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otre langage dissimule l’immense crime commis à l’encontre des animaux sauvages.
Voici comment l’auteur, Ronen Bar, introduit son article[1] sur les réseaux sociaux :
« Pensez-vous que la terminologie environnementale tue les animaux ? Je pense que oui. Elle met clairement en avant les choses non sentientes, comme les arbres et les rivières (la couleur du mouvement environnemental est le vert), et invisibilise les animaux sentients, comme les singes et les écureuils. Même les défenseurs des droits des animaux utilisent des formulations comme “l’industrie de la viande provoque la déforestation”, mais presque jamais “l’industrie de la viande tue les animaux sauvages”. Je pense que des formulations qui mettent l’accent sur la sentience lorsqu’on parle du monde naturel peuvent conduire (pour donner un exemple) à considérer ce qui est fait aux animaux sauvages comme un génocide, un génocide animal, plutôt que de le considérer comme une destruction écologique ou une crise climatique. »
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La sentience négligée
dans les discours environnementalistes
Le mouvement écologiste parle principalement de climat et d’environnement, en utilisant des mots tels que « renouvelable », « vert » et « durable ». Cependant, il y a un éléphant dans la pièce, métaphoriquement mais aussi littéralement : nous ne parlons jamais des êtres qui ressentent au sein de l’environnement, des consciences qui s’y trouvent, c’est-à-dire des animaux.
Ces animaux sont en train d’être exterminés et nous sommes en train d’éradiquer la faune sauvage de la planète Terre. Selon l’Indice Planète Vivante[2], depuis 1970, en raison de l’activité humaine, il y a un déclin moyen de 69 % des populations d’oiseaux, de mammifères, de reptiles, d’amphibiens et de poissons. Ceux qui restent, moins d’un tiers des chiffres initiaux, constituent les milliers de milliards d’individus qui vivent encore dans la nature. Chacun est sentient et a une vie subjective. Dans la Déclaration de Cambridge sur la sentience[3], les experts ont reconnu que beaucoup d’entre eux, si ce n’est tous, possèdent une conscience. Ces animaux, bien qu’ils soient majoritaires en nombre dans le monde, constituent une minorité en pouvoir et en influence.
Ce sont des sans-voix qui sont relégués en marge du discours sur les questions écologiques, climatiques et environnementales, alors que ce sont eux qui vivent dans « l’environnement », et qui sont les principales victimes de la crise climatique et de la destruction de leurs habitats.
La terminologie environnementale tue l’animal individuel. Le langage utilisé par les militants pour le climat et par les écologistes occulte en effet les expériences subjectives des animaux sauvages, alors que ce sont ces expériences qui comptent vraiment. Ainsi, en plus de la destruction de leurs habitats, leurs histoires ne sont pas racontées. L’élimination physique de la majorité des individus sur cette planète s’accompagne de leur élimination dans notre imaginaire en tant qu’entités distinctes méritant une considération morale.
Lost in Translation : décoder le langage environnemental
Comment notre langage efface-t-il de notre conscience collective l’immense crime commis contre les animaux sauvages – et cela s’étend-il bien au-delà des seuls écologistes ? Nous parlons de la destruction de l’environnement et des arbres pour occulter l’anéantissement massif des êtres sentients.
Faites attention à l’astuce. Les mots « environnement » ou « nature » regroupent les rivières, les rochers, les fourmis, l’air, les montagnes, les singes, etc. Intégrer les animaux dans un cadre qui inclut des organismes insensibles comme les plantes brouille l’énormité de cette catastrophe, et le mot « environnement » prédéfinit tout ce qu’il englobe, comme des services et des ressources qui sont là pour servir les humains.
La connotation de formules comme « respectueux de l’environnement » évoque souvent un comité de décoration ou un projet de jardinage, certainement pas un domaine impliqué dans certaines des atrocités morales les plus graves jamais reconnues. Le mot « environnemental », en tant que définissant le mouvement visant à sauver les habitants de cette planète, aurait dû être retiré depuis longtemps.
En fait, le mot « greenwashing » est lui-même un greenwashing, car le mot « vert » exclut les êtres sentients au profit de ce qui n’est pas sentient. Mais qu’y a-t-il à cacher ? L’intériorisation du fait que nous avons exterminé la plupart des animaux sauvages sur Terre – le génocide des animaux sauvages. Le mot « génocide » est composé du mot grec pour race, ou type, et du mot latin pour tuer.
Le génocide animal est le meurtre systématique d’animaux sauvages en si grand nombre qu’il est impossible de le mesurer. Combien en avons-nous tué ? Personne ne le sait, mais le nombre de poissons que les humains retirent des océans chaque année s’élève probablement à plus d’un millier de milliards, soit 1 000 milliards d’individus sensibles. La terminologie environnementale crée une image du monde qui nous détourne de la vérité simple mais horrible : nous perdons notre humanité la plus fondamentale à mesure que nous exterminons les êtres libres qui n’appartiennent pas à la petite élite humaine.
Il est important pour moi de souligner que je ne suis pas contre l’utilisation de mots tels que « écologie » ou « climat ». Ce sont des termes importants qui décrivent la réalité au niveau macro, mais ils n’accordent aucune place à l’individu.
Ils n’ont pas de place pour le singe mort de faim parce que la forêt tropicale dans laquelle il vivait a pris feu, ni pour la petite tortue qui n’a pas réussi à échapper à l’incendie. Sa carapace brûlée, sa protection, est devenue sa tombe.
Ils n’ont pas de place non plus pour le papillon, les escargots, le perroquet et la chauve-souris dont les sources de nourriture, de protection et de vie ont été anéanties.
Des individus perdus, des histoires effacées
En tant qu’espèce, nous ne racontons pas les histoires personnelles des individus concernés, car elles sont effacées du langage et donc de notre esprit. Leur omission de l’image du monde qui se crée dans nos esprits n’est pas moins réussie que leur éradication de la surface de la Terre. Afin de mettre fin au génocide de masse, nous devons commencer à parler clairement d’eux en tant qu’individus, et nous devons commencer à parler en termes de génocide animal, c’est-à-dire de la destruction de nations biologiques par l’animal humain.
Ce que nous faisons est un crime contre le monde, dont une partie importante est perpétrée par des armes de destruction massive, comme les chalutiers (sortes de bateaux de chasse marine) qui traînent des filets à travers la mer et tuent tout ce qu’ils capturent.
« Dans chaque lettre, il y a des mondes, des âmes et une divinité », a déclaré le Baal Shem Tov[4], le mystique juif considéré comme le fondateur du judaïsme hassidique. Et s’il y a des mondes dans les lettres, que dire des mots ? Je lis et j’écoute un langage qui méprise la majorité des êtres sentients de cette planète et qui me fait grincer des dents. Ils ne contiennent pas de mondes, d’âmes et de divinité, mais le déni d’une vérité simple : l’animal humain tue systématiquement les animaux libres du monde. Cette phrase devrait être répétée encore et encore jusqu’à ce que nous comprenions sa signification et l’intériorisions.
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Cet article a donné lieu à de nombreux commentaires à la suite de sa publication sur le slack de Impactful Animal Advocacy Community, auxquels Ronen Bar a répondu. Voici des extraits de ces échanges qui éclairent la signification de l’article.
Commentaire 1 : […] Cela me rappelle l’article « La possibilité d’une catastrophe morale en cours »[4], qui explore les façons dont notre société actuelle pourrait être/est en train de commettre une ou plusieurs atrocités morales, sur la base de ce que nous savons de ce qu’ont commis les générations qui nous ont précédés.
Votre article souligne à juste titre que, malgré notre réticence générale à reconnaître le génocide coutumier des animaux et notre tendance à utiliser un langage insentient[5], nous sommes complices de ce qui n’est rien de moins qu’une catastrophe morale.
Commentaire 2 :
Hmmm, je ne suis pas sûr que ce soit un problème aussi important que vous ne le laissez entendre. En fait, tous les écologistes reconnaissent que la crise climatique est un désastre massif pour la faune et la flore. L’idée que nous vivons une extinction massive causée par l’homme est un thème récurrent. Nous utilisons l’image d’un ours polaire solitaire et affamé comme mascotte de la catastrophe climatique. Cela me semble être une reconnaissance des animaux en tant qu’êtres dignes de considération dans cette affaire.
Je ne pense pas que ce que nous faisons aux animaux sauvages soit un génocide. Le génocide implique la recherche active de l’extinction d’un groupe. Les humains provoquent la souffrance, la mort et l’extinction d’autres animaux uniquement en tant que sous-produit d’autres activités. En fait, personne ne recherche activement ces résultats.
Commentaire 3 :
Je pense qu’il y a une nuance à apporter. Si je suis d’accord pour dire que de nombreux environnementalistes reconnaissent que le changement climatique est un désastre massif pour la faune et la flore, je pense que ce qui motive leur préoccupation est moins évident. Si je devais deviner, la plupart des personnes préoccupées par la perte de biodiversité le sont parce qu’il semble important de préserver un monde naturel prospère rempli de toutes sortes de plantes et d’animaux, et non parce que le bien-être collectif des animaux sauvages importe. Comme le souligne Ronen, le langage utilisé pour discuter de ces sujets tend à valoriser davantage le premier aspect (la préservation de la nature en tant que bien intrinsèque) que le second (l’amélioration du bien-être des animaux sauvages).
L’utilisation d’animaux individuels dans le marketing est un bon point, mais j’hésite à dire que la raison pour laquelle les spécialistes du marketing l’utilisent est que les gens accordent réellement de l’importance au bien-être de ces animaux. Je dirais qu’ils accordent de l’importance au symbole que ces animaux représentent (la nécessité d’empêcher la destruction du monde naturel), et pas nécessairement aux animaux eux-mêmes. Cette interprétation n’est peut-être pas très charitable et sous-estime probablement la capacité générale des gens à faire preuve d’empathie inter-espèces. […]
Réponse de Ronen Bar aux différents commentaires ci-dessus :
Merci beaucoup pour vos commentaires constructifs ! Le billet que vous lisez a été écrit il y a environ deux ans pour un journal israélien (il s’agit d’une traduction), et j’ai eu le temps d’approfondir ma réflexion sur ce sujet depuis lors. Cela va être une longue lecture, donc je vous prie de m’excuser.
Je crois que les animaux ne sont pas les seuls à être sous-représentés dans le débat sur le climat et l’environnement. Je suis né et j’ai grandi (et je vis toujours) en Israël, un pays qui vit dans l’ombre de l’Holocauste. Chaque Israélien connaît le chiffre de 6 millions de Juifs tués pendant l’Holocauste et l’histoire d’Anne Frank. À mon avis, ce sont là deux éléments fondamentaux qui structurent la mémoire et la reconnaissance des atrocités : l’histoire d’une seule personne et l’extrapolation à des millions. Sans histoire, il n’y a pas de lien émotionnel ; sans grands chiffres, il ne s’agit pas d’une atrocité. La principale différence entre le terme génocide et un massacre, une tuerie, un pogrom (des termes qui ne sont pas utilisés dans la terminologie environnementale) ou même, mais peut-être à un moindre degré, une extermination, est le volume même de souffrance et de mort. C’est une question de chiffres.
Dans le cas des animaux sauvages, il n’y a pas d’histoire ni de chiffres. Lorsque je donne des conférences sur ce sujet, je dis à l’auditoire – et c’est également le cas lorsque l’auditoire est composé d’écologistes – qu’il y a des milliers de milliards de victimes, d’animaux sauvages, chaque année, qui meurent à cause de l’activité humaine. Veuillez me raconter l’histoire d’une seule victime. Personne ne lève la main (à l’exception d’une femme qui connaissait un oiseau abattu par un chasseur, puis sauvé, et qui vit maintenant heureux dans un sanctuaire et à qui on a donné un nom). L’extermination massive d’animaux sauvages n’a pas de visage, pas d’histoire. Les ours polaires sont importants, mais ce sont des symboles. Une image figée, pas un déroulement dans le temps (qui est une histoire), pas un individu en particulier. On peut trouver des histoires individuelles sur le National Geographic, mais elles occultent généralement l’influence humaine (bien qu’il y ait peut-être un changement à ce niveau ?). Les symboles représentent la souffrance d’individus, pas une atrocité de masse.
(Je pense également que les animaux d’élevage font rarement l’objet d’histoires individuelles auxquelles les gens peuvent s’identifier. Les récits sur les animaux, qui mettent en avant la personnalité animale et se concentrent sur l’individu, font cruellement défaut. Chez Sentient, nous essayons d’aborder ce problème avec la Camera on Animal.)
Si un journaliste extraterrestre venait sur Terre, il intitulerait peut-être l’histoire de cette planète « L’extermination des êtres libres et l’abattage des captifs », tout en abordant la question de la souffrance des animaux sauvages due à des causes naturelles. Le langage environnemental est loin de décrire ce qui arrive aux animaux sauvages dans les termes qu’ils méritent – crimes contre l’animalité, extermination massive, etc. Ce langage ne reste pas cantonné au mouvement environnementaliste, mais se répand largement, de sorte que même de nombreux défenseurs des droits des animaux ne sont pas conscients qu’un massacre massif d’animaux sauvages se perpétue. Certains me posent la question : « Vraiment ? Pourquoi tuent-ils les animaux sauvages ? Nous n’étions pas au courant. »
Ce crime monumental contre les animaux sauvages n’a pas de nom. L’historien Yuval Noah Harari a déclaré : « Les animaux sont les principales victimes de l’histoire, et le traitement des animaux domestiques dans les fermes industrielles est peut-être le pire crime de l’histoire. » Je n’ai jamais entendu personne dire que ce que nous faisons aux animaux sauvages est le pire des crimes, et même si « élevage industriel » n’est peut-être pas le meilleur terme pour l’industrie de l’abattage, nous n’avons même pas de mot précis et explicite pour décrire le massacre en masse de la plupart des animaux sauvages de la planète au cours des 50 dernières années.
Le plaidoyer axé sur la sensibilité, la sentience, peut avoir des répercussions nouvelles. Par exemple, concernant ce que les gens répondent lorsqu’on leur demande pourquoi ils sont végétaliens. Le trio classique est qu’ils se préoccupent « des animaux, de l’environnement et de la santé ». Permettez-moi de recadrer les choses en changeant d’optique : ils sont végans « pour les animaux des fermes, pour les animaux sauvages et pour l’animal humain ». Mentionner l’environnement n’a pas de sens parce que nous avons l’habitude de considérer l’environnement comme dépourvu de valeur intrinsèque, comme une simple ressource. C’est quelque chose dont, presque par définition, nous ne devrions pas nous soucier en soi. Et c’est bien ainsi que nous utilisons le mot lorsque nous parlons de notre environnement urbain.
Ainsi, si une forêt tropicale est détruite avec ses singes, ses escargots et ses papillons, on parle d’un problème environnemental, mais si une ville est détruite avec ses habitants, il s’agit d’un crime de guerre, et jamais (en tout cas, jamais principalement) d’un problème environnemental. En appliquant la terminologie environnementale au monde humain, nous pourrions dire, sans mentionner que des personnes ont été tuées dans l’attentat terroriste : « Une explosion massive dans la ville de Paris a provoqué une destruction massive de l’environnement, et les activistes gris (comme les activistes verts, mais pour la ville) travaillent à nettoyer la zone et à la rendre aussi sûre que possible. Bien qu’il s’agisse du troisième attentat de l’année, les efforts de conservation de la population se poursuivent et ont été couronnés de succès au cours de la dernière demi-décennie ». Autre exemple : « Dans les années 40 du siècle dernier, une sous-espèce de singe d’Europe de l’Est a connu un déclin massif de sa population, mais les efforts de conservation ont été couronnés de succès et la population est aujourd’hui revenue à la normale » (cette sous-espèce de singe est juive).
Cet effet de washing de la question environnementale m’a frappé pour la première fois lorsque j’ai lu un article « Conservation des primates : la coupe est-elle à moitié vide ou à moitié pleine ? »[6] : plus de 300 millions de singes ont été tués à cause de la déforestation dans les années 90, un chiffre incroyable, mais qui est enrobé dans le jargon scientifique et environnemental de la conservation. Essayons avec les humains : « La conservation des Tutsi : la coupe est-elle à moitié vide ou à moitié pleine ? » Cela semble absurde…
Les termes « extinction » et « extermination » sont très différents. L’extinction concerne le dernier individu. Tant qu’il y a des individus en vie, il peut y avoir un risque d’extinction, mais cela ne s’est pas encore produit. Au fond, il s’agit d’une situation binaire : soit une espèce est toujours présente, soit elle s’est éteinte. Dans cette optique, nous ne sommes pas nécessairement préoccupés par le fait que, disons, 50 millions d’individus sont morts, car cela ne signifie pas que l’espèce est proche de l’extinction. Lorsqu’il s’agit d’humains, il est par contre question d’extermination, car chaque individu compte. Pour revenir à l’exemple d’Israël, tous les Juifs savent que 6 millions de personnes ont été tuées pendant l’Holocauste, mais la majorité d’entre eux ne savent probablement pas que le monde juif a perdu un tiers de sa population pendant l’Holocauste. Dans le cas de l’extermination, chaque individu est compté pour lui-même, mais dans le cas de l’extinction, la valeur de l’individu est dérivée du fait qu’il fait partie d’un tout. Personne ne sait combien d’animaux sauvages les humains tuent, et personne (à ma connaissance) n’a essayé de les compter ; même l’Indice Planète Vivante dont je parlais en début d’article est une moyenne du déclin de la population ; on ne peut pas extraire un nombre de victimes de leurs statistiques (et c’est de toute façon très difficile à faire).
En ce qui concerne le mot génocide, vous avez dit : « Le génocide implique la recherche active de l’extinction d’un groupe. Les humains provoquent la souffrance, la mort et l’extinction d’autres animaux uniquement en tant que conséquence indirecte (sous-produit) d’autres activités. En fait, personne ne recherche activement ces résultats. » Le génocide est un terme qui représente, pour la population, le crime par excellence. La convention des Nations unies sur le génocide établit une définition qui a été interprétée de manière à en exclure tant de cas que les deux seuls cas clairs de génocide dans l’histoire qui font consensus sont l’holocauste juif (le prototype) et le génocide au Rwanda. Mais comme une définition aussi étroite ne permet pas de protéger les populations dans de nombreux cas, des sous-termes ont été créés : politicide (les meurtres commis par Staline ne sont pas considérés comme un génocide en raison de la pression exercée par la Russie sur la définition), gendercide (meurtre de membres d’un sexe spécifique), etc.
Je suggère d’ajouter le « massacre d’animaux » à ces définitions afin d’élargir le champ d’application de la convention des Nations unies sur le génocide. Mais même sans cela, je pense que ce qui est fait aux animaux sauvages est clairement un génocide tel que le définit la convention des Nations unies sur le génocide : « actes commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel », y compris le meurtre de ses membres, l’atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale des membres du groupe, l’imposition délibérée de conditions de vie visant à « entraîner la destruction physique totale ou partielle du groupe »… Les victimes sont ciblées en raison de leur appartenance réelle ou supposée à un groupe, et non au hasard. Les animaux ne sont pas visés au hasard ; ils sont visés parce qu’ils sont des animaux non humains. Les armes de destruction massive (comme les chaluts) sont conçues pour tuer les animaux, et d’autres méthodes de destruction massive, comme les incendies allumés par les humains pour détruire les forêts tropicales, imposent délibérément des conditions de vie qui visent à « provoquer leur destruction physique totale ou partielle », sans quoi il n’y aura pas d’espace libre pour élever des vaches ou du soja pour nourrir les cochons d’élevage en Chine, pour les habitations humaines, etc. C’est le dogme humain qui méprise la vie des animaux, et dans de nombreux génocides, les victimes ont été comparées à des animaux : les Juifs à des rats, les Tutsi à des cafards. Les animaux sauvages utilisent des ressources que les humains veulent s’accaparer – généralement la terre et ce qu’elle contient. En outre, le corps de ces animaux sauvages est également considéré comme une ressource utilisable. Ainsi, plus de mille milliards de poissons sont retirés de l’océan chaque année par les animaux humains.
Si un pays devait tuer des millions de civils innocents lors d’un bombardement massif sans aucune provocation, le monde y verrait un génocide, et les affirmations selon lesquelles « nous voulons juste leur terre, nous ne voulons pas leur mort » ne suffiraient pas. Je pense que chercher activement à tuer les animaux est exactement ce que font les humains – par exemple, le béton est la technologie qui est censée empêcher toute vie de naître. Mais c’est un peu sémantique : est-ce la mort elle-même qui était recherchée, ou le résultat de la mort, par exemple l’absence de soulèvement politique contre Staline ou le fait que les Congolais récoltent davantage de caoutchouc, comme dans le cas des génocides coloniaux en Afrique ?
Je trouve assez surprenant que, alors que des groupes se consacrent à la protection des animaux d’élevage, au sauvetage des animaux errants et au bien-être des animaux dans les laboratoires, le groupe le plus important – les animaux sauvages – ne semble pas faire l’objet d’une défense centrée sur les êtres sensibles, peut-être à l’exception de la souffrance causée par des raisons naturelles. Il semble que nous avons besoin d’une organisation qui défende la cause des animaux sauvages, même si je crains qu’elle n’amène les gens à croire que les vies naturelles sont intrinsèquement positives, reflétant ainsi le point de vue des groupes de protection de la nature. Je me demande ce que Brian Tomasik[7] en penserait.
Les gens ont tendance à s’identifier plus facilement aux animaux sauvages qu’aux animaux d’élevage. Lorsque des histoires d’animaux sauvages sont racontées, les gens se rangent naturellement de leur côté, notamment parce que la plupart d’entre eux ne réalisent pas que notre société est fondée sur le génocide des animaux sauvages. Contrairement aux animaux d’élevage, dont nous reconnaissons qu’ils sont tués pour être mangés, la raison de tuer les animaux sauvages semble moins directe. En Israël, il y a eu une histoire à propos d’une hyène nommée Ruti. Tout a commencé le 1er avril par un message « de Ruti » remerciant le maire d’une ville d’avoir décidé de ne pas détruire sa maison. Il s’agissait au départ d’un poisson d’avril. Mais les gens y ont cru et, lorsqu’ils ont réalisé que les permis de construire en cause, qui impactaient Ruti, n’avaient pas été annulés, certains ont littéralement pleuré.
Je préfère le terme « génocide animal » parce qu’il déplace le dialogue de la biologie vers les sciences sociales, ouvrant une discussion sur les victimes, les survivants, les armes de destruction massive, les crimes contre l’animalité, et peut-être le rôle des Nations unies dans tout cela. Bien que le langage environnemental ait évolué ces dernières années – avec des mouvements comme Extinction Rebellion qui modifient les formes du discours – je préférerais des termes comme « Extermination Rebellion ». Je ne suggère pas que tout le monde devrait adopter cette terminologie, mais étant donné que l’immense souffrance des animaux sauvages est sans doute la plus grande de la planète, je pense qu’un tel plaidoyer peut avoir un rôle important.
Notes et références
| ↑1 | Cet article de Ronen Bar est paru en hébreu dans le journal israélien Haaretz le 24 novembre 2021 sous le titre “הטרמינולוגיה הסביבתית מוחקת את הפרט החייתי”, pour être publié ensuite en anglais sur le site de son organisation Sentient, sous le titre “The environmental terminology eliminates the living individual”. Nous le publions ici suivi d’une longue précision de l’auteur, en réponse à divers commentaires, que l’on trouve sur un slack de la communauté internationale Impactful Animal Advocacy Community. |
|---|---|
| ↑2 | The Living Planet Index, l’Indice Planète Vivante (IPV), est une mesure de l’état de la diversité biologique mondiale basée sur les tendances démographiques des espèces vertébrées des habitats terrestres, d’eau douce et marins [ndt]. |
| ↑3 | Cette Déclaration (Cambridge Declaration on Consciousness) est un manifeste signé par des scientifiques de renom en juin 2012 dans l’Université de Cambridge (Royaume-Uni), qui conclut que, tout comme les humains, de nombreux animaux non humains ont une conscience. |
| ↑4 | Evan G. Williams, « The Possibility of an Ongoing Moral Catastrophe », Ethical Theory and Moral Practice 18, 2015, 971–982. |
| ↑5 | Insentient. Néologisme (en anglais) utilisé par le commentateur pour signifier ici : « qui ne rend pas compte de l’existence de la sentience, ou de l’existence d’êtres sentients ». |
| ↑6 | C. A. Chapman & J. F. Gogarten, “Primate Conservation: Is the Cup Half Empty or Half Full?”, Nature Education Knowledge 4(2):7, 2012. |
| ↑7 | Brian Tomasik est connu pour écrire sur l’éthique, le bien-être animal et les scénarios du futur lointain dans une perspective axée sur la souffrance ; voir son site Essays On Reducing Suffering (Essais sur la réduction de la souffrance). |

