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Sommaire[1]
Résumé de la partie précédente de cet article : le fait que les intérêts de l’immense majorité des êtres sentients qui peuplent notre planète n’importent pas, du fait qu’ils sont considérés comme des êtres inférieurs, me paraît être l’un des mécanismes fondamentaux qui nous permettent de garder une vision sympathique de la vie sur Terre – de continuer à croire en la beauté de la « Nature » et de la « Vie ». Le spécisme est une pièce maîtresse des dispositifs culturels qui nous gardent de l’effroi que nous pourrions ressentir devant le monde.
L’idée de Nature ou la pilule bleue
Dans le film Matrix, le héros doit choisir entre avaler une pilule bleue ou une pilule rouge, la première le laissant profiter de l’univers factice et confortable qui était le sien, la seconde lui permettant d’accéder à la vérité… ou, dit autrement, lui imposant de la regarder en face.
Jusqu’au XIXe siècle, la majeure partie des humains vivaient à la campagne ou à proximité, ils assistaient au spectacle ininterrompu de la souffrance et de la mort et se savaient peu ou prou promis au même sort que les autres êtres qui les entouraient : mort douloureuse par accident, maladie, infection, meurtre, éventuellement supplice, ou encore agonie prolongée due à la vieillesse[2]. Indépendamment même de la crainte permanente que l’on peut ressentir pour soi-même, il n’est pas aisé de vivre dans un monde où la souffrance et la mort des autres sont omniprésentes. Jusqu’à nos jours, le spectacle de la Nature est ainsi resté quelque chose dont il faut bien, bon an mal an, s’accommoder. Nous avons beau témoigner d’une forte capacité de résilience[3], il nous faut « vivre avec » une situation omniprésente qui s’apparente à une perpétuelle vallée de larmes. Comme le disent les chrétiens, « la création tout entière gémit et souffre… » (Épître aux Romains, ch. 8).
On sait que notre civilisation a cru en un Dieu d’amour, qui nous aurait élus entre tous, en tant qu’humains, pour être « sauvés » sous conditions et intégrer à terme le paradis – une refiguration du jardin d’Eden du passé, où la mort et les souffrances n’existaient pas et où en revanche la félicité régnait[4]. Avec ce jardin d’Eden que nous avons quitté, avec ce Paradis qui nous est promis, quelque part donc, il existe un monde heureux, qui apparaît en définitive au croyant comme le vrai monde, le monde authentique, dont le monde réel ne serait qu’une pâle copie, accidentelle, inessentielle, déchue. Il s’agit soit d’un âge d’or disparu dont le monde actuel constituerait une malheureuse dégénérescence[5], soit d’un paradis futur qui nous est destiné, avec lequel notre monde ici-bas ne peut rivaliser. Dévaluer notre monde réel inacceptable au profit d’un monde fictif mais infiniment aimable constitue une solution mise en avant par de nombreuses civilisations pour accepter notre vie « terrestre ».
La version laïque actuelle du jardin d’Eden ou du Paradis est notre moderne idée de Nature – j’y reviens encore –, selon laquelle le monde réel ne serait qu’illusoirement horrible, mais serait en fait réellement harmonieux, non pas tant en étant exempt de souffrances, qu’en étant par contre ordonné ou équilibré[6]. L’ordre ou l’équilibre sont en effet des qualités présupposées du Tout, dont on présume qu’elles seraient nécessaires à sa pérennité, et auxquelles on donne par conséquent la préséance sur ce que vivent concrètement les habitants réels. Ces derniers, dans une optique naturaliste[7], sont devenus de simples parties du Tout, n’ayant d’autre raison d’exister que de concourir à son Existence. Il suffit donc de considérer uniquement le Tout, hypostasié[8], posé comme ayant une importance en soi et même comme le référent majeur, et de ne plus donc « considérer les individus que comme des éléments, des rouages fonctionnels, n’important que par leur utilité pour la bonne marche du Tout[9] ». Une vision qui considère la totalité et elle seule, et renvoie les membres à n’être que des sous-parties, n’existant et n’important que par rapport à elle, est ce qu’on appelle une vision totalitaire – pour éviter le terme « totalitaire », on dit aujourd’hui « holiste ». On peut ainsi considérer notre vision de la « Nature » comme le décalque des visions sociales totalitaires qui ne considéraient que la Société (le Tout) et n’appréhendaient plus les individus (humains) qu’à travers le prisme de la bonne marche de la machine sociale – on sait combien ces conceptions du monde ont fait de victimes au cours du XXe siècle. Notre vision des animaux sauvages dans le monde reste, aujourd’hui comme hier, une vision totalitaire.
C’est cette vision de la Nature comme Totalité ordonnée et équilibrée, respectable en soi, pour elle-même, qui sous-tend les tentatives d’établir des éthiques dites environnementales. Je ne crois pas qu’on puisse les défendre de façon rationnelle. Aldo Leopold exprime ainsi ce qu’on considère comme la première formulation explicite d’une de ces éthiques : « Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse[10] ». Il fait alors référence à ces notions de totalité et d’ordre (intégrité), d’équilibre (stabilité), dont nous avons déjà parlé, auxquelles il adjoint celle de beauté, comme si chacune de ces notions décrivait une réalité objective du monde. Or, nous savons depuis Spinoza[11] et Nietzsche[12] que nous plaquons naïvement ces conceptions sur le monde, sans qu’elles renvoient à quelque propriété réelle de celui-ci. La beauté, on le sait, existe dans le regard que porte celui qui la perçoit, nulle part ailleurs. Devrait-on accorder des droits à la « Nature » parce que nous y projetons de l’ordre et de la beauté, comme on en projette sur la Joconde, le tableau de Léonard De Vinci ? Pourquoi ne pas attribuer alors des droits à ce tableau ? Ne serait-il pas plus honnête de considérer que nous accordons aujourd’hui une valeur esthétique ou métaphysique à ce que nous appelons la Nature, et que nous devons en prendre soin aussi pour cette raison, sans considérer que cela nécessite de lui octroyer des droits ? N’aurions-nous pas de bien meilleures raisons de reconnaître des droits (ou l’égalité de considération des intérêts) aux êtres sentients qui, eux, ont véritablement eux-mêmes des intérêts réels à défendre, du fait même de leur sentience ? Ne devrions-nous pas, plutôt qu’accorder des droits à telle rivière ou telle montagne, en faire des sanctuaires, au nom précisément des sentients qui y vivent[13] ? L’évocation d’entités globales comme « la nature », « le vivant », « l’océan », ou bien telle ou telle rivière ou telle ou telle forêt, est un ressort rhétorique puissant qui permet de dissoudre les individus dans une masse indistincte qui n’évoque plus la sentience, mais simplement un milieu. Plutôt que de parler de génocides animaux, de massacres, d’exils et de famines, on va ainsi parler de déforestation[14]. C’est un des modes opératoires du spécisme.
La transformation du monde en spectacle
Aujourd’hui, notre éloignement du monde dit « naturel », notre environnement pacifié, ainsi que la mise à distance la plupart du temps de la mort et de la souffrance, nous permettent de nous figurer vivre dans un univers dans une certaine mesure harmonieux, ordonné, sécurisant et même juste. Au moins en ce qui nous concerne. Les autres animaux de toute façon n’importent pas, ce qu’ils continuent à vivre est donc toujours hors-sujet. Nous nous percevons toujours résolument à part du reste du monde, qui demeure donc partagé en deux univers distincts, l’Humanité (vue comme le monde du droit, de la justice et du progrès) et la Nature (vue comme le monde de la nécessité naturelle, hors morale, hors droit et hors justice). Cette fracture du monde réel en deux univers que tout oppose constitue le ressort fondamental de l’idéologie de notre temps, l’humanisme. L’abîme qui nous sépare des autres animaux est désormais illustré, d’un côté par le fait que eux n’ont rien et n’ont aucun droit, et, de l’autre, par le fait que nous jouissons de relatives bonnes conditions matérielles de vie et que nous bénéficions de droits fondamentaux à ne pas être tués, ni enfermés, ni torturés. Cette distanciation idéologique et pratique, humaniste, opérée entre eux et nous permet notamment de les considérer comme des représentants ou des symboles d’un monde tout autre, qui constitue désormais la scène lointaine et étrange devant laquelle se jouent nos vies.
Nous adorons voir des vaches paître dans les prés et observer des animaux sauvages. La mise en décor et en spectacle passe par le plaisir banal de la contemplation, ou du pistage, comme pour Baptiste Morizot ou Sylvain Tesson[15], mais peut-être bien aussi d’une certaine façon par le plaisir de la traque, comme pour de nombreux chasseurs. De même les zoos ou les aquariums, ou les fermes pédagogiques, en exposant des animaux pour notre divertissement, paradoxalement les mettent à distance, en nous proposant d’accéder par leur spectacle à cet « autre monde ». Les zones de safaris, ou les réserves naturelles qui sont considérées comme de parfaits échantillons de nature à aller découvrir en randonnée, exercent une fonction similaire. C’est le rôle que jouent aussi les réserves de réensauvagement, comme celles de l’ASPAS[16].
Le fait même qu’une grande majorité des animaux nous évitent redouble dans notre imaginaire le sentiment qu’il y a notre monde et leur monde, deux mondes fondamentalement différents qui coexistent, qui se côtoient mais ne se mélangent pas. Un monde « sauvage » que nous ne pouvons qu’observer à distance, comme on observe les étoiles.
Or, la chasse joue un rôle très concret dans l’éloignement de « la vie sauvage », en terrorisant les animaux. Une amie me racontait récemment ses vacances aux îles Galapagos, qui forment une réserve naturelle dans le Pacifique où les animaux ne sont quasiment pas chassés ni pêchés : elle nageait accompagnée par des requins, des tortues, des otaries, des manchots. Sur la plage, un lion de mer venait la déranger pour prendre sa place sur un banc. De telles situations sont inimaginables dans un monde où les animaux sont régulièrement traqués et massacrés. Or, qui vit paisiblement dans les campagnes dans nos contrées peut parfois néanmoins voir des chevreuils ou des lapins approcher, ou des renards ou des sangliers nous observer en se montrant ; le cas n’est pas extraordinaire. Si la chasse était abolie, nombre d’animaux libres se laisseraient contempler, nous approcheraient par curiosité, en quête de nourriture ou pour trouver refuge ou compagnie. Des liens se noueraient, qui mettraient vite à mal notre extériorité, notre distance. Allongé au sol dans la montagne, en discussion avec une amie distante de quelques mètres, il m’est arrivé qu’un rouge-gorge vienne sautiller sur mon corps et reste là, curieux, pendant une dizaine de minutes ; un lézard des murailles qui me voyait tous les jours me laissait lui toucher le museau du bout des doigts…
Mais ce genre de familiarités ne constitue pas notre expérience courante. Et nous continuons résolument d’appréhender les autres animaux comme « appartenant à la Nature », tandis que nous en serions définitivement sortis (nous « appartenons » à l’Humanité). La force de l’idéologie spéciste est telle que tout le monde, animalistes compris, se sent systématiquement tenu de ramener les animaux à « leur place naturelle dans le monde », à la Nature. Untel partage une vidéo sur les réseaux sociaux, mettant en scène le comportement d’un animal, et ne peut s’empêcher de s’exclamer en nous prenant à témoin : « Voyez cette merveille de la Nature ! ».
Cette « appartenance » à la « Nature » les projette opportunément dans un ailleurs qu’un abîme sépare de nous. Résolument différents de nous, venant d’un autre monde, comment pourraient-ils devenir nos semblables et être traités comme tels ?
La distanciation esthétique
L’esthétisation du monde, à travers un regard motivé par la recherche d’une sensation d’harmonie et de beauté, permet aussi de mettre à distance les réalités vécues. Elle nous plonge dans un rapport distancié par le regard, du fait de notre focalisation sur la forme et de notre oubli du « fond » ou de sa relégation au second plan. L’esthétique, tout autant que l’éthique, est un rapport au monde, une façon de l’approcher, de l’appréhender. Lorsque le rapport esthétique se substitue au rapport éthique, le submerge, il y a des chances que les sujets de la morale disparaissent, noyés[17]. Lorsqu’il s’agit de catastrophes humaines, nous sommes indignés que s’exerce un tel regard esthétique – et lorsque nous ne le sommes pas, c’est généralement un très mauvais signe d’un point de vue éthique. Dans son journal de guerre, Ernst Jünger, écrivain et officier allemand participant à l’occupation de la France pendant la Seconde Guerre mondiale, a de très belles pages pour dépeindre un bombardement de Paris, auquel il monte assister en dandy depuis le toit du Raphaël, un verre de vin à la main où trempent des fraises. Paris, écrit-il, « avec ses tours et ses coupoles rougies par le couchant s’étendait dans sa beauté puissante, tel un calice de fleur, survolé en vue d’une fécondation mortelle[18] ». De telles envolées lyriques ont bien sûr suscité de nombreux commentaires indignés (après guerre).
L’académicien Jean d’Ormesson, en 1994, alors que se déroulait le plus meurtrier génocide de la fin du XXe siècle, participait au Rwanda à une opération de propagande des services français, alliés des génocidaires, et parlait sereinement dans Le Figaro de « massacres grandioses dans des paysages sublimes[19] ». On imagine que seul son racisme (avéré), c’est-à-dire, son mépris des victimes, a pu lui suggérer une telle formule esthétisante[20].
L’esthétisation de la prédation est on ne peut plus banale, elle, et les accents enflammés que trouvent spontanément les aficionados des spectacles de corrida trouvent leur pendant spontané dans des descriptions grandiloquentes de scènes de carnage dans « la Nature » :
« Mère nature n’a pas dit son dernier mot. Deux minutes plus tard, je vois les deux loups revenir en mode scène de chasse derrière une biche.
La femelle, plus rapide, course la biche. Le mâle en embuscade les rejoint et saisit la biche sous le ventre, tombe dans le dévers, se relève, repart derrière et la saisit à nouveau. Puis la relâche encore. La femelle s’obstine dans la poursuite jusque dans la forêt. Et c’est là, à l’abri de mon regard, qu’un gros vacarme de branches cassées suivi d’un lourd silence me laisse imaginer le dénouement.
Il n’y a pas eu de cruauté. Seulement une scène de la vie sauvage dans toute sa grandeur.
Pour ces instants si rarement observés dans nos contrées, toutes les souffrances endurées pendant le séjour, tous les doutes de ne pas revoir le carnivore symbole de l’équilibre de la faune sauvage, ont été balayés par le flot d’émotions qui m’a submergé jusqu’aux larmes[21]. »
Tout y est : Mère Nature en action, scène de la vie sauvage dans toute sa splendeur, carnivore symbole de l’équilibre, absence de cruauté. Dans un article analysant la prédation comme un symbole fondamental de l’ordre naturel, Yves Bonnardel remarquait déjà il y a un quart de siècle :
« L’Ordre, c’est un ordre. La prédation est le symbole de ce que l’Ordre règne bel et bien, avec une dureté de fer : “l’équilibre naturel” tire son existence de ce qu’il ne laisse aucune pitié l’influencer en faveur de cette gazelle qui court à perdre haleine devant le fauve. L’Ordre est par ailleurs d’autant plus Ordre qu’il est inégalitaire : les “choses” sont ordonnées, rangées, lorsqu’elles ont un rang auxquelles elles doivent se tenir. La souffrance qu’il faut semer pour maintenir l’ordre, pour maintenir chacun dans le rang (ou le faire rentrer dans le rang), donne la mesure de l’absolue nécessité que revêt cet ordre[22]. »
Passant de l’ordre naturel à l’ordre social, l’auteur ajoutait en note : « Je crois que les partisans des régimes autoritaires ne chérissent pas la répression uniquement pour faire régner réellement l’ordre (social), mais aussi pour satisfaire leur quête mystique d’Ordre : pour mieux le faire régner symboliquement. » Ainsi, la souffrance ne serait pas seulement justifiée par la finalité supérieure qu’est le maintien de l’ordre (ne pas verser dans le chaos), mais réciproquement, la souffrance contribuerait à la gloire de l’ordre, à sa magnificence, à sa majesté. Le fascisme, dans sa fascination pour le « maintien de l’ordre » perçu comme une finalité supérieure, trouverait là une explicitation. Pareillement, notre soif d’ordre dans « la Nature » se rassasierait au spectacle du sang versé.
Mais lorsque nous évoquons la « Nature », les scènes de ravages ne nous viennent pas en priorité à l’esprit. Au contraire, ce sont des images de paix, de tranquillité, de permanence, d’éternité. La notion de « Nature » est non seulement idéologique, avec les idées fantasmatiques qui lui sont associées de totalité, d’ordre, d’équilibre, de natures des choses, mais elle est aussi de l’ordre du désir : désir mystique, désir d’harmonie, désir de fusion ou, comme on dit aujourd’hui, de connexion. Elle relève désormais aussi d’un sentiment esthétique (le beau, l’harmonie) que nous plaquons sur elle depuis un peu plus de deux siècles et qui s’est construit ou fortifié dans des classes aisées[23]. Sous ses différents aspects, elle joue contre la prise en compte des animaux[24]. Notamment, ce sentiment de beauté et d’harmonie, que nous retirons de notre regard esthétique sur les paysages et sur ce qui en est réduit à les composer (les arbres, les petites fleurs, les mouvements de l’eau, etc.), joue à occulter et même nier l’ampleur et l’importance éthique du carnage qui en constitue l’envers du décor.
La mystique de la « Vie »
La mystique de la « Vie » constitue elle aussi une tentative de justifier le monde ; mettre l’accent sur la valeur positive de la vie indépendamment des souffrances éprouvées est une façon de mettre ces dernières sous le boisseau… Je renomme ici « mystique de la vie » ce que le philosophe Jean-Christophe Lurenbaum appelle l’ « idéologie de la reproduction[25] », qui semble fonder nombre des civilisations existantes. Cette idéologie affirme que la vie est souhaitable en soi et qu’on a le devoir de la reproduire. « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la », dit la Bible (Genèse 1, 27-31), et on retrouve des exhortations similaires dans de nombreuses autres cultures. On insiste dans notre civilisation sur « le don de la vie » qui serait nécessairement un cadeau, au point qu’il serait irresponsable de ne pas se reproduire, qu’il serait irrespectueux de ne pas vénérer ses père et mère et répréhensible de mettre volontairement fin à sa vie. Cette idéologie s’exprime de nombreuses manières : pensons par exemple à la pression nataliste qui s’exerce sur les femmes tout particulièrement, qui reste considérable, et au fait que les sexualités non reproductives demeurent tendanciellement honteuses (homosexualités, masturbation, fellation et cunilingus, etc.).
L’exaltation de la vie, de la vie en soi, peu importe comment elle est vécue, est la glorification d’une vie abstraite et générale, extraite de tout ce qu’elle a de particulier et qui la constitue réellement. Elle ne vient qu’au singulier, car elle est un principe divin ou naturel hypostasié : la « Vie » se soucie peu des vies (vécues).
L’inégalité des vies
Cependant, vies humaine et non humaine sont appréhendées très différemment.
Dans le christianisme puis dans sa version laïque contemporaine, l’humanisme, la vie humaine est considérée comme sacrée, ce qui explique par exemple la condamnation de l’euthanasie et du suicide même lorsque les souffrances sont devenues insupportables. Elle est considérée comme sacrée parce qu’elle serait dépositaire du principe humain – une essence immortelle qui fait l’humain à l’image de Dieu. Pour les humanistes héritiers de la culture judéo-chrétienne, l’humanité de chacun est censée garder une valeur inestimable pour la raison qu’elle est extraordinaire : elle est la petite graine infiniment précieuse qui nous distingue absolument de tous les autres animaux en tant que, contrairement à eux, nous devenons des subjectivités libres et individuelles. C’est cette essence, cette nature humaine que nous sommes censés partager avec tous les autres individus humains, qui nous donne une place exceptionnelle dans le monde, absolument unique[26].
La vie non humaine se présente bien différemment. Dans la Genèse, Dieu crée les animaux non pas comme des individus, mais « selon leur espèce », et saint Augustin a exercé une influence considérable dans la pensée chrétienne en en déduisant que l’âme des animaux, « sensitive[27] », est accordée à l’espèce et qu’elle est de nature collective et périssable. Les animaux n’ont pas de conscience de soi ou d’intellect comme les humains, et leur âme est essentiellement liée à leur corps, à leur instinct et à leur survie. Elle est donc vue par Augustin comme une sorte de principe vital, mais non comme une entité immortelle. Les plantes aussi sont animées par un tel principe vital, encore plus rudimentaire, purement « végétatif ». Lorsque des personnes parlent ainsi aujourd’hui de « respecter la vie sous toutes ses formes », elle accordent généralement de l’importance à une sorte de souffle vital mal défini qui circulerait dans et par les individus ; ce n’est pas de la vie de chaque individu en tant qu’elle lui importe qu’il est question, mais d’une vision mystique de « la Vie » comme une force occulte. En leur étant insufflée, cette Vie donne temporairement leur valeur aux êtres vivants, mais ils doivent la restituer tôt ou tard – plus souvent tôt que tard d’ailleurs – pour alimenter le cycle « de la vie et la mort ».
Sacrifier pour que la Vie perdure
Bien entendu, tant les souffrances que les vies animales deviennent insignifiantes face à la « Vie ». Celle-ci est fréquemment utilisée pour justifier leurs souffrances et mort : l’infini et perpétuel « cycle de la vie » est invoqué pour affirmer que « la vie se nourrit de la mort », que « la mort engendre la vie », que la Nature est le fruit de la souffrance des êtres et naît de la prédation. Dans cette conception de la Vie, vie et mort ne vont pas l’une sans l’autre. La Vie se situe à une échelle supérieure par rapport aux simples individus mortels qui ne font que l’incarner provisoirement : leur mort n’est pas la fin de la Vie, mais au contraire sa transmission, sa reproduction. Leur « sacrifice » perpétuel est ce qui permet à la Vie universelle de se perpétuer.
La mystique de la « Vie » correspond à une compréhension du monde comme un ordre (une structure, un système ou un équilibre), où seules les fonctions comptent et non les individus, lesquels ne font que les « remplir » comme on remplit des cases. On voit à quel point l’idée de la Vie et l’idée de Nature dont il était question dans la partie précédente opèrent similairement ; elles sont en conséquence mobilisées pour défendre le même ordre social spéciste, pour produire le même effacement éthique des autres animaux. Pourtant, l’idée que les animaux sont destinés à une mort prématurée et souvent cruelle, qu’ils sont « nés pour cela », pour être des proies ou des prédateurs, pourrait au contraire, comme c’est le cas chez Voltaire, constituer une circonstance aggravante. Selon l’auteur de Candide, « [c]e qui est encore de plus cruel, c’est que, dans cette horrible scène de meurtres toujours renouvelés, on voit évidemment un dessein formé de perpétuer toutes les espèces par les cadavres sanglants de leurs ennemis mutuels. Ces victimes n’expirent qu’après que la nature a soigneusement pourvu à en fournir de nouvelles. Tout renaît pour le meurtre[28].» Ce cycle continuel par lequel la vie s’alimente d’un carnage permanent n’a rien de consolant, et encore moins de rassurant.
Ce fameux « cycle de la vie et de la mort » ne peut servir de justification que parce qu’il est élevé au rang de « loi de la nature », de garant de « l’ordre naturel » ou, comme on préfère dire aujourd’hui, des « équilibres naturels ». Il est quasiment perçu comme l’instrument de la divine Providence qui fait que le monde est monde, sans laquelle tout ne serait que chaos – on veut précisément éviter d’appréhender le monde comme un foutoir dénué de sens, comme la résultante des hasards des propriétés de la matière, d’innombrables collisions aléatoires, des micmacs de l’histoire évolutive… Étant déiste et précédant Darwin d’un bon siècle, Voltaire ne peut guère voir l’aboutissement malheureux de millions d’années d’histoire de la vie sur Terre que comme « évidemment un dessein formé » par la Nature. Pourtant, il opte pour regarder en face la réalité de la souffrance universelle, au détriment de son besoin de croire en un monde juste.
De la Vie au Vivant
Le courageux parti pris de Voltaire reste très minoritaire et le recours à l’idéologie de la « Vie » a aujourd’hui le vent en poupe. Mais on observe dans les discours contemporains un glissement du concept de la Vie à celui du « Vivant ». Je me permets ici de mettre une majuscule au « Vivant », comme pour la « Vie », pour souligner similairement leur caractéristique d’entité hypostasiée, mais ses zélateurs s’efforcent précisément de la promouvoir comme une notion laïque[29]. Ce nouveau paradigme du Vivant continue de véhiculer les deux aspects de l’idéologie de la Vie présentés plus haut : le principe vital qui circule entre les êtres[30], et l’idée d’ordre, d’équilibre, du cycle de la vie. Du fait de la montée en puissance du mouvement écologiste et de l’idéologie naturaliste qu’il trimballe bien souvent, la dimension d’« ordre » ou d’« équilibre » du Vivant se trouve volontiers associée à la notion d’écosystème. Des termes « techniques » d’intrication et d’interdépendance sont souvent mis en avant pour justifier de l’importance qu’il y a à considérer le « Vivant » dans son ensemble, comme un système relationnel complexe, mais la notion fonctionne de façon très similaire à l’idée de Nature elle-même : très vite, il ne s’agit plus de considérations techniques, mais du rapport mystique qu’elles dissimulent.
La notion de « Vivant » a aujourd’hui le vent en poupe, disais-je, et pas seulement lorsque l’on évoque les souffrances des animaux sauvages. Il est notamment à l’œuvre dans le néo-carnisme [31], qui est la production de nouveaux récits de légitimation de la consommation d’animaux en réaction à l’avancée des mouvements antispécistes : Jocelyne Porcher, Baptiste Morizot, Charles Stépanoff, Dominique Lestel, Emanuele Coccia et tant d’autres encore reprennent ainsi la vieille antienne selon laquelle la mort (celle des autres) fait partie de la vie… Ici, la justification de la marche sanglante du monde et celle de nos pratiques carnées découlent d’une même idée d’ordre du monde (la chaîne alimentaire, les équilibres proies-prédateurs, le cycle mort-vie, etc.)[32].
Affronter la souffrance
À cette matrice « idéologie de la reproduction » dont nous parlions plus haut, Lurenbaum en oppose une autre, celle de l’« allègement de la souffrance ». Présente dans les différentes formes du bouddhisme, mais aussi à des degrés divers dans l’hindouisme, le jaïnisme et quelques autres branches religieuses, sous la forme de l’ahimsa notamment, l’exigence d’allègement de la souffrance met l’accent sur le soutien concret à apporter aux sentients déjà vivants[33] et non sur l’accroissement de leur nombre. Cette logique, que je qualifierais volontiers de qualitative plutôt que quantitative, était jusqu’à récemment peu favorable à la survie des sociétés qui l’adoptaient, ce qui explique sans doute qu’elles ne soient pas nombreuses : en effet, pour chaque communauté il était d’une importance décisive de produire continuellement le plus de membres possible, qui constituaient la matière première pour la production, la reproduction et le combat. Chaque société avait besoin de maximiser sa production de petits humains pour faire face aux sociétés adverses et concurrentes, et il est compréhensible que, toute à son impératif de survie, elle se souciait peu du vécu de ses membres en termes de souffrances. Aujourd’hui, les conditions matérielles ont changé, la natalité ne joue plus un rôle si déterminant dans la puissance de nos sociétés et l’idéologie de la vie reflue légèrement : en conséquence de quoi, sans doute, nous nous autorisons plus facilement aujourd’hui à accéder à nos émotions et à nos souffrances, les nôtres comme celles des autres.
Bien sûr, prioriser l’allègement de la souffrance sur la reproduction de la vie implique de regarder en face la réalité de la souffrance. Or, considérer ne serait-ce que l’ampleur des torts que nous faisons subir aux autres animaux revient à jeter une ombre angoissante sur la désirabilité de la vie sentiente, une vie qui peut souffrir durablement et intensément et qui peut donc être torturée[34]. Si l’on jette aussi un regard sur ce qu’est la vie des animaux sauvages, on est à nouveau saisi de vertige devant l’immensité de la souffrance exposée. Si l’on imagine ce qu’a été, selon toute vraisemblance, la vie de la plupart des êtres sensibles sur Terre depuis l’apparition de la sentience il y a cinq cent millions d’années[35], on réalise qu’on ferait tout – et de fait, on fait tout – pour ne pas avoir à éprouver leur dénuement, leur possible solitude, leurs faims, leurs terreurs, leurs maladies, leurs accidents, leurs infections, leurs parasitoses, bref, leur vie et leur agonie.
Néanmoins, beaucoup d’entre nous ne voient pas le monde de manière aussi sinistre que je le présente. Notre appréhension du monde comme un lieu où prédomine la souffrance ou au contraire le plaisir semble être souvent influencée par la façon dont nous percevons notre propre existence : les personnes qui voient leur propre vie en rose ont tendance à concevoir « la vie » ou « le monde » en général comme agréable à vivre. Elles tendent à projeter une vision optimiste. Mais leur vision du monde influe aussi en retour, symétriquement, sur le sentiment qu’elles ont de leur propre vie. Ainsi, à l’inverse, les personnes qui pressentent le monde comme étant tragique, empli de souffrances épouvantables, auront tendance à évaluer leur propre existence d’un œil plus noir que les premières[36]. Le sachant intuitivement, nous essayons généralement d’appréhender notre propre vie, et la vie en général, comme positives. Un philosophe sud-africain, David Benatar, s’est penché sur la question de l’objectivité de notre appréhension de notre propre vie, et aboutit à la conclusion que nous avons tendance à l’estimer plus plaisante qu’elle n’est réellement. En fait, affirme-t-il, si l’on tenait compte de façon réaliste des souffrances qui l’accompagnent, elle ne vaudrait guère la peine d’être vécue[37]. Il paraît très plausible que nous essayions pareillement inconsciemment de repeindre notre monde en vert parce que nous vivons plus facilement, plus légèrement, dans un monde que nous percevons comme vivable, voire agréable…
Maltraiter les autres
Enfin, il est probable que le fait de maltraiter nous-mêmes les autres animaux nous soit une façon efficace de nous convaincre que leurs intérêts, leurs joies et souffrances, n’ont pas d’importance. Dans la Genèse, Dieu s’adresse ainsi aux humains : « Que tous les animaux de la terre et tous les oiseaux du ciel soient frappés de terreur et tremblent devant vous, avec tout ce qui se meut sur la terre. J’ai mis entre vos mains tous les poissons de la mer. Nourrissez-vous de tout ce qui a vie et mouvement : je vous ai abandonné toutes ces choses […][38] ». Le message était fort ( « qu’ils soient frappés de terreur et qu’ils tremblent ») et clair : Dieu infiniment miséricordieux autorise que nous contribuions à répandre l’effroi au sein de sa Création. Il avalise une situation de constante épouvante. Comme Il[39] est infiniment miséricordieux et infiniment bon, la conclusion qu’on ne peut manquer de tirer est que les émotions et sensations ressenties par les animaux n’importent pas.
On sait aujourd’hui ce que beaucoup de militants animalistes soupçonnaient depuis longtemps : que la pratique de l’exploitation des animaux joue un rôle très important dans la construction de notre mépris à leur égard. De façon générale, ceux que nous exploitons aujourd’hui ou même exploitions autrefois – femmes, enfants, esclaves, domestiques, colonisés, animaux… – restent stigmatisés : ils nous apparaissent d’emblée comme inférieurs, indignes de notre considération, vils, de peu de valeur… à la mesure des torts ou des sévices qu’on leur (a) fait subir. On sait par exemple que la consommation carnée est un symbole fort d’asservissement de ceux qui sont mangés, et que parmi les animaux que nous côtoyons, ceux que nous méprisons le plus sont effectivement ceux que nous élevons pour nous en repaître. Une étude de psychologie sociale qui commence à être connue montre ainsi que l’on sous-estime grandement les capacités mentales, et même la capacité à éprouver de la souffrance, des animaux que l’on mange, et cela d’autant plus qu’on pense au fait qu’on va les manger[40]. La philosophe Florence Burgat a cette formule puissante : « Si nous voulons comprendre ce qui se joue dans l’institution carnivore, nous ne saurions complètement passer sous silence le fait que manger, c’est anéantir d’une façon bien particulière : mastiquer, digérer, mais aussi rejeter sous forme d’excréments, convertir et réduire à des déchets de latrines[41]. »
Exploiter les animaux est ainsi une façon de les rabaisser, de les avilir et, symétriquement, de nous rehausser, de nous ennoblir. Les asservir, les exploiter et les massacrer constitue un procédé pratique efficace pour se persuader collectivement que leurs intérêts sont de peu d’importance, voire ne comptent pas du tout.
Non seulement en nous glorifiant et idéalisant entérinons-nous l’idée que nos propres intérêts comptent et sont à prendre en considération, mais nous en venons à considérer que seuls les nôtres importent. Non seulement nous-mêmes, mais le monde dans sa globalité est dédouané de la violence et de la souffrance qu’il supporte, puisque celle-ci s’exerce et s’éprouve à l’encontre d’êtres qui ne comptent pas : des êtres inférieurs, à peine des êtres, à peine des subjectivités. L’exploitation animale joue donc un rôle non négligeable dans le maintien du sentiment que nous vivons dans ce monde juste et aimable.
Aujourd’hui, la plupart de ces dispositifs idéologiques mis en place pour faire taire l’effroi devant le monde se trouvent remis en question, à défaut d’avoir déjà rejoint les poubelles de l’histoire : des vagues successives ont commencé à balloter sérieusement nos radeaux, qui sont de plus en plus secoués. Le darwinisme, non seulement nous ramène aux animaux et les ramène à nous, mais aussi explique le monde sans plus avoir recours à quelque providence que ce soit et rend ainsi caduques les notions d’ordre, d’harmonie et d’équilibre. L’éthologie et les recherches sur la cognition animale, de même que l’écologie contemporaine, confirment Darwin et approfondissent la proximité : nous sommes vraiment des grands singes et les autres animaux sont vraiment humains ! Enfin, dernière vague, la montée de la considération pour les animaux sentients rend de plus en plus difficile d’ignorer les souffrances « dans la nature », tandis que l’accroissement des périls écologiques rend de plus en plus difficile de faire l’antique part des choses entre ce dont nous serions, ou non, responsables : quoi qu’il arrive désormais sur la planète, cela porte peu ou prou notre empreinte. Tout cela nous pousse de plus en plus à regarder la souffrance en face, à ne plus se voiler la face quant à l’horreur de ce monde, et peut-être même à chercher à commencer à y remédier.
Photo : Bruno Liljefors – Une famille de renards, 1886
La suite de cet article : « Un nouvel horizon civilisationnel ». La partie précédente : « Réalité et illusionnement ».
Notes et références
| ↑1 | Il s’agit ici de la seconde partie d’un triptyque ; la première partie s’intitule L’effroi devant le monde : réalité et illusionnement, et la troisième, L’effroi devant le monde : un nouvel horizon civilisationnel. |
|---|---|
| ↑2 | Notre Moyen-Âge chrétien mettait en scène une vision d’un monde ici-bas essentiellement marqué par la souffrance et la mort, qui correspondait non seulement à ce que vivaient communément les humains, mais pareillement aux épreuves qui guettaient massivement les autres animaux. |
| ↑3 | Côtoyer la mort et la souffrance engendre une relative habituation et banalisation. Le fait d’avoir éloigné les anciennes « tueries » des villes pour en faire des abattoirs clos, loin des regards, a certainement joué un rôle dans notre répulsion aujourd’hui plus marquée vis-à-vis des égorgements. |
| ↑4 | Avant la Chute, le loup cohabitait avec l’agneau et Adam, Ève et les leurs étaient végétariens. Cf. Renan Larue, Le végétarisme des Lumières. L’abstinence de viande dans la France du XVIIIe siècle, Classiques Garnier, 2019, pp. 35-37. |
| ↑5 | Cf. David Olivier, « Dégénérescence… quand tu nous tiens ! », Les Cahiers antispécistes, n° 14, déc. 1996. |
| ↑6 | On utilise moins qu’autrefois la notion d’ordre naturel, et bien plus celle d’équilibres naturels. Les deux notions sont reliées, et sont toutes deux sans fondement scientifique. Voir par exemple Daniel Botkin, « L’écologie et la nature comme ordre divin », sur le site contrenature.org. Cet article de Daniel B. Botkin correspond au chapitre V, intitulé « Mountain Lions and Mule Deer : Nature as Divine Order » de son livre Discordant Harmonies. A New Ecology for the Twenty-first Century, Oxford University Press, 1992 [1990]. Il s’agit d’un livre d’un scientifique qui conteste les idées d’harmonie naturelle et d’équilibres écologiques, et qui préconise le développement d’une science écologique enfin débarrassée du naturalisme. La notion d’équilibres naturels est critiquée par de nombreux autres scientifiques de l’écologie, comme non opératoire, répondant essentiellement à un besoin mythique d’ordre. C’est le cas, parmi les plus connus en francophonie, de Josef Reichelt, L’Émancipation de la vie (Flammarion, 1993), de Robert Barbault (ses contributions au Dictionnaire de l’écologie, Encyclopædia Universalis/Albin Michel, 1999), ou bien encore de Christian Lévêque, La Nature en débat. Idées reçues sur la biodiversité (Le Cavalier bleu, 2017, 2e éd. revue et augmentée). Notons que nombre de scientifiques parlent aujourd’hui d’équilibres dynamiques, par peur de récuser trop brutalement une idée d’équilibre qui leur reste chère. |
| ↑7 | À la suite de Clément Rosset et de Yves Bonnardel, j’appelle « naturalisme » la croyance en l’existence de la « Nature ». |
| ↑8 | Hypostasier : considérer abusivement une pure abstraction comme une réalité. |
| ↑9 | Cf. Yves Bonnardel, « La Société, la Nature, les animaux, et moi, dans tout ça ? », in collectif, Nous ne mangeons pas de viande pour ne pas tuer d’animaux, éd. Bonnardel, 1989. |
| ↑10 | Aldo Leopold, A Sand County Almanac [1949], With Essays on Conservation from Round River [1953], New York, Ballantine Books, 1970 ; trad. fr. Almanach d’un comté des sables, Aubier, 1995. Aldo Leopold était chasseur et fait preuve d’une complète indifférence à l’égard de la souffrance. Il importe de noter cependant qu’une autre figure proue de l’écologie profonde, Arne Naess, témoigne par contre d’une grande humilité et sensibilité et, malgré son parti pris initial, se prononce en principe pour l’intervention dans la nature pour éradiquer les souffrances extrêmes. Cf. Arne Naess, « Should We Try to Relieve Clear Cases of Suffering in Nature? », Pan Ecology, n° 6, 1991, pp. 1-5. |
| ↑11 | « … comme si, en dehors de son rapport à notre imagination, l’ordre était quelque chose dans la Nature ». Spinoza, L’Éthique, livre I, appendice. |
| ↑12 | « Le caractère de l’ensemble du monde est de toute éternité celui du chaos, en raison non pas de l’absence de nécessité, mais de l’absence d’ordre, d’articulation, de forme, de beauté, de sagesse et quelles que soient nos catégories humaines esthétiques. » Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, III, § 109. |
| ↑13 | C’est notamment l’idée que défend l’association PAZ (Projet Animaux Zoopolis) lorsqu’elle demande que la Darse du Rouvray soit déclarée zone sanctuaire, et propose de même qu’on sanctuarise la Seine plutôt que lui accorder des droits comme le souhaiterait une initiative écologiste. Établir un sanctuaire, c’est expliciter qu’on le fait pour les animaux qui y vivent. Donner des droits à une entité (fleuve, forêt, etc.) invisibilise au contraire les animaux qui l’habitent et le fait qu’ils importent pour eux-mêmes, en donnant la priorité sur eux à leur habitat ou leur territoire, en faisant dépendre leurs propres droits de ceux d’une autre entité, non sentiente, elle. |
| ↑14 | L’activiste antispéciste israélien Ronen Bar explique sur un réseau social : « Même les défenseurs des droits des animaux disent des choses comme “l’industrie de la viande provoque la déforestation”, mais presque jamais “l’industrie de la viande tue les animaux sauvages”. ». Cf. son article publié dans L’Amorce, « La terminologie environnementale tue l’animal en tant qu’individu », 13 mai 2024. |
| ↑15 | Baptiste Morizot, Sur la piste animale, Actes Sud, 2018, et Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, 2019. |
| ↑16 | Selon l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS-Nature) qui les met en place, « les Réserves de Vie Sauvage® sont des espaces où la nature peut s’exprimer pleinement et librement. Créé par l’ASPAS, ce label correspond au plus fort niveau de protection de la nature en France. Les terrains acquis sont laissés en libre évolution, pour cela les activités humaines y trouvent une place à leur mesure, sans démesure. » |
| ↑17 | L’esthétique ne joue bien sûr pas systématiquement ce rôle, et elle peut même au contraire jeter un pont entre les êtres. Françoise Armengaud a écrit de très beaux livres sur les poètes et les animaux, Requiem pour les bêtes meurtries (Kimè, 2015) et Apprendre à lire l’éternité dans l’oeil des chats (Les Belles Lettres, 2016), qui au lieu de les invisibiliser en tant qu’individus, visent au contraire à nous les faire exister avec force. De même, de nombreux portraitistes parviennent à peindre véritablement l’individualité des animaux – pensons aux tableaux de Willène Pilate ! |
| ↑18 | Cf. François Dufay, « Ernst Jünger, un occupant si korrekt », L’Express, 14 février 2008. |
| ↑19 | Cf. Daniel Mermet, « Jean d’Ormesson au Rwanda : “des massacres grandioses dans des paysages sublimes” », 19 septembre 1994, publié sur Là-bas si j’y suis le 6 décembre 2017. |
| ↑20 | Un quotidien national, Le Figaro, a publié cet article, ce qui en dit long sur le racisme en France – François Mitterand, ardent soutien des génocidaires, disait d’ailleurs alors très franchement : « Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important ». Cf. Raphaël Doridant, Charlotte Lacoste, « Peut-on parler d’un négationnisme d’État ? », Cités 2014/1 (n° 57) et Jean-Paul Gouteux, Un génocide sans importance. La France et le Vatican au Rwanda, tahin party, 2007. |
| ↑21 | Alain Victor, « Un jour pas comme les autres », La Gazette des grands prédateurs, n° 75, mars 2020, p. 25. |
| ↑22 | Yves Bonnardel, « Qui va à la chasse garde sa place », Les Cahiers antispécistes, n° 15-16, avril 1998. |
| ↑23 | Ce rapport esthétique à la « Nature » est très récent dans l’histoire occidentale. Contrairement à la Chine ou au Japon, par exemple, notre civilisation n’est devenue apte à apprécier des paysages que très progressivement ces deux-trois derniers siècles. Lire à ce propos le très renversant livre de Alain Roger, Court traité du paysage, Gallimard, 1997. |
| ↑24 | Yves Bonnardel, « Idée de Nature, humanisme, et négation de la pensée animale », in Pierre Jouventin, David Chauvet et Enrique Utria (dir.), La Raison des plus forts : la conscience déniée aux animaux, éd. IMHO, 2010. L’article est disponible sur infokiosques.net (ici), et existe également en brochure dans la bibliothèque du Réseau étudiant Sentience : ici. |
| ↑25 | Jean-Christophe Lurenbaum, Naître est-il dans l’intérêt de l’enfant ?, auto-édition, 2010. |
| ↑26 | Cf. David Olivier, « Luc Ferry ou le rétablissement de l’ordre », Les Cahiers antispécistes, n° 5, déc. 1992. |
| ↑27 | Il s’agit là d’une reprise des différentes sortes de nature des êtres selon Aristote : les végétaux ont une nature végétative, les animaux ont en plus une nature sensitive et, couronnant le tout, les humains ont en outre une nature rationnelle. |
| ↑28 | Voltaire, Il faut prendre un parti (Œuvres complètes de Voltaire, t. 74B, p. 39). Cité par Renan Larue, Le végétarisme des Lumières, op. cit., p. 196. |
| ↑29 | Victor Duran Le Peuch a présenté deux conférences consacrées à ce qu’il appelle « la galaxie des penseurs du vivant », dans lesquelles il démonte les ressorts du spécisme décomplexé de cette idéologie très à la mode : « Pour une Écologie réellement Antispéciste », conférence donnée le 27 août à l’UniREVcité 2023, et « L’antispécisme, poil à gratter de l’écologie ? », conférence donnée le 7 novembre 2023 à l’Université Rennes 2 à l’initiative de l’association étudiante Sentience Rennes. |
| ↑30 | Le philosophe Jean-Baptiste Morizot parlait ainsi des animaux comme des « puissances vivantes » sur la Matinale de France culture, le 16 octobre 2024. |
| ↑31 | Cf. Melanie Joy, « Understanding Neocarnism: How Vegan Advocates Can Appreciate and Respond to “Happy Meat”, Locavorism, and “Paleo Dieting” », One Green Planet, 2012. On trouvera une traduction française de cet article, en pdf, ici. |
| ↑32 | À ce sujet, je renvoie à l’entretien de Axelle Playoust-Braure réalisé par Victor Duran Le Peuch dans l’émission « Le néo-carnisme de Jocelyne Porcher » du podcast Comme un poisson dans l’eau, dont une partie est consacrée à l’analyse de ce discours. |
| ↑33 | Je propose d’utiliser l’expression « les sentients », comme on dit par ailleurs communément « les vivants », pour désigner l’ensemble des êtres sentients. |
| ↑34 | Les véganes et autres antispécistes souffrent parfois de dépression, alimentée par l’importance effarante de l’exploitation animale et par l’inertie, la complicité et même la participation active qu’ils observent chez leurs congénères à ce sujet. Une psychologue australienne, Clare Mann, a appelé ce syndrome vystopia, qui désigne la crise existentielle née de la prise de conscience de vivre dans un monde qui a tourné au cauchemar (une dystopie), liée à la conscience de l’exploitation animale et de l’indifférence ou de la férocité humaine. Clare Mann, Vystopia, Communicate, 31 Pty Ltd, 2018. |
| ↑35 | Cf. Pierre Sigler, « Qu’est-ce que la conscience ? », in Bonnardel et alii, La Révolution antispéciste, op. cit., p. 60. |
| ↑36 | Pourtant, des philosophes comme Friedrich Nietzsche ou Clément Rosset – ou moi-même parfois, qui ne suis pourtant pas philosophe – considèrent que la joie que nous prenons à exister n’est pas nécessairement ternie par le caractère tragique du monde, voire peut bizarrement y puiser comme à une fontaine de vie. Ils dénoncent dans le même temps le fait que la plupart des humains préfèrent se voiler la face et imaginer des mondes « moraux » pour déprécier le monde dans lequel ils vivent (les « arrières-mondes » de Nietzsche, la Nature et « les doubles du réel » de Rosset). Mais aimer ce monde reste une gageure. Rosset a souffert d’une dépression pendant plusieurs années et Nietzsche s’est effondré psychologiquement et a perdu sa capacité à faire face au réel après s’être jeté au cou d’un cheval qui se faisait sauvagement battre. Nous sommes tous intimement perméables à la cruauté du monde. |
| ↑37 | Cf. Thomas Lepeltier, « Compte rendu du livre : Debating Procreation. Is It Wrong to Reproduce? », Sciences Humaines, n° 279, mars 2016 (livre de David Benatar & David Wasserman, Oxford University Press, 2015) et « De l’inconvénient d’être en vie », Sciences Humaines n° 302 – Avril 2018 (à propos du livre de Benatar Better Never to Have Been: The Harm of Coming into Existence, Oxford University Press, 2006). |
| ↑38 | Genèse, IX, 2-3 (Bible de Sacy). Cité par Renan Larue, Le végétarisme des Lumières, op. cit., p. 35. |
| ↑39 | Les personnes croyantes décernent une majuscule à Dieu, Ses œuvres, etc. |
| ↑40 | Bastian Brock et alii, « Don’t Mind Meat? The Denial of Mind to Animals Used for Human Consumption », Personnality and Social Psychology Bulletin, n° 38, 2012. |
| ↑41 | Florence Burgat, L’humanité carnivore, Seuil, 2017. |

