Interdire de montrer la réalité de l’élevage Les lois bâillons débarquent au Canada

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Après les États-Unis, c’est au tour de deux provinces canadiennes de proposer des projets de loi bâillon, ou “ag-gag”, qui pénalisent lourdement l’infiltration et la prise d’images d’activité d’une ferme sans le consentement explicite du propriétaire.


Le mois dernier, la province de l’Alberta, au Canada, a adopté le projet de loi 27, le Trespass Statutes (Protecting Law-Abiding Property Owners) Amendment Act, pour dissuader les activistes d’entrer dans les fermes d’élevage et d’exposer à la vue de tous ce qu’ils y trouvent. La province de l’Ontario lui a emboîté le pas en présentant un projet de loi similaire à peine une semaine plus tard.

Au cours des dernières années, des lois bâillons (ou “ag-gag”, un terme popularisé par le journaliste Mark Bittman en référence aux termes agriculture et bâillon – gag) ont été adoptées dans plusieurs États américains, mais c’est la première fois qu’une telle législation est proposée au Canada. Le débat est lancé: que penser de la présence d’activistes dans les fermes, non seulement lors d’opérations d’infiltration, mais aussi lorsqu’ils s’introduisent sur les propriétés privées au grand jour, et quoi dire des gouvernements qui protègent les agriculteurs et les profits plutôt que les animaux maltraités, négligés et exploités ?

En septembre 2019, un groupe de 80 militants est entré dans un élevage de dindons dans le sud de l’Alberta. Ils ont diffusé en direct sur Internet des images des oiseaux vivant dans leur crasse. La qualité de l’air y était presque insupportable: « L’air était rempli de particules. Même avec nos masques homologués N94 [censés éliminer 94 % des particules dans l’air] on toussait quand même », raconte Alex Cuc, un des militants de Liberation Lockdown. Il souligne que les poulaillers ne sont pas nettoyés pendant toute la durée de vie des oiseaux, soit quatre mois, et que les activistes étaient « assis sur un à deux pieds de litière compactée, d’excréments et de cafards. Il y avait aussi des cadavres d’oiseaux en décomposition. »

Tout ce qui a été documenté par des militants ce jour-là est considéré comme une pratique courante. Ainsi, plutôt que d’accuser les agriculteurs de négliger les animaux (comme cela aurait probablement été le cas avec des chiots ou de chatons plutôt que de dindons), quatre militants ont été accusés de s’être introduits par effraction en vue de commettre des méfaits. Si cette action avait été entreprise aujourd’hui en vertu de la nouvelle loi, ils pourraient se voir imposer une amende pouvant atteindre 10 000 $ chacun, ou 200 000 $ pour le groupe.

Les éleveurs affirment aux médias qu’ils craignent ces militants non violents. Pourtant, lors d’autres opérations, ils ont apporté des fleurs et des pâtisseries véganes aux employés des élevages. Ils soutiennent que les militants posent des risques pour la biosécurité. Pourtant, ils arrivent vêtus de leurs survêtements de biosécurité et changent de couvre-chaussures entre les bâtiments. Les éleveurs soutiennent aussi qu’ils n’ont pas de problème de transparence: ils font des journées portes ouvertes (le seul moment de l’année où le public peut faire des visites guidées). Ils insistent pour dire qu’ils ont besoin d’être protégés contre les militants qui menacent d’exposer les réalités de leur travail.

Mais les consommateurs de viande ne méritent-ils pas de savoir ce pour quoi ils paient ? L’intérêt du public pour la provenance et la production alimentaires est de plus en plus important, mais selon une nouvelle étude réalisée par la firme de recherche à but non lucratif Faunalytics, les lois bâillons ne font que renforcer la méfiance du public envers l’agriculture animale. C’est ce qu’explique Mona Zahir :

Cette étude s’est penchée sur l’impact des lois bâillons quant à la perception de l’élevage par le public. 716 adultes américains ont répondu à un sondage en ligne. Ils ont été assignés au hasard entre deux groupes: le groupe Loi et un groupe témoin. Les personnes du groupe Loi ont été informées des caractéristiques typiques des lois bâillons et ont ensuite reçu des arguments en faveur et opposés à de telles lois. De leur côté, les personnes assignées au groupe témoin devaient simplement lire un article neutre sur le foin. Ensuite, les deux groupes ont été invités à répondre aux mêmes questions pour évaluer leurs perceptions de l’élevage.

Un « score de confiance » de 1 à 7 a été calculé pour chaque participant en fonction de ses réponses pour indiquer dans quelle mesure il faisait confiance aux divers aspects de l’élevage après avoir lu les informations présentées à son groupe. La note de confiance envers les agriculteurs du groupe Loi était de 0,88 point inférieure à la note de confiance des participants du groupe témoin.

Alors à qui ou à quoi servent vraiment les lois bâillons ? Certainement pas aux animaux qui sont exploités et tués derrière des portes closes. Pas non plus au public tenu dans l’ignorance, alors qu’il se méfie de plus en plus de la façon dont ses saucisses sont fabriquées. Il semble donc que les lois bâillons servent à protéger les agriculteurs, qui, manifestement, ne peuvent opérer avec succès que dans le secret.

Selon l’American Society for the Protection of Animals (ASPCA), « l’industrie de l’agriculture animale est à l’origine de l’introduction de projets de loi bâillon dans plus de la moitié des assemblées législatives de tous les États du pays ». À l’heure actuelle, selon l’organisation américaine, il existe des lois bâillons dans sept États américains [Montana, Nevada, Kansas, Iowa, Montana, Arizona et Caroline du Nord]. Quatre de ces lois ont été déclarées inconstitutionnelles par les tribunaux.

Au Canada, Camille Labchuk, avocate en défense des animaux et directrice générale d’Animal Justice, affirme que son groupe est en train d’examiner les options relatives au projet de loi 27 en Alberta, « pour contester toute disposition inconstitutionnelle devant les tribunaux ». En Ontario, ils essaient de faire annuler le projet de loi avant qu’il ne soit adopté.


 

Jessica Scott-Reid est une journaliste indépendante canadienne qui s’intéresse aux droits et au bien-être des animaux et à l’alimentation végétalienne.

Article original : https://sentientmedia.org/ag-gag-laws-keep-animal-farming-in-the-dark-and-diminish-public-trust

Photo : Jo-Anne McArthur

Traduction : L’Amorce