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Ce projet s’inscrit dans une démarche visant à mieux comprendre le mouvement animaliste à travers le monde. Après avoir recueilli les témoignages de militant·e·s japonais·e·s, nous avons poursuivi notre exploration en interrogeant des activistes et expertes taïwanaises sur l’état de la protection animale dans leur pays.
Taïwan est souvent décrite comme un modèle démocratique en Asie et dans le reste du monde, un phare en matière de libertés et de droits. Mais cette avancée démocratique s’étend-elle aussi aux droits des animaux ? À travers ces interviews croisées, activistes et expertes taïwanaises partagent leur vision du mouvement de protection animale sur l’île.
Leurs propos ont été recueillis et retranscrits par Tom Bry-Chevalier, qui a mené les interviews.
Pourriez-vous vous présenter ? Qui êtes-vous, que faites-vous (ou qu’avez-vous fait) pour les animaux, et depuis combien de temps militez-vous pour la protection animale et/ou la promotion d’une alimentation végétale à Taïwan ?
Mona : Je m’appelle Lung Yuan-Chih, mais mes ami·e·s m’appellent Mona. Je suis née à Taipei et j’ai vécu à Pékin et à Tokyo pendant dix ans au total. Depuis mon entrée à l’université, je me suis impliquée dans la défense des animaux et ce depuis plus de vingt ans. Aujourd’hui, je siège au conseil d’administration de l’Institut taïwanais d’études sur l’humain et l’animal, et suis la représentante de ACTAsia pour l’Asie, une organisation internationale qui, en Asie, œuvre pour promouvoir la compassion envers les animaux, les humains et l’environnement grâce à l’éducation.
Je suis écrivaine et éditrice indépendante, consacrant mes travaux à mes expériences personnelles et aux thématiques animalières. Parallèlement, je mène des recherches sur des secteurs tels que l’industrie de la fourrure, les plumes de duvet, l’usage des animaux dans les spectacles et leur place dans l’art contemporain en Chine et en Asie de l’Est. J’étudie la fourrure depuis plus de dix ans et ai publié China’s Fur Trade and its Position in the Global Fur Industry (Royaume-Uni, 2019 ; mise à jour en 2020/2021), ainsi que d’autres rapports de recherche sur diverses formes d’exploitation animale. Ma thèse de doctorat, achevée il y a six ans, portait sur la conservation du panda géant dans une perspective STS (science, technologie et société) et a fait la une du New York Times International en octobre 2024. Enfin, engagée sur le terrain, j’ai lancé des campagnes telles que “No Fur China” (depuis 2011) et “Fur Free Asia” (depuis 2015) en Chine continentale, au Japon, en Corée du Sud, à Hong Kong et à Taïwan, tout en travaillant avec ACTAsia et l’Animal Rights Center Japan.
Shao-chun : Je m’appelle Shao-chun Wang. J’ai obtenu une maîtrise en sinologie, histoire de l’art et archéologie de la Chine ancienne à l’Institut supérieur d’histoire de l’art de l’Université nationale de Taïwan en 2022, et je travaille aujourd’hui au Musée National du Palais. Mes recherches explorent la relation entre les humains et les animaux dans l’histoire de la Chine et de l’Asie, en étudiant notamment l’utilisation des animaux dans l’iconographie, les mythes et leur rôle dans la structuration sociale et politique. Je m’implique également activement dans la défense des droits des animaux à Taïwan, tant à travers des campagnes que par la recherche sur l’industrie animale.
Anne : Je m’appelle Anne. Mes parents étant taïwanais, j’ai beaucoup voyagé durant mon enfance du fait du métier diplomatique de mon père. Je suis devenue végane dès ma première année d’université, il y a maintenant dix ans ! En 2016, j’ai cofondé Vegeholic, une plateforme qui diffuse des conseils santé sur l’alimentation végétale, réalise des critiques de restaurants véganes à Taïwan et parfois même à l’étranger, et organise des ateliers culinaires.
Pei : Je m’appelle Pei Feng Su, et vous pouvez m’appeler simplement Pei. Je suis la fondatrice et la directrice générale d’ACTAsia. Pendant seize ans, notre action s’est principalement concentrée en Chine, et plus récemment, nous avons élargi notre réseau Compassion Choices dans plusieurs pays asiatiques pour encourager un mode de vie fondé sur la compassion et l’alimentation végétale. Taïwanaise de cœur, j’ai débuté mon engagement ici et j’ai travaillé intensément pendant près de cinq ans avant de partir à l’étranger pour acquérir une expérience professionnelle, ce qui m’a offert une perspective unique sur le mouvement de protection animale taïwanais.


Anne (la personne qui tient la pancarte la plus à gauche) et Tom (qui a recueilli les propos pour cette interview, à l’extrême gauche) lors d’un événement organisé par Vegeholic à l’Université nationale de Taïwan en 2017.
La protection des animaux à Taïwan aujourd’hui
Quelle est la situation actuelle de la protection animale et du véganisme?
Mona : La loi sur la protection des animaux taïwanaise[1], en vigueur depuis 1998, a connu quinze révisions jusqu’en 2023. Une analyse des législations nationales et locales – concernant les animaux de ferme, de compagnie, de spectacle, sauvages et de laboratoire – révèle que Taïwan affiche des normes très progressistes par rapport à d’autres pays asiatiques. En 2023, le ministère de l’agriculture, réorganisé, a créé une division dédiée à la protection animale, séparant pour la première fois cette fonction de la gestion du bétail, ce qui confère à la protection animale un rang administratif supérieur[2].
Les animaux de spectacle suscitent un intérêt particulier, suivis par les animaux de compagnie comme les chats et les chiens. Taïwan dispose de réglementations spécifiques, notamment pour les animaux de spectacle, et les médias s’intéressent régulièrement aux problématiques liées aux zoos, aquariums et cafés animaliers (ces établissements qui utilisent des animaux à des fins commerciales en tant que gadgets). En revanche, les animaux de ferme et de laboratoire reçoivent rarement le même intérêt médiatique ou public. Les méthodes d’élevage intensif – cages en batterie pour les poules pondeuses ou les truies en gestation – restent courantes. De même, le manque de chercheurs spécialisés rend particulièrement préoccupante la situation des animaux sauvages.
Par ailleurs, à Taïwan, l’expression « protection animale » (動物保護) regroupe souvent des notions aussi diverses que les animaux de compagnie, les animaux errants, le bien-être animal, les droits des animaux et la conservation, créant ainsi une confusion. Bien que ces termes soient fréquemment employés dans les médias, la majorité des personnes ne perçoivent pas clairement leurs distinctions.
Anne : Aujourd’hui, je me concentre davantage sur ma vie personnelle et mon travail, et je ne peux donc parler que de mes interactions sociales quotidiennes. Par exemple, la semaine dernière, après un cours de yoga avec des personnes d’une cinquantaine ou soixantaine d’années, une camarade m’a lancé la sempiternelle question : « Est-il possible d’être en bonne santé en étant végane ? ». À ma grande surprise, une autre participante s’est levée pour répondre qu’il n’y avait aucun souci à adopter une alimentation végétale, en ajoutant : « Regardez-la, elle a l’air en bien meilleure forme que nous ! » Elle a précisé que toute la famille de sa sœur était végane et qu’elle-même consommait régulièrement des plats végétariens. Globalement, je constate qu’au fil des ans, mon attitude a évolué et que les gens semblent aujourd’hui plus à l’aise pour aborder ce sujet, se sentant ainsi en confiance pour partager leurs véritables opinions. Pour moi, le sentiment de sécurité, l’honnêteté, le fait de se montrer vulnérable, sont essentiels pour amorcer un véritable changement.
Pei : La question animale a pris de l’ampleur à Taïwan, notamment à partir de 1993, lorsque l’attention mondiale s’est portée sur la protection des rhinocéros. À cette époque, Taïwan figurait parmi les principaux pays consommateurs de cornes de rhinocéros, utilisées en médecine traditionnelle chinoise contre la méningite. Sous la pression internationale – des États-Unis, de l’Europe et de la CITES –, la loi sur la protection des espèces sauvages a été modifiée, ouvrant la voie à la législation sur la protection animale à Taïwan. Je pense que ces deux textes ont jeté les bases essentielles du mouvement de protection animale. Parallèlement, l’essor des initiatives de la société civile et de l’enseignement bouddhiste après la levée de la loi martiale[3] a permis aux ONG et aux groupes bouddhistes de diffuser des messages en faveur des animaux et du végétarisme. Ainsi, la notion de bien-être animal est devenue plus familière aux fonctionnaires, au grand public et aux médias, même si la compréhension fine des besoins et des comportements des animaux, d’un point de vue scientifique, reste encore insuffisante. Cela se remarque notamment lors des débats sur l’euthanasie animale, où se mêlent souvent arguments philosophiques et considérations éthologiques. Au fond, il reste difficile pour la société taïwanaise de reconnaître pleinement que les animaux sont des êtres sensibles et non de simples objets. Néanmoins, selon moi, la sensibilisation à la protection des animaux à Taïwan reste comparativement plus avancée que dans de nombreuses autres nations asiatiques.
Pouvez-vous nous en dire plus sur la loi sur la protection des animaux ? Quelle est, selon vous, son importance ?
Pei : La loi sur la protection animale, adoptée pour la première fois en 1998, a été révisée à plusieurs reprises depuis lors. Ce qui est remarquable, c’est qu’une fois une loi votée, elle est rarement actualisée dans la plupart des pays. Taïwan se distingue également en étant le premier pays d’Asie à interdire la consommation de viande de chien, tout en prohibant d’autres pratiques spécifiques comme les courses de chevaux.
La législation a également instauré un dispositif d’inspecteur·trice·s, chargé de veiller à son application. L’une des faiblesses majeures dans d’autres pays réside justement dans l’absence de mise en œuvre effective des lois. Certes, Taïwan n’est pas parfait, mais au moins, un mécanisme existe pour faire respecter la loi.
Si l’on considère le contexte historique, il faut saluer l’œuvre du Dr Lih-Seng Yeh, vétérinaire à l’université de Taïwan, qui a rédigé le projet de loi et collaboré avec des juristes pour l’élaborer. Il a compris que, même si nous utilisons et consommons des animaux, il fallait leur garantir une protection et un minimum de bien-être en les préservant autant que faire se peut de la souffrance et en leur permettant d’exprimer leurs comportements naturels. Par conséquent ce projet fut résolument tourné en faveur du bien-être animal, et a constitué une base solide pour le succès du mouvement actuel.
Ce modèle reste méconnu à l’échelle mondiale. Ayant participé à la rédaction et aux modifications législatives, j’estime qu’il constitue un excellent exemple pour d’autres pays asiatiques. Lorsqu’un gouvernement part sur de bonnes bases en rédigeant une loi, le travail devient bien plus efficace. À l’inverse, considérer les animaux comme de simples objets fausse l’ensemble de la structure légale, comme on l’observe dans certains pays asiatiques, par exemple au Japon, où la législation est davantage centrée sur les besoins humains[4]. La loi chinoise sur la protection de la faune et de la flore en est un autre exemple : son premier article définit explicitement la faune comme une ressource pour les humains, ce qui entrave véritablement la protection des espèces sauvages car elle encadre toute l’approche législative autour de la préservation des animaux en tant que ressources pour l’utilisation humaine. En revanche, la loi taïwanaise stipule dès le premier article que son objectif est de protéger le bien-être animal[5]. Si le principe fondamental est en faveur des animaux, il devient plus aisé de le faire évoluer.
L’histoire et l’influence du mouvement protection des animaux
Qui sont les pionniers du mouvement taïwanais de défense des droits des animaux et qu’est-ce qui a motivé leur action ?
Mona : Je crois qu’il y a au moins trois personnes qui ont apporté des contributions significatives : Wu Hung, Shih Chao-hwei et l’universitaire Chien Yung-hsiang. Le parcours de ces trois individus reflète l’essence du mouvement taïwanais de protection des animaux. Parmi eux, Wu Hung représente le mouvement pour la justice animale ancré dans la justice sociale (il a d’ailleurs obtenu un master au célèbre institut taïwanais d’étude des mouvements sociaux, où sa thèse portait sur l’autoritarisme), Shih Chao-hwei incarne la philosophie bouddhiste avec une approche “engagée” du monde, et Chien Yung-hsiang apporte une perspective en philosophie politique. Leurs travaux sont profondément liés à l’histoire de Taïwan, de la période de la loi martiale à sa levée, et leur influence n’est pas seulement symbolique.
Wu Hung est aujourd’hui reconnu internationalement comme l’un des activistes sociaux taïwanais les plus influents. Durant 25 ans, il s’est investi dans tous les champs relatifs aux animaux, qu’il s’agisse de législation, de contrôle des établissements (fermes, laboratoires…) ou de manifestations de rue. L’organisation EAST (Environment and Animal Society of Taiwan), qu’il a cofondée, est perçue par beaucoup comme l’une des plus compétentes d’Asie de l’Est – voire d’Asie entière.
Shih Chao-hwei, moine bouddhiste, a fondé la LCA (Life Conservationist Association), la première organisation taïwanaise de défense des droits des animaux, en 1992. LCA est également la première ONG taïwanaise à s’intéresser aux animaux autres que les chats et les chiens. Liée de près au bouddhisme, la LCA a mené d’importantes actions éducatives, allant de la maternelle au lycée, et propose même une formation annuelle sur la protection animale pour les enseignant·e·s. Récemment, les conversations entre Shih Chao-hwei et Peter Singer ont donné naissance au livre The Buddhist and the Ethicist : Conversations on Effective Altruism, Engaged Buddhism, and How to Build a Better World. En 2021, elle a reçu le prix Niwano pour la paix[6].
Chien Yung-hsiang est un éminent spécialiste de la philosophie politique dans le monde universitaire chinois. Il est le premier à avoir traduit Animal Liberation en chinois (en collaboration avec Meng Xiang-sen). Il a été un représentant des étudiants progressistes pendant la période de la loi martiale à Taïwan et est très respecté dans le monde sinophone. Il est actuellement chercheur à l’Academia Sinica. Je pense qu’en faisant entrer les animaux dans le domaine de l’éthique et de la philosophie politique, il a aidé les intellectuels chinois à reconnaître qu’il s’agit d’une question sérieuse. Outre l’éthique animale occidentale, il a également écrit sur l’histoire de l’éthique animale[7].
Pei, je crois que vous avez participé à l’émergence de ce sujet et que vous avez travaillé aux côtés de Shih Chao-hwei. Pouvez-vous nous dire quel a été le catalyseur initial de votre travail de défense des animaux ?
Pei : Nous étions un groupe de bouddhistes qui avons débuté à l’Institut bouddhiste, nous réunissant chaque semaine pour en étudier les enseignements. Sous l’impulsion de Shih Chao-hwei, activiste infatigable, nous nous sommes engagés sur divers fronts, que ce soit contre l’énergie nucléaire, pour les droits des femmes ou pour l’amélioration des conditions en prison.
Au début de 1992, un loisir cruel appelé « Fish Hooking » – qui consistait à pêcher sans appât des poissons dans un étang, les blessant voire les tuant – se répandit à Taïwan. Shih Chao-hwei lança alors le premier mouvement de lutte contre cette pratique, amorçant ainsi la première campagne en faveur des animaux à Taïwan. Cette campagne n’a pas été inspirée par le mouvement occidental de défense des droits des animaux, mais par l’enseignement bouddhiste selon lequel les animaux ne doivent pas souffrir. La campagne a connu un grand succès et a attiré l’attention du public et des médias.
C’est suite à cette campagne qu’il a été décidé de fonder l’ACL, avec Shih Chao-hwei à sa tête et Wu Hung en tant que directeur exécutif. Pour ma part, j’étais secrétaire exécutive et la première salariée à temps plein. Ensemble, nous assurions la gestion quotidienne de l’organisation.
Comment l’héritage bouddhiste et taoïste a-t-il influencé le développement et la philosophie du mouvement moderne de protection des animaux ?
Shao-chun : En Chine continentale, durant la période pré-Qin[8], consommer de la viande était un privilège réservé à la noblesse, les « mangeurs de viande ». Cependant, ces mêmes nobles pratiquaient le jeûne[9] lors de rituels, en réponse à des événements célestes tels que les éclipses solaires et lunaires, ou après des catastrophes naturelles majeures.
Dès le IIe siècle, le taoïsme – issu de la fusion de la philosophie taoïste avec les théories du Yin-Yang et des cinq éléments – encourageait une alimentation légère et simple pour favoriser la santé et la longévité. A partir de l’école Quanzhen[10], au XIIe siècle, des préceptes végétariens s’installèrent (probablement influencés par le bouddhisme). Au VIe siècle, l’empereur Wu de la dynastie Liang imposa le végétarisme aux bouddhistes, en en faisant un marqueur du bouddhisme mahayana chinois[11]. Au XIIe siècle, une cuisine végétarienne élaborée s’était donc développée, proposant même des plats imitant la viande.
La société taïwanaise, aujourd’hui majoritairement composée d’immigrants chinois Han, a hérité des traditions végétariennes taoïste et bouddhistes. Ainsi, il est courant de consommer des repas végétariens le premier et le quinzième jour du mois lunaire ou de savourer un petit-déjeuner végétarien, souvent dans un cadre rituel dédié aux ancêtres, aux dieux de la terre ou au Seigneur de la terre (Tudi Gong). Même si l’origine exacte de cette tradition reste floue, elle semble découler d’anciens rites de jeûne, souvent associés à des vœux adressés aux divinités, comme s’engager à suivre un régime végétarien pendant une période donnée après qu’un vœu ait été exaucé. De plus, en cas de deuil, il est coutumier de consommer des repas végétariens pendant 49 ou 100 jours afin de prier pour le repos de l’âme du défunt.
La cuisine traditionnelle des temples bouddhistes exclut généralement les produits laitiers, les œufs et les « les cinq légumes âcres et à forte odeur »[12]. Toutefois, avec l’essor du Yiguandao, un mouvement religieux du XXe siècle mêlant confucianisme, bouddhisme et taoïsme, certains bouddhistes ont commencé à intégrer les produits laitiers et les œufs dans leur alimentation.
Le bouddhisme et le taoïsme ont ainsi largement contribué à la diffusion du végétarisme à Taïwan, à tel point qu’il y a des restaurants végétariens un peu partout. Cependant, cette culture du végétarisme, souvent associée au jeûne et à l’ascétisme, complique parfois la promotion des droits des animaux ou du véganisme.
Pei : L’essor du bouddhisme à Taïwan a indéniablement favorisé le mouvement de protection animale. L’un des principes fondamentaux du bouddhisme – « toutes les vies sont égales » – a offert une base philosophique solide, m’orientant dès mes débuts vers l’engagement pour la cause animale.
Le régime colonial japonais (1895-1945) a-t-il influencé l’attitude des Taïwanais à l’égard des animaux et les premiers efforts de protection des animaux ? Par exemple, nous avons appris lors d’un autre entretien avec des activistes japonais·e·s que la consommation de viande avait considérablement augmenté au Japon au début de l’ère Meiji. Cela a-t-il eu des répercussions sur Taïwan ?
Pei : Plutôt que de se focaliser uniquement sur la période coloniale, il convient de la replacer dans un contexte historique plus large. Les relations culturelles entre Chine, Japon et Corée remontent aux dynasties Tang et Song, et leurs influences se font sentir jusque dans des pays d’Asie du Sud-Est comme l’Indonésie, le Cambodge ou le Viêt Nam.
Le problème fondamental qui se pose en Asie n’est pas spécifique à la période coloniale : il s’agit de notre vision historique des animaux en tant qu’objets et non en tant qu’êtres sensibles. En chinois, le terme 動物 (dongwu) signifie littéralement « objet mobile ». Cette perspective est profondément ancrée dans les cultures de l’Asie de l’Est et du Sud-Est.
Je ne pense pas que la période coloniale ait joué un rôle déterminant sur cette question. Il est essentiel de considérer l’ensemble de l’histoire culturelle entre la Chine et le Japon pour comprendre la façon dont les animaux sont perçus. En outre, nous devons nous rappeler que pendant la période coloniale à Taïwan, en particulier pendant la Seconde Guerre mondiale, les humains eux-mêmes furent sévèrement opprimés. Dans ce contexte, le traitement des animaux pendant cette période n’est pas particulièrement représentatif.
Qu’entendez-vous par l’objectivation des animaux dans les cultures de l’Asie de l’Est et du Sud-Est ?
Pei : Historiquement, les animaux étaient considérés comme de simples ressources, appréciées pour leur utilité pour les humains plutôt que comme des êtres vivants ou des compagnons. Le concept d’animaux de compagnie est apparu beaucoup plus tard dans les cultures asiatiques que dans les cultures occidentales. Alors que les peintures historiques occidentales représentent souvent la noblesse avec des animaux de compagnie, suggérant un lien établi entre humains et animaux, de telles représentations sont rares dans l’art asiatique. Les animaux étaient avant tout considérés comme des ressources de travail.
Lorsque j’étais adolescente, parmi mes 60 camarades de classe, seuls un ou deux avaient un chien à la maison. On pouvait voir des chiens, mais ils vivaient dans la rue, servaient de chiens de garde ou de chiens de ferme, surveillant les voleurs. Ce n’étaient pas des compagnons comme nous les concevons aujourd’hui. J’ai toujours trouvé fascinant qu’en France, les gens emmènent leurs chiens dans les cafés, les restaurants ou les taxis. Cette différence illustre bien la manière dont la relation aux animaux varie selon les cultures.
Comment la loi martiale et sa levée en 1987 ont-elles affecté les premières organisations de défense des animaux ?
Pei : La fin de la loi martiale a ouvert la voie à la création de nouveaux partis politiques et a levé les restrictions sur la liberté de la presse. Sans cette libéralisation, l’action entreprise en 1992 contre le « Fish Hooking » n’aurait jamais été possible. Par ailleurs, la levée de la loi martiale a permis l’émergence d’une véritable société civile et d’ONG. Pendant la loi martiale, ce que nous appelions ONG étaient en fait des organismes semi-gouvernementaux. Aujourd’hui, grâce aux structures et aux lois en place, la société civile peut se développer beaucoup plus librement. C’est vraiment important, regardez la Chine aujourd’hui, elle restreint encore fortement la façon dont la société civile peut se constituer.
Nous devons considérer les mouvements de défense des animaux ou tout autre mouvement social dans leur contexte socio-politique. Considérer la question de manière isolée ne nous aidera pas à comprendre pleinement le développement du mouvement ou à fournir un soutien plus approprié. Vous pouvez parler du bouddhisme et de tous ces facteurs, mais sans permission ou espace pour agir, vous ne pouvez pas progresser ou développer un mouvement. Sans la liberté d’expression et la levée de l’interdiction de la presse, vous ne pourriez pas défendre votre discours parce que les médias ne mentionneraient pas ce que vous avez fait ou dit, et vous pourriez même être dénoncé parce que vous avez violé la loi.
Comment le développement économique et l’urbanisation dans les années 1980 et 1990 ont-ils influencé l’évolution des attitudes à l’égard des animaux ?
Mona : D’après un mémoire de maîtrise de l’Université nationale de Taïwan sur les chiens durant la période de forte croissance économique, le gouvernement taïwanais a fortement encouragé les petits ménages à élever des animaux (principalement des chiens) et à entrer sur le marché des animaux de compagnie. La criminalisation de la consommation de viande de chien, officialisée par la loi de 1998, et la transformation de la perception des chiens – de source de nourriture ou de chien de garde à compagnon – ont contribué à l’aggravation du problème des chiens errants. À l’époque, nombreux étaient les refuges où les animaux étaient euthanasiés de manière cruelle (enfermés dans des cages sans nourriture, laissés à mourir de faim ou condamnés à se battre, jetés dans des puits ou noyés), provoquant des scènes d’une grande horreur qui attirèrent l’attention internationale.

Un refuge public pour chiens errants à Taïwan, en réalité un simple trou dans une décharge, photographié par Joy Leney en 1996.



Un refuge typique de Ban Chiao, dans la ville de New Taipei, surpeuplé de chiens dans des conditions déplorables, tel qu’observé par Pei en 1995.
Spécificités taïwanaises
En quoi le mouvement de protection animale se distingue-t-il des initiatives similaires en Asie de l’Est ou en Occident ?
Mona : Je crois qu’il y a plusieurs facteurs à prendre en compte. Le premier est l’influence des organisations religieuses, le second est l’environnement géographique et l’impact de la politique internationale.
Taïwan a un niveau de développement juridique, démocratique et économique supérieur à celui de nombreux pays d’Asie du Sud-Est. Parallèlement, la croyance bouddhiste y est plus répandue qu’au Japon et en Chine continentale. Avec un système d’ONG bien établi et un pourcentage élevé de bouddhistes, les organisations caritatives de Taïwan sont en mesure de recevoir davantage de dons. Je pense que la culture des dons caritatifs est particulièrement importante à Taïwan par rapport à d’autres pays asiatiques, du moins par rapport à la Chine continentale et au Japon, où des phénomènes similaires ne sont pas aussi répandus. En outre, de nombreux bouddhistes participent également à la protection des animaux de différentes manières. Cependant, je ne suis pas tout à fait d’accord avec certaines méthodes, comme la pratique devenue commerciale[13] de la « libération de la vie » (放生)[14] . Dans cet entretien (en anglais), j’ai évoqué la culture taïwanaise du don et son impact sur les organisations de protection animale à Taïwan.
En termes de géographie, Taïwan présente un avantage significatif: sa superficie relativement modeste et la concentration de ses zones habitables facilitent grandement la mise en œuvre rapide de politiques sur l’ensemble du territoire. Par exemple, aujourd’hui, cette configuration géographique permettrait de déployer plus facilement des campagnes de sensibilisation aux pratiques végétariennes ou d’appliquer uniformément des politiques de protection animale à l’échelle nationale, contrairement à d’autres pays asiatiques plus vastes où l’application des lois varie considérablement selon les régions.
Taïwan s’inspire souvent des États-Unis en matière de législation et d’élaboration de politiques. Bien que cela ne garantisse pas nécessairement des standards très élevés, cette influence contribue certainement à améliorer le niveau de protection animale. Les militants taïwanais font également preuve d’une grande curiosité envers les mouvements de défense des animaux dans les pays occidentaux et introduisent fréquemment de nouvelles formes de plaidoyer.
Pei : Je voudrais souligner un problème majeur, commun à de nombreux pays asiatiques : la persistance de l’ignorance et de ne pas reconnaître les animaux comme des êtres capables de ressentir la douleur ou les émotions. Ce manque de compréhension des besoins essentiels en matière de soins et de bien-être freine le progrès dans notre région. Cette connaissance devrait s’appuyer sur des bases scientifiques.
Le bien-être n’est pas seulement une question de compassion. C’est une science : nous pouvons mesurer quand un animal souffre ou est déprimé. Mais il s’agit encore souvent d’une question uniquement traitée sous l’angle philosophique. Nous disposons de peu d’experts vétérinaires ou en biologie animale. Lorsque l’Allemagne ou la Suisse ont inscrit la sensibilité des animaux dans leur constitution, ce n’était pas seulement basé sur un amour des animaux mais aussi sur des recherches scientifiques approfondies qui ont prouvé que les animaux sont des êtres sensibles. En Nouvelle-Zélande, lorsque les primates se sont vu accorder le statut de personne dans la législation sur le bien-être animal[15], ce n’était pas seulement par anthropomorphisme, mais également sur la base de travaux scientifiques.
Je remarque que dans notre région, on s’appuie trop peu sur la médecine vétérinaire et les données scientifiques. Il est essentiel que nous communiquions mieux les preuves scientifiques au grand public et aux médias. Ces vingt dernières années, nous n’avons pas été assez nombreux à le faire. Je tiens toujours à souligner que le bien-être animal est une discipline scientifique à part entière. Quand nous évoquons les cinq libertés – comme ne pas souffrir de la faim, ne pas ressentir de peur ou de douleur – il s’agit de critères parfaitement mesurables.
Pourquoi l’aspect scientifique du bien-être animal est-il moins mis en avant ici qu’en Occident ?
Pei : Cela s’explique principalement par notre vision culturelle, qui considère les animaux avant tout comme des ressources. C’est pourquoi il est essentiel d’éduquer dès le plus jeune âge pour apprendre que les animaux ne sont pas de simples objets. En Occident, une longue tradition de relations étroites avec les animaux de compagnie a permis de mieux comprendre leurs besoins. L’élevage d’animaux de compagnie est apparu beaucoup plus tard dans notre partie du monde. En Chine en particulier, entre 1949, lorsque Mao a pris le pouvoir, et les années 1970, garder des animaux de compagnie n’était pas autorisé, car c’était considéré comme une perversion occidentale, comme une pratique bourgeoise.
Quelle est l’importance sociale et culturelle des produits d’origine animale ?
Anne : Ils représentaient autrefois la richesse et vont donc de pair avec l’hospitalité. Surtout pendant les fêtes, toutes sortes d’animaux se retrouvent dans les plats.
Quelles sont les spécificités culturelles qui influencent la promotion de l’alimentation végétale, en particulier par rapport aux pays occidentaux ?
Anne : Honnêtement, il est un peu difficile de répondre à cette question, car je dois faire la différence entre ce qui relève de nos traditions culturelles et ce qui relève de mon inclination personnelle. Ayant grandie entre la Belgique, la France, le Canada et Taïwan, je constate surtout des différences avec l’Occident. Par exemple, j’ai remarqué que l’activisme végane taïwanais se manifeste souvent par l’hospitalité : payer pour la nourriture de ses invités est une marque de générosité typique ici.
D’après mon expérience, les véganes d’ici qui réussissent le mieux à convaincre leur entourage sont souvent très généreux, notamment à travers le partage de nourriture. Je connais par exemple une personne qui a converti presque toute sa famille ainsi que les employés de l’entreprise qu’elle dirigeait. Sa méthode ? Proposer régulièrement de délicieux plats véganes. Les gens sont pragmatiques : si votre entreprise vous offre gratuitement de la nourriture savoureuse, vous n’allez pas refuser ! Et plus on consomme d’aliments véganes, plus on s’y habitue. De même, dans les cultures chinoise et taïwanaise, il est courant de se réunir autour d’une grande table et de partager les plats commandés. Généralement, une personne ou une famille prend en charge l’addition pour tout le monde. Ce sont souvent les aînés ou ceux qu’on considère comme “les patrons” qui paient. Et comme cette personne dont je parle était perçue ainsi, elle finançait souvent ces repas.
De plus, on me demande fréquemment si mon véganisme est motivé par une raison religieuse (alors qu’en fait, on peut être végane pour l’environnement, sa santé ou les animaux). Cette question ne m’a jamais été posée à l’étranger et je me suis d’abord sentie offensée que les gens pensent que cela puisse être la cause de mon véganisme. Il s’avère qu’ils le présument parce que c’est la raison la plus courante d’être végane/végétarien à Taïwan.
Quels arguments sont avancés pour légitimer la consommation de produits d’origine animale ?
Anne : Les Taïwanais utilisent souvent le mot 合群 qui se traduit par « se fondre dans le groupe ». Parfois, cela devient une excuse pour manger de la viande, parce que d’autres personnes le font et que nous ne voulons pas gêner les autres. Une amie m’a un jour libérée de cette idée en me demandant : « Dans quel groupe veux-tu réellement t’intégrer ? Quel type de personne veux-tu devenir ? » L’essentiel est de choisir un groupe auquel on est fier d’appartenir.
Comment comparez-vous l’état de la protection animale à Taïwan avec les standards internationaux ?
Mona : Si l’on se penche sur certains aspects, Taïwan ne peut pas toujours être considérée comme exemplaire. Par exemple, même si l’interdiction de la viande de chien symbolise un tournant fort, il est probable qu’avant cette loi, peu de Taïwanais consommaient réellement ce type de viande. Pour moi, l’intérêt de cette interdiction est plus symbolique que pratique, car le chien occupe une place particulière dans la culture. Quant aux œufs de poules élevées en batterie, seulement 10 % des œufs commercialisés proviennent d’élevages « sans cage »[16], un chiffre qui reste bien inférieur à ceux de l’Union Européenne. Cependant, sur le plan des infrastructures et de la sensibilisation, Taïwan est plutôt avancée en matière de protection animale dans le contexte asiatique.
Stratégies politiques et de plaidoyer
Existe-t-il un parti politique exclusivement dédié à la protection animale ?
Mona : Il existe un soi-disant « Parti pour la protection des animaux »[17], mais il ne semble pas participer activement aux débats ou aux actions concrètes liées à la cause. Je ne pense donc pas qu’il fasse réellement quelque chose.
La question du bien-être animal est-elle politiquement orientée ? Par exemple, est-elle davantage soutenue par le KMT (tendance droite) ou par le DPP (tendance gauche) ?
Mona : À mon sens, Taïwan ne se divise pas vraiment en « gauche » et « droite ». Les deux grands partis semblent assez orientés vers la droite. On ne peut pas déterminer s’ils sont de gauche ou de droite sur la base d’une seule question (comme l’égalité des sexes), et a fortiori la cause animale. D’après mes observations approximatives, les partis politiques ne s’intéressent pas beaucoup aux questions relatives au bien-être des animaux, bien que certains législateurs individuels s’en préoccupent. Quel que soit le parti, ceux d’opposition ont tendance à soutenir davantage les questions liées au bien-être animal, car les politiciens cherchent à gagner le soutien du public pour leur parti et leur réputation personnelle.
Existe-t-il des alliances avec d’autres mouvements sociaux (par exemple, les écologistes) ou, au contraire, des formes de concurrence ?
Mona : Je ne constate ni alliance ni concurrence marquée. Bien que de nombreuses personnes se disent sensibles à la cause animale, peu s’investissent véritablement au niveau d’un mouvement organisé. Pour beaucoup, la notion même de « mouvement social » reste abstraite. En comparaison, dans le domaine de l’environnement, la majorité se limite au tri des déchets. C’est surtout l’action de quelques grandes organisations, présentes depuis des décennies, qui anime le mouvement.
Le mouvement animaliste est-il structuré de manière professionnelle ou reste-t-il essentiellement populaire ?
Mona : Les organisations de protection animale sont très professionnalisées. Elles emploient du personnel à temps plein, maîtrisant souvent l’anglais et venant de l’étranger – une particularité, comparé à beaucoup d’autres pays asiatiques. Parallèlement, de nombreuses associations évoluent aussi vers un professionnalisme accru en devenant des ONG officielles, en participant aux débats législatifs et en mobilisant les citoyens par le biais de pétitions.
Existe-t-il des luttes emblématiques pour les droits des animaux ?
Pei : Il y a des années, le débat portait principalement sur la consommation de viande de chien, question qui a depuis été résolue. Une autre lutte symbolique concerne l’alimentation forcée des cochons. Ce sujet revêt une importance particulière car il est lié au taoïsme. Autrefois, chaque village organisait un concours du « cochon du dieu » : un cochon était élevé pour devenir le plus gros possible. Une fois par an, ce cochon était abattu et sa viande distribuée aux habitant·e·s. La viande était considérée comme bénie. L’organisation de Wu Hung a mené une campagne spécifique contre cette pratique.
Je me souviens, étant enfant, des fêtes dans le village de ma grand-mère, où, après des chants et danses, nous récupérions ensemble la viande du cochon qui avait été gavé jusqu’à atteindre 500 à 600 kilos, au point de ne plus pouvoir se tenir debout – c’était un peu comme la production du foie gras, mais avec des cochons. Aujourd’hui, certains temples perpétuent encore cette pratique.
Comment les jeunes générations s’engagent-elles dans la défense des droits des animaux ? Existe-t-il un fossé générationnel ?
Mona : D’après mes observations, certains lycéens et étudiants s’intéressent à la cause animale, principalement en promouvant le véganisme ou des produits dits de bien-être animal (comme les œufs de poules élevées sans cage). Toutefois, leur nombre reste assez limité à ma connaissance. En réalité, quelle que soit la tranche d’âge, l’intérêt pour ces questions demeure relativement faible.
Utilisez-vous le concept de spécisme et comment est-il traduit en chinois ? Est-il largement compris dans la société ? Qu’en est-il du concept de sentience ?
Mona : Je crois qu’à la base, c’est uniquement dans les cursus universitaires spécialisés qu’on aborde véritablement la notion de spécisme. Cependant, à Taïwan, le concept de « droits des animaux » fait aujourd’hui l’objet de débats plus fréquents, et j’ai l’impression que le grand public commence peu à peu à reconnaître qu’il s’agit d’une question qui mérite réflexion. Avec la sensibilisation croissante aux droits humains, la notion même de droits a gagné en importance, ce qui amène aussi les gens à être plus ouverts aux discussions sur les droits potentiels des animaux. Concernant la notion de sentience, on emploie souvent l’expression bouddhiste « êtres sensibles »[18] (有情眾生), c’est-à-dire, qui possèdent des émotions et des perceptions.
Quelles ont été les avancées majeures du mouvement animaliste ?
Pei : La réussite majeure réside sans doute dans l’aboutissement de la loi sur la protection des animaux, qui permet aux ONG de travailler activement pour la cause animale. Ce cadre légal, en dotant le pays d’un budget et d’une infrastructure adaptés, a permis de traiter de manière systématique les problématiques du bien-être animal.
Quels obstacles majeurs freinent encore le mouvement pour les droits des animaux ?
Mona : Pour moi, le principal défi est le temps, suivi du relativisme culturel. Lorsque les questions de droits des animaux se heurtent à des pratiques religieuses ou aux traditions indigènes (comme la chasse), le gouvernement hésite souvent à intervenir et les médias prennent le parti des pratiques traditionnelles. C’est une erreur, car toutes les communautés indigènes n’ont pas une tradition de chasse, et la culture ne doit pas servir de prétexte pour éviter un débat éthique et légal. Malheureusement, le nombre d’acteurs pour faire évoluer ces questions reste insuffisant.
Pei : Le principal obstacle demeure la difficulté fondamentale à reconnaître les animaux comme des êtres vivants à part entière, couplée à ce manque de compréhension scientifique du bien-être animal dont j’ai déjà parlé. Même si les recherches démontrent scientifiquement leur sentience, on constate toujours une résistance à considérer les animaux comme autre chose que de simples objets. Taïwan fait preuve d’une grande ouverture d’esprit concernant l’alimentation végétale, mais nous nous heurtons encore à des problèmes fondamentaux de bien-être animal. Prenons l’exemple persistant de la surpopulation canine : nos refuges sont bondés parce que nos lois interdisent l’euthanasie, ce qui entraîne souvent des souffrances évitables pour ces animaux. Bien que les Taïwanais aient généralement de l’affection pour les animaux, nous sommes encore confrontés à des pratiques problématiques. Parfois, il s’agit également d’une barrière culturelle, comme la profonde réticence émotionnelle face à l’euthanasie, même dans les cas où elle permettrait d’éviter des souffrances inutiles.
Cette réticence s’enracine dans une croyance profondément ancrée selon laquelle le caractère sacré de la vie prime sur sa qualité. Dans la tradition chinoise, un proverbe affirme qu’ « une vie misérable vaut mieux qu’une bonne mort ». Cela contraste nettement avec l’évolution de l’éthique médicale occidentale, qui accorde une importance croissante à la qualité de vie. Plusieurs pays reconnaissent désormais le droit des humains à mettre fin à leurs souffrances : la Suisse autorise le suicide assisté, et le Royaume-Uni a récemment voté pour la légalisation d’une aide à mourir. Pourtant, cette même considération s’étend rarement aux animaux, même dans les cas de souffrances extrêmes et persistantes. Ce fossé culturel dans notre perception du rapport entre vie et souffrance crée des défis majeurs pour les défenseurs du bien-être animal.
Je souhaiterais également revenir sur l’aspect scientifique. L’absence de fondement scientifique dans la défense des animaux demeure un obstacle majeur à l’avancement des droits et du bien-être animal. Lorsque nous ne reconnaissons pas les animaux comme des êtres sensibles, nous nous rabattons souvent sur des arguments philosophiques plutôt que sur un plaidoyer étayé par des preuves concrètes. Si les fondements philosophiques ont leur importance, nous disposons aujourd’hui d’un corpus scientifique substantiel démontrant la capacité des animaux à souffrir, leurs besoins comportementaux et leurs aptitudes cognitives. La science du bien-être animal permet de mesurer de façon objective les niveaux de stress, les états émotionnels et le bien-être physique. Cette approche scientifique fournit des preuves tangibles justifiant la nécessité de protéger les animaux et permet de proposer des recommandations précises sur la manière dont ils devraient être traités. En n’intégrant pas pleinement ces données scientifiques dans nos actions de sensibilisation, nous limitons notre capacité à apporter des changements significatifs, tant au niveau des politiques que des pratiques concrètes.
Pour aller plus loin
Que pourraient faire le mouvement animaliste français et les lecteurs de L’Amorce pour soutenir le mouvement taïwanais ? Que pouvons-nous apprendre de lui ?
Mona : Je suis ravie que vous posiez cette question. Il y a plus de dix ans, j’ai effectué un stage dans un refuge pour animaux, le Refuge de Thiernay, à Nevers, dans le centre de la France. Le personnel et la fondatrice avaient adopté des chiens errants venus de Taïwan (la situation des chiens errants à Taïwan étant notoire, des dispositifs permettaient aux étrangers d’adopter ces chiens). Le seul chien autorisé à entrer dans la chambre de la fondatrice s’appelait « Petit prince de Banqiao » – vous connaissez peut-être Banqiao, ce quartier de Taipei ! Je pense que nous pourrions partager davantage d’histoires positives avec nos amis, tout en évoquant les domaines où Taïwan (comme d’autres pays) doit progresser. Le mouvement taïwanais de protection animale a, selon moi, accumulé de nombreux récits émouvants et développé des stratégies efficaces dont on pourrait s’inspirer. Comme le montre l’histoire de ces adoptions de chiens depuis Taiwan, quand quelqu’un est déterminé à accomplir quelque chose, en apprenant, en tissant des liens et en adoptant la bonne approche, il y parvient toujours – et peut, bien sûr, aider les animaux à Taïwan.
Peu importe le pays, les animaux souffrent partout. L’importance du mouvement de protection animale et de ses actions dépasse les frontières, et chacun peut commencer à agir au sein de sa propre communauté. L’action est primordiale. S’informer constitue déjà une forme d’action. Je remercie toutes les personnes qui liront cet entretien.
Pei : Ils peuvent nous soutenir et faire des dons. Mon objectif principal est de briser cette perception des animaux comme de simples objets pour qu’on les reconnaisse comme des êtres sentients à part entière. Je souhaite transformer notre regard et notre traitement des animaux par l’éducation, afin d’établir des fondations solides pour leur protection. Nous devons sensibiliser les gens dès leur plus jeune âge. En grandissant, les enfants doivent comprendre qu’adopter un chien représente un engagement à vie – pas une décision basée sur l’affection qu’ils lui portent ou non, car un animal n’est pas un simple objet d’affection. Nous devons aussi informer les consommateurs sur ce qui se cache derrière les produits d’origine animale. Notre action doit s’étendre aux vétérinaires, aux créateurs de mode et aux producteurs. C’est par l’éducation et la formation qu’ils doivent apprendre.
Existe-t-il des approches spécifiques en matière de bien-être animal qui pourraient inspirer les mouvements internationaux ?
Mona : Je ne suis pas très sûre de ma réponse à cette question, mais je pense que les défenseurs des animaux à Taïwan sont doués pour nouer des liens, qu’il s’agisse de soutien mutuel, de coopération avec le gouvernement et les personnalités politiques, ou de relations avec les parties prenantes concernées (qu’il s’agisse de jouer le rôle du “bon flic” ou du “mauvais flic”). En d’autres termes, je pense que les Taïwanais sont doués pour se faire des amis, ce qui est bénéfique et sain pour un mouvement à long terme.
Comment pouvons-nous en savoir plus sur votre travail ?
Mona : Vous pouvez trouver mes articles et mes interviews sur ma page Facebook, Instagram ou Linktree. Mon histoire est également présentée sur la page de la Fondation Culture et Animaux. J’ai écrit plusieurs livres, car mes collègues, qui travaillent encore plus dur que moi, n’ont pas le temps d’écrire ! Pendant de nombreuses années, je me suis qualifiée de « squatteuse de canapé des animaux », séjournant temporairement dans les maisons d’activistes animalistes du monde entier, effectuant des recherches sur le terrain et des stages. J’espère que davantage de personnes aideront des gens ordinaires comme moi à mieux comprendre le mouvement pour la justice animale. J’ai écrit mon histoire dans un livre et j’espère qu’un jour, les lecteurs francophones auront la chance de le lire. Il est rempli d’histoires de militant·e·s venu·e·s d’horizons variés qui œuvrent pour les animaux.


La couverture du livre de Mona Searching for Animal Utopia. Son livre a été sélectionné par le ministère de la culture comme l’un des livres représentant Taïwan. Son explication de la couverture : “Avez-vous déjà joué au Monopoly ? Le Monopoly peut être considéré comme un jeu basé sur des idées capitalistes. Cependant, dans cette “édition animale” du Monopoly, c’est la vie des animaux qui est sacrifiée. Les cases « avancer » ou « reculer » symbolisent les progrès ou les reculs dans la protection animale. C’est un jeu sans gagnant, où ce sont toujours les animaux qui perdent, pris au piège d’un système cruel. Les cases du jeu suivent le parcours décrit dans mon livre. Les mots « Utopie animale » sont encore à l’intérieur d’une cage, symbolisant le fait que les animaux n’ont pas encore été libérés.


Les livres d’images de Mona La mère du bébé renard et le bébé de la mère renard (coécrits avec Noir Noir SHIH) présentent une double couverture. « Notre concept s’inspire des deux faces d’une pièce de monnaie, soulignant que les animaux, comme les humains, ont des liens familiaux et des relations, et qu’ils ont besoin les uns des autres pour être entiers. Lorsque le livre est entièrement ouvert, les fronts des renards des deux couvertures se touchent, reflétant les comportements souvent observés entre les parents et leurs petits. Ici, pas besoin de mots ; nous pouvons comprendre que les animaux, à bien des égards, sont comme nous. Le voyage du bébé renard qui se perd dans la ville met en évidence la présence écrasante des produits avec de la fourrure dans la vie urbaine. En passant devant un magasin de mode, le bébé demande : « C’est ma mère ? ». Cette question peut faire référence à la personne en fourrure qui se trouve devant lui ou à la fourrure exposée dans la vitrine du magasin. La vitrine est conçue pour ressembler à une forêt, mais tout n’est qu’une illusion artificielle. Seules les fourrures sont réelles et proviennent des sacrifices des animaux.
Pei : Mon autobiographie Life Of Pei – The Battle for Compassion, retrace plus de 30 ans de plaidoyer pour le changement social et la protection animale. Nombre des questions abordées ici y trouvent des réponses approfondies. Ce livre est disponible sur Amazon ou dans les principales librairies de nombreux pays.


Il s’agit d’un récit de résilience, d’engagement pour la justice et de foi inébranlable dans le pouvoir transformateur de la compassion. J’y partage, avec honnêteté, les sacrifices, les nuits blanches et les défis liés à la gestion d’une ONG à budget limité en Asie. Mon parcours, marqué par l’impulsivité et la rébellion avant de trouver une vision plus posée avec la maternité inattendue à quarante ans, illustre ma conviction que, si l’on en a la possibilité, chacun — et surtout les enfants — pourra choisir la compassion plutôt que la cruauté.
[1] Note de l’éditeur : La loi taïwanaise sur la protection de animaux (動物保護法) est un texte législatif qui régit le bien-être des animaux à Taïwan. La loi a été rédigée et débattue au début et au milieu des années 1990, avec une contribution importante des organisations de protection des animaux, des vétérinaires et des experts universitaires. Elle a finalement été adoptée par le Yuan législatif en 1998, faisant de Taïwan l’un des premiers pays asiatiques à disposer d’une législation complète sur la protection des animaux.
[2] https://www.worlddogalliance.org/taiwans-department-of-animal-protection-is-finally-here/
[3] La loi martiale, également connue sous le nom de « Terreur blanche », a été imposée par le gouvernement du Kuomintang (KMT) de Chiang Kai-shek du 19 mai 1949 au 15 juillet 1987. Pendant cette période, les droits et libertés civiles ont été sévèrement restreints, la dissidence politique a été réprimée et des milliers de Taïwanais ont été emprisonnés ou exécutés pour leur opposition présumée au gouvernement. La levée de la loi martiale en 1987 a marqué la transition de Taïwan vers la démocratie, bien que certaines restrictions aient été maintenues en vertu de la « loi de sécurité nationale » jusqu’en 1991.
[4] Article 1 : “La présente loi a pour objet de susciter chez les citoyens un esprit de bien-être animal et de contribuer au développement du respect de la vie et des sentiments d’amitié et de paix en prévoyant la prévention de la cruauté envers les animaux, le traitement approprié des animaux et d’autres questions concernant le bien-être animal, ainsi que d’empêcher les animaux de porter atteinte à la vie, au corps ou à la propriété des êtres humains en prévoyant des questions relatives à la gestion des animaux.“
[5] Article 1.1 “La présente loi est adoptée par respect pour la vie animale afin de protéger les animaux et d’améliorer leur bien-être“.
[6] Note de l’éditeur : Le prix Niwano pour la paix, créé en 1983 par la Fondation Niwano pour la paix du Japon, récompense des personnes et des organisations pour leur contribution significative à la coopération interreligieuse et à la paix.
[7] Pei à propos de Chien Yung-hsiang : “Il est comme le Peter Singer ou le Tom Regan de Taïwan.”
[8] Note de l’éditeur : La période pré-Qin fait référence à l’histoire de la Chine avant 221 avant notre ère, c’est-à-dire avant l’unification de la Chine par la dynastie Qin.
[9] Shao-chun : avant les rituels ou les cérémonies importantes, les participants se baignaient, changeaient de vêtements, s’abstenaient de boire de l’alcool et de manger de la viande, s’abstenaient d’avoir des relations conjugales et respectaient strictement les règles afin de faire preuve de piété et de solennité.
[10] Note de l’éditeur : Le Quanzhen (“Perfection complète”) est une école majeure du taoïsme fondée au 12e siècle. Elle met l’accent sur l’alchimie interne, la méditation et les pratiques ascétiques, combinant des éléments du bouddhisme, du confucianisme et du taoïsme traditionnel. Cette école a bénéficié d’un important soutien impérial sous la dynastie des Yuan et reste aujourd’hui l’une des deux principales branches du taoïsme.
[11] Note de l’éditeur : Le bouddhisme mahāyāna, ou « grand véhicule », est un courant majeur du bouddhisme apparu vers le début de notre ère dans le nord de l’Inde et l’Empire kouchan. Il s’est rapidement diffusé en Chine, où il a intégré des éléments du taoïsme et du confucianisme, donnant naissance à des écoles telles que le bouddhisme Chán (précurseur du zen japonais) et l’école de la Terre Pure. Ce courant met l’accent sur la voie du bodhisattva, un être aspirant à l’éveil pour le bien de tous les êtres sensibles.
[12] Pour plus d’information : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cuisine_bouddhique#Autres_restrictions
[13] Mona : La commercialisation de la « libération de la vie » fait référence à l’émergence d’industries d’élevage, de magasins vendant divers animaux et d’individus qui capturent des animaux dans la nature, poussés par la demande de dévots souhaitant effectuer des rituels de libération.
[14] Note de l’éditeur : « libérer la vie » (放生, fangsheng) est une pratique bouddhiste visant à obtenir des mérites en libérant des animaux en captivité.
[16] Selon EAST, les œufs de poules élevées hors-cage comprennent :
– Les œufs de poules élevées en plein air : En plus d’être logées à l’intérieur, les poules disposent d’un espace extérieur où elles peuvent se livrer à leurs activités. L’espace intérieur contient des perchoirs, de la litière et des nichoirs. Les poules peuvent construire leur propre nid, prendre des bains de sable, se nourrir et se gratter.
– Élevage en grange : les poules sont gardées à l’intérieur sans espace extérieur, mais l’espace intérieur comprend des perchoirs, de la litière et des nichoirs.
[17] Voir par exemple cet article en anglais annonçant la création du parti : https://www.taipeitimes.com/News/taiwan/archives/2016/08/09/2003652757&sa=D&source=docs&ust=1740649602036891&usg=AOvVaw3do9mTftV0qbVJmvOkKmY0
[18] Note de l’éditeur : ce terme exclut les plantes, les arbres, les bactéries, etc.

