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1| Que faites-vous pour les animaux ?
Les injustices m’ont toujours révoltée. Très jeune, j’étais engagée auprès des personnes humaines. Quand le sort des autres animaux a déboulé dans ma vie, mon focus s’est progressivement modifié. Pas que je pense que “c’est plus important” mais parce que peu de personnes étaient investies (l’altruisme efficace n’était pas formulé à l’époque mais son idée déjà présente dans les esprits).
J’ai cofondé et je participe à une structure qui permet à des personnes salariées (100 aujourd’hui) de consacrer leur temps, leur force de réflexion et de travail à défendre les autres animaux, appuyées par des milliers de bénévoles et de membres. Travailler ensemble, c’est déjà un gros défi en soi.
Nous devons garder le cap et un leitmotiv fort concernant les actions : quels moyens humains et financiers investis pour quel résultat attendu ? En quoi ces campagnes vont-elles participer à démanteler « l’industrie de la viande » ? Et dérouler les plans ensuite ! C’est notre quotidien.<
2| Qu’est-ce qui est le plus difficile dans votre activisme ?
De se sentir si petite face à une industrie de la viande d’une puissance infiniment supérieure à la nôtre. Elle a des moyens insidieusement déployés partout, elle façonne notre environnement alimentaire dans toutes ses dimensions : tout est fléché, facilité pour que l’alimentation standard contienne viande, lait, œufs ou poisson, sans jamais se poser de question.
Une chose m’énerve carrément, c’est la facilité du mensonge des défenseurs de la viande : ils peuvent sortir des dingueries, des journalistes les laissent dérouler sans sourciller, prennent pour argent comptant des éléments factuellement faux, des arguments claqués au sol.
Autre sujet : la violence de la marginalisation si on ne marche pas droit dans la norme carnée. Il faut tenir malgré la pression sociale à plusieurs niveaux : à chaque repas, à chaque prise de parole, à chaque action. Avoir une bonne capacité de résilience est indispensable : un entourage à l’écoute, ça compte énormément.
3| Qu’est-ce qui vous semble compliqué avec l’antispécisme ?
L’antispécisme c’est à la fois simple et compliqué. C’est puissant et basique. Les animaux sont des êtres doués de sensibilité et de conscience, ils ont leurs propres intérêts. Nos pratiques leur nuisent gravement, mortellement, alors que notre survie n’en dépend pas. Changer le système ne présente pas de difficultés majeures si on s’y met à l’échelle de la société.
Ce qui est compliqué, c’est qu’on a souvent affaire à des monstres gentils : tout le monde participe au système qui ancre le spécisme sans intention de faire du mal aux animaux. Notre société ne percute pas alors que les faits crèvent les yeux. Notre monde est sous l’emprise de la viande, par la force des habitudes, par le matraquage marketing.
Notre responsabilité d’activiste est aussi engagée, quelle est notre vision d’une société a minima non spéciste. C’est un sujet encore trop peu exploré. Comment on démontre que non seulement c’est réaliste mais en plus désirable, que ce sera bien mieux que la situation actuelle pour tous les animaux, humains compris ?
4| Quelle tactique vous paraît la plus prometteuse ?
Depuis les débuts de L214, on s’appuie sur les enseignements du militantisme à la Henry Spira : on est sur du très concret, sur le recul de pratiques précises d’élevage et d’abattage en s’adressant aux entreprises et aux politiques. Ça nous permet d’agir ici et maintenant, mais aussi de mettre dans le débat public la question plus large de notre rapport aux animaux.
Les petites avancées arrachées à l’industrie de la viande ont permis à L214 d’acquérir de la légitimité, de la force.
Aujourd’hui, pour faire baisser concrètement le nombre d’animaux tués, on construit une nouvelle stratégie autour de l’objectif consensuel, pragmatique et concret de faire baisser de moitié le nombre d’animaux tués pour la consommation alimentaire française d’ici 2030. On va se concentrer sur l’environnement alimentaire dans ses multiples facettes. Stratégie prometteuse et ambitieuse !
5| Quel(s) contenu(s) auriez-vous envie de recommander ?
J’ai envie de recommander beaucoup de choses. Déjà, toujours garder son radar à connerie branché en permanence, discuter avec des personnes qui ne pensent pas la même chose que vous (ah ah ah, dans un monde spéciste, c’est pas compliqué !). Se former à travailler ensemble… le programme de toute une vie.
On peut se nourrir des basiques sur l’antispécisme : se forger ses bases théoriques, ça structure nos propres réflexions. On peut compléter avec de l’économie comportementale, via Romain Espinosa par exemple. Bien des podcasts ont vu le jour aussi et permettent d’élargir notre champ de réflexion.
Sur les modes d’actions, j’ai vraiment été nourrie par des textes d’Erik Marcus, de Martin Balluch< ou d’Henry Spira> traduits dans les Cahiers antispécistes par exemple. On peut enrichir par les lectures des travaux de l’IDDRI sur l’environnement alimentaire et leur réflexion sur les modes de vie ( « quand on peut, on veut ! »).
Enfin, pour se projeter dans la vision d’une société non spéciste, les textes de Sue Donaldson et Will Kymlicka me semblent très forts.
À noter: une longue entrevue de Mathias Rollot avec Brigitte Gothière sur son engagement comme militante est à lire dans notre numéro papier 2 (2025).

