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Comment l’humanité se viande de Jean-Marc Gancille (éditions Rue de l’échiquier) dénoue de nombreux mythes environnementaux autour de la viande et de la pêche, tout en montrant combien nous avons à gagner à enfin laisser les animaux en paix. Clément Hardy en propose une recension élogieuse et engagée.
En commençant ma lecture, je ne pensais vraiment pas être le bon public (encore moins critique) pour ce type de livre, que je croyais déjà connaître sans l’ouvrir. Je venais de terminer huit ans d’études en écologie, jusqu’au doctorat. À travers les années, j’ai donc vu passer beaucoup de littérature scientifique soulignant les effets néfastes et démesurés de l’agriculture animale et de la pêche. Étonnamment, cet aspect de nos systèmes alimentaires a pourtant l’air d’être constamment sous-estimé par mes collègues, mes professeurs, et par toutes les institutions universitaires dont j’ai pu faire partie. Les connaissances sur le sujet ayant beau être plus accessibles que jamais en quelques clics, celui-ci semble rester plutôt tabou et mal connu dans le monde de l’écologie.
Mais c’est en plongeant dans l’œuvre de Jean-Marc Gancille que je me suis rendu compte à quel point j’étais loin de comprendre l’étendue du désastre. La couverture du livre donne le ton : une fourchette qui déchire la page, comme pour annoncer la démarche de l’auteur qui tend à tailler en pièce beaucoup d’idées reçues sur l’élevage. Les trois chapitres qui le composent sont tous bienvenus : le premier décrit les impacts globaux de l’agriculture animale et de la pêche ; le second se concentre sur des mythes tenaces liés aux aliments carnés ; le troisième présente des solutions.
Comme le note l’auteur, un tiers des terres émergées de la planète (soit les deux continents américains combinés) sont aujourd’hui utilisées par l’élevage, alors que la biomasse totale des nombreuses espèces de poissons s’est écroulée depuis le début des années 1950.
Quand on plonge dans le texte, on fait face à un déluge d’informations, de faits, de chiffres et de statistiques. Tous vont droit au but : notre consommation d’animaux est un désastre écologique. Point. Les élevages intensifs ? Oui. Les élevages « extensifs » ou « paysans » aussi ? Oui. Et la pêche ? Oui. Mais est-ce que ça stocke du carbone ? Vraiment pas. Et ça aide la biodiversité ? Pas du tout. Est-ce que c’est nécessaire ? Absolument pas. Est-ce qu’on est dans la merde ? Totalement. Et plus que je le pensais. Comme le note l’auteur, un tiers des terres émergées de la planète (soit les deux continents américains combinés) sont aujourd’hui utilisées par l’élevage, alors que la biomasse totale des nombreuses espèces de poissons s’est écroulée depuis le début des années 1950. Et tout ça n’est que le début de notre fin si nous n’amorçons pas un vrai changement.
Cette avalanche de faits laisse peu de répit au lecteur avec un débit d’information fort, mais des faits qui s’enchaînent logiquement. Cela permet au livre d’être court malgré un contenu riche en informations, bien que cela laisse parfois peu de place aux quelques nuances qui gagneraient à être considérées. Il y a par exemple des régions où la consommation d’animaux endommage l’environnement plus que d’autres ; des pratiques agricoles ou de pêche qui s’alignent moins que d’autres avec nos objectifs environnementaux ; ou bien des questions sur lesquelles un certain doute plane encore. Je ne peux évidemment pas condamner l’auteur de ne pas toucher à toutes ces nuances dans un format si court, qui propose un portrait global et mondial de nos systèmes alimentaires. Mais d’après mon expérience, ceux qui défendent l’exploitation animale utilisent souvent ces détails comme des failles rhétoriques dans lesquelles s’insérer, afin de continuer de peindre un portrait positif de l’élevage ou de la pêche.
Malgré son format plutôt court, l’auteur trouve le temps de toucher à presque tous les grands arguments que l’on entend en boucle aujourd’hui dans les cercles intellectuels : « c’est le local qui compte » (alors que pas du tout ; c’est même parfois pire), « on a besoin des animaux pour les engrais » (alors que les nutriments du fumier viennent à la base de plantes que l’on peut utiliser directement), « on peut stocker du carbone dans les pâturages » (alors que les études disent que ça n’est pas vraiment le cas), « c’est nécessaire à la sécurité alimentaire » (alors que ça nous rend sensibles aux changements climatiques et dépendants des intrants d’autres pays) et bien d’autres encore.
À chaque fois, Jean-Marc Gancille n’a pas à chercher bien loin pour défendre son point : les rapports et méta-analyses récents du GIEC, de l’ONU et de la FAO, des plus grands journaux scientifiques et instituts de recherches amènent rapidement les réponses, mais aussi les explications qui les soutiennent. Clairement, on n’a pas ici affaire à des hypothèses ou bien à des théories fumeuses basées sur deux-trois articles obscurs trouvés par hasard. Si le mot « consensus » a la moindre importance en science, il est impossible de ne pas l’observer à travers les nombreuses sources citées dans le livre.
Le mythe du petit élevage paysan
Une des idées qui me paraît la plus importante au sein du livre concerne le mythe du « petit élevage paysan » ou du « petit pêcheur artisan ». Par là, je ne veux pas du tout critiquer personnellement les éleveurs ou pêcheurs qui cherchent à faire « mieux », « moins gros », « moins grand », « moins dommageable pour l’environnement ». Mais force est de constater que leurs efforts font aujourd’hui office de bouée de sauvetage pour des industries et des pratiques à bout de souffle et à bout d’arguments, avec lesquels ces personnes bien intentionnées couleront sûrement dans le futur. Jean-Marc Gancille le résume bien : « La responsabilité n’est pas celle de l’élevage intensif par opposition à l’élevage extensif, mais de la combinaison des deux. », « Il en va de même pour la pêche industrielle et la pêche artisanale : dans les deux cas, les niveaux de capture sont devenus insoutenables et contribuent massivement à la disparition de la faune. »
Le problème des « petites exploitations » ou des « petits pêcheurs » est que leur impact environnemental est une illusion d’optique. On compare presque toujours les effets de fermes-usines ou d’énormes navires de pêches à ceux d’une petite exploitation, ou d’un petit bateau. Mais l’erreur est totale : il faut toujours tout ramener à la quantité de nourriture produite. Si une seule ferme-usine produit autant que 100 petites fermes, est-ce que ces 100 fermes ont vraiment moins d’impacts sur l’environnement ? Au bout du compte, « la petite pêche artisanale [..] extrait de l’océan un volume de poissons équivalent à celui de la pêche industrielle pour la consommation humaine, soit 30 millions de tonnes annuelles », note l’auteur.
Mais pendant ce temps-là, toutes les grandes compagnies veulent nous vendre du « bœuf à l’herbe » pour nous faire sentir moins coupables.
Pour l’élevage, les études s’accumulent sur le fait que les exploitations « extensives », « à l’herbe » ou « bio » sont globalement plus polluantes que des exploitations intensives. Résumant une méta-analyse sur le sujet, Jean-Marc Gancille note : « les protéines issues de viande de bœuf extensif ont une empreinte carbone 2,1 fois plus importante que celles provenant du bœuf intensif. » Ces chiffres font écho à beaucoup d’autres études que j’ai pu lire ces dernières années. Mais pendant ce temps-là, toutes les grandes compagnies veulent nous vendre du « bœuf à l’herbe » pour nous faire sentir moins coupables.
On nage ainsi en pleine dystopie. Les éleveurs se retrouvent à devoir faire magiquement de la viande pas chère, mais difficile à produire dans des conditions économiques toujours plus compliquées. Et nous, consommateurs bien intentionnés, participons à la destruction de l’environnement que nous voulons éviter à tout prix en misant sur des labels qui ne font aucun sens du point de vue des écosystèmes. C’est sans parler des animaux, dont le nombre abattu chaque année ne diminue pas ; surtout que les fermes extensives entraînent souvent des interactions mortelles avec la faune sauvage qui n’est pas la bienvenue sur leurs grands terrains.
Les solutions
Passé à travers toutes les parties qui exposent ces problèmes, je ressors lessivé, et un peu désespéré ; d’autant plus que, comme le note l’auteur, « Malgré la succession des rapports scientifiques alarmants, l’inaction est générale. » Il ajoute dans une citation qui résume selon moi si bien le propos : « Même les élus écologistes, qui n’ignorent pas l’impact environnemental majeur de la consommation carnée, avancent à pas de tortue et cultivent l’ambiguïté en survalorisant un élevage paysan et une pêche artisanale aux vertus largement fantasmées. » Que faire, face à cet immobilisme social et politique qui devient de plus en plus absurde compte tenu de nos connaissances sur le sujet ? Heureusement, et à la différence de nombreux discours qui entourent ce sujet, Jean-Marc Gancille termine son livre avec des solutions intéressantes, réalistes (à mon goût), et qui redonnent espoir.
Les réductions des cheptels et la valorisation des productions végétales pourraient permettre un stockage massif de carbone en libérant des terres agricoles, et en réduisant les quantités de méthane émises par les exploitations agricoles ou le CO2 émis par la pêche.
Parmi ces solutions, on trouve les régimes à base de plantes — et particulièrement leur potentiel de renverser rapidement la tendance actuelle de nos émissions de gaz à effet de serre. Les réductions des cheptels et la valorisation des productions végétales pourraient permettre un stockage massif de carbone en libérant des terres agricoles, et en réduisant les quantités de méthane émises par les exploitations agricoles ou le CO2 émis par la pêche. Les études continuent de s’accumuler sur ce sujet précis, mais elles semblent déjà nous montrer que ce changement sera une énorme bouffée d’air frais pour la planète. Un changement essentiel, somme toute, pour arriver à faire avancer nos objectifs de protection de l’environnement.
Tout ceci étant dit, qui aura le courage d’amener ce changement ? Qui parlera de réduire les cheptels et les prises de pêches tout en promouvant une alimentation végétale saine ? Qui aidera véritablement les personnes travaillant dans l’élevage ou dans la pêche à transitionner vers des activités qui ne les mèneront plus au burnout, tout en respectant vraiment l’environnement ? Qui fera face aux lobbys prêts à tout pour ne lâcher aucune miette de leur pouvoir et de leurs subventions ? Qui arrivera à dénoncer une bonne fois pour toutes la désinformation diffusée ad nauseam par la pub, les médias, et par nos « experts » qui semblent avoir tant de mal à s’aligner avec les faits ?
Il m’est avis que cette personne aura sûrement pris le temps de lire Comment l’humanité se viande, de Jean-Marc Gancille.

