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Combien d’animaux meurent pour la consommation humaine? Et qu’est-ce que cela représente? Frédéric Côté-Boudreau nous présente les chiffres du zoocide colligés par l’organisation Faunalytics. Un constat s’impose: la souffrance animale est en inflation.
Les chiffres sont importants. En 2014, je calculais qu’il faut seulement 2,4 jours pour tuer autant d’animaux terrestres qu’il y a eu de morts humaines durant toutes les guerres de l’histoire de l’humanité.
Les guerres se poursuivent. La guerre contre les animaux aussi. Et de manière prévisible, la tragédie va en s’accélérant.
Selon les plus récentes données colligées par Faunalytics[1], le nombre annuel d’animaux terrestres tués pour la consommation s’élève désormais à 85 444 639 663 (statistiques de 2023) alors que les données de la FAO que j’utilisais affichaient 62 768 239 047 en 2010. Autrement dit, en treize ans, nous assistons à une augmentation de 36 % de victimes de l’élevage. Il faut désormais 1,7 jour pour tuer autant d’animaux terrestres qu’il y a eu de morts durant toutes les guerres de l’histoire.

Image empruntée à Faunalytics: voir sur leur page pour une version interactive. À noter que pour les oiseaux (poulets, canards et dindes), chaque unité représente 1000 individus, sans quoi leurs barres de progression auraient éclipsé toutes les autres espèces.
Comment expliquer une augmentation aussi démesurée?
Serait-ce dû à l’augmentation de la population humaine? Selon le Population Reference Bureau, elle est passée de 6,9 milliards en 2010 à 8,01 milliards en 2023, soit une augmentation de 16 %. C’est impressionnant et préoccupant en soi, mais cela n’explique évidemment pas tout.
Un autre point non négligeable : Faunalytics a souligné, l’an dernier, une erreur méthodologique quant à certaines espèces qui ont longtemps été sous-calculées, notamment les canards (qui représenteraient à eux seuls 4,18 milliards d’individus par année, ce qui en fait étonnamment la seconde espèce terrestre la plus exploitée au monde). Les données de 2010 sur lesquelles je m’appuyais étaient donc sous-estimées, ce qui gonfle artificiellement le pourcentage d’augmentation. Cela dit, même en comparant avec des données fiables plus récentes, Faunalytics constate une augmentation plus marquée de l’exploitation animale que l’augmentation de la population humaine – par un facteur de deux.[2]
C’est qu’il y a d’autres phénomènes en jeu. Le plus évident et le plus connu est celui de l’adhésion grandissante au mode de vie occidental, qui est loin d’être bon élève en la matière. Plus les pays s’enrichissent, plus ils ont tendance à augmenter leur part de protéines animales, au même titre que la surconsommation en tout genre.
L’autre enjeu majeur, c’est ce que la communauté de recherche appelle en anglais le small-bodied animal problem – que l’on pourrait traduire par le problème des petits animaux. Le constat est simple : plus un animal est petit, plus il faut tuer d’individus pour obtenir la même quantité de viande. Or, la consommation de poulets gagne en popularité, pour de multiples raisons, ce qui accélère la tendance globale du nombre d’animaux tués ainsi que la souffrance totale : ils représentent à eux seuls 76,2 des 85,4 milliards d’animaux terrestres tués annuellement, soit 89 %. Il serait donc possible de drastiquement réduire le nombre de victimes sans pour autant modifier la quantité de produits animaux de l’alimentation globale. Il faut en effet tuer environ 200 poulets ou canards pour égaler l’abattage d’un seul bœuf.[3] C’est donc un énorme problème : l’augmentation de l’exploitation animale pourrait poursuivre sa lancée même si les gens ne mangeaient pas plus de viande pour autant.[4]
Mais il semble quand même qu’à l’échelle globale, les humain·es mangent en moyenne de plus en plus de viande par personne.
L’inflation dont on ne parle pas
Nous sommes devant un phénomène des plus démoralisants : celui que je propose d’appeler l’inflation animale, c’est-à-dire l’augmentation constante d’animaux vivant sous l’exploitation humaine.[5] Des individus, menant des vies uniques et irremplaçables, qui voient leur existence réduite à une seule fonction et abrégée alors qu’ils ne sont encore que des enfants. Ce problème s’accélère malgré les efforts d’un nombre grandissant d’associations de défense animale, et ceci malgré les liens entre l’élevage et les désastres écologiques, malgré la crise climatique qui se déploie, malgré la pandémie que nous avons connue depuis et les zoonoses qui pourraient ressurgir et malgré les bouleversements économiques qui s’enchainent. Rien ne semble arrêter cette inflation de la violence, cette soif de manger des corps en quantité toujours plus grande. C’est un phénomène insoutenable, mais toujours en vogue.
Cette inflation du nombre de victimes du spécisme s’accompagne en même temps d’une inflation de la souffrance. De manière générale, plus les animaux que nous exploitons sont petits, plus leurs conditions de vie sont horribles – et les standards d’élevage moins stricts et les chaines d’abattage plus précipitées. Comme la souffrance se vit à l’échelle individuelle, cette expansion du nombre de victimes produit un tableau de violence inouïe. On peut bien imaginer quelques modestes améliorations du bienêtre animal dans l’élevage, dans certaines régions du monde, ces progrès se sont vite évanouis sous le poids du nombre de victimes : la souffrance totale, elle, grandit, grandit, surtout dans un contexte où l’élevage intensif est en fait en train de se répandre.
Et les autres petits animaux
Cette analyse n’a jusqu’à présent même pas compté les animaux marins et les insectes. Les données officielles (comme celles de la FAO) n’enregistrent pas les victimes individuelles de la pêche, mais plutôt un poids total (en tonnes). Cela trahit le fait que les poissons sont rarement compris en tant qu’individus. Le calcul est donc réalisé par d’autres organisations et ne peut qu’être approximatif. Fish Count estime qu’il y a entre 1000 et 2100 milliards de poissons sauvages par année capturés par la pêche. Le tableau a étrangement peu bougé depuis 2010, il a en fait même légèrement diminué, mais ce n’est que pour faire de la place à l’élevage industriel de poissons qui, lui, prend de l’expansion. Rappelons-nous aussi qu’étant donné le problème des petits animaux, il faut sans doute plusieurs centaines de poissons pour égaler l’abattage d’un seul bœuf.
L’organisation Rethink Priorities a publié une projection pour les tendances des dix prochaines années, comme on le voit sur le graphique suivant :

L’inflation que nous avons connue cette dernière décennie pourrait pâlir devant celle qui se dessine. Bien sûr, alors que la sentience des poissons est de plus en plus admise scientifiquement, les choses sont moins évidentes dans le cas de nombreux invertébrés comme les insectes et les crevettes. Mais s’il y a doute (quoique de moins en moins)[6], justement, pourquoi amplifier cette consommation avant d’avoir des réponses claires?
À quand un drawdown pour les animaux?
À moins d’événements majeurs, cette inflation se poursuivra pour une durée indéterminée. Cela me donne un profond vertige, et je ne saurais trouver les mots pour trouver l’optimisme. Je sais que les cerveaux des sentientistes de toute discipline s’affairent à trouver les manières de renverser la tendance, et il n’est malheureusement pas possible de résumer ici les diverses stratégies et propositions qui sont discutées. Il se peut bien aussi que ce n’est pas faute de savoir comment faire, mais que la bonne combinaison de facteurs n’est pas toujours au rendez-vous. Par exemple, le seuil d’adhésion sociale ne serait pas atteint pour permettre aux efforts militants de remporter de meilleurs succès, ou bien ces efforts peinent à contrer la puissance des lobbys qui œuvrent en faveur du statuquo.
La situation m’amène à tenter une comparaison avec la lutte contre les changements climatiques. Malgré la stagnation de ces dernières années, cela reste un enjeu inscrit dans l’imaginaire social et les programmes politiques : les objectifs sont décrits, reconnus, mesurés, comparés et il y a une pression populaire pour les atteindre. Peut-on imaginer un parallèle au sujet de l’exploitation animale?
Les instances politiques et la société civile entendent bien que « l’élevage entraine d’énormes conséquences environnementales », qu’ « il faut réduire la consommation de viande », et concèdent parfois que c’est une pratique qui soulève une panoplie de problèmes moraux. Mais on peine à s’avancer sur des objectifs concrets. La notion d’inflation animale pourrait-elle contribuer à faire comprendre que la situation dépasse les bornes? Pourrait-on faire admettre que l’on tue déjà assez d’animaux en ce monde? Je ne sais pas bien si les carnistes pensent sincèrement qu’il n’y a pas de problème à tuer autant d’animaux que l’on a envie.
Le drawdown représente, dans la lutte contre les changements climatiques, le point où la concentration des GES dans l’atmosphère cesse de monter et commence à diminuer. C’est le moment où l’on peut sentir que les efforts déployés réussissent enfin à porter fruit et que les choses vont dans la bonne direction. L’élevage n’obéit bien sûr pas à la même logique de lois de la physique, mais il serait encourageant de pouvoir constater que les statistiques globales commencent à reculer.
Autrement dit, les gouvernements pourraient-ils se donner des cibles de réduction d’animaux exploités annuellement?
Pour être honnête, je ne sais pas bien ce que je pense de l’idée de proposer des sortes de quotas d’exploitation, ce qui sous-entend que respecter ces limites est acceptable. Il ne faut jamais oublier que derrière ces chiffres se trouvent des individus, chacun avec des vies uniques et irremplaçables, qui voulaient autre chose que vivre de cette manière et finir de cette manière. Ils ne sont pas des ressources, des produits, des protéines, de la viande. Tuer de manière prématurée un être sentient représentera toujours quelque chose de moralement grave. En attendant de le faire comprendre par la population, je me demande si cette dernière peut ressentir un certain malaise devant cette augmentation sans bornes de sa propre violence envers les autres animaux.
Notes et références
| ↑1 | Faunalytics s’appuie bien entendu sur les rapports de la FAO, mais produit une analyse plus digeste, critique et complète aussi les données avec d’autres qui sont comparables, pour certaines espèces. Leur page est actualisée à chaque année, avec les nouvelles données. |
|---|---|
| ↑2 | Voir leur tableau “Global Slaughter Percent Change, 1962-2023”, et le paragraphe qui le précède et l’analyse qui le suit, sur la page Global Animal Slaughter Statistics & Charts. Voir aussi les données de Our World in Data, section “Meat Supply per Person” depuis 1961. |
| ↑3 | À noter que les GES et autres dégâts environnementaux exploseraient rapidement, par contre. |
| ↑4 | C’est ainsi que plusieurs campagnes animalistes se concentrent sur la cause des poulets, comme The Humane League qui a lancé le Open Wing Alliance ou le Compassion in World Farming qui propose le Better Chicken Initiative. De manière plus générale, le mouvement reducetarian met fréquemment de l’avant la réduction de consommation de poulet. |
| ↑5 | Rappelons aussi que les données présentées concernent l’élevage, ce qui ne compte pas les victimes de la chasse et de la pêche individuelles ou traditionnelles, les animaux morts avant d’arriver à l’abattoir, les victimes de l’expérimentation animale, les victimes de l’expansion territoriale de nos sociétés et des désastres environnementaux que nous causons envers les animaux sauvages, les victimes des dommages collatéraux des infrastructures (on estime par exemple à plus d’un milliard d’oiseaux sauvages qui meurent par année aux États-Unis seulement dû à des collisions contre des fenêtres), etc. |
| ↑6 | La Déclaration de New York sur la conscience animale va aussi dans le sens de reconnaître la sentience des crustacés et des insectes. |

