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Sandra Guimarães est une militante antispéciste d’origine brésilienne, qui lutte depuis plusieurs années en France et au Brésil contre différentes formes de dominations. Les sociologues Kaoutar Harchi et Joséphine G. ont pu s’entretenir avec elle dans les jardins ouvriers d’Aubervilliers, menacés de destruction.
Dites-nous en plus sur vous et sur le véganisme populaire…
Je m’appelle Sandra Guimarães, je suis née en 1981 au Nord-Est du territoire que l’on connaît aujourd’hui comme le Brésil. Linguiste de formation, je travaille comme cuisinière et écrivaine depuis plusieurs années. Je lutte depuis plus de quinze ans pour la construction d’un mouvement antispéciste populaire avec une conscience de classe, au Brésil et en France. Depuis 2019, je vis dans la banlieue nord de Paris (93) et je fais partie d’un collectif de solidarité populaire les BSP (Brigades de Solidarité Populaire) et du Collectif Antispéciste 93, qui existe depuis septembre 2022 et qui est très proche, idéologiquement, de ce que l’on appelle, au Brésil, le véganisme populaire.
Mes parents et mes grands-parents travaillaient dans des “latifúndios”, avec des centaines d’autres familles, au profit des grands propriétaires terriens qui possédaient ces immenses exploitations[1]. Peu avant ma naissance, mes parents se sont joints à des centaines des milliers d’autres paysan·ne·s dans l’énorme vague d’exode rural des années 1970. Ma famille s’est installée dans la banlieue pauvre d’une grande ville brésilienne. Quand, des années plus tard, je suis devenue antispéciste, cet engament politique s’est construit depuis la place que j’occupais dans le monde, en tant que fille de paysan·ne·s sans-terre, issue des classes populaires, lesbienne, venue d’un monde où chaque aspect de la société est organisé par le colonialisme. C’est depuis cette position que l’on a pensé, avec des camarades antispécistes du Nord-Est du Brésil, le véganisme populaire. En 2018, nous avons créé un réseau qui connecte des collectifs antispécistes sur tout le territoire brésilien, l’UVA (União Vegana de Ativismo), avec pour mission de diffuser le véganisme populaire. Nous sommes parti·e·s de ce qui nous semblait une évidence : pour que le peuple puisse se passer d’exploitation animale, il faut transformer les conditions matérielles de la société. Les classes populaires ne sont pas plus spécistes que les classes supérieures, mais il existe des obstacles concrets qui peuvent nous empêcher de pratiquer la solidarité envers les autres animaux, ce qui constitue, pour moi, la définition de véganisme. Nous nous sommes donc demandé quelles étaient les conditions matérielles, mais aussi les croyances culturelles qui poussaient le peuple brésilien à perpétuer des pratiques spécistes et, inversement, ce qu’il faudrait changer pour que des pratiques antispécistes soient à la portée du plus grand nombre de personnes.
Le véganisme populaire est non seulement le moyen d’atteindre notre horizon politique, à savoir l’émancipation animale, mais il constitue également une stratégie pour transformer de façon positive les conditions de vie du peuple maintenant. Une lutte qui n’est qu’opposition ne peut pas être populaire. La vie du peuple est tellement difficile que si la lutte n’améliore pas concrètement la vie des classes populaires dans le présent, elle ne fera jamais sens pour nous. Notre “non” contient plusieurs “oui”, comme disent les zapatistes[2], et le véganisme populaire combat le système spéciste tout en développant des alternatives qui participent à l’émancipation collective, ici et maintenant. Ce qui est en accord avec mon engagement anarchiste, qui cherche toujours la fin dans les moyens.
En France ou au Québec, on connaît mal les luttes antispécistes qui sont menées dans les pays dits des Suds, comme le Brésil. Qu’en est-il exactement ?
Au Brésil, la colonisation a, depuis le XVIème siècle, mis en place un système d’exploitation avec comme composantes principales le latifúndio, la monoculture, l’élevage extensif et l’esclavage. Et cela n’a pas beaucoup changé depuis. C’est de cette base coloniale que découlent les maux qui nous affligent aujourd’hui : la concentration foncière et la masse de paysan·ne·s qui n’ont pas accès à la terre ; une économie tournée vers l’exportation de matières premières, qui cause la destruction du vivant et l’insécurité alimentaire ; le racisme structurel[3] ; les inégalités sociales ; les conflits liés aux droits fonciers et forestiers – principale cause d’attaques mortelles contre les paysan·ne·s et défenseur·e·s de la forêt ; le génocide indigène et l’épistémicide [4]des peuples traditionnels ; et le complexe industriel d’exploitation animale. Pendant la dictature [1964-1985], une « révolution verte » a été menée au Brésil, convertissant les monocultures de coton et de canne à sucre de l’époque coloniale en d’autres monocultures de soja et d’herbe pour le pâturage. L’entreprise coloniale s’est même intensifiée à l’intérieur même de l’Amazonie, mais aussi dans la région du Cerrado, en se reposant sur le même schème : l’usage de bétail importé d’Europe[5], l’exploitation des populations noires et indigènes du Brésil, non plus esclaves, mais « métayères ».
Voilà donc l’ampleur du problème au Brésil, où l’agrobusiness est l’héritier direct de la colonisation et les éleveurs, les héritiers directs des colons. Le véganisme populaire porté par l’Union Végane d’Activisme repose ainsi sur cinq axes : la réforme agraire, l’agroécologie, la sécurité et la souveraineté alimentaires[6], la décolonisation des pratiques et l’alliance avec les autres mouvements de justice sociale, notamment le mouvement des paysan·ne·s sans-terre. Car un mouvement antispéciste qui ne comprend pas les mécanismes qui structurent et entretiennent l’exploitation animale dans notre territoire, et qui ne se bat pas pour les défaire, ne peut qu’échouer.
Comment est née l’Union Végane d’Activisme (UVA) ?
L’UVA a vu le jour en 2018 sous une conjoncture politique très difficile. Le Brésil avait connu une procédure parlementaire d’impeachment en 2016, qui avait conduit à la destitution de Dilma Rousseff, alors présidente du pays, et vu le vice-président, Michel Temer, accéder au pouvoir. En 2018, les deux années au gouvernement de l’ultralibéral Temer avaient fortement dégradé les politiques sociales, la situation économique était difficile et Jair Bolsonaro était arrivé au second tour des élections présidentielles, soutenu notamment par l’agrobusiness. C’est à ce moment-là que nous avons décidé qu’il était temps de nous organiser politiquement en tant qu’antispécistes. D’un côté, parce que nous comprenions très bien que si Bolsonaro était élu, le complexe industriel d’exploitation animale allait se développer encore plus, l’écocide s’intensifier et qu’il serait encore plus difficile de mener la lutte antispéciste au Brésil. Et en même temps, nous voyions des personnes véganes soutenir Bolsonaro, alors nous nous sommes dit que si l’on en arrivait là, c’était parce que le véganisme avait été complètement dépolitisé et qu’il fallait l’affirmer en tant que projet éthico-politique.
L’idée d’un réseau antispéciste, et non pas d’une organisation verticale, est alors née. À l’origine, l’UVA était un petit groupe de militant·e·s du Nord-Est du pays. Aujourd’hui, notre réseau fédère des dizaines de collectifs sur tout le territoire brésilien, qui mènent tous une lutte adaptée à leur contexte local. Le réseau apporte des outils théoriques et pratiques aux collectifs, comme des formations politiques internes ou un soutien organisationnel aux actions locales, et une rencontre nationale est organisée une fois par an pour partager nos expériences. L’UVA construit aussi des ponts entre la lutte antispéciste et les autres mouvements sociaux, grâce à sa charte qui stipule qu’aucune action menée ne doit reproduire d’autres oppressions. Cela s’est produit lors d’actions de soutien au projet de loi visant à criminaliser le sacrifice rituel uniquement pour les religions afro-brésiliennes et qui ne respectent pas notre charte, étant donné qu’une telle loi vise à criminaliser et marginaliser encore plus les populations noires au Brésil. Ce genre d’actions « faciles », prétendument menées pour les animaux, mais portées par des personnes davantage racistes qu’antispécistes, reproduisent des dominations et ne sont pas soutenues par l’UVA.
Quelles sont les principales victoires de l’UVA ?
Je pense que la plus grande réussite de l’UVA a été de construire des ponts avec les autres mouvements sociaux, ce qui est assez rare parmi les mouvements antispécistes. Au Brésil non plus, la gauche n’est pas antispéciste. C’est assez impressionnant d’ailleurs de voir comment une personne de gauche radicale peut devenir réactionnaire dès qu’il s’agit d’antispécisme et d’abandonner ses privilèges humains ! Mais au Brésil, personne ne peut ignorer la question de l’élevage et de l’exploitation animale, car le pâturage est la principale utilisation du sol. C’est aussi la principale cause des conflits liés aux droits fonciers et le principal motif d’assassinat des peuples indigènes. Sur ces questions, l’UVA a pu présenter ses revendications à Lula et été contactée par de nombreuses organisations d’horizons divers : le Mouvement des Sans-Terre, le Mouvement des Travailleurs Sans-Toit, la Toile des Peuples – une alliance entre le peuple noir, les peuples indigènes et les classes populaires au Brésil – des réseaux d’aide aux personnes précaires et sans domicile fixe, mais aussi par des organisations féministes et agroécologistes, l’UVA ayant même été invitée à défiler aux côtés des Margaridas[7] en août 2023, ce qui est une très grande fierté pour nous.
Mais si nous avons réussi à construire tous ces ponts avec d’autres mouvements sociaux, ce n’est pas parce que nous sommes allé·e·s leur enseigner l’antispécisme, mais parce que nous sommes venu·e·s leur apporter notre solidarité sur le terrain. Et petit à petit, ces personnes ont fait preuve de curiosité et se sont intéressées à notre combat. Et même si ces mouvements ne sont pas antispécistes et que nous ne partageons pas le même horizon politique, nous combattons les mêmes ennemis. Cela fait donc sens de lutter ensemble, car quand bien même ces personnes ne sont pas antispécistes, les changements pour lesquels elles luttent vont rendre possible une société antispéciste. La lutte écologiste est en ce sens intimement reliée à celle de l’antispécisme, car il n’y aura pas d’émancipation animale dans une terre dévastée. Sur une planète détruite, où les animaux libérés vivraient-ils ? Que mangeraient-ils ? Quelle eau boiraient-ils ?
Selon vous, la lutte antispéciste est-elle reliée aux autres luttes sociales ?
Oui, car en tant que femme racisée et lesbienne, je n’ai pas le choix, il faut que je sois en vie pour pouvoir me battre pour les animaux. Et pour pouvoir rester en vie, il ne faut plus qu’il y ait d’homophobie dans le monde, ni de racisme, ni de sexisme, ni de colonialisme. Pouvoir se permettre de ne lutter que pour les animaux, c’est ne pas voir sa vie menacée par toutes ces dominations, c’est une attestation de privilèges. Car qui voudrait d’une libération animale dans un monde où tout reste pareil ? A part le petit pourcentage de personnes qui bénéficient justement du monde inégalitaire tel qu’il est maintenant ? Les personnes qui sont en train de se faire écraser par le système capitaliste, colonial et raciste souhaitent que ce monde change du tout au tout, parce que c’est leur survie qui en dépend.
Pour autant, l’antispécisme n’est pas la « mère » de toutes les luttes sociales. Si l’on arrive à défaire le spécisme, les autres dominations ne tomberont sûrement pas d’un coup par un effet de dominos magiques. En témoigne l’exemple d’Israël, qui regroupe la plus grande proportion de population végane au monde (pas nécessairement antispéciste pour autant) : on peut réussir à défaire le spécisme dans la tête d’une partie de la population et poursuivre des politiques génocidaires de nettoyage ethnique, racistes et coloniales. S’allier avec des mouvements racistes ou fascistes – mêmes pro-véganes – pour faire avancer la cause animale ne tient pas non plus debout. C’est s’aliéner toutes les personnes racisées et faire preuve de myopie, car qui sera encore là pour vivre la libération animale ?
Diriez-vous que l’antispécisme est « un problème de blancs riches » ?
Quand j’entends dire ça, je me sens complètement effacée parce que de nombreuses personnes sont antispécistes ou ont des pratiques antispécistes sans être blanches, riches ou occidentales. La réflexion sur l’éthique animale existe depuis longtemps et pas seulement dans le monde occidental. Dire ici que “l’antispécisme, c’est un truc de blancs”, c’est juste une façon de minimiser le mouvement et d’invisibiliser les gens racisés qui luttent.
L’antispécisme en tant que tel n’est pas “un truc de blancs”, mais il existe un activisme antispéciste très blanc, très colonial et homogénéisant, qui reproduit des stratégies européennes dans des pays où les enjeux sont très différents. Au Brésil, troisième plus grand producteur d’aliments au monde, 60% de la population vit dans l’insécurité alimentaire, dont 33 millions de personnes – soit 15% de la population – souffrent gravement de la faim. Certaines personnes ont pu se réjouir que la consommation de viande ait baissé au Brésil depuis quelques mois, alors que cela correspond à des situations où des gens n’ont simplement pas de nourriture. Notre principal défi est de construire la lutte antispéciste dans ce contexte. Comment parler de choix alimentaires éthiques quand tu n’as pas à manger ou que tu ne sais pas si tu vas avoir à manger demain ? Et comment dire “Ne mange pas de viande” à 60% de la population qui a connu une situation de privation alimentaire, qui a très peu consommé de viande parce qu’elle n’en avait pas les moyens et qui ne demande qu’à pouvoir accéder à cet aliment socialement valorisé ?
Le Brésil rencontre un autre défi, celui de la transition d’une culture alimentaire traditionnelle à une alimentation calquée sur les pays du Nord, avec des produits issus de l’industrie agro-alimentaire, bourrés de pesticides, trop gras, trop sucrés et trop salés, mais moins chers, qui ont causé la mort prématurée de plus de 57 000 personnes en 2019[8]. Comment croire que la voie pour la libération animale serait davantage de produits de l’agro-industrie, mais sans ingrédients d’origine animale ? Dans un Brésil végane qui aura laissé le spécisme derrière lui, on aura plutôt revalorisé notre culture alimentaire sur celle des colons et on mangera des aliments qui font sens pour nous : du manioc, des cacahuètes, du maïs, des haricots et non pas des yaourts produits par Nestlé, mêmes véganes et plus sains. Militer pour plus de produits véganes issus de la monoculture et basés sur la déforestation n’est pas seulement élitiste, colonialiste et raciste, c’est aussi écologiquement impossible. Là aussi, il s’agit de stratégies antispécistes très blanches et très élitistes, qui invitent à nouer des alliances avec l’agro-industrie pour des produits véganes aussi accessibles que ceux qui contiennent des produits animaux et que les gens pourraient acheter sans même savoir que les ingrédients ont changé. C’est tellement condescendant et paternaliste de dire que les pauvres n’ont pas à réfléchir, que l’on ne va pas leur expliquer l’éthique animale et qu’ils ne vont même pas se rendre compte qu’on les a véganisés !
Qu’est-ce que vous voudriez changer aux mouvements antispécistes ?
Je rendrais les mouvements antispécistes occidentaux non seulement anticapitalistes, parce que l’on ne peut pas imaginer la libération animale dans un monde capitaliste, mais je les rendrais aussi anticolonialistes, car sans s’en rendre compte, on peut reproduire et renforcer la colonisation d’autres territoires en ayant des pratiques antispécistes en Europe. En effet, la consommation au Nord de certains produits, même végétaux, peut fragiliser la culture alimentaire des populations des Suds. Au Brésil par exemple, on assiste à l’augmentation de l’exportation de l’açaí vers les pays du Nord, friands de cette “super food” qui commence aujourd’hui à devenir trop chère pour les populations locales, alors même que l’açaí est un aliment de base des peuples d’Amazonie. D’ailleurs, quand en Europe, on mange de la viande, non seulement on participe à l’exploitation animale au Brésil, mais on participe aussi à la colonisation et on a du sang indigène sur les mains. L’internationalisme passe par l’assiette et la consommation de viande au Nord affecte grandement les populations des Suds. Mais un véganisme qui cherche seulement à remplacer des produits carnés avec des alternatives qui viennent de loin, accaparés par l’agro-industrie, aura toujours du sang indigène sur les mains. Et jamais les personnes indigènes n’iraient rejoindre un mouvement antispéciste qui demanderait plus de produits au prix de leur sang. Nouer des alliances avec les grandes entreprises revient à s’aliéner une grande partie de la population. Et comment pourrait-on imaginer un monde sans spécisme, mais qui maintiendrait le colonialisme en place et dans lequel il y aurait toujours autant d’inégalités ?
Quelles stratégies vous paraissent prometteuses ?
Je pense qu’une stratégie antispéciste intéressante consisterait à rendre les espaces de lutte antispécistes. L’objectif n’est pas de véganiser individuellement nos camarades de lutte, nous n’avons pas le temps pour ça. Mais de la même façon que l’on ne tolère pas de racisme ou de sexisme dans nos luttes, on ne devrait pas non plus y tolérer de spécisme.
En ce moment, avec l’UVA, nous nous battons pour augmenter la part d’aliments issus de l’agriculture familiale, c’est-à-dire la part d’aliments végétaux, dans les cantines scolaires brésiliennes, qui sont gratuites et qui nourrissent plus de 40 millions d’élèves par jour. Non seulement l’impact d’une augmentation du végétal dans la restauration collective brésilienne serait très important, vu le nombre de personnes concernées, mais cette stratégie s’inscrit aussi dans notre politique de création d’alliance avec les autres mouvements sociaux, car elle envoie un message très fort aux paysans et paysannes sans-terre ou de l’agriculture familiale : les véganes veulent rendre la petite paysannerie plus forte, plus solide.
Un autre projet très stimulant concerne la formation d’“agents populaires d’alimentation” au Brésil, sur le modèle des agents de santé communautaires, avec pour mission d’apporter aux populations brésiliennes une solide information en matière de nutrition végétale, tout en respectant leur culture alimentaire et en les formant à l’agro-écologie. Encore une fois, il s’agit d’une lutte implantée localement, adaptée à son environnement et aux enjeux spécifiques du terrain et qui s’inscrit dans un objectif de souveraineté alimentaire, en permettant à plus de familles brésiliennes de se nourrir grâce aux produits de leur propre jardin.
Qu’est-ce qui vous énerve ?
Quand je suis face à quelqu’un ici, en France, qui participe à l’exploitation animale, qui participe à la colonisation, qui ne veut rien entendre et qui dit “c’est trop dur d’être végane”, ça me donne envie de hurler : “Ah bon, c’est trop dur d’être végane ? Mais tu sais ce qui est trop dur ? C’est de voir ta forêt disparaître. Tu sais ce qui est dur ? C’est de se faire tuer parce que tu essaies de protéger ton territoire. Ça, c’est dur. Manger du houmous, du pain et des lentilles, ça, ce serait dur ?”
Et qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ?
Dans La Pédagogie des opprimés, le Brésilien Paulo Freire a écrit cette phrase que je trouve très belle : “Il n’y a pas de changement sans rêves, comme il n’y a pas de rêves sans espoir”. Notre rêve à nous, c’est d’un jour regarder autour de nous et de dire : “Tu sais, de mon temps, tout ça, c’était du pâturage et maintenant, c’est de la forêt”.
Au Brésil vivent de nombreuses communautés traditionnelles[9], dont la survie dépend de la qualité de leur environnement et qui en sont pour cette raison les plus grandes protectrices et défenseuses. Toutes ces communautés, qui forment plusieurs mondes dans le monde, me donnent beaucoup d’espoir, car elles sont les graines d’un monde antispéciste et elles existent déjà. On n’a pas à créer un monde complètement inédit, on a déjà ces modèles de préservation de la biodiversité, des animaux, basés sur une alimentation végétale. Souvent, je pense à ces animaux qui sont abattus par milliards, au point de non-retour de la déforestation de l’Amazonie et je commence à perdre espoir. Mais je regarde aussi tous ces gens qui résistent et qui se battent, non pas seulement au niveau du discours, mais avec leurs corps, avec leur vie, et je me dis que je n’ai pas le droit de ne pas avoir d’espoir. Tant que ces gens se battront, il y aura de l’espoir.
Car je suis persuadée que la révolution antispéciste viendra du Brésil. Le Brésil est le plus grand producteur de soja au monde, le plus grand exportateur de viande de vache au monde, le plus grand producteur de poulets au monde. C’est tellement énorme que je suis persuadée que la révolution antispéciste va venir de chez nous, parce que c’est notre vie qui est en jeu, directement. Ici, en France, les gens peuvent rester dans le déni un peu plus longtemps, en se disant que l’antispécisme n’est pas urgent, qu’il y a des luttes plus importantes à mener dans le présent. Pour nous, c’est le plus urgent, parce que c’est l’Amazonie qui disparaît. Et ça ne sera malheureusement pas sans faire couler beaucoup de sang, ce sera au prix de nombreuses luttes, mais la révolution antispéciste viendra du Brésil.
Cet entretien a été initialement publié dans L’Amorce papier numéro 1, 2024.
Notes et références
| ↑1 | Au Brésil, l’esclavage a été aboli en 1888, laissant les ancien·nes esclaves sans terre et sans argent. Un système de métayage, héritier direct de la colonisation et de l’esclavage, a alors pris le relai dans les “latifúndios”, ces propriétés agricoles caractérisées par leur grande taille et des modes de culture très extensifs, possédées par un petit nombre de propriétaires et cultivées par des centaines de familles “sans terres”. Ces dernières peuvent cultiver une petite parcelle de terre insuffisante pour leur autosubsistance, et doivent donc acheter la plupart de leurs denrées au magasin du propriétaire qui reste libre de fixer les prix. Les familles ne peuvent quitter les lieux sans s’être acquittées de leurs dettes auprès du propriétaire. Ces paysans sans terre, qui cultivent la terre pour le grand propriétaire terrien sans la posséder ni jouir des fruits de leur récolte, se sont notamment mobilisés au sein du MST, le Mouvement des Sans Terres du Brésil, pour revendiquer leur droit à la terre, censé être garanti par la Constitution de 1988. |
|---|---|
| ↑2 | Le zapatisme, qui tient son nom du militant révolutionnaire Emiliano Zapata, est un mouvement politique du Chiapas au Mexique, en lutte contre le gouvernement mexicain pour l’autonomie des peuples indigènes, et qui s’organise de façon autonome depuis l’insurrection de 1994. |
| ↑3 | D’après les chiffres de l’ONU, un jeune noir est assassiné toutes les 23 minutes au Brésil. 80% des victimes de meurtres policiers sont noires ou métisses, populations qui ont trois fois plus de chances que les personnes blanches de se faire tuer par la police. |
| ↑4 | L’épistémicide est un concept formé par le sociologue portugais Sousa Santos (2011) pour désigner la destruction d’un système de connaissances, qui a pour corollaire la marginalisation voire la destruction des sociétés relatives à ce système de connaissances. Voir Boaventura de Sousa Santos, « Épistémologies du Sud », Études rurales, 2011/1 (n° 187), p.21-49. |
| ↑5 | Le bétail mis en élevage au Brésil a été importé par les colonisateurs par bateau dès le XVIème siècle et a servi d’outil à la colonisation de l’intérieur des terres jusqu’à nos jours. Les vaches, les chèvres, les moutons, les cochons et les poules qui sont élevées au Brésil n’existaient pas sur cette terre avant l’entreprise coloniale et leur introduction a joué un grand rôle dans l’accaparement des terres indigènes, les territoires mis en pâturage devenant propriété privée des colons. Le Brésil, majoritairement constitué de forêts, a vu une partie de son paysage recomposé par l’importation de ces animaux : aujourd’hui, le pâturage nécessaire à l’élevage bovin représente une superficie égale à trois fois celle de la France, tandis que la superficie consacrée à la culture de soja à destination de ces mêmes animaux est égale à celle de l’Italie. |
| ↑6 | À l’UVA, c’est la définition de la Via Campesina qui est utilisée : “La souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite avec des méthodes durables, et le droit des peuples de définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires.” |
| ↑7 | Héloïse Prévost, « Contre l’agrobusiness, la mobilisation exemplaire des femmes brésiliennes » Reporterre, 12 août 2023. |
| ↑8 | D’après Nilson et al, Premature Deaths Attributable to the Consumption of Ultraprocessed Foods in Brazil, Global Health Promotion and Prevention, volume 64. |
| ↑9 | Selon le droit brésilien, les Peuples et Communautés traditionnels sont des “groupes culturellement différenciés qui se reconnaissent comme tels, qui ont leurs propres formes d’organisation sociale, qui occupent et utilisent des territoires et des ressources naturelles comme condition de leur reproduction culturelle, sociale, religieuse, ancestrale et économique, en utilisant les connaissances, innovations et pratiques générées et transmises par la tradition” (décret 6.040 de février 2007). Il existe 28 peuples traditionnels au Brésil, comprenant les peuples indigènes et les quilombolas (les habitant.e.s des quilombos), ainsi que les quebradeiras de coco babaçu (les femmes briseuses de noix babaçu), les castanheiras (les femmes ramasseuses de noix du Brésil), les seringueiros (les collecteurs de latex), les ribeirinhos (peuples qui habitent au bord des rivières), les catadoras de mangaba (les femmes collectrices d’un fruit typique du Nordeste). |

