude sur les anxiolytiques, des chercheurs ont mis des souris en contact avec un chat pendant cinq minutes, puis ont observé les réactions qui ont suivi. Ils ont découvert que “ce modèle animal d’exposition de souris à des stimuli de prédation inévitables produit des changements cognitifs précoces analogues à ceux observés chez des patients souffrant de réaction aiguë au stress”8 ». Imaginez donc un dragon à la place du chat.

« Il ne reste qu’une chose à faire… Bébé Dragon est-il prêt à voler ? Ouiii, Bébé Dragon a réussi ! Ça y est, tu es un grand ! lui dit sa maman ». Le livre se termine sur un affreux constat : cette machine à tuer, richissime, poussée par ses pulsions et le déterminisme du monde et de sa classe sociale, pourra dorénavant répandre la mort et la souffrance dans le monde.

Un grand roman, qui, en peu de mots, parvient à nous faire comprendre davantage que l’ensemble de la philosophie analytique n’a pu le faire ces dernières décennies. Une expérience, également, puisqu’on peut faire bouger Bébé Dragon avec son doigt, pour mieux l’incarner. Cicéron était dans l’erreur : ce n’est pas le visage qui est le miroir de l’âme, c’est Bébé Dragon.


L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices. Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à le faire sur la page Facebook de la revue, qui est prévue pour cela, ou à proposer un texte pour publication (lamorce@riseup.net).


Notes

  1. Victoria Ying, Bébé Dragon, Bruxelles, Casterman, 2019.
  2. Angel Guerra et Angel González, « Les calmars géants », Pour la science, 394, juillet 2010.
  3. Karl Marx, Critique de l’Économie politique, Avant-propos, trad. Rubel et Evrard, La Pléiade, Œuvres, t. 1, p. 272.
  4. Marcel Proust, Albertine disparue, chap. 1 (« Le chagrin et l’oubli »), dans À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, 1925, t. XIII, p. 57. QQ Citations
  5. Oxfam, « Cinq faits choquants sur les inégalités extrêmes : aidez-nous à redistribuer les cartes ».
  6. Réduire la souffrance des animaux sauvages, numéro spécial des Cahiers antispécistes, 40, avril 2018.
  7. Éliminer les animaux pour leur bien : promenade chez les réducteurs de la souffrance dans la nature, numéro spécial des Cahiers antispécistes, 41, mai 2018.
  8. Brian Tomasik, « L’importance de la souffrance des animaux sauvages », Cahiers antispécistes, 40, avril 2018, op. cit.
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