Share This Article
Les critiques du spécisme appuient leur position sur une analogie avec le cas du racisme. Hélas ! cette analogie est souvent mal comprise par les défenseurs du spécisme, qui présument qu’il suffit pour la contester d’identifier une différence entre ces deux formes de discrimination. François Jaquet met les points sur les i dans son ouvrage Le pire des maux. Extrait.
Au fondement de toute critique du spécisme se trouve l’idée que celui-ci est condamnable pour la même raison qui plaide contre le racisme. En d’autres termes, pour une certaine propriété P :
- Le racisme est immoral parce qu’il instancie P.
- Le spécisme instancie lui aussi P.
- Donc, le spécisme est lui aussi immoral.
Cet argument soulève deux interrogations : Quelle est la propriété du racisme qui le rend immoral ? Et est-il vrai que le spécisme instancie lui aussi cette propriété ? Ni l’une ni l’autre n’ont jusqu’ici reçu une réponse unanime. Qu’à cela ne tienne ! Je vais m’efforcer de leur donner une réponse convaincante. Je discuterai dans un premier temps trois tentatives de saper l’analogie. D’après leurs auteurs, le racisme et le spécisme sont si différents qu’il est vain de s’appuyer sur leur comparaison pour critiquer les traitements que subissent les animaux. […] D’abord, sachant que les races n’existent pas, le racisme repose sur une fausse ontologie. Les espèces étant quant à elles bien réelles, on ne saurait adresser le même reproche au spécisme. Ensuite, les Noirs et les Blancs possèdent les mêmes aptitudes, tandis qu’il existe de vastes inégalités entre les espèces, les humains surpassant les animaux dans bien des domaines. Le spécisme ne ferait donc que refléter une hiérarchie naturelle. Enfin, les Noirs ont longtemps lutté et luttent encore contre leur oppression, alors qu’on n’a à ce jour jamais entendu une poule ou un cochon scander « Libération animale ! ». Contrairement au racisme, le spécisme ne peut être contesté par ses victimes. Certains de ses défenseurs invoquent ces différences pour discréditer l’analogie[1]. Puisque le racisme et le spécisme sont si dissemblables, affirment-ils, il n’y a rien d’incohérent à condamner le premier tout en tolérant le second.
Les objections de ce type reposent souvent sur un malentendu. Les critiques du spécisme ne prétendent nullement qu’il ressemble au racisme sous tous ses aspects – ou même sous beaucoup d’entre eux. Il devrait aller de soi que deux phénomènes peuvent être analogues pour les besoins d’une démonstration sans pour autant être qualitativement identiques – ou même très similaires. En l’occurrence, l’analogie présuppose seulement que le racisme partage avec le spécisme la caractéristique qui le rend injuste. Peu importe qu’ils diffèrent sur d’autres plans. Il ne suffit donc pas, pour légitimer le spécisme, d’identifier un attribut du racisme qui lui ferait défaut ; l’existence d’un tel attribut est tout à fait compatible avec les prémisses de l’argument ci-dessus. Encore faut-il que l’attribut en question soit celui qui fonde l’immoralité du racisme. Notre analogie s’effondrera, et avec elle l’argument qui en découle, seulement si le spécisme n’instancie pas la propriété qui rend le racisme immoral.
Pour le dire autrement, toute objection à l’analogie doit avoir la forme suivante :
- Le racisme est immoral parce qu’il instancie P.
- Le spécisme n’instancie pas P.
- Donc, le spécisme n’est pas immoral pour la même raison que le racisme[2].
Évaluons les trois objections énoncées ci-dessus à la lumière de ce schéma.
Selon la première objection, la propriété P est celle de reposer sur la croyance en l’existence d’une catégorie qui en fait n’existe pas. En clair :
- Le racisme est immoral parce qu’il repose sur une fausse ontologie.
- Le spécisme ne repose pas sur une fausse ontologie.
- Donc, le spécisme n’est pas immoral pour la même raison que le racisme.
Les deux prémisses de cet argument sont contestables. Commençons par examiner rapidement la seconde. L’existence des espèces est en réalité une affaire controversée. On trouve des auteurs pour soutenir que les espèces n’existent pas davantage que les races[3]. Il se pourrait donc que le spécisme repose comme le racisme sur une ontologie erronée. Même à supposer que le racisme est immoral parce qu’il repose sur une fausse ontologie (du fait de l’inexistence des races), l’analogie n’aurait donc pas dit son dernier mot. Il se pourrait encore que le spécisme soit lui aussi immoral parce qu’il repose sur une fausse ontologie (du fait de l’inexistence des espèces).
Considérons maintenant la première prémisse. Cette explication de l’immoralité du racisme est en fait tout sauf plausible. Comme nous l’avons vu au chapitre premier, les experts débattent encore sur la question de l’existence des races. Si certains philosophes de la race nient leur existence, d’autres pensent au contraire qu’à ces catégories conceptuelles correspond bel et bien une réalité biologique. Admettons néanmoins, pour les besoins de l’argument, que les races humaines n’existent pas. C’est alors là un fait purement contingent au sujet de l’évolution de notre espèce. Après tout, d’autres espèces comprennent des races. Attendu qu’il existe, par exemple, des races canines et félines, force est d’admettre qu’il aurait pu exister des races humaines. Imaginons donc un monde dans lequel l’histoire évolutionnaire des humains ressemble à cet égard à celle des chiens et des chats, en sorte qu’il y existe des races au sein de notre espèce. Est-il pour autant justifié, dans ce monde possible, de traiter les uns mieux que les autres sur la seule base de leur race ; de satisfaire, en cas de conflit, les intérêts des Blancs au détriment des intérêts supérieurs des Noirs ? Il semblerait bien que non. À l’évidence, le racisme serait immoral même si les races existaient ; il n’est donc pas immoral parce qu’il repose sur une fausse ontologie.
Selon la deuxième objection, la propriété P est celle de présupposer l’existence d’une inégalité qui en fait n’existe pas. En clair :
- Le racisme est immoral parce qu’il présuppose une inégalité qui n’existe pas.
- Le spécisme présuppose une inégalité qui existe.
- Donc, le spécisme n’est pas immoral pour la même raison que le racisme.
Concédons la seconde prémisse, qui est fort plausible ; même si les animaux nous surpassent pour certaines tâches, dont le vol où la natation, nous leur sommes en moyenne supérieurs dans bien des domaines. Le problème de cet argument réside dans sa première prémisse. Notons pour commencer qu’il existe en réalité des inégalités raciales[4]. Celles qui ont fait couler le plus d’encre concernent les résultats aux tests de QI. Même s’il y a davantage de différences au sein de chaque groupe qu’entre les divers groupes, on peut observer aux États-Unis que les scores obtenus par les Asiatiques sont supérieurs à ceux des Blancs, eux-mêmes plus élevés que ceux des Noirs. Qu’on le veuille ou non, il s’agit là d’une inégalité de fait. Bien sûr, ce simple constat ne dit rien de l’origine de cette disparité. Le consensus scientifique actuel situe cette dernière dans des facteurs environnementaux plutôt que génétiques. Les défenseurs du spécisme pourraient donc se rabattre sur l’affirmation plus modeste qu’il n’existe pas d’inégalités innées entre les races, alors qu’il en existe entre les espèces. Après tout, l’intelligence supérieure des humains ne s’explique assurément pas exclusivement par un assortiment de nutrition, d’éducation et d’environnement socio-économique.
Admettons cela et avançons. Le racisme est-il immoral parce qu’il n’existe pas d’inégalités innées entre les races ? Cette explication de l’immoralité du racisme ne me paraît pas plus plausible que la précédente. De même que l’inexistence des races, l’absence d’inégalités génétiques entre les Asiatiques et les Noirs est un résultat contingent de l’évolution de notre espèce. Si les Asiatiques ne sont pas génétiquement disposés à être plus intelligents que les Noirs, il n’en reste pas moins qu’ils auraient pu l’être. Imaginons un monde dans lequel le consensus scientifique est sans appel : l’écart de résultats aux tests de QI s’explique principalement par la génétique plutôt que par des facteurs environnementaux. Est-il pour autant moralement justifié, dans ce monde possible, de privilégier les intérêts des Asiatiques en comparaison de ceux des Noirs ? En aucun cas. Le racisme ne serait pas moins immoral si les races étaient inégales ; il n’est donc pas immoral parce qu’elles sont égales.
Selon la troisième objection, la propriété P est celle d’être une oppression contre laquelle ses victimes sont capables de lutter. En clair :
- Le racisme est immoral parce que ses victimes peuvent lutter contre lui.
- Les victimes du spécisme ne peuvent pas lutter contre lui.
- Donc, le spécisme n’est pas immoral pour la même raison que le racisme.
D’aucuns souhaiteront contester la prémisse 1. Ils affirmeront qu’à y regarder de plus près, les animaux opposent des actes de résistance au spécisme. Face à leurs oppresseurs, ils s’enfuient, se débattent et en viennent parfois aux pattes[5]. On peut répondre deux choses. Premièrement, la résistance animale, si c’est bien d’une forme de résistance qu’il s’agit, n’est virtuellement jamais couronnée de succès. Les animaux cherchent peut-être à résister ; ils n’y parviennent alors qu’en de très rares occasions. Deuxièmement, il n’est pas certain que le concept de résistance s’applique adéquate- ment à leur cas. Qu’il arrive à des animaux de s’enfuir de leur enclos, de se débattre avant d’être égorgés ou d’attaquer des chasseurs, c’est une chose. Pour autant, à strictement parler, la résistance à une oppression suppose peut-être plus que cela ; notamment de pouvoir s’organiser en un mouvement social qui s’élève expressément contre cette oppression et fasse valoir un ensemble de revendications. On peut bien sûr le regretter, mais c’est un fait que les animaux sont incapables d’un tel sens de l’analyse et de l’organisation. Que ces deux conditions – le succès de la démarche et sa dimension consciente et collective – soient nécessaires ou non pour que l’on puisse légitimement parler de résistance, elles marquent un net contraste entre le spécisme et le racisme.
Concédons donc la seconde prémisse de cet argument, et tournons-nous vers la première. Il est invraisemblable d’affirmer que le racisme est immoral parce que ses victimes peuvent lutter contre leur oppression. Cette thèse implique par exemple qu’il suffirait, pour qu’il devienne moralement acceptable, que les suprématistes blancs parviennent, d’une manière ou d’une autre, à priver efficacement les Noirs des moyens de lutter pour leurs droits. Ou encore, puisqu’il nous suffit de nous tourner vers le passé : que le racisme était moralement acceptable du temps où il était impossible pour les esclaves noirs de structurer leur résistance en un véritable mouvement social. La réalité est bien sûr tout autre – peut-être méritait-il alors d’être condamné plus fermement encore du fait des conditions qui rendaient vaine toute tentative de résistance. Le racisme serait tout aussi immoral si ses victimes étaient totalement impuissantes ; il n’est donc pas immoral parce que ses victimes sont en mesure de lui résister.
Qu’elles soient réelles ou imaginaires, les trois différences qui sont le plus souvent mobilisées par les défenseurs du spécisme pour saper l’analogie que ses détracteurs tracent avec le racisme sont simplement hors sujet ; elles n’entretiennent pas le moindre rapport avec l’immoralité du racisme, qui n’est fondée ni dans l’inexistence des races, ni dans leur égalité, ni dans la capacité des victimes du racisme à y résister. Il en faudra davantage pour invalider l’analogie[6].
Notes et références
| ↑1 | Paul Ariès, Lettre ouverte aux mangeurs de viande qui souhaitent le rester sans culpabiliser. Paris, Larousse, 2019, p. 97 |
|---|---|
| ↑2 | La précision « pour la même raison que le racisme » est indispensable. Si l’analogie avec le racisme s’avérait fallacieuse, il se pourrait encore que le spécisme soit immoral pour une autre raison. |
| ↑3 | Dawkins R., 1993. « Gaps in the mind », in Paola Cavalieri & Peter Singer (éd.), The « great ape » project: Equality beyond humanity, New York, NY, St. Martin’s Griffin. ; B. D. Mishler, « Getting rid of species », in R. A. Wilson (éd.), Species: New interdisciplinary essays, Cambridge, MIT Press, 1999 ; David Olivier, « Les espèces non plus n’existent pas », in Thomas Lepeltier, Yves Bonnardel & Pierre Sigler (éd.), La révolution antispéciste, Paris, Puf, 2018. |
| ↑4 | J. A. Banks (éd.), Encyclopedia of diversity in education, Los Angeles, Sage Publications, 2012, p. 1209 |
| ↑5 | Jason Hribal, Fear of the animal planet: The hidden history of animal resistance, Oakland, Counter Punch Press & AK Press, 2010. |
| ↑6 | Une autre critique, intersectionnelle cette fois-ci, reproche à celleux qui dressent ce type d’analogies de présumer comprendre le racisme suffisamment pour pouvoir tirer de l’idée qu’ils s’en font des leçons quant aux autres formes de discrimination. N’étant pas victimes du racisme, ils ne peuvent le comprendre [par exemple, Trina Grillo & S. M. Wildman, « Obscuring the importance of race: The implication of making comparisons between racism and sexism (or other-isms) », Duke Law Journal (1991) 2, p. 398 ; Mathilde Royet, « Penser la domination. Rôles et limites de l’analogie sexisme-racisme-spécisme dans le discours antispéciste », Revue Traits d’Union (2020) 10, p. 60-72., p. 68]. Cette critique vaut sans doute contre certains usages de l’analogie. L’hypothèse que seules les victimes du racisme peuvent savoir ce que cela fait que de subir le racisme est fort plausible. Une personne qui n’a jamais subi le racisme ne peut alors pas se servir de l’analogie racisme/spécisme pour comprendre ce que cela fait que de subir le spécisme. L’objection est toutefois impuissante contre l’usage que je fais ici de l’analogie. Car il n’est pas nécessaire de savoir ce que cela fait que d’être victime du racisme pour comprendre en quoi le racisme est immoral. |

