Une philosophe à l’abattoir Entretien avec Christiane Bailey

Temps de lecture : 17 minutes

CHRISTIANE BAILEY vient de publier «La philosophie à l’abattoir : réflexions sur le bacon, l’empathie et l’éthique animale». Dans cet entretien pour l’Amorce, elle nous parle de véganarchisme, d’écoféminisme et d’action directe antispéciste avant de nous rappeler que le but des activistes, c’est provoquer le débat public. Une philosophe à découvrir de toute urgence.

Martin Gibert: Tu as écris avec Jean-François Labonté La philosophie à l’abattoir. Quel était votre projet avec ce livre?

Christiane Bailey: C’est un petit livre pour le grand public et les cours de philosophie, dont l’objectif est d’introduire à la réflexion sur la justice de nos rapports avec les animaux. On voulait dégager certains présupposés dans nos attitudes actuelles, rappeler les arguments philosophiques traditionnels utilisés pour justifier notre domination sur les animaux et souligner qu’ils ont toujours été fortement contestés, le tout en rappelant un peu l’histoire de la cause animale et en présentant les théories en éthique animale et une défense des actions plus militantes qu’on voit aujourd’hui. Ce fut tout un défi de faire ça en 20 000 mots [la contrainte de la collection, chez l’éditeur Atelier 10].

Notre but n’était pas de faire un manuel, ni de prétendre à une vision neutre sur ces questions. On prend clairement parti pour les animaux, mais aussi pour les êtres humains puisqu’on conteste qu’il soit nécessaire de « choisir un camp ». C’est ce qu’on a voulu montrer en évoquant l’histoire de la défense des animaux par les féministes, socialistes et anarchistes. Malheureusement, la section sur l’humanisme, sur les liens entre les oppressions développées par les écoféministes et la psychologie sociale n’a pu être incluse par manque de place.

On revient sur les liens entre les oppressions en conclusion avec les arguments anthropocentristes en faveur d’un plus grand respect pour les animaux. Le but n’est pas de nier qu’on a quelque chose à perdre en reconnaissant aux animaux le droit de vivre leur vie comme ils l’entendent, c’est certain, mais de relativiser la tendance à exagérer les sacrifices que cela exige et à ignorer qu’on a aussi beaucoup à gagner à bâtir des sociétés plus respectueuses des autres animaux.

C’est ce que j’aime dans Zoopolis [l’ouvrage et la théorie de Donaldson et Kymlicka] et des travaux menés par les écoféministes. Développer des relations plus justes et plus empathiques envers les animaux est un projet de société enthousiasmant pour toutes celles et ceux qui se soucient des animaux. Et je crois que nous sommes nombreuses à en rêver. La justice envers les animaux est un projet mutuellement enrichissant, pas seulement une longue liste de privations de notre part.

Lutter contre la violence des plus forts

philo a l'abattoirMartin: L’éthique animale est de plus en plus enseignée dans les cours de philosophie. On y présente habituellement l’opposition bien-être (Singer) vs droit (Regan) des animaux. Mais votre livre propose de nouvelles pistes, non?

Christiane: C’est vraiment un tout petit livre, alors ça serait exagéré de prétendre qu’on ouvre de nouvelles pistes! On a essayé d’intégrer des éléments comme la théorie politique avec Zoopolis pour sortir du cadre traditionnel de l’éthique appliquée. Mais je ne voulais pas laisser penser que seule la théorie politique libérale démocratique avait quelque chose à dire à ce sujet, je tenais à parler un peu des féministes, des anarchistes et des socialistes. Ça permet déjà de donner des pistes pour les profs et d’évoquer l’histoire de la cause : ça illustre concrètement l’idée que le souci pour les autres animaux n’a rien de nouveau et que la cause animale fait partie des grandes luttes d’émancipation contre la domination arbitraire et la violence des plus forts.

On se sait pas toujours que bien avant sa révolution industrielle, l’élevage était déjà condamné en des mots très durs par des gens comme Élisée Reclus, Louis Rimbault ou Georges Butaud, qui y voyaient une forme d’esclavage, de vol et de meurtre. C’est le courant véganarchiste.

Martin: N’est-ce pas la notion d’exploitation ou de domination qui permet ici de faire le lien entre éthique et philosophie politique?

Christiane: Oui, et ce n’est pas parce que Kant voyait les animaux comme des choses que son concept d’exploitation ne peut pas être utile dans une perspective antispéciste et anticapacitiste. Zoopolis nous force précisément à contester que toute forme de relation avec les animaux soit nécessairement de l’exploitation. On peut vivre avec des humains et les « utiliser », sans les exploiter : en les traitant toujours en même temps comme des « fins en eux-mêmes ». Ces réflexions permettent d’intégrer des concepts fondamentaux dans la discussion, comme la question du consentement, de la communication avec les animaux et la difficile question des préférences adaptatives. Il y a tellement à dire là-dessus ! Frédéric Côté-Boudreau vient d’écrire une thèse qui porte sur ces questions et sur le respect de l’autonomie des animaux.

Bien sûr, on peut craindre que tout ceci mène à retourner aux vieux discours des victimes consentantes. Depuis Aristote, on n’a jamais cessé de vouloir faire croire que les groupes opprimés bénéficient de leur oppression. Encore aujourd’hui, il existe des discours qui tentent de nous faire croire que la raison d’être des abattoirs, c’est de rendre service aux cochons en leur permettant d’exister. On entend cela autant en France (avec Porcher) qu’aux États-Unis (avec Kathy Rudy). Les cours de philosophie sont un très bon endroit pour étudier le festival des sophismes qui célèbrent l’exploitation des animaux et pour amener les gens à questionner cette idée d’un contrat domestique, par exemple en la mettant en lien avec les réflexions sur le contrat sexuel (Carole Pateman) ou le contrat racial (Charles Mills) comme l’ont fait depuis longtemps les écoféministes et comme l’a récemment fait Will Kymlicka dans « Connecting Domination Contracts ».

Au-delà du véganisme

Martin: J’ai beaucoup apprécié le chapitre sur les femmes. Pourrais-tu nous présenter la figure historique méconnue de Marie Huot et celle un peu plus connue de Rachel Carson?

Christiane: Je me suis concentrée sur l’importance des femmes dans le mouvement au niveau historique, la nécessité de politiser la supposée « sphère privée » et la volonté de dépasser les théories « libertariennes » des droits des animaux (centrées sur la non-interférence plus que le care). Bien sûr, on doit s’efforcer de ne pas faire de mal aux animaux, mais on doit aussi leur venir en aide. C’est pourquoi plusieurs féministes veulent aller « au-delà du véganisme » et des devoirs de non-coopération pour développer concrètement des relations interespèces fondées sur une éthique et une politique du care et de la non-domination.

La Française Marie Huot [1846-1930] est une figure haute en couleur qui permet de rappeler qu’il y a cent ans, des femmes n’hésitaient déjà pas à mener des actions-chocs en allant se faire assommer dans les arènes. La cause animale ne se réduisait pas à la défense des animaux de compagnie par des « bourgeoises » comme on tente de le faire croire encore souvent. Le mouvement de libération animale n’est pas né en Angleterre, encore moins à Oxford.

L’Américaine Rachel Carson est très différente, c’est une scientifique plus qu’une activiste. C’est une biologiste qui a surtout publié sur les océans. Son livre Silent Spring (1962), qui dénonce l’impact des pesticides (DDT), a mené à la création de l’Environmental Protection Agency (EPA) et à la popularité du mouvement écologiste en Amérique du Nord. Mais on ignore souvent qu’elle faisait preuve d’une grande compassion pour les animaux et critiquait sévèrement ses collègues en raison de leur valorisation de la chasse et de la pêche. Elle considérait Aldo Leopold comme « un homme brutal qui glorifie la cruauté ». Dans une lettre à l’Oxford University Press en 1953, elle explique qu’« une des choses qui va de travers avec la conservation, c’est qu’elle est en grande partie dans les mains des chasseurs, des hommes qui assument que le but est de rendre leurs armes utiles et que quiconque pense autrement est une idiote sentimentale. »

« Tant que nous n’aurons pas le courage de reconnaître la cruauté pour ce qu’elle est – peu importe que ces victimes soient humaines ou animales –, on ne peut espérer que les choses aillent vraiment mieux dans le monde. On ne peut avoir de double standard », soutient Carson.

Une histoire d’actions directes

Martin: Dans le chapitre final, vous défendez les actions directes illégales. T’es-tu sérieuse?

Christiane: Les théoriciens traditionnels de la libération animale sont souvent très durs envers les activistes. Lorsqu’on compare avec la littérature féministe, c’est ce qui frappe le plus. Marti Kheel et pattrice jones ont toujours défendu les actions illégales pour venir en aide aux animaux. Ce n’est pas nouveau : l’histoire de la cause animale est une histoire d’actions directes et de prise en charge de l’aide aux animaux. La création de refuges pour animaux rescapés (trouvés ou volés, peu importe) a toujours été au coeur du mouvement des droits des animaux, comme du droit des femmes et des enfants.

Ces actions ne sont pas seulement moralement justifiables, mais moralement obligatoires. Si on peut aider un individu en détresse sans trop de sacrifices de notre part, désobéir semble non seulement permis mais moralement requis. « It would be wrong not to », comme le dit bien Patty Mark.

On doit refuser que des violences soient tolérées sous prétexte qu’elles se produisent sur une propriété privée. On tentera de faire croire que les bris matériels sont violents, mais tout le monde casserait la fenêtre d’une voiture pour sauver un chien qui risque un coup de chaleur.

Il est assez simple de comprendre qu’il existe une différence entre le juste et le légal. Les cours de philosophie sont un endroit privilégié pour discuter de la désobéissance civile, de la justification de l’autorité politique et des limites du devoir d’obéir aux lois. Même si on n’est pas antispéciste, on ne peut éviter ces questionnements. Dès qu’on accepte que les animaux comptent (au moins un peu, même si c’est moins que les humains), c’est moins la désobéissance aux lois que l’obéissance aux lois qui mérite une justification.

Les réformistes pensent que les animaux méritent d’être protégés légalement et que c’est un devoir collectif que de faire appliquer ces protections. Si l’État échoue à le faire, il incombe alors aux citoyennes et citoyens d’agir. Le simple fait qu’il existe des lois qui interdisent d’aller voir et de filmer dans les élevages et les abattoirs n’est pas une justification suffisante pour ne pas le faire.

Les omnivores consciencieux, celles et ceux qui pensent qu’il est justifiable de manger des animaux même si l’on pourrait faire autrement pourvu qu’ils soient « heureux », doivent justifier de ne pas aller aider tous les animaux enfermés dans ces élevages industriels qu’ils condamnent si vocalement.

Du côté des antispécistes, c’est encore plus bizarre de voir que plusieurs condamnent les actions directes des activistes. On prétend que c’est contre-productif, mais ça ne me semble pas crédible. Ces actions donnent une mauvaise image à la cause, dit-on. Mais le but des activistes n’est pas de se faire aimer, mais de provoquer le débat public. Ces actions attirent une couverture médiatique qui force les gens à être confrontés à ce qu’on fait subir aux animaux. Certes, cela attire aussi la répression de l’État, mais ce n’est pas une mauvaise chose pour les animaux, bien au contraire! Ça permet de mettre au jour l’injustice de nos lois qui empêchent de venir en aide aux animaux et c’est souvent le seul moyen de mobiliser les tribunaux dans des sociétés où les animaux sont légalement des biens.

Martin: Vous présentez des sondages qui donnent des raisons d’espérer. Peux-tu nous expliquer pourquoi?

Christiane: Il est important de porter attention aux sondages d’opinion et non seulement d’habitude. Ça permet de rappeler qu’on n’est pas seules à se soucier des animaux, qu’on est nombreuses à vouloir vivre dans des sociétés plus justes envers eux.

Si l’on ne se fie qu’aux sondages sur le nombre de gens qui mettent en pratique leurs valeurs et refusent de manger des animaux, par exemple, on aura tendance à sous-estimer l’appui pour des changements majeurs dans nos relations aux animaux. Les gens sont beaucoup plus opposés à plusieurs formes d’exploitation que ne le laisse penser le faible nombre de véganes.

Une bonne partie des gens sont, comme Jacques Derrida, des « végétariens dans l’âme » ou, comme Jonathan Haidt [un psychologue américain], des gens moralement-mais-pas-comportementalement opposés au fait de tuer des animaux pour de la nourriture dont on n’a pas besoin. En fait, de nombreuses personnes semblent manger des animaux malgré elles. Même dans les sociétés riches et industrialisées, les gens sont parfois littéralement forcés de manger des animaux, comme dans certaines cantines ou dans les « déserts alimentaires » (qui offrent une panoplie de produits animaux cheap, mais peu de légumes et de grains entiers). Et, évidemment, c’est le cas de plusieurs enfants dans leur famille.

On a déjà la légitimité démocratique pour transformer fondamentalement nos politiques agricoles et alimentaires. Il faut bien sûr provoquer le débat social sur les droits des animaux, mais on n’a pas à attendre ça pour changer immédiatement nos sociétés et entamer une transition agricole vers des cultures maraîchères. Plus de la moitié des gens au Canada disent qu’ils aimeraient manger moins de viande. Pourtant, on annonce constamment l’ouverture de nouveaux abattoirs. Ça n’a aucun sens, même si on n’est pas antispécistes.

Et ça ne concerne pas seulement la nourriture. L’écrasante majorité des gens sont déjà opposés à la chasse sportive, à la captivité dans les zoos et les aquariums, par exemple. Mais ces pratiques sont encore légales et même activement encouragées par nos gouvernements. On doit se rappeler qu’on est (ou qu’on peut devenir) une force politique importante.

Mais ces sondages d’opinion sont aussi déprimants puisqu’on voit que, même en cas de majorité forte, ça ne suffit pas pour faire changer les choses. Cette désillusion du politique mène plusieurs assos à négocier directement avec les entreprises, mais on doit aussi prendre en main le contrôle de nos institutions supposées démocratiques.

L’environnementalisme, Aldo Leopold et la chasse

Martin: Quelle est ta position sur la tension entre les arguments en éthique animale et environnementale : les antispécistes peuvent-ils se réconcilier avec les environnementalistes?

Christiane: Je parlerais moins de réconciliation que de réappropriation : au sein du mouvement environnementaliste, il y a toujours eu des personnes qui se sont souciées des animaux, en tant qu’individus et en tant que membres d’une communauté. Ce n’est pas cette perspective qui est devenue dominante, c’est le mouvement des chasseurs et des pêcheurs qui a été reconnu comme interlocuteur légitime par l’État, pas le mouvement de défense des animaux. Et encore de nos jours, ils ont une influence insensée dans les ministères de la gestion de la faune. Et comment oublier le slogan du PQ [Parti québécois] aux dernières élections: « Un État fort au service des chasseurs et des pêcheurs »? Au moins, ils ne s’en cachent pas. Ce qui est étonnant, c’est ce que cela ne scandalise pas la population qui est en écrasante majorité contre la pratique de la chasse sportive.

Le mouvement environnementaliste aurait eu une histoire bien différente si c’est le fort courant antichasse qui l’avait emporté. Bien sûr, cela est difficile à imaginer: cela aurait impliqué de reconnaître beaucoup de place aux femmes et, bien sûr, aux hommes qui démontrent de l’empathie pour les animaux.

Les premiers conservationnistes n’étaient pas seulement pro-chasse, ils étaient des chasseurs qui concevaient essentiellement la conservation comme une façon de perpétuer un mode de vie permettant aux hommes d’exprimer leur identité et leur masculinité à travers le fait de traquer et de tuer des animaux. Un homme qui ne veut pas chasser n’est pas pleinement humain aux yeux de Theodore Roosevelt et d’Aldo Leopold. Il a été féminisé, affaibli, urbanisé, modernisé. La chasse est une façon de revivre l’expérience de la frontière sur laquelle s’est bâtie une bonne partie de l’identité américaine et canadienne. Je n’ai aucune envie de me réconcilier avec un tel environnementalisme.

Il est honteux de présenter Aldo Leopold dans la lignée de l’éthique du care envers les animaux (comme le fait une anthologie française, Tous vulnérables?, publiée chez Payot & Rivages en 2012). On considère souvent Aldo Leopold et Rachel Carson comme le père et la mère du mouvement écologiste américain. Mais quand on lit Rachel Carson, il ne fait aucun doute qu’elle aurait rapidement divorcé de cet homme qu’elle estimait brutal et cruel.

On peut bien appeler ça de la sensiblerie si l’on veut, une « pitié de femmes », mais on doit reconnaître que cet environnementalisme aurait été très différent de celui qu’on connaît aujourd’hui. Et il aurait pu avoir plus de succès. Le mouvement écologiste est un échec lamentable. Depuis qu’il est devenu plus populaire dans les années 70, il n’a même pas réussi à éviter l’hécatombe.

Ce n’est pas seulement en raison de facteurs externes comme la quête du profit, l’industrialisation ou l’augmentation de la population. C’est aussi parce que le discours écologiste est fondamentalement contradictoire et peu susceptible de mobiliser notre sens de la justice et notre empathie. Comme l’explique bien Vincent Duhamel [philosophe québécois], le mouvement écologiste tente de convaincre les gens de se soucier des animaux tout en soutenant que les animaux individuels ne comptent pas moralement. Pourquoi se soucier de telle espèce d’ours si aucun de ces ours ne compte moralement?

Mettre au centre du discours le principe animaliste selon lequel « ce qui arrive aux animaux importe parce que cela leur importe à eux », comme le dit Regan, est un message beaucoup plus mobilisateur à mon avis. Et cela n’empêche pas qu’il soit important de protéger les populations d’animaux sauvages et leur territoire, au contraire.

Il n’est pas trop tard pour se réapproprier l’écologisme, pour adopter un écologisme féministe et animaliste qui crie haut et fort que le respect pour les animaux et l’empathie envers eux doit être un des piliers de la défense de la terre.

L’exploitation directe (la chasse et la pêche) est encore aujourd’hui la première cause du déclin des populations d’animaux vertébrés selon la WWF (qui n’est ni antichasse ni antipêche). Viennent ensuite les torts indirects, comme la destruction et la pollution de leurs habitats, principalement en raison de l’expansion de l’industrie agroalimentaire et énergétique (minière, forestière, gazière, pétrolière). Ce ne sont pas seulement les animaux qui en souffrent, mais aussi les populations humaines locales, comme le montrent les luttes citoyennes, autochtones ou paysannes, dans des pays comme le Brésil. Des centaines d’activistes pour l’environnement sont tués chaque année.

Martin: Dans le livre, l’argument environnemental n’arrive qu’en conclusion : est-ce à dire qu’il est moins important?

Christiane: Non, je ne considère pas ce qu’on appelle « l’argument environnemental » en faveur du véganisme comme étant secondaire. Je sais que certaines personnes comparent l’utilisation de cet argument au fait de condamner un génocide parce que le sang des victimes pollue. Et je comprends tout à fait le point. Même chose pour « l’argument santé »: on en appelle encore à nos intérêts propres et non à ceux des animaux. Or, si je suis végane, ce n’est pas pour moi, mais pour eux (même si j’en tire des bénéfices et peu d’inconvénients!). Mais cela ne signifie pas que l’argument environnemental ou santé en faveur du véganisme soit d’ordre prudentiel plus que moral. D’ailleurs, se soucier de la sécurité alimentaire mondiale est essentiel, il est scandaleux que plus de 800 millions de personnes souffrent de la faim de nos jours.  

Je pense que les arguments santé et environnemental doivent être utilisés abondamment dans le mouvement pour les droits des animaux. Non pas pour dire que ce sont les raisons pour lesquelles on doit combattre l’industrie de l’élevage et des pêcheries et fermer les abattoirs – on doit fermer les abattoirs parce qu’on y tue des animaux pour de la nourriture dont on n’a pas besoin –, mais pour faire réaliser aux gens la non-nécessité de ces institutions. On a grandi dans une idéologie qui nous a fait croire à la nécessité nutritionnelle et écologique de l’élevage. Ce sont des mythes qu’on doit combattre chaque fois qu’on le peut, tout en étant attentives au fait qu’il existe effectivement des contextes où les gens n’ont pas le choix. Ce n’est pas une raison pour justifier l’inaction, au contraire.

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Christiane Bailey

Une politique écoféministe

Martin: Même si ce n’est pas très présent dans ce livre, tu t’intéresses beaucoup à l’écoféminisme. Comment définirais-tu ce mouvement?

Christiane: L’écoféminisme, bien avant d’être une théorie développée dans le monde universitaire, est un mouvement politique qui est né des luttes concrètes un peu partout dans le monde pour développer un monde plus féministe et plus écologique.

Je comprends l’écoféminisme comme une volonté de mettre en pratique une politique du care et de la non-domination, de prendre en charge notre organisation collective sans passer par le marché ou l’État. Les luttes écoféministes sont souvent dirigées contre les gouvernements et les compagnies ; elles prennent la forme d’actions de résistance collective et de désobéissance visant à bloquer concrètement des « projets de développement ». À travers ces luttes se sont développées des pratiques de solidarité, nécessaires pour soutenir les blocages, les occupations, les « peace camps » et d’autres formes de résistance citoyenne comme les grèves.

Les combats contre le patriarcat et le capitalisme sont évidemment centraux à l’écoféminisme, notamment à travers la résistance à la privatisation, mais également la lutte contre l’extractivisme, l’industrialisme et la défense de l’environnement – ce qui les met en tension avec certaines branches de la gauche traditionnelle. Les écoféministes critiquent l’idéologie de la croissance économique et démographique. Elles visent à donner aux femmes le contrôle sur leur reproduction et à repenser le travail et les activités non comptabilisées dans le PIB (travail de care, « externalités », etc.).

Du côté des théoriciennes, la critique des dualismes hiérarchiques traditionnels qui structurent la pensée occidentale a été au centre des recherches – ce qu’on appelle la « logique de la domination ». Par exemple, on étudie comment les femmes (comme plusieurs groupes humains marginalisés et opprimés) ont été assimilées à la nature, aux animaux, aux émotions et aux instincts pour justifier leur subordination et leur exclusion du politique. On en vient à mieux comprendre comment la suprématie humaine est en fait intimement connectée à plusieurs formes d’oppressions humaines, non seulement en tant qu’idéologie, mais en tant que mode d’organisation sociale.

Contrairement à Singer qui présente les liens entre le spécisme, le racisme et le sexisme comme des liens logiques et formels (il s’agit de discriminations injustifiables sur la base de l’appartenance à un certain groupe biologique), les écoféministes étudient les liens concrets, matériels et historiques entre l’oppression des autres animaux et des groupes humains marginalisés ou opprimés. C’est en faisant non seulement de la philosophie, mais aussi de l’histoire, de l’étude du droit, des religions, de l’économie, de la sociologie et de la théorie critique qu’on en vient à comprendre les multiples façons dont diverses formes d’oppression s’alimentent mutuellement. C’est le cas non seulement parce qu’elles se justifient réciproquement (comme chez Aristote, par exemple), mais aussi parce qu’elles se fondent sur les mêmes conditions matérielles et sociales.

Les relations entre les activistes écoféministes et les développements universitaires sont parfois tendues, notamment sur la question de l’essentialisme et du rôle de la spiritualité. La figure de la Pachamama, de la Terre-Mère, est très présente chez les écoféministes du Sud et beaucoup moins chez les écoféministes du monde universitaire, pour la plupart marxistes ou anarchistes.

Martin: Qu’en retires-tu pour ta propre réflexion éthico-politique?

Christiane: Qu’on doit refuser de « choisir notre camp », de se laisser embarquer dans l’idée qu’on doit établir des priorités entre les luttes, qu’on doit d’abord se soucier des « nôtres » avant de s’intéresser aux « autres ». Les crises écologiques, économiques, alimentaires et migratoires actuelles et futures font courir le risque d’un repli identitaire effrayant, mais il y a plusieurs aspects du monde actuel qui permettent d’espérer. Les progrès immenses du mouvement féministe au 20e siècle permettent d’espérer que le 21e siècle soit différent du monde qu’on a connu jusqu’ici et plusieurs mouvements de résistance populaire permettent de rêver à un monde plus juste, plus démocratique et plus solidaire.

Martin: Selon toi, y a-t-il une philosophe qu’on gagnerait à découvrir?

Christiane: Je suis en train de lire Silvia Federici, Re-enchanting the World: Feminism and the Politics of the Commons. C’est magnifique, inspirant, honnête. Elle est très connue pour ses analyses sur le salaire pour le travail de care – comme le travail ménager – et pour son interprétation féministe de Marx. Mais elle a modifié un peu sa perspective sur le sujet dans les dernières années: selon elle, la libération des femmes ne passera pas par leur intégration dans le marché capitaliste. Elle est très critique du travail de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Ces institutions veulent faire quelque chose de bien avec leurs programmes de microcrédit permettant aux femmes d’accéder à la propriété. Mais cela encourage toujours davantage la privatisation des communs. Ce système repose sur l’appropriation constante de territoires et de ressources qui dépossède toujours davantage les communautés paysannes et, bien entendu, les animaux.

Martin: Quelle question te tracasse en ce moment?

Christiane: Les investissements massifs dans les nouveaux abattoirs et dans l’aquaculture. J’étais au courant des projets au Québec (l’abattoir de Yamachiche, par exemple) et en Ontario (qui construira l’abattoir d’oiseaux le plus sophistiqué de la planète avec l’aide de nos gouvernements). Mais la lecture de Federici m’a amenée à m’intéresser à la Banque mondiale. J’ai réalisé qu’elle dégage des milliards pour promouvoir le développement de l’élevage dans les pays pauvres.

L’ONU prévoit qu’on doit doubler la production alimentaire pour répondre à la croissance de la consommation de viande et de produits laitiers dans le monde. Malgré les impacts négatifs énormes de ces prévisions sur l’environnement, la santé humaine et les développements de zoonoses, on nous dit que c’est inévitable. Cette demande est due, selon la FAO [Food and Agriculture Organisation, liée à l’ONU], à l’urbanisation croissante, l’augmentation des revenus et à l’adoption mondiale d’une diète de type occidental.

Mais ce qu’on ne nous dit pas, c’est que cette demande est aussi explicitement encouragée par nos politiques et nos industries. Parce que les produits animaux représentent des opportunités pour la croissance économique et les profits, on se retrouve dans des situations insensées. Par exemple, dans son prêt de 500 millions au Bangladesh pour financer l’intensification de l’élevage et la construction de dizaines d’abattoirs, la Banque mondiale a inclus des programmes pour « stimuler la demande » en faisant des campagnes de promotion de la viande et des produits laitiers, incluant des programmes de lait dans les écoles.

Martin: Pour terminer, je sais – pour l’avoir apprécié – que tu cuisinais beaucoup mais tu viens de commencer un nouvel emploi comme coordonnatrice du Centre de justice sociale de l’Université Concordia (bravo!). Est-ce devenu plus difficile de bien te nourrir? As-tu encore le temps de cuisiner?

Christiane: Je n’ai plus besoin de cuisiner! Le campus de Concordia est un paradis alimentaire. On trouve de la bouffe végane de qualité partout et très peu dispendieuse grâce aux coopératives étudiantes. Mais je dois avouer que je m’ennuie un peu de ma cuisine, alors je vais partager ma recette préférée. Elle est simple, rapide et très abordable.

Sauce au fromage végane:

  • 2 tasses de lait de soya non sucré
  • ⅓ tasse de chaque : fécule de tapioca et levure nutritionnelle
  • ¼ tasse d’huile végétale (canola)
  • 1 c. à soupe de chaque : miso pâle, pâte de tomate et vinaigre de cidre
  • 1 c. à thé de sel
  • ½ c. à thé de chaque : moutarde en poudre, poudre d’oignon et poudre d’ail

Mélanger tout et faire cuire en remuant constamment pendant une dizaine de minutes. Ajouter 1 c. à thé de jus de citron (ou ¼ c. à thé d’acide lactique) à la fin.

Servir sur des macaronis, du tofu brouillé, des casseroles de riz aux légumes, des nachos, etc. C’est une recette adaptée du Gentle Chef. Les variations sont faciles : utiliser de l’huile de coco rend le fromage plus ferme et omettre la pâte de tomate permet d’en faire un fromage blanc pour napper la pizza ou la lasagne.

Martin: Une dernière dernière question: la sauce au fromage végane, c’est politique?

Christiane: Cuisiner et partager des recettes de cuisine végétale est à mes yeux tout aussi important que d’écrire des livres ou donner des conférences. Il est difficile de s’ouvrir à l’idée de la justice envers les animaux lorsqu’on les mange au quotidien. Développer des pratiques alternatives permet de transformer nos communautés ici et maintenant sans attendre un hypothétique éveil des consciences des élites politiques.

On ne sait pas de quoi aura l’air un monde réellement juste envers les animaux, mais on sait que celui dans lequel nous vivons actuellement est terriblement injuste. Alors, cessons de coopérer avec un système qu’on condamne. Et travaillons à ce que tout le monde puisse le faire, en exigeant des options véganes partout. Il est inacceptable que des gens soient forcés de manger des animaux – peu importe notre position éthique et politique, on devrait être capable de le reconnaître.

Christiane Bailey est philosophe et co-autrice de La philosophie à l’abattoir (Atelier 10). Elle a publié plusieurs articles (et des recettes de cuisine) qu’on peut trouver sur son site christianebailey.com. Depuis janvier 2019, elle coordonne le Social Justice Centre à l’Université Concordia, à Montréal au Canada.

Martin Gibert est co-rédactrice en chef de L’Amorce et auteur de Voir son steak comme un animal mort.


Photo : collection personnelle de Christiane Bailey

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