3 grands changements dont nous avons besoin dans le mouvement animaliste

Écrit par Jacy Reese, 3 Big Changes We Need in the Farmed Animal Movement est initialement paru le 25 juin 2018 sur le site du Sentience Institute. L’auteur y propose trois changements stratégiques importants, contre-intuitifs, à long terme et peu discutés qui pourraient bénéficier au mouvement animaliste.


Le Sentience Institute a été fondé il y a environ un an, et nous sommes heureux de dire que nous avons constaté une réaction très positive de la part de la communauté animaliste. Nous l’avons aussi constatée lors d’un récent sondage mené auprès des leaders en matière d’altruisme efficace pour les animaux, en leur demandant leur avis sur nos recherches actuelles et sur le type de recherches que nous devrions mener à l’avenir1.

Bien que cet enthousiasme soit encourageant, nous nous inquiétons du manque de critiques, qui suggère que nous ne formulons pas nos conclusions avec suffisamment de force. Nous aimerions voir certains changements majeurs dans le mouvement et si nous parvenions à attirer suffisamment d’attention sur ces changements, nous pensons que soit nous verrions des groupes les mettre en place, soit nous ferions face à plus de résistance et de critique.

Nous utilisons donc cette publication pour être plus provocateurs que nous l’avons été jusqu’ici. Nous précisons que nous pensons que le mouvement animaliste fait déjà un travail fantastique et très efficace dans l’ensemble. La nature critique de cette publication ne doit pas faire croire le contraire. Nous estimons toutefois qu’il y a encore beaucoup à faire pour que le mouvement soit encore plus efficace.

Plus précisément, nous voulons souligner trois grands changements que le mouvement doit entreprendre. Il s’agit de changements importants (les prendre au sérieux permettrait aux animalistes de faire davantage de bien), contre-intuitifs (résultant de recherches approfondies plutôt que du bon sens ou d’observations qui semblent évidentes2), à long terme (qui importent non seulement pour les prochaines années, mais aussi pour les prochaines décennies et au-delà) et trop peu discutés au sein du mouvement animaliste :

  1. Passer d’une approche individuelle à une approche institutionnelle. Nous devons réaffecter plus de la moitié des ressources et des communications actuellement employées pour promouvoir le changement individuel (changer les régimes alimentaires individuels un par un, comme la conversion au véganisme ou au flexitarisme) vers la promotion du changement institutionnel (c’est-à-dire changer les gouvernements, les entreprises, les associations et les normes sociales). Nous pensons que l’accent actuellement mis par le mouvement sur la consommation individuelle ne parvient pas à tirer pleinement parti de l’opinion publique sur les questions animales et suscite de la réticence et de l’opposition dans la population, tandis qu’un accent plus marqué sur les institutions entraînerait probablement des progrès plus rapides et plus soutenus.
  2. Cesser d’utiliser des stratagèmes de communication tels que des images sexualisées de femmes ou des costumes d’animaux mignons et caricaturaux. Bien que ces éléments de communication suscitent beaucoup d’attention, nous pensons qu’ils font plus de mal que de bien au mouvement en rendant dérisoires les enjeux animalistes, en renforçant l’idée selon laquelle la défense des animaux est une question sociale peu sérieuse et peu importante, et en coupant les ponts avec d’autres mouvements sociaux ou en se les aliénant.
  3. Maintenir une orientation éthique lors de la promotion des technologies alimentaires alternatives aux produits d’origine animale. Ce point est important à moyen terme, pour nous assurer que la population reconnaisse ces alternatives comme nécessaires à l’amélioration de la société et pas seulement comme des sources de profits pour les grandes entreprises, et également à long terme, pour favoriser l’expansion du cercle de considération morale et ainsi réduire la probabilité que d’autres individus connaissent de grandes souffrances à l’avenir.

Chacun de ces points est également discuté sur notre page Foundational Questions Summaries, qui rassemble les données existantes sur une variété de questions importantes relatives à l’altruisme efficace pour les animaux.

1— Passer d’une approche individuelle à une approche institutionnelle

Description

Il y a deux catégories de changement que nous aimerions voir advenir à ce sujet. Premièrement, la plupart des plaidoyers militants (les mots utilisés dans un tract, dans une vidéo YouTube ou dans une publication sur les réseaux sociaux) qui préconisent actuellement un changement de régime alimentaire individuel (« devenez végane », « laissez les animaux hors de votre assiette ») devraient plutôt promouvoir un changement institutionnel (« mettons fin à l’élevage », « rendons les abattoirs obsolètes », « aidez-nous à réduire de 50 % la consommation américaine de viande d’ici 2050 »). Cela ne signifie pas qu’il ne faudrait jamais conseiller un changement individuel de régime alimentaire. Sur la dernière page d’un dépliant, par exemple, il peut être bien de proposer plusieurs appels concrets à l’action, et l’un d’eux pourrait consister en un changement de régime alimentaire individuel. La liste pourrait aussi comprendre : « rejoignez notre campagne demandant à Walmart d’améliorer leur traitement des poulets », « signez cette pétition demandant à McDonald’s de remplacer leurs nuggets de poulet par des alternatives végétales », « votez pour cette initiative citoyenne visant à interdire l’élevage industriel » ou « visitez ce site web pour trouver une association animaliste dans votre ville qui organise des rencontres locales ».

Deuxièmement, nous aimerions qu’il y ait beaucoup moins d’emphase sur les tactiques militantes qui fonctionnent en convainquant les individus, un par un, de changer leur consommation. Les principaux exemples sont les publicités en ligne et les tracts focalisés sur l’alimentation. Il existe cependant une exception notable : le tractage est souvent utilisé avec succès pour renforcer les communautés locales, en initiant les véganes à l’activisme, par exemple. Toutefois, il reste que ces tracts pourraient davantage mettre l’accent sur des messages à caractère institutionnel, comme des appels à soutenir une campagne politique ou à destination des entreprises.

Nous aimerions que la majorité des ressources actuellement consacrées à ces tactiques soient plutôt utilisées pour changer les institutions : les gouvernements, les entreprises, les associations et la société dans son ensemble. Par exemple, ces ressources pourraient être utilisées pour mener campagne envers les entreprises afin qu’elles proposent davantage d’options végétales, pour promouvoir des lois visant à améliorer et à faire respecter les normes de bien-être des animaux d’élevage ou à interdire l’élevage industriel, ou pour des productions médiatiques telles que des documentaires, livres, articles et essais visant à susciter un débat de société sur les enjeux liés à l’élevage. Cette présence médiatique a certainement un effet sur l’alimentation des individus, mais c’est surtout sa capacité à générer un débat public et à créer une « connaissance commune » qui est utile pour le futur de la lutte. Par exemple, les enquêtes en infiltration sont devenues des connaissances communes dans le sens où une personne végétalienne peut expliquer son choix alimentaire en disant : « J’ai vu beaucoup de ces enquêtes sur la production de viande », et la plupart des gens, aux États-Unis, comprendront ce à quoi il est fait référence.

Arguments

  • Il y a bien plus de soutien populaire pour les changements institutionnels que de volonté de changer les habitudes individuelles. Environ 2 % des adultes américains suivent rigoureusement un régime végétarien et moins de 10 % se déclarent végétariens. Cependant, environ 47 % sont favorables à une interdiction des abattoirs et environ 33 % sont favorables à une interdiction de l’élevage. De même, seul un petit nombre d’adultes américains semblent opter pour les produits biologiques (~1,5 % de la viande rouge), nourris à l’herbe (~0,9 % de la viande rouge) ou pour d’autres types de produits animaux spécifiques (~6 % d’œufs de poules hors cages avant la vague des politiques d’entreprise de 20163). Pourtant, lorsque sondée, cette même population soutient à plus de 70 % les politiques en faveur du bien-être animal telles que l’élevage sans cage et les souches génétiques à croissance plus lente, ces politiques obtenant systématiquement plus de 50 % d’appui lors de mesures par scrutin4. Ces données indiquent que, pour le même résultat (tel que l’abandon de l’élevage ou la transition vers l’élevage de poules hors cage), l’appui de la population a tendance à être beaucoup plus important pour le changement institutionnel que pour le changement individuel, et donc qu’il est plus facile d’obtenir ces résultats par le changement institutionnel.Quand on pense à la question globale « Comment mettre fin à l’élevage ? », il apparaît clairement que convaincre tous les consommateurs de devenir véganes est une tâche impossible. Cependant, il semblerait qu’il ne soit pas nécessaire de rendre la moitié de la population végane ni même végétarienne avant que celle-ci soit prête à adopter massivement la viande cultivée, ou pour mener à bien des campagnes d’information ou de votes contre l’élevage industriel, les abattoirs et l’élevage en général. Il se peut donc que nous répartissions mal nos ressources lorsque nous demandons aux individus de changer leur régime alimentaire au lieu de leur demander de nous aider à militer pour un changement institutionnel.
  • Il existe bien plus de précédents historiques en matière de changements institutionnels. Il est difficile de trouver des exemples de mouvements sociaux fructueux ayant mis l’accent sur le changement individuel. Deux exemples possibles, le Free Produce Movement de l’anti-esclavagisme américain du XIXe siècle et la « consommation verte » de l’écologisme moderne, ont tous deux été largement considérés comme inefficaces par leur mouvement plus large respectif. Beaucoup de mouvements ont utilisé avec succès les boycotts, comme le boycott du sucre du mouvement anti-esclavagiste britannique, mais leur portée était limitée et ils ont finalement rempli, plus ou moins explicitement, un rôle de soutien à l’appel plus large au changement institutionnel.Les campagnes de santé publique, comme celles contre le tabagisme, ont privilégié le message individuel, et leur succès ne représente guère de poids en faveur du changement individuel. Néanmoins, ces campagnes sont assez différentes de celles des animalistes dans la mesure où le principal bénéfice du changement recherché consiste en une amélioration de la santé du consommateur.
  • La psychologie humaine suggère que le changement institutionnel génère plus de soutien public. Premièrement, nous savons que les gens sont affectés par un « effondrement de la compassion » au sujet des grands problèmes sociaux tels que l’élevage des animaux. L’explication principale de ce manque de préoccupation est que les exigences requises pour résoudre le problème étant considérables, les gens régulent leurs émotions pour éviter de s’inquiéter de quelque chose qui semble insoluble. Le changement institutionnel attaque de front ce mécanisme en mettant l’emphase sur une solution traçable s’appliquant à l’ensemble du problème, plutôt que sur la goutte d’eau dans l’océan que représente le changement alimentaire individuel. Deuxièmement, le changement institutionnel aide les gens à ressentir de la colère et plus précisément de « l’indignation morale » parce qu’il désigne les responsables comme étant des tierces parties ou comme étant la société dans son ensemble, plutôt que soi-même comme c’est le cas avec l’approche individuelle. Ces émotions semblent cruciales pour alimenter la dynamique du changement social. Troisièmement, le changement institutionnel véhicule plus facilement la « pression sociale », en donnant à voir que de nombreuses personnes s’efforcent de changer le système et qu’une action collective est nécessaire. La pression sociale est une motivation psychologique essentielle.

2— Cesser d’utiliser des stratagèmes de communication tels que des images sexualisées de femmes ou des costumes d’animaux mignons et caricaturaux

Description

Certaines tactiques sont fréquemment utilisées par les animalistes car elles suscitent beaucoup d’attention, mais cela semble générer tellement de publicité négative et présenter la question animale d’une manière tellement dérisoire qu’elles nuisent finalement au mouvement animaliste. Nous aimerions que le mouvement cesse complètement d’utiliser ces tactiques. En voici quelques exemples concrets :

  • La stratégie « sex sells » consistant en des images, vidéos et enregistrements sonores sexualisés de femmes dans le but de promouvoir le végétarisme ou les droits des animaux. Cela se traduit généralement par des affiches, des tracts, des publicités et d’autres visuels présentant des images de femmes nues, ou à peine vêtues, dans des poses sexualisées.
  • D’autres tactiques provocatrices qui entrent en conflit avec d’autres mouvements sociaux importants, comme le fait de sensibiliser aux bienfaits pour la santé d’un régime végétalien en utilisant des blagues grossophobes.
  • Les costumes d’animaux d’élevage dans presque tous les contextes, à l’exception possible de situations où le caractère sérieux du bien-être animal est très fortement mis de l’avant (par exemple lors d’une représentation théâtrale) ou de situations où l’usage de costumes s’avère extrêmement utile pour sensibiliser un public particulier (par exemple lors d’une présentation à des enfants en école primaire).
  • D’autres tactiques qui dépeignent les animalistes comme étant immatures, ridicules ou étranges, comme le fait d’envelopper les activistes dans du papier aluminium pour en faire des burritos à taille humaine. Bien que certaines de ces tactiques suscitent suffisamment d’attention positive pour qu’elles en vaillent la peine, bon nombre d’entre elles sont trop rebutantes. Une bonne question à se poser serait : « Puis-je imaginer un mouvement social de défense des droits humains, comme l’antiracisme, utiliser cette tactique avec succès ? »

Arguments

  • Certaines des plus grandes difficultés auxquelles font face les animalistes semblent avoir été créées ou exacerbées par ces tactiques. Les animalistes font souvent face à un public qui considère que la question animale est triviale ou moins importante que les questions humaines, et qui craint que les droits des animaux entrent en conflit avec d’autres mouvements tels que le féminisme et l’antiracisme. Lorsque le public est interrogé, il fait souvent le lien entre ces préoccupations et l’usage d’images sexualisées de femmes et de costumes animaux5. En effet, il semble que la plupart des militants animalistes [NdT : états-uniens] aient déjà été confrontés à la question redoutée « Êtes-vous de PETA ? », posée sur un ton méprisant et désapprobateur. L’avantage supposé de ces tactiques est qu’elles permettent une attention accrue, mais l’attention ne semble pas être un problème majeur actuellement. L’approche « parlez-en en bien, parlez-en en mal, mais parlez-en » semble donc néfaste pour notre réputation et pour notre pouvoir politique.
  • Ces tactiques n’ont pas de précédent historique. Bien que tous les mouvements sociaux cherchent à attirer l’attention, aucun d’entre eux ne semble l’avoir fait en ayant recours aux stratégies de communication autodérisoires fréquemment utilisées par les animalistes. Par exemple, je ne connais aucun autre mouvement dans lequel les alliés du groupe opprimé se sont déguisés en membres de ce groupe, même lorsque le groupe opprimé était incapable de s’exprimer aussi efficacement que ses alliés (les animaux d’élevage ne peuvent s’organiser politiquement dans la société humaine). De même, aucun autre mouvement n’a autant utilisé d’images de femmes sexualisées6. En fait, si nous imaginons un autre mouvement faire ces choses, comme des hommes se déguiser en femmes lors d’une manifestation publique pour les droits des femmes dans les années 1800 (ou aujourd’hui, d’ailleurs), cela semble choquant, dégradant, étrange et probablement très inefficace.
  • La recherche expérimentale suggère que « le sexe ne vend pas ». Il existe quelques preuves expérimentales suggérant que la sexualisation n’apporte rien ou qu’elle a même un effet négatif. Par exemple, deux tests randomisés de publicités de PETA utilisant des images de femmes, sexualisées ou non, ont donné des éléments de preuve que cette stratégie se retourne contre les activistes animalistes. Ces deux tests ont révélé que les participants avaient moins l’intention de soutenir PETA après avoir vu des images sexualisées, et ont trouvé que cet effet était corrélé avec la déshumanisation des femmes.

3— Maintenir une orientation éthique lors de la promotion des technologies alimentaires alternatives aux produits d’origine animale

Description

De nos jours, de nombreux militants animalistes considèrent les biotechnologies alimentaires, en particulier la viande cultivée, comme une solution miracle aux problèmes posés par l’élevage. Un argument qui revient souvent est que ce qui importe réellement pour les consommateurs est le prix, le goût et la praticité et que donc, si nous pouvons simplement battre les produits d’origine animale conventionnels dans ces domaines, nous réussirons à mettre fin à l’élevage. Nous pensons que cela va trop loin lorsque les activistes (qu’il s’agisse d’employés d’associations, mais aussi de journalistes, d’entrepreneurs et de tous ceux qui soutiennent ces aliments) se concentrent fortement sur ces trois facteurs de décision. Les activistes devraient continuer à mettre l’accent sur les avantages éthiques, et particulièrement sur les avantages pour le bien-être animal de ces biotechnologies alimentaires alternatives à l’élevage.

Plus précisément, nous pensons que l’éthique devrait être le message central dans la plupart des contextes, avant le prix, le goût et l’aspect pratique. Par exemple, dans un article d’opinion ou une tribune défendant la viande cultivée, les avantages éthiques devraient être mis au premier plan, avant les avantages personnels et commerciaux (une exception peut être faite ici dans le cas des publications de l’industrie, par exemple pour un article dans Feedstuffs destiné exclusivement aux personnes travaillant dans le secteur de l’élevage et des industries connexes.)

La majeure partie du mouvement animaliste axe déjà sa communication sur la dimension éthique, il ne s’agirait donc pas d’un changement aussi important que les deux premiers. Il s’appliquerait principalement aux entreprises d’aliments alternatifs aux produits animaux ainsi qu’aux associations se préoccupant actuellement moins des arguments éthiques. Nous incluons tout de même cette suggestion de changement car il semble très important, pour assurer le succès à long terme du mouvement animaliste, de maintenir une orientation éthique lors du développement de ces aliments alternatifs.

Arguments

  • Cela semble favoriser l’avènement d’un monde dans lequel les pratiques semblables à l’élevage industriel sont moins probables. Il est nécessaire que les défenseurs des animaux mettent fin aux méfaits de l’élevage le plus rapidement possible, mais nous devons aussi garder à l’esprit la capacité des générations futures à causer de la souffrance à une échelle encore plus grande. Le plus grand impact du fait de mettre fin à l’élevage ne réside peut-être pas dans l’aide apportée aux animaux d’élevage, mais dans la construction d’un monde dans lequel la souffrance astronomique est moins susceptible d’advenir. Pour cette raison, il semble très important de nous assurer que la fin de l’élevage soit aussi motivée par l’éthique que possible. De façon générale, les mouvements sociaux ont de bonnes raisons de mettre l’emphase sur les valeurs auxquelles ils croient le plus, même si d’autres valeurs semblent parfois plus utiles sur le plan instrumental. En plus des effets à long terme, cela renforce la probabilité que les changements graduels aient un impact positif, par exemple en réduisant les cas où les individus réduisent leur consommation de viande rouge mais mangent davantage de poulet et de poisson.
  • L’orientation éthique est plus puissante pour générer du changement social et pour surmonter les préoccupations personnelles telles que la crainte de «non naturalité» des biotechnologies alternatives à l’élevage. La santé, le prix, le goût et la commodité des aliments sont autant de facteurs importants pour les décisions d’achat individuelles, peut-être même plus que l’éthique, bien que cela dépende de la façon dont sont mesurés ces facteurs. Toutefois, si notre stratégie visant l’adoption généralisée de la viande cultivée est institutionnelle plutôt qu’individuelle (ce qu’elle devrait être, comme nous l’avons mentionné), alors mettre au premier plan les raisons éthiques de mettre fin à l’élevage industriel et à l’abattage des animaux s’avère être un outil bien plus puissant, dans la mesure où les individus semblent plus facilement motivés par l’éthique quand il s’agit de contribuer à la construction d’un mouvement social et à la création de changements institutionnels.Même sur le plan individuel, il s’agit d’une distinction importante lorsqu’on veut dissiper les craintes selon lesquelles les nouvelles biotechnologies alternatives à l’élevage ne sont pas naturelles ou en tout cas peu attrayantes. Le prix, le goût et la commodité sont largement considérés comme des préoccupations futiles, aussi les gens les sacrifient volontiers en fonction de leurs préférences personnelles. Par exemple, si une personne considère un aliment comme répugnant, elle optera probablement pour un aliment différent, plus cher, peut-être même moins savoureux (c’est-à-dire moins bien noté lors de tests de dégustation à l’aveugle). L’éthique fonctionne différemment. Si la société détermine qu’un certain produit est contraire à l’éthique, cela peut balayer toutes les préoccupations futiles d’une manière que les autres facteurs ne peuvent pas faire. Si la société reconnaissait l’élevage comme immoral ou comme étant un désastre éthique, il deviendrait dès lors inacceptable d’acheter des produits d’origine animale conventionnels juste parce que les alternatives nous paraitraient non naturelles, répugnantes ou peu attrayantes. Par exemple, dans les années 2000 aux États-Unis, les 4×4 Hummer ont développé ce stigmate moral, et en posséder une par simple préférence personnelle était devenu injustifiable dans de nombreux cercles sociaux américains. De la même façon, nous voyons des produits être stigmatisés pour des raisons animalistes, écologistes ou liées aux droits humains, comme l’huile de palme, le chocolat et le café sans certification de commerce équitable – bien que ces produits aient été stigmatisés dans des segments relativement restreints de la population générale.
  • En évitant l’approche morale, nous entrons dans un territoire risqué dans lequel les biotechnologies alimentaires à l’élevage peuvent être perçues comme avant tout motivées par le profit. Indépendamment de notre opinion au sujet des OGM, le fait est que beaucoup de gens les détestent simplement parce qu’ils les voient comme une technologie menée par de grandes entreprises opaques souhaitant augmenter leurs profits, peu importe l’impact sur les consommateurs et la planète. Pour l’instant, les biotechnologies alimentaires alternatives à l’élevage réussissent bien à éviter cette impression. Elles sont vues comme étant portées par des militants, de jeunes entrepreneurs réfléchis et par l’opposition croissante du public à l’élevage industriel. C’est une raison d’être optimiste, mais il nous faut préserver cette orientation éthique. Mettre l’accent sur la santé est également utile pour éviter cette image défavorable, ainsi que d’autres stratégies comme le fait de s’assurer que les représentants de cette industrie émergente soient de jeunes entreprises plutôt que de grandes multinationales de l’agrobusiness.
  • Se concentrer sur les avantages éthiques permet de réduire la capacité de l’opposition à mettre l’emphase sur les désavantages perçus. Ce problème touche souvent les nouvelles technologies controversées ; leurs partisans se consacrent trop à argumenter que les inconvénients de ces technologies sont minimes ou inexistants, ce qui oriente le débat public autour de questions telles que « Cette technologie est-elle sans danger ? » Cela pousse les consommateurs à penser et à se focaliser sur les inconvénients. Nous avons trouvé des éléments en faveur de cette conclusion dans nos récents rapports sur l’énergie nucléaire7 et les produits OGM8.

Co-traduit par Penny Campbell, Frédéric Mesguich et Axelle Playoust-Braure.

L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices.
Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à proposer un texte à la revue (info@lamorce.co).

  1. Vous pouvez voir un résumé des résultats ici, bien qu’il soit à noter que (i) nous avons eu moins de répondants que prévu et (ii) la plupart des répondants n’ont pas souhaité que nous publiions leurs réponses, même anonymement. Nous espérons écrire prochainement un billet de blog comprenant des réflexions plus détaillées sur le feedback communautaire, basé sur ce sondage et d’autres documents.
  2. Je pense qu’une erreur particulière de la communauté altruiste efficace pour les animaux, jusqu’à présent, a été de trop se concentrer sur des suggestions stratégiques évidentes ne suscitant aucune opposition, comme le besoin pour les militants de maintenir un équilibre travail-vie personnelle ou la nécessité d’utiliser des métriques.
  3. Les données sont difficiles à interpréter, mais le graphique de cet article dénombre environ 20 millions de poules hors cage aux États-Unis et cette page un nombre total de 305 millions de poules pondeuses.
  4. Cela ne devrait probablement pas être considéré comme une preuve substantielle que le soutien populaire est plus important dans les sondages que dans les votes, car de nombreuses autres variables entrent en jeu, comme la formulation des questions et la date (par exemple, le premier vote remonte à 2002).
  5. Voir par exemple :
    https://www.theguardian.com/commentisfree/2017/jul/07/breasts-peta-women-strawberries-and-cream-wimbledon-animals
    https://www.theguardian.com/commentisfree/2010/oct/28/peta-women-meat
    https://jezebel.com/peta-assholes-to-detroit-well-pay-your-water-bills-if-1610490630
    https://www.salon.com/2011/02/03/peta_vegetable_sex_ad/
    http://metro.co.uk/2016/04/01/is-peta-penis-shaming-with-their-latest-tweet-5788848/
  6. Cette préoccupation au sujet de la sexualisation et des tactiques de communication est liée à la préoccupation vis-à-vis de l’accent mis sur la consommation. Les mouvements sociaux fructueux se sont rarement présentés comme une tendance de consommation à la façon dont le font les animalistes.
  7. « Cela implique qu’en plus de faire tout ce qui est possible pour réduire le risque d’incidents liés à la salubrité de la viande cultivée, il est judicieux d’éviter de s’attarder sur les risques sanitaires de celle-ci, même dans le but de les réfuter, et de se concentrer sur les avantages plutôt que sur les craintes préexistantes et de faire particulièrement attention aux incidents qui pourraient confirmer ces dernières ». – J. Mohorcich, What can nuclear power teach us about the institutional adoption of clean meat?
  8. « Mettre l’accent sur les aspects positifs d’une technologie s’est avéré plus efficace pour favoriser son adoption que le fait de se concentrer sur le désamorçage des perceptions négatives ». – J. Mohorcich, What can the adoption of GM foods teach us about the adoption of other food technologies?