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Un ouvrage collectif, paru chez Oxford University Press en 2020, explore les questions que soulèvent le travail des animaux. Compte rendu détaillé.
Si l’on peut démontrer que les animaux domestiqués accomplissent un travail, les implications seraient significatives : il deviendrait nécessaire de tenir des débats de société sur leur droit à de bonnes conditions de travail (y compris le droit de refuser le travail attendu) ainsi qu’à une juste part des fruits de leur labeur. Mais l’idée de départ est-elle valable ? Est-il seulement sensé de dire que les animaux domestiqués travaillent ? Alors que les conceptions classiques, comme chez Karl Marx ou John Locke, tiennent pour acquis que l’activité de travail ne peut être réalisée que par des êtres humains, et qu’à quelques exceptions près, le mouvement des travailleurs et travailleuses n’a pas jugé bon d’inclure des membres autres qu’humains dans ses luttes et revendications, l’idée fait de plus en plus son chemin dans le monde académique comme dans divers milieux sociaux.[1]
C’est que si l’on refuse de reconnaitre que ces animaux travaillent, on les réduit alors au statut de ressource ou de marchandise, d’outil ou de machine. Ils contribuent de toute évidence à l’activité économique (après tout, on les exploite pour cette raison), mais parce qu’on travaille sur eux et non parce qu’ils produisent du travail. On refuse ainsi de les considérer comme des agents, c’est-à-dire des êtres qui agissent de manière intentionnelle, des êtres qui ont leur propre volonté et qui ne sont pas simplement mus par l’instinct. Ce déni empêche de voir que les animaux contestent bien souvent les conditions mêmes dans lesquelles ils sont exploités. Mais si l’on peut dire que les animaux font un travail, il devient alors indéniable qu’ils ne peuvent être compris que comme la classe ouvrière la plus exploitée de l’histoire, soumise à un travail forcé qu’elle paie trop souvent au prix de sa vie.
La question n’est certainement pas nouvelle, mais demeure, à mon sens, toujours peu discutée dans les milieux animalistes francophones[2], et encore moins dans les mouvements syndicaux. C’est pourquoi je souhaite faire connaitre le livre Animal Labour: A New Frontier of Interspecies Justice? (que l’on peut traduire par Le travail animal : un nouvel horizon de la justice interespèce ?). Ce livre constitue une excellente introduction à de telles réflexions et montre en même temps les difficultés et les risques de déployer cette stratégie pour faire avancer la lutte antispéciste. Entre l’idée que toute contribution des animaux est nécessairement oppressive[3] et celle qui romantise la collaboration avec d’autres espèces[4], il y a bien des nuances qui méritent d’être soigneusement étudiées. Publié en 2020 et dirigé par Charlotte E. Blattner, Kendra Coulter et Will Kymlicka, cet ouvrage collectif explore la problématique à travers neuf contributions aussi variées qu’enrichissantes. Je vais présenter ici les grandes lignes de chacune d’elles.
Les bases pour un bon travail
Les deux premiers chapitres donnent la parole aux perspectives les plus optimistes, celles de Kendra Coulter et d’Alasdair Cochrane – deux noms incontournables sur cette question dans le monde anglo-saxon.
Professeure en études de management et d’organisation, Kendra Coulter a publié en 2016 le livre fort innovateur Animals, Work, and the Promise of Interspecies Solidarity dans lequel elle analyse autant le travail réalisé par les animaux que celui réalisé pour et avec les animaux. Comme une grande part de l’activité économique est aliénante et dévastatrice, Coulter propose qu’on privilégie ce qu’elle appelle les humane jobs, c’est-à-dire des occupations qui sont bénéfiques tant pour les humains que pour les animaux non humains – dans le même esprit que les emplois verts (green jobs) sont des emplois qui contribuent à la préservation et à la restauration de l’environnement. Son chapitre du présent recueil lui offre l’occasion de résumer sa théorie des humane jobs et de développer certaines conditions pour sa réalisation. On peut bien sûr penser à la théorie de la citoyenneté animale proposée par Sue Donaldson et Will Kymlicka dans Zoopolis et y incorporer des éléments de théories féministes d’économie politique et d’éthique du care. Ces approches conduisent à concevoir le travail au-delà de l’emploi salarié : cela comprend un large spectre de contributions informelles (notamment dans la sphère privée) et combien essentielles au fonctionnement de la société, à commencer par les différentes formes de travail de soin, le travail émotionnel et le travail corporel (body work). Il y a là bien des manières de reconnaitre que les animaux domestiqués, et en particulier ceux que l’on appelle les animaux de compagnie, jouent un rôle pour favoriser le bien-être de la société. Cela dit, avant de déterminer la légitimité du travail animal, encore faut-il prêter attention à leur vie en dehors de leur emploi. Jouissent-ils d’une autonomie ? Peuvent-ils vaquer à leurs activités ou sont-ils mis en attente de leur prochain quart de travail ? Il va de soi, aussi, que si leur fonction implique d’être tué à la fin de leur « vie utile », cela ne saurait être justifié[5].
Le philosophe politique Alasdair Cochrane, quant à lui, avait déjà écrit « Labour Rights for Animals » dans le recueil The Political Turn in Animal Ethics en 2016. Dans cet article, il défendait l’idée de reconnaitre aux animaux domestiqués des droits du travail et les protections légales qui s’ensuivent (le droit à être représenté, à du repos, à des conditions de travail sécuritaires, à une retraite, etc.) et en quoi cela peut aider à critiquer la vaste majorité des formes actuelles d’exploitation animale. Dans son chapitre d’Animal Labour, il réfléchit maintenant à la notion de bon travail (good work) pour les animaux, un travail qui serait satisfaisant et enrichissant du point de vue des individus concernés. En effet, dans le cas humain, on ne se contente pas de délimiter un droit du travail qui n’empiète pas sur la sécurité et les droits sociopolitiques et fondamentaux : on souhaite à chacun une occupation qui soit appréciée, qui ait un sens et qui aide à s’accomplir. Cochrane souligne trois critères pour identifier un bon travail assigné aux animaux : cela leur apporte du plaisir (y compris l’occasion d’exercer leurs habiletés), leur offre l’occasion de suivre leurs inclinations et de faire des choix, et leur permet enfin d’obtenir de la reconnaissance sociale[6]. Avec ces critères, on est mieux outillés pour identifier des formes d’utilisation des animaux qui ne représentent pas un travail décent et ce qui pourrait le rendre tel.
Le troisième chapitre, signé par Renée D’Souza, Alice Hovorka, et Lee Niel, est une étude de cas sur des chiens utilisés dans des efforts de conservation environnementale, dans les provinces canadiennes de l’Alberta et de l’Ontario. Cela nous permet de sortir du monde théorique et d’aller observer, sur le terrain, comment cela se passe dans certains des cas qui semblent, disons, parmi les moins pires. Bien que les contraintes négatives soient très minoritaires, que le travail suive le rythme des chiens et que ces derniers expriment de l’enthousiasme pour leurs tâches, force est d’admettre que bien du chemin reste à faire avant que cela représente un bon travail, comme l’entend Cochrane. La limitation sévère des opportunités de socialiser et une vie hors travail quasi inexistante, entre autres facteurs, ne laissent aucun doute sur le fait que leur valeur est réduite à cette fonction économique. Certes, il est nécessaire de produire plus d’études dans d’autres secteurs où sont utilisés des animaux, mais il ne devrait pas être surprenant qu’un monde spéciste soit incapable de considérer les animaux comme de véritables collègues, méritant les mêmes considérations et les mêmes droits que leurs partenaires humains.
Les dilemmes de la reconnaissance du travail animal
Ces réflexions nous conduisent à la seconde partie du livre, qui contient les six chapitres restants. Nous découvrons cette fois des perspectives plus critiques, problématisant l’hypothèse de faire progresser les droits des animaux par la reconnaissance de leur travail. C’est là, à mon sens, que se concentrent les contributions les plus intéressantes, car autant cette hypothèse peut sembler intéressante et motivante, autant ses risques et ses limites ne sont pas à négliger.
La chercheuse en droit Charlotte Blattner s’interroge sur une conception du travail animal qui n’inclurait ni un droit de refuser un emploi ni un droit de le choisir. Ces éléments sont au cœur des luttes d’émancipation humaine, proscrivant l’esclavage et toute autre forme de travail forcé. Dans le cas des animaux, cependant, l’intérêt à la liberté et à l’autodétermination reste contesté, y compris en éthique animale : plusieurs personnes pensent en effet que, tant que les animaux ne souffrent pas, tant qu’ils ressentent du bienêtre, la question de leur autonomie importe peu[7]. Pour Blattner, ces affirmations ne tiennent pas compte des développements en éthologie qui montrent de plus en plus combien les animaux accordent de la valeur à la possibilité de faire des choix et que leurs préférences individuelles ne se déduisent pas toujours en fonction de leur espèce. De plus, les conventions internationales relatives au travail ne s’appuient pas sur des critères de rationalité pour proscrire le travail forcé : cela découle simplement d’un droit fondamental[8]. Si les animaux ont bel et bien un intérêt à l’autodétermination, tout travail imposé, même sans souffrance, doit effectivement être banni. Mais comment s’en assurer dans la pratique ? Au minimum, il faut reconnaitre le droit de contester : pensons au phénomène de la résistance animale[9], mis en lumière dans les travaux des études animales critiques. L’historien Jason Hribal, par exemple, relate de nombreux cas où des animaux feignent l’ignorance, refusent les ordres, ralentissent, se plaignent, mordent, griffent, fuient : autant de preuves qu’ils s’opposent à ce qu’on leur impose. Cependant, le modèle de la contestation ne permet pas d’identifier si des individus désirent réellement travailler et ce qu’ils pourraient contre-proposer. Il néglige aussi les barrières structurelles qui les empêchent de résister, les menant entre autres à l’impuissance acquise et au problème des préférences adaptatives[10]. En plus du droit de contester, il faut aussi admettre un droit de consentir. Cela dit, au lieu du standard trop rationaliste de consentement éclairé, Blattner propose une conception du consentement qui est relationnelle, située et surtout incarnée. Ce consentement passe par des formes de communication corporelle dans des contextes de confiance bâtie sur le long terme, où les capacités à faire des choix sont progressivement développées et valorisées, ce qui appelle sans doute à une justice interespèce préexistante.
Jessica Eisen, professeure en science politique et en études des droits de la personne, se montre la plus sceptique quant au pouvoir émancipateur du travail animal : c’est qu’il ne faut pas négliger le phénomène connu de l’exception agricole. Le secteur agricole fait déjà figure d’exception en ce qui concerne le commerce international, la protection environnementale et le droit du travail. Il suffit de se rappeler que c’est l’un des lieux où l’exploitation humaine demeure la plus courante et criante, y compris dans les pays occidentaux qui y exploitent en particulier des personnes migrantes à statut précaire. L’exception agricole n’épargne pas non plus l’élevage ni l’abattoir : l’industrie agroalimentaire bénéficie presque toujours d’une exemption aux protections légales pour les animaux, là où de tels règlements existent. Dans la mesure où « du point de vue statistique, tous les animaux sont des animaux d’élevage »[11], on est en droit de se demander de quelle manière le projet de défendre un travail animal convenable peut-il réellement mener à des gains politiques concrets. Vouloir améliorer les conditions d’élevage par la voie du droit de travail ne peut donc être qu’un mirage, conclut Eisen.
En fait, penser le travail animal dans le cas de l’élevage sert déjà à justifier leur exploitation. Le philosophe Nicolas Delon consacre son chapitre à critiquer les travaux de Jocelyne Porcher, sociologue française bien connue des animalistes en ce qu’elle défend l’élevage paysan et la (fable de la) viande heureuse[12]. On comprend ici à quel point la notion de travail animal peut être détournée pour embellir les rapports de domination que les humains exercent sur les autres espèces. Porcher a abondamment défendu l’idée que les animaux travaillent réellement, coopèrent avec les éleveurs et contribuent de manière significative à la société… des idées qui peuvent sembler antispécistes si ce n’est que, pour elle, ce travail animal va de pair avec le fait qu’ils soient tués en échange. C’est le fameux don et contre-don. Delon décortique efficacement ce type d’arguments qui cherchent à voir dans l’élevage traditionnel une forme de bon travail pour les animaux. Alors que Porcher cherche à préserver un lien significatif avec les animaux et qu’elle s’en prend surtout à la thèse abolitionniste-extinctionniste voulant couper tout lien de proximité avec eux, Delon souligne qu’il existe d’autres manières de nouer des liens en les reconnaissant comme égaux : comme dans la théorie de la citoyenneté animale de Donaldson et Kymlicka, dans des sanctuaires pour animaux ainsi que dans différentes formes d’amitié – tous des cas qui n’impliquent pas de réduire leur valeur à leur utilité.
L’inspiration marxiste
Nul besoin de rappeler l’importance de Karl Marx dans la réflexion sur la valeur du travail et les formes d’exploitation. Deux contributions du livre analysent des thèmes liés à la pensée marxienne.
Omar Bachour se penche sur la tendance, au sein des études animales critiques, à vouloir interpréter la théorie de l’aliénation de manière à soutenir que les animaux sont également aliénés par l’industrie capitaliste. Dans ses célèbres Manuscrits de 1844, Marx décrit en effet quatre formes d’aliénation dans le travail : l’aliénation du produit du travail, l’aliénation de l’activité du travail, l’aliénation dans le rapport aux autres et l’aliénation de son être générique[13]. En d’autres mots, le travail aliéné dépossède les gens de leurs corps et de ce qu’ils produisent, les réduit au statut de marchandise plutôt que de personne, les force à entrer en compétition plutôt qu’en coopération et les coupe de leur propre humanité. Pour des antispécistes comme Barbara Noske[14] ou Ted Benton, ces mêmes critères s’appliquent aux animaux opprimés par le système capitaliste et permettent de mieux comprendre la brutalité de leur exploitation. Leur corps n’est plus leur corps, mais un produit exploité ou une machine ; leurs liens sociaux, avec leurs petits ou leurs compagnons, sont brimés pour les besoins de (re)production ; et leurs comportements naturels comme leur relation avec leur environnement, sont réprimés en fonction d’un environnement artificiel, qu’ils ne peuvent explorer ni moduler à leur aise.
Le problème, selon Bachour, est que cette interprétation de Marx néglige le fait que sa théorie est assise sur la thèse de l’exceptionnalisme humain. Marx voit en effet le travail (non aliéné) comme la plus pure expression de l’essence humaine (de son « être générique »), comme une activité créatrice permettant à une personne de se produire, se définir, se parfaire – ce qui est la clé pour comprendre en quoi le travail aliéné nous dénature tant. Les attributs de cette activité sont explicitement définis en opposition à l’activité instinctive, immédiate qu’il attribue aux animaux : le mal n’est pas l’atteinte à des comportements naturels, mais bien à une forme consciente d’autodétermination, propre à l’humain. Pour Bachour, il existe toutefois une conception de l’aliénation plus prometteuse, compatible à la fois avec les idéaux marxistes et la lutte antispéciste : c’est le modèle « appropriatif » qui voit le travail comme l’exercice de transformer le monde pour qu’il réponde mieux à nos besoins et à nos volontés. Sans avoir à postuler des critères d’essence spécifique, un tel modèle d’aliénation permet de voir comment l’exploitation animale empêche ses victimes de façonner leur milieu, leurs relations et leur propre vie à leur manière.
Dinesh J. Wadiwel, sociologue australien, s’intéresse quant à lui à la dimension du temps de travail, souvent négligé comme objet de lutte entre la classe ouvrière et la classe dirigeante : en l’occurrence pour la durée de la journée de travail, le droit à des pauses, le nombre de congés ou l’âge de la retraite. Dans un chapitre important du Capital, Marx explore comment les forces du capitalisme cherchent à soutirer le maximum de temps de la vie des travailleurs et travailleuses, leur laissant le strict minimum pour pouvoir, en tant qu’êtres biologiques, reprendre des forces afin de retourner au travail[15]. À cet égard, militer pour réduire le temps de travail, et donc le temps de nos vies consacré à maximiser les profits des entreprises, fait partie du champ d’action politique pour des sociétés plus justes, où le temps nous appartiendrait en propre.
Dans le cas des animaux soumis à l’exploitation, et en particulier dans l’élevage, nous assistons au rêve débridé du capitalisme : leur « journée de travail » ne s’arrête jamais, leur vie entière étant usurpée afin d’extraire un maximum de surplus avec un minimum de dépenses associées. Ces mêmes critères fixent le jour exact de leur mort, prédéterminé avant même leur naissance. Et ce phénomène continue de prendre de l’expansion, notamment pour les animaux aquatiques : il y a de nos jours plus de poissons consommés par l’humain qui proviennent de l’aquaculture (où le contrôle est continu, omniprésent) que de la pêche (où la vie des poissons, avant l’acte violent de les pêcher, est tout de même relativement à l’abri du biopouvoir humain). Une telle analyse offre peut-être de nouvelles avenues de lutte politique. La journée de travail étant délimitée par des contraintes physiques (les besoins de repos et d’alimentation) mais aussi des contraintes sociales (ce qui est jugé raisonnable selon les progrès et les valeurs de la société), Wadiwel se demande si l’on peut faire évoluer nos conceptions collectives sur le temps dont devraient disposer les animaux. Peuvent-ils seulement avoir du temps pour profiter de la vie ? Pourraient-ils avoir des congés de l’exploitation ou avoir droit à une vie en dehors de notre domination ? Ces questions sans doute inusitées pourraient ouvrir une brèche dans l’imaginaire social afin de reconnaitre que le temps a aussi de la valeur pour les animaux que nous exploitons. À terme, nous souhaitons bien sûr un monde où le travail ne soit plus une contrainte pour quiconque, où tous·tes auront les opportunités de s’épanouir, mais d’ici là, il nous faut rapidement réfléchir à des manières de désintensifier l’exploitation et de décélérer le capitalisme qui broie les animaux.[16]
Quel monde de travail voulons-nous ?
Les auteurs de Zoopolis, Sue Donaldson et Will Kymlicka, concluent l’ouvrage en proposant une réflexion fort inspirante s’appuyant sur le courant de la post-work society – qui doit se comprendre non pas comme la société post-travail, où le travail n’existerait plus, mais plutôt comme l’après « société de travail ». En d’autres termes, il s’agit de désacraliser le travail salarié érigé en pilier de l’organisation politique moderne, à la fois glorifié comme la voie ultime de reconnaissance sociale et vécu comme un mal nécessaire pour subvenir à ses besoins. Une société juste permettrait et encouragerait un éventail de manières de prendre part à sa communauté et d’y contribuer[17]. Elle reconnaitrait la valeur de chacun de ses membres sans exiger en retour une quelconque démonstration de leur utilité économique. Ainsi, la post-work society valorise bien davantage la reproduction sociale, où l’on s’épaule les uns les autres selon nos différents besoins et capacités, que la reproduction matérielle polluante et aliénante avec ses constantes injonctions à la productivité. On voit, dans ce chapitre, une remise en question de certains éléments de Zoopolis, qui était sans doute un peu trop optimiste quant à admettre le travail animal sans fondamentalement réviser le cadre du travail lui-même. Cela risquait pourtant de créer différentes classes d’animaux citoyens, en fonction de leur utilité économique, et négligeait les biais psychologiques capacitistes hérités de l’éthique classique du travail qui valorise l’autonomie individuelle et non l’interdépendance. Il y a donc de bonnes raisons, du point de vue animaliste, de rêver à la post-work society. Mais aussi, pour mieux imaginer cette société, rien de mieux que d’y inclure la perspective des animaux. Ce que l’on observe auprès d’animaux de sanctuaires[18] et de plusieurs compagnons animaux constitue en effet d’excellents exemples de ce à quoi peuvent ressembler des relations sociales riches et agréables, où le soin mutuel, la créativité et la curiosité priment sur les rapports de productivité et de statut social. N’est-ce pas en leur présence que nous pouvons le mieux contempler un monde libéré de la pression du travail ?
Comme c’est bien souvent le cas dans les meilleurs travaux philosophiques sur les animaux, les articles d’Animal Labour ne nous permettent pas seulement de réfléchir à la justice interespèce, mais nous invitent aussi à reconcevoir notre théorie de la justice au sujet des humains. Toute personne s’intéressant aux dimensions complexes de la valeur du travail trouvera dans ce livre de grandes matières à réflexion. Je ne sais pas, pour ma part, si la voie du droit de travail permettrait vraiment des gains politiques pour les animaux (autrement qu’en décrivant combien leur exploitation n’est aucunement justifiable), mais il devient clair que toute réflexion sur le travail se doit d’inclure des perspectives autres qu’humaines. Frédéric Côté-Boudreau Notes et références
↑1 C’est en particulier le cas dans les milieux où des animaux sont de plus en plus reconnus comme des collègues : surtout pour des chiens qui sont utilisés par la police, par l’armée ou dans des activités de conservation, ainsi que pour des chevaux. C’est par exemple le cas, abondamment discuté dans les publications sur le travail animal, de la police de Nottinghamshire qui accorde depuis 2013 une pension annuelle à leurs chiens policiers à la retraite.
↑2 En français, voir notamment les travaux de la chercheuse en droit Marine Lercier, dont « Pour un droit du travail animal : Carences de la protection des travailleurs animaux et droits prospectif » dans Quel(s) droit(s) pour les animaux ?, dirigé par A. Quesne, éditions Mare et Martin, 2023, p. 89-102.
↑3 On peut penser à la position des abolitionnistes-extinctionnistes, dont la figure de proue est Gary Francione.
↑4 Il suffit de penser aux discours de Jocelyne Porcher, lesquels sont discutés dans l’article de Nicolas Delon présenté plus bas.
↑5 Toutes les contributions de ce livre s’entendent sur ce point, ce qui nous éloigne déjà drastiquement de la grande majorité des cas d’utilisation d’animaux à des fins économiques.
↑6 Bien que cette reconnaissance sociale ne soit pas intelligible par les animaux, elle sert néanmoins à leur garantir un statut de membre de la société et les droits politiques qui y sont associés du fait qu’ils sont perçus comme des participants à la coopération sociale.
↑7 C’est notamment le cas d’Alasdair Cochrane, l’auteur du chapitre sur le bon travail.
↑8 Il existe toutefois quelques exceptions légalement reconnues, notamment le service militaire obligatoire, les divers rôles en situation d’urgence, le travail pénitentiaire dans certains cas et le service communautaire en tant qu’alternative à l’incarcération.
↑9 J’ai résumé certains de ces éléments dans une section de « Les animaux luttent aussi », publié dans Ballast, no 8 (2), 2019, p. 90-101.
↑10 Lorsqu’on adapte ses préférences en fonction d’une situation qu’on ne peut changer, ce qui peut mener à des situations où des groupes opprimés peuvent se satisfaire de leurs injustices.
↑11 Je traduis et paraphrase une citation de Wolfson et Sullivan, utilisée dans le chapitre. Eisen relève que 98 % des animaux domestiqués et captifs sont utilisés par l’industrie alimentaire, mais notons que cette donnée omet fort probablement les animaux aquatiques.
↑12 Voir par exemple dans l’Amorce la recension de Loïs Boullu au sujet d’un de ses derniers livres.
↑13 Pour une brève explication de chacune de ces dimensions, voir par exemple ce texte : https://www.causecommune-larevue.fr/l_alienation_chez_marx_d_une_theorie_l_autre.
↑14 Voir son livre Beyond Boundaries, publié en 1997, qui est à l’origine de la notion de animal-industrial complex.
↑15 On se souvient de cette fameuse scène des Temps modernes de Charlie Chaplin, où l’on teste une machine permettant de manger tout en continuant de travailler. Aucune excuse pour ne pas travailler durant sa pause-repas !
↑16 Voir aussi le plus récent livre de Dinesh J. Wadiwel, Animals and Capital (Edinburgh University Press, 2023) qui approfondit les réflexions sur le sujet.
↑17 À cet égard, il existe un consensus, au sein des théories de la post-work society, sur le fait que le revenu universel de base constitue une bonne première étape.
↑18 À ce sujet, je recommande leurs textes sur les sanctuaires, comme :

