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Le rapport des Japonais·es aux animaux est mal connu en Occident. En dépit d’une histoire caractérisée par plus d’un millénaire d’interdictions de tuer et consommer certaines espèces, le Japon est depuis l’ère Meiji devenu un grand consommateur de viande, notamment sous l’influence Occidentale. Qu’iels soient à la tête d’organisations animalistes, chercheur·e ou simple militant·e, quatre Japonais·es évoquent pour L’Amorce l’état de la lutte en faveur du bien être animal dans leur pays.
Propos recueillis par Joséphine G. et Tom Bry-Chevalier.
Présentation
Qui êtes-vous, que faites-vous pour les animaux et depuis combien de temps êtes-vous impliqué·e dans le mouvement animaliste au Japon ?
Maho Uehara-Cavalier : Je suis actuellement la présidente d’Animal Welfare Corporate Partners Japan (AWCP) et j’ai travaillé pour la section japonaise de The Humane League, The Humane League Japan, de 2017 à aujourd’hui. Je suis engagée dans la défense des animaux depuis une trentaine d’années. J’ai commencé à travailler pour l’Alliance for Living Earth (ALIVE) puis avec d’autres organisations internationales pour aider à résoudre les problèmes concernant les animaux au Japon. Il y a une quinzaine d’années, j’ai repris des études supérieures pour me spécialiser dans le plaidoyer et les politiques de bien-être animal, au cours desquelles j’ai étudié de manière détaillée la question du bien-être des animaux d’élevage.
Rei Nakama : Je suis actuellement en doctorat à l’université d’agriculture et de technologie de Tokyo (TUAT). J’étudie l’éthique normative et l’éthique appliquée, en particulier l’éthique animale depuis 4 ans. J’ai adopté une alimentation végétarienne (flexitarienne) depuis environ 7 ans, je fais des dons à des organisations en lien avec la cause animale et je signe des pétitions sur Internet. Je n’ai pas encore été en mesure de mener une campagne active ou de m’engager politiquement dans quelque activité que ce soit.
Mineto Meguro : Je suis le président de l’organisation politique Animalism Party et le fondateur et actuel directeur de l’organisation à but non lucratif Animal Liberator. Ces deux organisations défendent les droits des animaux et sont abolitionnistes. Je suis devenu végane en 2015 et j’ai commencé à militer pour les animaux en 2016.
Amane Watahiki : Je travaille pour une société qui soutient les entreprises et les producteurs qui se tournent vers la production et la commercialisation d’œufs de poules non élevées en cage. Pendant mon temps libre, j’aide bénévolement des groupes de défense des animaux au Japon. Je participe au mouvement de défense des animaux depuis décembre 2021.
Contexte historique
Quelle est la situation du mouvement animaliste au Japon aujourd’hui ?
Rei Nakama : Je pense que le grand public comprend mal cette question et que seules quelques personnes intéressées, des chercheurs, des activistes, font ce qu’ils peuvent pour aider les animaux.
Maho Uehara-Cavalier : Au Japon, il existe des activités de sensibilisation menées par des groupes de protection des animaux de compagnie, qui ont permis de réduire significativement le nombre de chiens et de chats tués : alors qu’en 1990, environ 145 000 chiens et 240 000 chats étaient abattus chaque année, ils n’étaient plus qu’environ 10 000 en 2023. En plus de ces actions, d’autres initiatives visent à changer la loi ou à améliorer la compréhension du grand public sur ces enjeux. Mais d’un autre côté, certains problèmes concernant les animaux n’ont pas changé voire s’aggravent, comme les zoos, les aquariums, l’élevage, l’expérimentation animale, les animaux exotiques et la chasse à la baleine. Nous continuons à travailler en restant positif·ves et en nous réjouissant des petites victoires, mais nous savons qu’il y a encore beaucoup de pain sur la planche.

Quelle est l’histoire de la pensée animaliste au Japon ? Quelles sont les influences majeures (religieuses, historiques, philosophiques) ?
Mineto Meguro : La pensée animaliste japonaise actuelle s’inspire de la pensée occidentale. Mais depuis l’an 675, les empereurs japonais ont fréquemment publié des décrets contre la consommation de viande et contre la chasse, et certains shoguns[1] ont émis des ordres similaires depuis 1195. Dans le passé, les empereurs étaient des adeptes du bouddhisme, et les décrets qu’ils ont fait publiés et qui interdisaient la consommation de viande se fondaient sur les préceptes de non-mise à mort. En 1687, le shogun Tsunayoshi Tokugawa a fait publier les édits dits “de compassion pour êtres les vivants »[2], basés non plus sur des préceptes religieux mais sur sa compassion personnelle envers les animaux. Ces interdictions ont été répétées jusqu’en 1871, quand l’empereur et le gouvernement Meiji ont levé l’interdiction de manger de la viande. La culture qui considérait la consommation de viande comme impure et qui existait depuis plus de 1 000 ans a alors été perdue.

Vous avez évoqué l’influence du bouddhisme sur les interdictions historiques de manger certaines viandes au Japon. Plus généralement, comment les religions ont-elles pu influencer la perception qu’ont les Japonais des animaux ?
Maho Uehara-Cavalier : Le shintoïsme, religion native du Japon, invite à honorer la nature et à considérer les animaux comme des messagers des dieux (kami). Cette croyance inspire un profond respect pour les animaux et leur environnement. Par exemple, le renard (kitsune) y est considéré comme un animal sacré qui agit en tant que messager de la divinité Inari et qui est à ce titre hautement vénéré et protégé. Ce respect spirituel des animaux s’étend à une attitude culturelle plus large qui valorise le bien-être des animaux et met l’accent sur une vie en harmonie avec la nature.
A partir du VIème siècle, l’introduction du bouddhisme au Japon a renforcé le respect des animaux. Les directives interdisant la consommation de viande ont largement influencé l’opinion des Japonais sur le bien-être animal, en encourageant la conviction qu’il est moralement répréhensible de leur faire du mal.
Toutefois, bien que ces considérations spirituelles et religieuses fondamentales soient fortement ancrées dans l’esprit des Japonais, je ne suis pas sûre qu’elles apparaissent explicitement dans la culture japonaise moderne ou qu’elles imprègnent la vie quotidienne. Par exemple, je ne pense pas que les consommateur·ices prennent toujours en compte le bien-être des animaux lorsqu’iels font leurs courses.
Il est à noter qu’au Japon, l’industrie de l’élevage organise une cérémonie appelée Chikukon-Sai. Ce rituel exprime une profonde gratitude et une grande affection pour les animaux impliqués dans l’élevage, la production laitière et les expériences scientifiques, en honorant et en consolant leurs esprits. Cette cérémonie trouve son origine dans la croyance shintoïste selon laquelle la vie réside dans toutes les choses (Shinra Bansho)[3], mais elle est également parfois pratiquée dans le bouddhisme, en particulier lorsqu’il s’est mêlé à des pratiques shintoïstes.
Mineto Meguro : Comme mentionné précédemment, le bouddhisme, notamment sous l’impulsion des empereurs et shoguns successifs, a créé une culture qui abhorre le meurtre des animaux. Cependant ce tabou n’est pas motivé par une considération pour les droits des animaux, mais par une volonté d’éviter les punitions religieuses, telles que la sanction pour la violation du précepte de non-violence[4] et l’incapacité de se réincarner. Dans le shintoïsme, on évite également parfois de manger de la viande, mais on dit que cela est dû à l’influence du bouddhisme. Il peut également y avoir une obligation à respecter certains animaux considérés comme sacrés, mais cela n’a rien à voir avec le mouvement pour les droits des animaux.
Quelle influence la politique d’ouverture à l’Occident de l’ère Meiji a-t-elle eue sur la consommation de produits d’origine animale ?
Maho Uehara-Cavalier : Au cours de l’ère Meiji (1868-1912), le Japon a connu des changements majeurs en s’ouvrant aux pays occidentaux et en se modernisant, ce qui a conduit à une plus grande exposition aux habitudes alimentaires occidentales. La cuisine occidentale, qui comprend plus de viande et de produits laitiers, a commencé à influencer le régime alimentaire des Japonais. Ce changement s’inscrit dans le cadre d’un effort plus large visant à adopter un mode de vie plus “civilisé” et moderne en encourageant les pratiques alimentaires occidentales, perçues comme bénéfiques pour la santé et sur le plan nutritionnel. En adoptant personnellement une alimentation carnée, l’empereur Meiji a participé à la diffusion de cette habitude alimentaire et a contribué à renforcer l’occidentalisation de tout le Japon.[5]
Défis locaux
Quelles sont les significations sociales et culturelles des produits animaux au Japon ?
Maho Uehara-Cavalier : Les produits animaux (poulet, porc, bœuf, lait, oeuf et poisson) sont des ingrédients essentiels du régime alimentaire japonais. Les œufs en particulier ont la réputation d’avoir un prix stable et abordable, et ils constituent une source de protéines pour de nombreuses personnes, ce qui les rend indispensables sur les tables japonaises. Le poisson est également très populaire, en particulier dans des plats tels que les sushis et les sashimis. Dans l’ensemble, les produits d’origine animale sont profondément ancrés dans les traditions culinaires, les pratiques culturelles et les coutumes sociales du Japon.
Rei Nakama : Pour les citadins et les jeunes générations, je pense que l’explication la plus adaptée est qu’ils consomment des produits d’origine animale dans leur quotidien sans y accorder beaucoup de signification sociale ou culturelle, sans y penser particulièrement. Je suis originaire de la région d’Okinawa, connue pour son abondance de plats à base de porc. Cependant, de nos jours, je sens que peu de gens à Okinawa mangent du porc en ayant conscience de l’héritage historique et culturel dans lequel cette pratique s’est établie.
Quelles justifications les Japonais utilisent-ils pour rationaliser la consommation de produits d’origine animale ?
Rei Nakama : A l’exception des personnes avec qui j’ai établi un contact dans un contexte de recherche, aucun·e de mes proches, ami·es ou partenaires n’est végétarien·ne. Par conséquent, on m’interroge et on me taquine souvent à propos de mon végétarisme. Je pense que la plupart des gens ne pensent pas que la consommation de produits d’origine animale nécessite une justification. Au Japon aujourd’hui, c’est tellement “normal” que les végétarien·nes sont considéré·es comme des excentriques. Néanmoins, je dirais que ils et elles se justifient en premier lieu avec les réponses suivantes :
(1) Les animaux d’élevage sont élevés pour être consommés.
(2) Les plantes ne sont-elles pas aussi des formes de vie ?
(3) Les humains sont omnivores, donc c’est naturel.
Il est rare que quelqu’un discute sérieusement de ce sujet au départ, mais au fur et à mesure de la conversation, les objections suivantes apparaissent :
(4) Qu’en est-il des animaux carnivores ?
(5) Qu’en est-il de l’industrie ? Que faire des personnes qui y travaillent ?
(6) Un monde où les produits d’origine animale sont interdits semble étrange, relève de la science-fiction.
(7) Je comprends que le problème de la consommation des produits d’origine animale est étonnamment complexe. Mais c’est délicieux, donc je ne peux pas m’arrêter.
(8) Puisque la nourriture est une question de choix personnel, et en fin de compte une question de goûts et de préférences, chacun-e est libre de faire ce qu’il ou elle veut.
Maho Uehara-Cavalier : Les gens pensent que la viande est nécessaire pour maintenir une bonne santé et un corps puissant. En raison de préoccupations croissantes concernant la santé, il y a une tendance à préférer les viandes pauvres en gras et riches en protéines, comme le poulet ou le poisson. De plus, des influences sociales entrent en jeu ; la consommation de viande peut refléter le statut social et la position économique, les viandes de haute qualité et certains plats étant souvent perçus comme des symboles de luxe et de statut social élevé.
Pouvez-vous décrire l’état actuel des lois sur la protection des animaux au Japon ? Comment se comparent-elles aux normes internationales ?
Maho Uehara-Cavalier : Il existe une loi sur la protection des animaux, administrée par le ministère de l’environnement, qui concerne les animaux de ferme. Cependant, elle ne contient aucune disposition relative à la protection des animaux d’élevage et se retrouve donc de facto inutile et reste insuffisante par rapport aux normes internationales.
Amane : Je ne peux que me référer au classement pour le Japon du site World Animal Protection.[6]
Comment le mouvement de protection des animaux au Japon se compare-t-il à ceux des autres pays d’Asie de l’Est ?
Amane : J’ai l’impression que l’intérêt pour la protection des animaux est plus faible parmi les élites (les personnes diplômées d’universités réputées) que dans les autres pays d’Asie de l’Est.
Les lobbies ou les pouvoirs publics s’opposent-ils fortement à l’adoption d’une alimentation végétale ?
Mineto Meguro : Je n’en ai jamais entendu parler. La cause animale n’est pas encore considérée comme une menace.
Maho Uehara-Cavalier : Je ne vois pas de forte opposition à l’alimentation végétale, qui semble être considérée comme nécessaire pour l’avenir. Je ne prétends pas que la majorité des gens partage ce point de vue, mais j’ai entendu dire que les entreprises reconnaissaient la nécessité de réduire les produits d’origine animale. Dans le cadre de mon travail sur les élevages en cage, j’entends de plus en plus souvent des termes tels que “sans cage” et “egg smart”[7], en grande partie à cause de la grippe aviaire. Pendant les épidémies de grippe aviaire il y a souvent une pénurie d’œufs, et des efforts sont donc faits pour stabiliser l’offre en réduisant la consommation d’œufs.
Y a-t-il des luttes emblématiques pour les droits des animaux au Japon (sur des questions telles que la chasse à la baleine, par exemple) ?
Maho Uehara-Cavalier : Oui, comme vous le savez, la chasse à la baleine, la chasse au dauphin (comme dans The Cove[8]), les spectacles de singes, l’expérimentation animale, l’exploitation des animaux exotiques, etc.
Mineto Meguro : Je ne pense pas que les oppositions à la chasse à la baleine ou à la chasse aux dauphins proviennent du mouvement pour les droits des animaux. Ce sont des militant·es environnementalistes qui étaient au cœur du mouvement contre la chasse à la baleine, et peu de véganes semblent s’y être impliqué·es. En ce qui concerne la lutte contre la pêche aux dauphins, bien qu’il s’agisse d’une activité de défense des animaux, il n’est pas clair qu’elle relève d’un véritable mouvement pour les droits des animaux.
Quelle est l’importance de l’industrie des animaux de compagnie au Japon et quels sont les efforts déployés pour résoudre des problèmes tels que les usines à chiots et les bars à animaux[9] ?
Rei Nakama : Bien que la loi ait été progressivement modifiée ces dernières années, de nombreux problèmes subsistent, tels que les élevages peu scrupuleux et des politiques de gestion des animaleries axées sur la recherche du profit. Lorsque les gens envisagent d’adopter un animal de compagnie, ils sont nombreux à penser que les animaleries sont la seule option possible.
Quels défis le Japon doit-il relever pour améliorer les conditions de vie des animaux d’élevage, compte tenu de son espace agricole limité et de sa dépendance à l’égard de la viande importée ?
Maho Uehara-Cavalier: L’espace restreint n’est pas considéré comme un problème majeur. En ce qui concerne les poules, le problème de la surproduction d’œufs [hors crises aviaires] signifie qu’une réduction du nombre de poules pourrait ne pas engendrer d’importants problèmes. Malgré cette surproduction, il y a des endroits où il y a encore des pénuries d’œufs, mais il s’agit d’un problème de distribution. La dépendance à l’égard des importations de viande, elle, peut ralentir les efforts visant à améliorer le bien-être des animaux d’élevage au niveau national.
Comment est structuré le mouvement animaliste au Japon ?
Maho Uehara-Cavalier : Il existe une initiative transpartisane parmi les politiciens appelée Animal Giren, mais je ne suis pas sûre qu’elle soit actuellement active. Je ne pense pas qu’il y ait d’efforts significatifs de défense des animaux provenant de groupes religieux au Japon.
Les initiatives citoyennes réussies au Japon sont pratiquement inexistantes, non seulement pour les questions relatives aux animaux, mais aussi en général. Je pense qu’il s’agit là d’un obstacle important. En outre, les organisations de protection des animaux et les activistes ell·eux-mêmes ne sont pas très formé·es. Iels fonctionnent souvent sur la base du volontariat (en partie parce que le soutien public est limité), et il y a une tendance à considérer le travail épuisant et non rémunéré comme une vertu. J’espère assister à une évolution qui permettra aux défenseur·ses des animaux de travailler stratégiquement en tant que professionnel·les, et d’obtenir des résultats tangibles.
Il n’existe pas non plus d’environnement propice à l’épanouissement des militants, car le mouvement de protection des animaux n’étant pas très développé, les militants n’ont pas l’occasion de se rencontrer et de se former. Je pense qu’il est très important pour les militant·es animalistes de monter en compétences, d’avoir des salaires corrects et un environnement de travail favorable. J’ai eu la chance d’avoir cette opportunité lorsque j’étais affiliée à la Humane League, et c’est grâce à ce type de soutien professionnel que l’on peut progresser dans son travail et le trouver épanouissant.
L’organisation animaliste la plus connue et la plus importante est l’Animal Rights Center Japan (ARCJ), qui s’occupe d’un large éventail de questions relatives aux animaux. La directrice de l’ARCJ, Chihiro Okada, est une personnalité influente et bien connue dans ce domaine. Il existait autrefois une organisation également influente appelée ALIVE, qui était active au niveau gouvernemental, mais elle est tombée en décrépitude depuis le décès de son fondateur. Les organisations PEACE et JAVA se concentrent sur les questions liées à l’expérimentation animale. Il existe également de nombreuses organisations de sauvetage de chats et de chiens. À ma connaissance, il n’existe qu’une petite poignée de sanctuaires pour animaux de ferme au Japon.
Mineto Meguro : Au Japon, les organisations politiques diffèrent des partis politiques. Un parti politique doit répondre à des critères spécifiques pour être reconnu comme tel. Animalism Party se trouve ainsi dans la catégorie des “autres organisations politiques” (2913 organisations à ce jour). Il existe 10 partis politiques au Japon, dont certains avec des considérations pour les animaux.
La considération politique des animaux se manifeste sous trois angles distincts. Premièrement, par la loi “Dobutsu Aigo” (動物愛護)[10], une approche spécifiquement japonaise de la protection animale, qui se concentre principalement sur les animaux de compagnie et bénéficie du soutien des principaux partis politiques. Deuxièmement, la question du bien-être animal au sens large est également abordée par ces mêmes partis, qui travaillent sur divers enjeux liés au sujet. Le troisième aspect, celui des droits des animaux, reste quant à lui largement ignoré dans le paysage politique japonais, aucun parti ne s’engageant activement sur cette approche plus radicale.
Je souhaiterais quant à moi me présenter aux élections locales l’année prochaine et m’engager dans des actions en faveur des droits des animaux.
Concernant les associations animalistes existantes, je pense à JAVA, PEACE, et Animal Liberator. Il existe de nombreux refuges pour chiens et chats. Il y a trois refuges pour animaux de ferme que je connais. Je ne crois pas qu’il y ait de refuge pour les animaux de zoo.
Rei Nakama : J’ajouterais également : NPO Animal Rights Centre, PETA Japan, Eva, Association for Animal Environment and Welfare.
Existe-t-il des initiatives menées par des jeunes en faveur d’une réforme de la protection des animaux au Japon ?
Maho Uehara-Cavalier: Je pense que Effective Altruism Japan fait un excellent travail. Il existe également des clubs véganes dans les universités, et de nombreux·ses étudiant·es s’impliquent dans la protection des chiens et des chats. Cependant, la plupart d’entre elles et eux cessent leurs activités lorsqu’iels commencent à chercher un emploi ou une fois qu’iels sont employé·es en raison d’obligations de l’entreprise ou de considérations personnelles.
Amane : Animal Ethics (AS) et ses collaborateur·ices lancent la première conférence (Animal Ethics Congress) sur l’éthique animale cette année ou l’année prochaine ! AS – Media for Animals, Ethics, and Philosophy est une organisation de jeunes fondée en 2019 qui vise à explorer et à établir “une meilleure relation entre les animaux et les humains”. Jusqu’à présent, des lectures et des événements d’introduction à l’éthique animale ont été organisés, ainsi que des propositions de menus végétaliens à des coopératives universitaires et des visites de fermes d’élevage et de sanctuaires.
Stratégie
À votre avis, quels sont les principaux obstacles au mouvement pour les droits des animaux au Japon ?
Rei Nakama : Lorsqu’il est question de “droits” des animaux, de nombreuses personnes trouvent ce mot ridicule. En effet, elles pensent que les droits sont un concept créé par les humain·es et qui ne s’applique qu’aux humain·es. C’est pourquoi les personnes qui défendent les droits des animaux sont considérées comme bizarres, aimant trop les animaux, ou comme des personnes aux idées radicales, et ne sont donc pas prises au sérieux dès le départ.
Au Japon, les personnes qui parlent de politique ou qui s’engagent dans des mouvements sociaux ont également tendance à être méprisées. Je pense que le principal obstacle réside dans le fait que le mouvement de défense des animaux n’est pas considéré comme un mouvement sensé, un mouvement raisonnable, ou un mouvement dans lequel on devrait s’impliquer.
Mineto Meguro : Le désir de manger des produits d’origine animale pour leur goût, la volonté de ne pas voir ou savoir, la difficulté de vivre en tant que végane, la structure des intérêts politiques et financiers, la dissimulation d’informations par les médias, le manque de compréhension de ce qui constitue des droits, sont autant d’obstacles au développement et à la normalisation du mouvement pour les droits des animaux au Japon.
Quelles ont été les principales avancées et réussites du mouvement pour les droits des animaux au Japon ?
Mineto Meguro : Il y a eu des progrès et des réussites en ce qui concerne la protection des animaux de compagnie et des animaux sauvages. Mais je n’ai pas souvenir de réussites en ce qui concerne les droits des animaux, si ce n’est la vente de livres et la publication d’articles.
Je pense que des progrès ont été réalisés par Animal Liberator avec la création d’un site web qui répertorie des informations sur la libération des animaux et avec la mise en place de la Animal Liberation Academy pour identifier et former des activistes animalistes au Japon.
Qui sont les personnalités influentes et les auteurs sur les questions animales au Japon aujourd’hui ?
Rei Nakama : Parmi les universitaires, on trouve Tetsuji Iseda, Satoshi Kodama et Koji Asano. Taichi Inoue a traduit en japonais de nombreux livres sur la défense des animaux.
Quelles sont les cibles et les modes d’action privilégiés (entreprises, grand public, pouvoirs publics) des militant·es animalistes ?
Maho Uehara-Cavalier: Je pense que le succès des modes d’action au Japon dépend du soutien de l’opinion publique. Par exemple, les activités qui exercent une forte pression pour forcer un changement sont souvent perçues comme une “nuisance sociale” dans une société japonaise axée sur l’harmonie, ce qui peut leur aliéner l’opinion publique. De tels efforts peuvent être perçus comme isolés, excentriques et fanatiques. Par conséquent, je pense qu’il est essentiel de comprendre cela, et de faire coopérer avec succès diverses parties prenantes de manière pacifique, tout en obtenant leur soutien et en s’alignant sur l’opinion publique et la société.
Utilisez-vous le concept de spécisme et comment est-il traduit en japonais ? Est-il largement compris dans la société japonaise ? Qu’en est-il du concept de sentience ?
Mineto Meguro : Le concept de discrimination fondée sur l’espèce est utilisé. Il est traduit très littéralement par le mot [Shusabetu, 種差別]. À noter que le mot japonais pour « espèce » [Shu, 種] qui compose le terme spécisme [Shusabetu, 種差別] inclut également la vie non animale, de sorte qu’une explication supplémentaire est nécessaire pour parler du sort infligé aux autres animaux. J’aimerais voir une traduction appropriée de ce terme en japonais, qui n’est pas compris dans la société japonaise. En revanche, je pense qu’il y a une compréhension générale du concept de sentience.
Amane : Concernant le terme “spécisme”, il existe une traduction et je pense que le mot “種差別” est suffisant. Je n’ai jamais entendu le mot [Shusabetu, 種差別] de la part du grand public ou des principaux journaux ou programmes télévisés. Il n’est utilisé ou connu que par les éthicien·nes et les défenseur·ses des animaux.
Le terme sentience (“有感性”) a été suggéré par l’influent philosophe japonais Tetsuji Iseda, qui le considère pourtant lui-même comme un mot étrange et artificiel. Ce terme n’est utilisé que par les spécialistes de l’éthique animale. Je constate en revanche que les comportementalistes animaliers ou les agroéconomistes en utilisent une autre traduction, “感受性”, qui est un mot assez courant mais qui ne reflète pas le sens réel de la sentience. Je dirais qu’il signifie plutôt la sensibilité, et n’a pas d’implication directe sur les valeurs ou les considérations morales.
Rei Nakama : Je ne pense pas non plus que le terme de sentience soit largement utilisé dans la société. Cependant, j’ai le sentiment que même celles et ceux qui ne sont pas convaincu·es par les “droits” des animaux ont tendance à adhérer au concept de sentience.
Comment les organisations japonaises de protection des animaux gèrent-elles l’accent culturel mis sur l’harmonie et l’évitement de la confrontation lorsqu’elles plaident en faveur de changements potentiellement controversés ?
Amane : Je pense que cet évitement de la confrontation n’est peut-être pas tant dû à la culture de l’harmonie, qu’à la loi sur la diffamation[11], du faible niveau de financement du mouvement animaliste japonais, et de la tendance à éviter les risques. Cela les empêche de faire campagne contre une entreprise donnée, stratégie dont l’efficacité a pourtant été démontrée dans d’autres pays.
Vers quelle direction aimeriez-vous voir le mouvement animaliste japonais se diriger ?
Maho Uehara-Cavalier: Au Japon, le bien-être animal (pour les animaux d’élevage) n’en est qu’à ses débuts, et il est regrettable qu’il n’y ait que très peu d’expert·es universitaires et de recherches scientifiques dans ce domaine. J’aimerais voir une exploration plus approfondie de ces réflexions, mon hypothèse étant que le concept de bien-être animal n’a peut-être pas existé au Japon, ou qu’il était différent de celui de l’Occident.
Personnellement, j’aimerais approfondir mes recherches dans deux domaines, l’histoire du mouvement de défense des animaux au Japon et la poursuite de mes recherches universitaires sur la relation avec les animaux à travers les positions sur l’euthanasie au Japon, principalement en ce qui concerne les animaux de compagnie. Je serais très heureuse de collaborer et de présenter ce travail quelque part.
Collaboration et image internationales
Comment la question de la chasse à la baleine a-t-elle affecté la réputation internationale du Japon en matière de bien-être animal, et quel a été l’impact de cette situation sur les efforts déployés au niveau national pour défendre les droits des animaux ?
Maho Uehara-Cavalier: L’obstination du Japon à pratiquer la chasse à la baleine et au dauphin nuit à la réputation du pays, mais je pense que cela n’a pas vraiment d’impact sur la question du bien-être des animaux d’élevage. De surcroît, on retrouve la même obstination à l’encontre de chaque effort de défense des animaux et de leur bien-être.
Rei Nakama : La critique internationale de la chasse à la baleine semble selon moi avoir eu un effet contre-productif au Japon. Au lieu d’encourager une remise en question de cette pratique, elle paraît avoir au contraire galvanisé le soutien à la chasse baleinière, renforçant l’idée qu’il s’agit d’ une tradition importante à préserver face aux pressions extérieures.
Amane : Bien qu’il soit honteux que la chasse à la baleine et au dauphin soit encore pratiquée dans notre pays, je trouve que la campagne récente menée par Greenpeace n’est pas la meilleure façon de procéder. Elle a déclenché une distanciation vis-à-vis du mouvement de défense des animaux, que les gens ont considéré comme l’expression d’une guerre culturelle que mènerait l’Occident contre l’Est (ou le Japon). Toutefois, j’ai l’impression que cette façon de voir les choses s’est affaiblie lorsqu’il s’agit de la question du bien-être des animaux d’élevage.
Les associations japonaises de défense des animaux collaborent-elles avec d’autres associations étrangères ?
Maho Uehara-Cavalier: Personnellement, j’ai travaillé à la liaison entre différentes organisations internationales depuis environ 30 ans. J’ai travaillé avec des organisations comme ALIVE et à la collaboration avec des groupes occidentaux et d’Asie de l’Est. Actuellement, des organisations telles que Open Wing Alliance/The Humane League et ARCJ entretiennent des collaborations étroites (AWCP, mon organisation, maintient actuellement une certaine distance, ce qui est dû à une décision antérieure).
Lorsque des organisations internationales cherchent à soutenir efficacement des activités au Japon, il est essentiel que les organisations japonaises leur fournissent une explication détaillée de la culture japonaise, et qu’elles comprennent cette culture lorsqu’elles entament des actions dans notre pays. Comme je l’ai mentionné, si une action est perçue comme une nuisance sociale il faut beaucoup de temps pour qu’elle cesse d’être considérée comme un préjudice, ainsi que pour regagner la confiance de l’opinion publique. Il est donc essentiel d’écouter attentivement les opinions des militant·es locaux et d’agir en conséquence.
Mais je pense que les campagnes à l’étranger contre des entreprises japonaises ou contre le gouvernement peuvent s’avérer efficaces, car les Japonais·es, le gouvernement et les entreprises sont très soucieux·ses de la manière dont iels sont perçu·es globalement.
Enfin, pour travailler efficacement, il est important de tout traduire en japonais. Si les informations ne sont disponibles qu’en français ou en anglais, elles risquent d’être négligées ou ignorées.
Que pourraient faire le mouvement animaliste français et les lecteur·ices de L’Amorce pour aider le mouvement animaliste japonais ? Que pouvons-nous apprendre du mouvement japonais ?
Mineto Meguro : Je pense que des actions spécifiques ne fonctionneraient pas parce que l’Europe occidentale et le Japon ont des cultures, des valeurs, des comportements et des systèmes sociaux différents. Le Japon a sa propre façon de faire les choses. Par exemple, je pense que la question de la chasse à la baleine a connu un certain succès grâce aux organisations japonaises qui ont utilisé leurs propres stratégies tout en recevant le soutien de l’Occident.
L’autre problème est celui du financement. Les groupes de défense des animaux au Japon sont sous-financés ; la directrice d’Animal Liberator, par exemple, travaille à temps partiel tout en menant sa campagne[12].
Personnellement, je ne crois pas qu’il y ait de leçons à tirer du mouvement japonais de défense des animaux.
Rei Nakama : Bien que la considération pour le bien-être animal ne soit pas encore largement répandue au Japon, la société nippone reste attentive aux tendances internationales, particulièrement celles des nations développées. Ainsi, en exposant l’état actuel du mouvement de protection animale en France et en encourageant les lecteur·ices de L’Amorce à exprimer leur soutien envers la cause animale au Japon, nous pourrions significativement accroître l’intérêt du grand public japonais pour ce mouvement. Cette approche pourrait catalyser une prise de conscience plus large sur les droits des animaux dans le pays.
Amane : La loi sur la protection des animaux, ou plutôt la loi Dobutsu Aigo (動物愛護), est en cours de révision (voir sur Animal Protection Index). En ce moment, Animal Rights Center, JAVA et PEACE participent à des réunions du Congrès où le projet pourrait être soumis et discuté dès l’année prochaine. Ces groupes de défense considèrent qu’il est très important de faire pression sur le Congrès pour qu’il modifie les articles de loi concernant les animaux de ferme et les animaux utilisés pour l’expérimentation. Si le mouvement animaliste français et les lecteur·ices de L’Amorce peuvent contribuer à faire pression sur le Congrès japonais, cela pourrait avoir un impact considérable. En particulier, le Congrès ou les médias japonais sont particulièrement sensibles aux pressions exercées depuis l’étranger. Mais nous devons aussi faire attention à ne pas déclencher de réaction hostile.
Illustration : Cochon sauvage de la série Bairei Gadan, gravure sur bois. Années 1880. Par Kōno Bairei (1844–1895)
Tableau et frise chronologique : Tom Bry-Chevalier
Notes et références
| ↑1 | Le shogunat était un système politique et militaire qui a dominé le Japon pendant plusieurs siècles, de 1192 à 1868. Dans ce système, un puissant chef militaire, le shogun, détenait le pouvoir effectif sur le pays, tandis que l’empereur conservait un rôle principalement cérémoniel et symbolique. Le shogun dirigeait le gouvernement, contrôlait l’armée et supervisait les daimyos (seigneurs féodaux) qui gouvernaient les différentes régions du Japon. |
|---|---|
| ↑2 | Pour plus d’informations à ce sujet, voir l’article de Tomohiro Kaibara (2022) : “Les édits de compassion : animal, morale et politique dans le Japon du shogun Tsunayoshi (1687-1709)”. |
| ↑3 | [ndr] : Selon notre compréhension, il s’agit d’une dé finition très large de la vie qui inclut des sentients (ex : animaux) et des non-sentients (ex : arbres), voire des non-vivants (ex : montagnes). |
| ↑4 | [ndr] : Dans le bouddhisme, il n’y a pas de système formel de sanctions ou de punitions pour la violation des préceptes éthiques. Néanmoins le bouddhisme enseigne que les actions violentes peuvent entraver le progrès spirituel et créent un karma négatif, qui aura des conséquences défavorables dans cette vie ou dans les vies futures. De plus, dans certaines communautés bouddhistes, des violations répétées et graves des préceptes peuvent entraîner une forme d’ostracisme social ou l’exclusion de certaines pratiques communautaires. |
| ↑5 | Voir le tableau sur l’évolution du nombre d’animaux abattus en début d’article. |
| ↑6 | Le Animal Protection Index, établi par l’ONG World Animal Protection, est un classement de 50 pays à travers le monde en fonction de leur législation et de leurs engagements politiques en faveur des animaux. Ce classement évolue en fonction de l’actualité politique et réglementaire de chaque pays. |
| ↑7 | “La “déclaration Egg-Smart” promet aux consommateur·ices de réduire ou de supprimer les œufs, dans un certain délai. En réduisant de moitié le nombre d’œufs utilisés dans un produit, en faisant preuve de créativité et en cuisinant sans œufs, il est possible d’améliorer le bien-être des animaux en s’éloignant de la production et de la consommation de masse”. Source. |
| ↑8 | The Cove (en français La Baie de la honte) est un film ayant remporté l’Oscar du meilleur film documentaire en 2010. Ce film traite de la pêche de plus de 23 000 dauphins dans une petite baie située à Taiji, au Japon. |
| ↑9 | Les bars à animaux sont des établissements où les clients peuvent interagir avec divers animaux tout en consommant des boissons. Ils ont gagné en popularité au Japon dans les années 2000, notamment auprès de citadins ne pouvant pas avoir d’animaux de compagnie. On y trouve principalement des chats, mais aussi des chiens, hiboux, hérissons, cochons nains, et même des reptiles. |
| ↑10 | Pour plus d’information sur cette loi : https://newsletter.nichibun.ac.jp/en/messages/1474/ |
| ↑11 | [ndr] : Quelques informations de contexte concernant la loi de diffamation au Japon : – Contrairement à de nombreux pays occidentaux, la véracité des déclarations n’est pas toujours une défense suffisante contre une accusation de diffamation. – Les médias japonais sont souvent prudents dans leurs enquêtes en raison du caractère strict de la loi. – Les peines peuvent inclure des amendes et même de la prison (jusqu’à 3 ans). |
| ↑12 | En lien, les pages via lesquelles vous pouvez soutenir Animal Liberator et Animal Ethics. Il n’est pas possible de donner à Animalism Party car les organisations politiques japonaises n’ont pas le droit de recevoir des financements de l’étranger. |

