Qu’est-ce que le spécisme ? Une lecture essentialiste

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Et si le spécisme se comprenait uniquement dans une perspective essentialiste ? Et s’il fallait déconstruire l’essentialisme pour en finir avec les discriminations arbitraires et les traitements injustes qui en découlent ? Voici la thèse qu’expose ici Cédric Stolz et qu’il conviendrait, selon lui, de s’approprier pour lutter contre l’idéologie spéciste.


On entend toujours parler de l’ « Homme », mais qui est-il ? Peut-on le trouver dans la rue, chez nous, au travail ? Non, les individus que nous croisons sont des humains. Mais nous associons ces derniers à cette notion d’ « Homme », qui est censée constituer leur essence. Alors, qu’est-ce donc qu’une essence ?

L’essence est le concept ou l’idée que l’on a d’une chose, qu’elle existe vraiment ou non. Par exemple, avant de fabriquer la première paire de ciseaux, un fabricant avait son essence en tête, c’est-à-dire son idée, son concept, sa définition, son utilité, etc. Depuis lors, au-delà des différences entre toutes les paires de ciseaux particulières qui existent effectivement, nous pouvons reconnaître la même essence « ciseaux ». La vision essentialiste du christianisme héritée de l’Antiquité grecque a repris ce schéma entre le fabricant et le fabriqué. Dieu aurait ainsi créé des essences distinctes (l’« Homme », la « baleine », l’« arbre », etc.) avant qu’existent effectivement des êtres distincts (les humains, les baleines, les arbres, etc.). L’essentialisme, qui associe les êtres à des catégories fixes et éternelles, peut fonctionner de pair avec le créationnisme (chaque être a été créé avec une essence qui se transmet par l’hérédité : il y a succession mais pas évolution), voire avec l’évolutionnisme finaliste (on admet l’idée d’évolution, mais on considère qu’elle ne fait que suivre la volonté de Dieu et qu’elle a eu pour but de mener à l’état actuel). Mais elle est contraire aux principes d’une évolution non planifiée et toujours en cours.

Rien ne permet d’établir qu’un Dieu nous a créés dans un but quelconque avec un statut particulier et aucune avancée de la connaissance ne va dans ce sens. Il semblerait donc n’y avoir aucune essence qui précéderait nos existences individuelles et que nous aurions en commun avec les autres membres de ce qui serait une même catégorie d’essence. Pourtant, l’essentialisme continue d’influencer nos représentations et constitue un obstacle à la réflexion éthique. Le fond essentialiste de notre pensée éthique s’exprime en effet dans l’idée que notre rattachement à une communauté d’êtres censés partager une même essence détermine notre statut moral, c’est-à-dire le degré d’importance à accorder à nos intérêts. En ce sens, dans le cadre d’une conception essentialiste de l’espèce, cette dernière sert de critère de considération éthique (c’est ce que l’on appelle le spécisme).

Le spécisme

Tout comme le racisme est une discrimination arbitraire selon la « race » et le sexisme une discrimination arbitraire selon le sexe, le spécisme est une discrimination arbitraire selon l’espèce. Dans les faits, le spécisme consiste à nier ou à mépriser les intérêts de certains individus sentients uniquement parce qu’on les associe à une espèce particulière plutôt qu’à une autre. Cette discrimination consiste à faire de l’appartenance à une catégorie (ici l’espèce, mais ce pourrait être la race, le sexe, le règne1, etc.) le critère des considérations éthique, juridique et politique.

Une justification directe2 du spécisme peut s’exprimer sous la forme suivante : « c’est une vache et non un humain, donc on peut la tuer ». On s’en prend ainsi à des individus assimilés à une certaine catégorie du seul fait qu’on les associe à cette catégorie. Or, pas plus que le fait que quelqu’un soit né une année paire ou impaire (associé à la catégorie de ceux nés une année paire ou impaire), d’un sexe ou d’un autre (associé à la catégorie mâle ou femelle), le fait qu’il soit né d’une espèce ou d’une autre ne permet de justifier en soi la prise en compte ou l’absence de prise en compte de ses intérêts. L’appel à l’espèce, tout comme à la race ou au sexe, ne permet pas de justifier d’aller à l’encontre du principe d’égale considération des intérêts d’après lequel, dans des cas équivalents, les intérêts similaires de deux individus doivent être pris en compte de manière similaire.

C’est pourquoi, pour expliquer les différences de considération accordée aux intérêts des uns et des autres, on tente de justifier indirectement le spécisme en faisant appel à des caractéristiques pouvant servir de critères de considération éthique. Mais là encore, on tombe dans l’arbitraire le plus total. Il y a plus de deux siècles, le philosophe, économiste et jurisconsulte Jeremy Bentham (1748-1832) écrivait ainsi :

Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’est en rien une raison pour qu’un être humain soit abandonné sans recours au caprice d’un bourreau. On reconnaîtra peut-être un jour que le nombre de pattes, la pilosité de la peau ou la façon dont se termine le sacrum sont des raisons également insuffisantes pour abandonner un être sensible à ce même sort.

Cet arbitraire se retrouve dans les discours qui accompagnent une oppression où l’on invoque « des différences réelles ou imaginaires, mais toujours dépourvues de lien logique avec ce qu’elles sont censées justifier3 ». Dire qu’une vache a des sabots et une queue, qu’elle n’a pas de capacité et d’intérêt à conduire une voiture ou qu’elle ne maîtrise pas les mathématiques complexes n’établit ainsi pas de lien logique avec le fait de mépriser les intérêts qui sont les siens, notamment ses intérêts vitaux, en la mettant à mort. Cela reviendrait à considérer que le fait qu’un humain n’a pas d’antennes, pas une couleur de peau bleue ou pas de capacité à communiquer par télépathie puisse justifier d’ignorer ses intérêts. Le caractère arbitraire d’une discrimination se reconnaît ainsi par l’absence de pertinence des caractéristiques invoquées pour déterminer l’importance à accorder aux intérêts des individus concernés. Les tentatives de justification indirecte du spécisme se comprennent donc de la manière suivante : « on peut la tuer parce qu’elle n’a pas certaines caractéristiques physiques ou mentales qui doivent constituer des critères de considération éthique ». Or, l’exemple des capacités cognitives est particulièrement éclairant : nous ne demandons pas à un humain de savoir résoudre des équations complexes pour qu’il puisse bénéficier d’une reconnaissance éthique et d’une protection juridique de ses intérêts. Vouloir établir une hiérarchie selon les scores de QI, à partir de laquelle serait définie la prise en compte ou l’absence de prise en compte des intérêts des humains, nous paraîtrait profondément injuste. On refuserait d’envoyer à l’abattoir un humain doté de facultés cognitives différentes ou moindres qu’un autre. C’est pourquoi, lorsque nous faisons remarquer que les caractéristiques invoquées ne constituent pas des critères de considération éthique pertinents, la justification directe réapparaît aussitôt : « oui, mais c’est une vache et non pas un humain ». Entre tentatives de justifications directes et indirectes, le spécisme semble donc tourner en rond. Mais l’exemple des capacités cognitives montre bien que la discrimination se fait sur le seul critère de l’espèce. En réalité, les caractéristiques invoquées pour justifier (indirectement) les mauvais traitements que l’on inflige aux autres animaux ne font sens que dans une perspective essentialiste.

Réfuter le spécisme essentialiste

L’espèce est une catégorie parmi d’autres définie selon certains critères  (ancêtre commun récent, interfécondité, etc.) sur la base desquels nous rassemblons des individus. Selon les critères que l’on choisit, les catégorisations sont infinies. Mais la conception essentialiste de l’espèce la fait apparaître comme « la » catégorie fixe et définitive qui permettrait de rassembler des individus d’une même essence d’où découlerait leur statut commun. Alors que l’humanisme correspond à la tentative d’un dépassement de l’essentialisation des catégories de sexe et de race au sein de la catégorie d’espèce humaine (l’ensemble des humains pouvant alors former la catégorie d’essence unique « Homme »), l’essentialisation de celle-ci n’a pas été remise en cause. Dans son chapitre intitulé « Les espèces non plus n’existent pas », de l’ouvrage La révolution antispéciste, David Olivier explique qu’il n’est pas question d’affirmer que l’essence des autres animaux serait égale à l’essence des humains, ni même de considérer qu’il y aurait une seule essence (l’« animalité ») commune à tous les animaux, mais bien d’en finir avec l’essentialisme et la vision hiérarchisante qui en découle.
L’idée d’une hiérarchie des êtres se comprend dans une perspective essentialiste. Celle, entre autres, selon laquelle Dieu aurait défini une hiérarchie des essences possédant chacune un statut spécifique avant de créer les êtres censés les incarner. De fait, si l’on a pu considérer que des différences (par exemple dans le domaine des capacités physiques ou mentales) pouvaient justifier de mépriser des intérêts, c’est parce qu’on a interprété ces différences comme des signes d’une « infériorité » ou d’une « supériorité » d’essence dont on a présupposé l’existence. Or, rien n’atteste de l’existence d’essences et donc de la validité d’une hiérarchie entre les essences sur laquelle fonder l’éthique (par des appels à la nature), mais seulement l’existence d’êtres concrets ayant des similarités et des différences. Aucun être n’est « supérieur », « égal » ou « inférieur » tout court à un autre, mais relativement aux critères choisis. Par exemple, si un boxeur est supérieur à un non-boxeur en boxe, il n’est pas pour autant « supérieur » tout court ; de même, le grand est supérieur au petit en taille et non pas « supérieur » tout court.  Ainsi, il ne s’agit pas de nier les différences qui existent entre les êtres mais de ne pas considérer ces différences comme étant les signes d’une « supériorité » ou d’une « infériorité » d’essence (interprétation essentialiste) pour tenter de justifier le refus de prendre en considération les intérêts de certains.

Cédric Stolz, De l’humanisme à l’antispécisme, Ovadia, 2019.

En somme, l’idéologie humaniste essentialiste, qui sert de justification à la violence exercée sur les animaux autres que les humains, peut se comprendre selon la démonstration suivante :

1. Prémisse descriptive (ce qui est) : il existe une hiérarchie des essences au sein de laquelle l’« Homme » est « supérieur » à l’« animal ».
2. Prémisse prescriptive (ce qui doit être) : la « supériorité » et l’« infériorité » d’essence des uns et des autres fondent leur statut éthico-juridico-politique supérieur et inférieur, justifiant ainsi les traitements réservés aux uns et aux autres.
3. Conclusion : la « supériorité » de l’essence « Homme » à laquelle sont assimilés les humains justifie la discrimination spéciste et l’exclusion éthico-juridico-politique des autres êtres sentients sur lesquels la violence peut s’exercer matériellement.

Ce à quoi nous répondons :

1. La différence essentielle entre les humains et les autres animaux a été présupposée de manière a priori pour servir de fondement à l’attribution de droits aux seuls humains ; il restait donc à la confirmer a posteriori. Ainsi se comprend la quête historique d’un « propre de l’Homme » qui a consisté à rechercher une caractéristique pouvant être interprétée comme le signe de l’existence d’une différence absolue. Or, les caractéristiques observées ne révèlent pas l’existence d’un abîme séparant les humains des autres êtres sentients, mais bien d’une continuité des facultés et des intérêts. Quoi qu’il en soit, rien ne vérifie l’existence d’essences.

2. L’idée selon laquelle un « ordre naturel » correspondant à une hiérarchie essentialiste puisse servir de fondement légitime à l’édifice éthico-juridico-politique et justifier des oppressions est un appel à la nature. Parce qu’il existerait des êtres « supérieurs » et d’autres « inférieurs », la violence exercée sur les seconds par les premiers serait normale et justifiée. Or, l’appel à la nature est un procédé rhétorique fallacieux qui n’a aucune pertinence en philosophie morale. Même si certains êtres étaient réellement « supérieurs » aux autres, cela ne pourrait donc pas justifier l’appropriation sanglante des seconds par les premiers.

3. La fiction d’essences hiérarchiquement distinctes n’est pas un fondement légitime à l’édifice éthico-juridico-politique humaniste et ne justifie pas les traitements infligés à celles et ceux qui en sont exclus.

L’éthique antispéciste

Il n’existe aucune caractéristique factuelle pertinente permettant de justifier en même temps l’attribution des droits aux humains et le refus d’en attribuer aux autres animaux. Faire coïncider la frontière des considérations éthique, juridique et politique avec la frontière de la catégorie d’espèce humaine est impossible d’un point de vue logique ou factuel, et de ce fait injustifiable. On ne peut fonder légitimement des droits censés être universels dont seuls les humains seraient bénéficiaires sur des caractéristiques qui ne sont pas communes à tous les humains ou qui ne sont pas exclusivement humaines.

Le critère éthique pertinent pour définir la limite des êtres dont les intérêts sont à prendre en considération est la sentience. Dès qu’il y a un être sentient (reconnu comme tel selon des critères physiologiques, neurologiques et comportementaux), il y a quelqu’un qui a des expériences vécues, des intérêts et des préférences, justifiant alors son inclusion dans la sphère de celles et ceux dont les intérêts sont à prendre en considération. Par opposition, les êtres non sentients (les bactéries, les plantes, les champignons, les éponges et de nombreux autres organismes ne répondant à aucun indice de sentience) en sont exclus de manière non arbitraire, du fait qu’ils n’ont pas d’intérêts qui soient à prendre en considération. Considérer que tout autre caractéristique serait requise pour avoir un type d’intérêt méritant d’être pris en compte est anthropocentrique ou égocentrique et dénué d’impartialité. L’enjeu est désormais de mettre la sentience au fondement des droits humains et de tous les autres êtres sentients. Ainsi, fonder de manière universelle les droits fondamentaux sur la sentience fonde également les droits des humains, y compris de ceux ayant des caractéristiques différentes des humains adultes typiques.

Lorsque nous affirmons que les humains sont égaux, il ne s’agit pas d’une égalité de capacités, mais de considération : les différences entre les humains n’empêchent pas d’accorder autant de poids aux intérêts des uns et des autres. Avec l’antispécisme, il n’est pas question de nier les différences entre les individus, mais de prendre en considération les intérêts de toutes celles et tous ceux qui en ont, sans discrimination arbitraire. Appliquer l’égalité de considération des intérêts ne signifie pas traiter de manière identique tous les êtres sentients en niant leurs différences, mais prendre en considération leurs intérêts de manière équitable.


 

Cédric Stolz est enseignant en philosophie.

L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices.
Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à proposer un texte à la revue (info@lamorce.co).

  1. Si certains êtres classés dans la catégorie du règne animal ne sont pas sentients, comme les moules et les huîtres, il n’y a pas de raison de prendre en compte des intérêts qu’ils n’auraient donc pas. On parle souvent d’animalisme à la place de « sentientisme » parce que seuls des animaux sont sentients, mais c’est bien le fait d’être sentient et non le fait d’être animal qui constitue un critère pertinent de considération éthique.
  2. Je modifie ici volontairement la signification habituelle des expressions « justifications directes » et « justifications indirectes » telles que les utilise par exemple François Jaquet dans son article “Spécisme”, version académique, dans M. Kristanek (dir.), L’Encyclopédie philosophique, 2018.
  3. Extrait de la présentation du spécisme par les Cahiers antispécistes.