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Dans Autonomie Animales, Vipulan Puvaneswaran, Shams Bougafer et Clara Damiron proposent des voies de réflexion pour ouvrir le front des luttes, de l’écologie à l’antispécisme. Cette recension plonge au cœur de leurs idées.
« Ouvrir des portes, tracer des lignes de luttes qui permettent de ne pas choisir entre animalisme, écologie, anticapitalisme, féminisme et décolonisation » (p. 23), voici ce qu’ont tenté de faire les auteurs et l’autrice de l’ouvrage collectif Autonomies animales, paru au printemps 2023. Militant·es depuis plusieurs années dans des luttes écologistes, féministes, contre la gentrification et le mal-logement, Shams Bougafer, Clara Damiron et Vipulan Puvaneswaran nous donnent à voir ce qui a nourri leur lutte contre l’exploitation des animaux. Iels nous racontent, dans un langage accessible, pourquoi il leur paraît essentiel que les luttes animalistes apportent du soutien aux ouvriers d’abattoirs, pourquoi la question animale doit s’insérer dans des pratiques de subsistance et de production alimentaire, ou encore comment celle-ci peut dialoguer plus que s’affronter avec la question paysanne. Pour cela, iels sont allés piocher aussi bien dans des livres d’histoire que dans des manuels de jardinage végane, des récits de rencontres et d’expériences d’autonomie. Recension d’un ouvrage qui espère réunir un front de lutte animaliste plus large qu’il ne l’est aujourd’hui.
Le livre s’ouvre – cela peut surprendre – sur un chapitre consacré aux liens entre racisme et animalisation. Dès les premières pages, on nous donne accès à des pensées décoloniales et animalistes qui théorisent les liens entre l’idée d’animal et celle de race. De quoi parle-t-on, en effet, lorsque l’on parle d’animal ? Pourquoi cette distinction humain/animal est-elle si structurante ? Pour les auteurs et l’autrice, le terme d’animal ne désigne rien de vraiment précis. Qu’est-ce qu’être animal, en effet, si cela englobe à la fois un colin d’Alaska vivant plusieurs centaines de mètres sous l’eau et un chien « de race » toiletté en salon ? Ceux que l’on range dans la catégorie « animal » n’ont absolument pas des existences similaires ni un destin comparable dans le monde capitaliste actuel. Ce que tous les animaux ont de plus commun entre eux, finalement, c’est simplement le fait de ne pas être humain. Ce qui explique pourquoi, entre nous, « être traité d’animal, ou comme un animal, est rabaissant et insultant. L’idée d’animal est celle d’un anti-humain, c’est un repoussoir » (p.25).
[L]a question animale mène directement à celle de la domination de certains groupes humains sur le reste du monde vivant, animal bien sûr, mais aussi humain.
Et cette opposition idéologique entre humanité et animalité se rend tangible. Elle ordonne le monde moderne en deux pôles distincts, l’un renvoyant à la liberté, la considération, les droits et la raison ( « nous les humains »), l’autre à la sauvagerie, l’infériorité et l’indignité ( « eux, les animaux »). Comme nous le montrent les auteurs et l’autrice, une même opposition est à l’œuvre dans le racisme, avec l’idée d’une supériorité morale d’un groupe racial dominant sur d’autres groupes supposément différents et inférieurs. Nous avons là ce que les autrices nord-américaines Aph et Syl Ko, citées dans le livre [1], appellent une « échelle d’humanité », qui hiérarchise non seulement les animaux, mais aussi les humains. En effet, jusqu’à nos jours, l’histoire abonde d’exemples de systèmes oppressifs (coloniaux, esclavagistes, racistes) qui se fondent sur l’animalisation – autrement dit la déshumanisation – des populations victimes. Et cela s’applique également au sexisme, car la métaphore animale a une véritable fonction dans le dénigrement et le maintien des femmes ou des personnes LGBT+ dans un rôle subalterne (de chienne, de mère-poule ou de sauvage, pour n’en reprendre que quelques exemples). Le message des auteurs et de l’autrice est limpide : la question animale mène directement à celle de la domination de certains groupes humains sur le reste du monde vivant, animal bien sûr, mais aussi humain. Cette continuité entre les oppressions est déjà clairement identifiée par certaines écoféministes véganes (pour lesquelles l’exploitation des corps animaux a quelque chose à voir avec l’exploitation du travail et du corps des femmes) [2]. Elle est encore plus claire pour les militant·e·s de l’afro-véganisme[3], pour qui la végétalisation de l’alimentation est un geste essentiel pour rompre avec les héritages coloniaux. En miroir, il semble que parmi le mouvement animaliste français actuel, cette question de la continuité entre les oppressions fasse timidement son chemin et n’ait en tous cas pas débouché sur des alliances concrètes au sein de mouvements composites, à la fois décoloniaux, féministes et animalistes. [4]
Comment faire bouger les lignes, face à un système spéciste si bien installé ?
L’un des mérites de ce livre est aussi de tenter de s’attaquer clairement à plusieurs questions qui semblent aujourd’hui patiner au sein de nos mouvements. Comment faire bouger les lignes, face à un système spéciste si bien installé ? Celui-ci est une immense infrastructure économique, écologique et culturelle articulée à l’échelle internationale, soutenue et encouragée par les États et bien défendue par des lobbies. Dès le deuxième chapitre, la domestication « moderne », totalisante et généralisée, basée sur la sélection et la sur-sélection d’individus « hyper typés » (chiens, chats, chevaux ou vaches dits « de race »…) et le contrôle total des vies animales (de la conception à la naissance, en passant par la reproduction, jusqu’à la mort et, le plus souvent, la vente du corps), nous apparaît plus clairement pour ce qu’elle est : une forme très singulière, relativement récente et unique dans l’histoire par l’étendue de la violence systématique qu’elle exerce sur des milliers de milliards de vies animales. Des vies qui, dans l’immense majorité, servent à produire des marchandises et de la valeur ajoutée capitaliste, avant toute autre chose.
Alors face à cela, quelle stratégie adopter ? La révélation de vidéos sanglantes levant le voile sur les conditions de vie (ou de mort) dans les élevages industriels a certainement eu un effet, mais bien trop mince pour avoir un réel impact matériel. De même que les revendications abolitionnistes ont parfois davantage crispé et créé des incompréhensions que permis aux militant.es de se rendre audibles. L’infrastructure spéciste est restée quasiment intacte (d’ailleurs, la consommation de viande a encore augmenté en France en 2022). Ce qui apparaît clairement, c’est que remettre en question le système d’exploitation des animaux revient aujourd’hui à mettre en cause le capitalisme. Pour décortiquer ces enjeux, Vipulan, Shams et Clara nous donnent accès à des théories critiques du travail et du capitalisme qu’il est toujours bon de (ré)entendre et nous introduisent à la notion de « travail animal ». On perçoit, entre ces lignes, une forte envie de se rapprocher toujours plus des personnes qui travaillent directement dans les secteurs concernés (ouvriers agricoles, d’abattoir, logistiques, bouchers, cuisiniers, caissiers…), avec la conscience claire que si « la souffrance animale entraîne la souffrance humaine », c’est qu’elles peuvent aussi se combattre ensemble. Cette perspective implique des alliances qui ne sont certes pas des plus faciles ni des plus confortables, mais qui semblent essentielles si l’on veut éviter de simplement contribuer aux stigmates qui entourent ces métiers ( « tueurs », « bouchers », « bourreaux », « équarrisseur »…). Il s’agit de prendre au sérieux l’aliénation au travail capitaliste, qui demeure parfois un angle mort du mouvement antispéciste.
L’autre grand axe structurant de leur réflexion est la notion d’autonomie. En effet, pour la plupart des personnes que le fonctionnement du monde actuel désespère, l’horizon est bouché car tout est si interdépendant qu’il est difficile de faire changer quoi que ce soit sans s’attendre à des répercussions violentes. Il reste alors la piste de l’autonomie : « moins dépendre du système de production industriel capitaliste, et remettre au centre de la politique nos stratégies de défense face aux formes de domination, d’injustice et d’exploitation économique que ce système engendre » (p.17). Ce désir d’autonomie veut faire « à côté » de l’économie marchande, la détourner, faire sans, gagner du terrain petit à petit afin de construire des forces indépendantes et des contre-pouvoirs efficaces, s’allier entre différents territoires, mais ne surtout pas perdre de vue le reste du monde en se noyant dans l’autosuffisance ou l’isolationnisme.
Construire les conditions d’un basculement, c’est se donner les moyens de produire localement de l’alimentation végétale nourrissante, la rendre accessible à toute personne, quels que soient son revenu et sa situation.
On ajoutera, avec Vipulan, Shams et Clara, que pour construire cette autonomie, il faudra bien évidemment s’attaquer à la question de la production et de la subsistance. Construire les conditions d’un basculement, c’est se donner les moyens de produire localement de l’alimentation végétale nourrissante, la rendre accessible à toute personne, quels que soient son revenu et sa situation. Reprendre en main les moyens de subsistance, c’est aussi rompre avec une industrie (néo)coloniale, qui diffuse « des modes comme celle de la noix de cajou, l’avocat ou l’huile de coco, alors que souvent ces ingrédients sont produits dans des conditions désastreuses » (p.22). Alors, faut-il aller vers des « agricultures de résistance » au sein des mouvements animalistes ? Mener une véritable lutte culturelle en faisant naître de nouvelles coutumes, débarrassées de leur aspect colonial et violent ? Ces mouvements pourraient-ils monter en puissance, par en-bas, en renforçant les dynamiques d’autonomie qui cherchent à ignorer l’emprise des pouvoirs capitalistes sur nos existences ? C’est en tous cas l’horizon que nous proposent les auteurs et l’autrice, à travers les quatrième et cinquième chapitres consacrés à « décoloniser nos assiettes » et à poser l’hypothèse des « sociétés paysannes véganes » (p.11). On ne peut que vous recommander de les lire, et même de les mettre dans les mains des éleveur·euse·s-paysan·ne·s que vous connaissez pour en discuter ensemble : vous tomberez peut-être sur plus de points d’accords que prévu.
Enfin, Autonomies animales s’attaque à cette idée qu’un monde animaliste serait « un monde où les animaux d’élevage ont disparu ». Pour Vipulan, Shams et Clara, c’est tout le contraire : les autonomies animales « ne supposent pas que l’on cesse de vivre avec des animaux domestiqués, mais plutôt l’inverse : qu’on (ré)apprenne à vivre avec eux, dans des relations d’interdépendance sans exploitation », des « relations de compagnonnage » (p.71). Car en effet, jamais il n’y a eu une telle foule d’animaux domestiqués enfermés ou placés dans des relations de dépendance absolue, et c’est ceux-là que la domestication moderne nous laisse en héritage. Sur ce point, les auteurs et l’autrice nous partagent leurs questionnements pour guider nos propres réflexions, plutôt que de fournir des réponses toutes faites sur les façons de mettre en œuvre ces autres formes de relations avec les animaux.
Ce livre, vous pouvez le faire lire à votre ami antispéciste depuis 2003 comme à votre tonton qui mange du bœuf à toutes les sauces, ou à votre copain nouvellement installé en apiculture-permaculture dans la Drôme.
Ce livre nous restitue justement la complexité des enjeux, car beaucoup d’efforts sont faits pour répondre à la question : «Comment en sommes-nous arrivés au monde spéciste actuel ?». Les auteurs et l’autrice assument la difficulté de « mettre les mains dans le cambouis » pour construire des alliances avec des écologistes, des syndicats, des travailleurs et travailleuses, des naturalistes ou des habitant·e·s… Autonomies animales nous donne une petite bouffée d’air, en évitant les dogmes et les postures morales qui ont de quoi démoraliser plus d’un·e militant·e face à la lenteur des évolutions provoquées. La plupart des chapitres méritent un approfondissement et des enquêtes, mais c’est probablement leur but : donner envie à plus de monde de s’emparer de cette question animale qui nous touche, jusque dans nos rapports au monde les plus intimes et personnels. Ce livre, vous pouvez le faire lire à votre ami antispéciste depuis 2003 comme à votre tonton qui mange du bœuf à toutes les sauces, ou à votre copain nouvellement installé en apiculture-permaculture dans la Drôme. Et, cerise sur le gâteau végane, il s’ouvre sur un épilogue qui nous invite à rien de moins que se mettre en mouvement, pour en écrire la suite.
Un podcast a été réalisé avec les auteurs et autrices. Pour l’écouter, c’est ici : Podcast Avis de Tempête, saison 2, épisode 14
L’Amorce ne partage pas nécessairement le point de vue de ses collaboratrices. Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité-e à proposer un texte à la revue (info@lamorce.co).
Notes et références
| ↑1 | Aph Ko and Syl Ko, Aphro-ism. Essays on pop culture, feminism and Black Veganism from Two Sisters, Lantern Publishing and Media, 2020. Une traduction partielle existe désormais : Revendiquer l’animalité depuis une perspective décoloniale. |
|---|---|
| ↑2 | Carol J. Adams, La politique sexuelle de la viande, L’âge d’homme, 2016. |
| ↑3 | L’afro-véganisme a une longue histoire en Amérique du Nord et chez les rastafaris, qui remonte au début du 20ème siècle. En France, l’afro-véganisme commence à se structurer depuis quelques années seulement autour de quelques personnalités : la chaîne YouTube «L’afro-écologiste », le compte @mangeuse_dherbe ou encore l’autrice et chercheuse Myriam Bahaffou. |
| ↑4 | Des portes ont néanmoins été ouvertes, par exemple par Fatima Ouassak et le «Front de Mères» qui luttent contre le racisme et la violence qui structurent les banlieues françaises et, entre autres, pour des repas végétariens dans les cantines scolaires. Reste à leur emboîter le pas pour faire front commun face au backlash médiatique et politique qu’elles ont subi. |

