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Lire Rosa B., c’est un peu comme passer de l’autre côté du miroir : et si le véganisme devenait la norme, et que les carnistes, soudain minoritaires, devaient commencer à s’excuser, bredouiller, se justifier ? Voilà l’expérience jubilatoire que propose Rosa B. dans Panique chez les carnistes, le cinquième tome de sa série culte Insolente Veggie, publié aux Éditions La Plage. En le lisant, on rit et c’est presque thérapeutique. Parce que, et c’est encore trop rare, la satire ne tape pas sur les véganes – elle leur rend justice. Et ça fait tellement de bien.
Rosa B. est une habituée des coups de crayon acérés : ses précédents tomes, en noir et blanc, avaient déjà ce ton faussement léger, quelque part entre la chronique d’humeur et la philosophie. Mais ici, la couleur fait son entrée. Et pas n’importe comment : éclatante, ironique, vive – comme si chaque case s’était mise à hurler : « Vous voyez, le monde végane, c’est pas gris du tout ! ». Cette BD est donc haute en couleurs (je ne sais pas encore si j’assume tout à fait ce jeu de mot, pardon Rosa).
Quand la BD devient un miroir moral (et un exutoire comique)
La préface de l’humoriste et chroniqueur Pierre-Emmanuel Barré donne le ton : grinçante, insolente, parfaitement à sa place. Car Panique chez les carnistes, c’est aussi un petit traité d’éthique populaire, un essai graphique qui se lit comme un sketch.
Avec sa verve caustique, Rosa B. dissèque les contradictions carnistes avec la précision d’un couteau de cuisine bien aiguisé et le timing d’une humoriste. Chaque planche est une sorte de mini-enquête sur la dissonance cognitive : comment peut-on aimer les animaux et les manger ? Comment justifie-t-on, jour après jour, ce mal que nous leur faisons subir ? Et pourquoi est-ce toujours à la personne végane d’expliquer son choix ?
Ce qui fait la force de l’ouvrage, c’est aussi une certaine autodérision. Rosa B. ne joue pas à la sainte moralisatrice. Elle rit aussi de ses propres maladresses, de ses coups de fatigue militante, de la solitude de celle qui, comme moi et tant d’autres, aimerait juste boire son café au lait d’avoine et manger sa merguez végétale sans qu’on vienne lui parler de protéines.
Réconfort et électrochocs
Pour les militant·es fatigué·es, cette BD est une bouffée d’air frais : un petit moment doux comme le tofu, pendant lequel on se sent compris·e, entouré·e, et capable de rire de ce que l’on subit au quotidien. Oui, il y a du réconfort dans la satire : cette manière de dire, avec humour, « tu n’es pas seul·e à vivre ça ». On rit, on hoche la tête, on se questionne, on se reconnaît, on s’identifie. La sensation d’isolement que toute personne végane ou antispéciste a connue – ou connaît encore trop bien – s’efface peu à peu sous les coups de crayon complices de Rosa B.
Pour les carnistes curieux, c’est un miroir un peu déformant – mais juste assez pour faire réfléchir. Parce qu’en inversant les rôles, Rosa B. force le regard : et si la norme était absurde, et si la majorité s’était trompée ? C’est drôle, mais ça pique un peu. Comme un bon wasabi, sauf que le wasabi, c’est pas hyper drôle.
Verdict : un ouvrage qui mord (mais avec tendresse, t’inquiète)
Panique chez les carnistes est un uppercut comique, philosophique et politique, un livre qui réussit le pari rare d’être à la fois désopilant et profond. Rosa B. a bien compris que l’humour est une arme éthique redoutable : il désarme sans assommer, il fait réfléchir sans prêcher. Et surtout, il donne envie d’agir, ou au moins de remettre en question ce que l’on croyait évident.
En refermant cette BD, on rit encore, mais on sent qu’un petit truc a bougé. On remet en question ses habitudes les plus ancrées et ses croyances oppressives. Et c’est peut-être ça, la vraie panique chez les carnistes.

