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Le tango se danse à deux. Le tango de l’éthique est dansé par l’intuition et la rationalité. Les deux jouent un rôle crucial, les deux sont nécessaires et complémentaires.
« Ces modes d’être [que sont la rationalité et l’intuition] interagissent dans un tango sans fin entre l’existence et l’action, le sentiment et la pensée, l’expérience de l’amour et la résolution de problèmes, la quête du bonheur et le soulagement de la souffrance. Ce tango se déploie de multiples façons pertinentes sur le plan éthique, dans la confrontation de modes d’être tous deux pertinents. On peut se sentir obligé de prendre parti, comme si le tango était une compétition à gagner entre deux danseurs, plutôt qu’une recherche de compréhension et d’équilibre.»
Selon Leighton, cette danse complexe entre l’intuition et la rationalité doit être reconnue dans tout cadre éthique digne de ce nom. Ajoutons que pour lui l’éthique vise ultimement le bon exercice de la compassion. Ainsi, il faut impérativement apprendre à danser afin que la compassion s’accomplisse plus efficacement. Tel est le constat de départ de The Tango of Ethics (2023), paru chez Imprint Academic.
L’apaisement de la souffrance
Depuis la parution de son précédent livre The Battle for Compassion (Algora Publishing, 2011), le philosophe d’origine montréalaise Jonathan Leighton a adopté quelques nouvelles positions. Désormais, il ne croit plus qu’il faille encourager les gens à enfanter, il ne croit plus que simplement peaufiner notre système capitaliste pourra amener les grands changements dont notre société a besoin et, le dernier, mais non le moindre, il est devenu végane. Il ne pouvait plus « résister à la dissonance cognitive entre […][ses] croyances éthiques et […][son] mode de vie omnivore ». C’est un sentiment avec lequel les lectrices et lecteurs de L’Amorce sont sans aucun doute familiers. La grande souffrance animale qui nous entoure est indéfendable et intolérable.
L’urgence du problème de la souffrance est le moteur du nouveau livre de Leighton. The Tango of Ethics s’inscrit dans la continuité de The Battle for Compassion, mais là où ce dernier se limite à esquisser les contours d’une approche éthique qui allège la souffrance en ce monde tout en reconnaissant le besoin humain de vivre et prospérer, ce nouvel opus pousse la réflexion plus loin en proposant un cadre éthique plus détaillé et plus holistique.
Avant de dire quelques mots sur ce cadre, il faut souligner que selon l’auteur il n’existe pas de « bien » ou de « mal » objectif. Le contexte doit toujours être pris en considération. Ainsi, nous ne pouvons pas dire que ceci est « bien » ou cela est « mal », cependant nous pouvons tout à fait dire d’une situation qu’elle est « meilleure » ou « pire » qu’une autre. Une situation contenant moins de souffrance est vraisemblablement préférable à une autre qui en contient plus. Cette situation-ci est meilleure que cette situation-là. Une truie qui s’amuse avec ses porcelets dans les prés est une situation meilleure qu’une truie qui se fait trancher la gorge chez L.G. Hébert et Fils Ltée. C’est objectif.
Maintenant, qu’est-ce qui fait qu’une situation est « meilleure » qu’une autre, exactement ? Leighton passe en revue les principales théories éthiques : le déontologisme, c.-à-d. l’idée que la moralité d’une action doit être jugée selon le respect de devoirs ou de règles ; le conséquentialisme, c.-à-d. l’idée que la moralité d’une action dépend uniquement de ses conséquences ; et l’éthique de la vertu, c.-à-d. l’idée que le bien moral trouve son fondement dans le développement du caractère et des vertus. La conclusion qu’il en tire prend la forme de questions : qu’est-ce qui a de l’importance pour nous ? Quels résultats voulons-nous? L’expérience subjective est la réponse à la première question. « Les sentiments, les pensées, les perceptions et les émotions ont une importance en soi, et la seule raison pour laquelle toute autre chose a de l’importance est son effet sur eux. Sans expérience subjective, rien n’a d’importance ! » L’apaisement de la souffrance est la réponse à la seconde question. Ainsi, d’un côté, nous avons l’intuitif qui nous pousse à vivre pleinement notre vie et qui nous pousse à y trouver un sens. De l’autre, nous avons l’impératif rationnel qui consiste à tenter d’éliminer toutes les souffrances intenses de notre monde.
Le cadre éthique de Leighton : xNU+
Afin de nous aider à cibler nos priorités, Leighton propose donc son cadre éthique, simplifié xNU+. Il s’agit, d’abord et avant tout, d’une forme d’utilitarisme négatif (NU − angl. Negative utilitarianism). La réduction de la souffrance passe avant la création de bonheur. Le « x » met l’accent sur la souffrance intense ou extrême, tandis que le « + » est la « reconnaissance plus large des intuitions humaines profondes, y compris le désir d’exister et de s’épanouir » .
Le « x », le rationnel, se comprend aisément. Ce ne sont pas toutes les souffrances qui se valent. Certaines intenses ou extrêmes sont plus urgentes que d’autres. Par exemple, Leighton souligne avec raison que certaines souffrances sont tellement intenses que la non-existence devient ardemment souhaitée. Nous n’avons qu’à penser à la vie de misère des veaux. Ces derniers seront arrachés à leur mère dès la mise bas, enfermés dans de petites stalles individuelles où ils peuvent à peine bouger, maintenus en constante anémie si c’est une viande de veau de lait qui est désirée, finalement abattus après moins de 8 mois. Le « + », quant à lui, est un peu plus difficile à saisir et il demeure vague même après plusieurs lectures. N’est-il présent que pour des raisons instrumentales? Afin de mieux faire accepter le NU (negative utilitarianism) et apaiser notre ego ? La réponse de Leighton est la suivante :
« Du point de vue d’un agent rationnel qui souhaite qu’un cadre strictement axé sur la souffrance soit aussi acceptable et applicable que possible : oui. Du point de vue d’une personne qui est avant tout un être humain avant d’être un agent de changement dans le monde : non. Alors, comment répondre définitivement à cette question ? Eh bien, qui mène la danse ? […] Cela semble toujours changer, en fonction de notre humeur et de celle de la “musique” qui joue autour de nous, c’est-à-dire notre environnement immédiat. Et nous n’avons peut-être pas d’autre choix réaliste que de céder et de devenir la danse. »
Cette réponse est peu satisfaisante. Le retour au tango semble n’être qu’un élan poétique plutôt qu’une justification pertinente pour l’ajout du « + ». Concrètement, comment ce « + » vient modifier l’utilitarisme négatif ? Cela dit, ce sentiment découle peut-être d’une certaine partialité pour un cadre « strictement axé sur la souffrance ».
L’euthanasie des animaux souffrants
L’avant-dernier chapitre applique ce cadre à des conflits éthiques concrets. Regardons l’un de ceux-ci, parce qu’un exemple demeurera toujours la meilleure explication. Donc, que faisons-nous avec l’euthanasie des animaux souffrants, en d’autres mots le « meurtre commis par compassion, pour mettre fin à d’intenses souffrances » ?
Rationnellement, l’euthanasie visant à réduire le nombre d’animaux qui souffrent est le comportement à adopter la plupart du temps. Du moins, si nous pensons en termes utilitaristes. Cependant, si un animal gravement blessé a la moindre chance de guérison, tenter de soulager sa souffrance est intuitivement la chose à faire. Dans le cas d’un individu, nous voulons intuitivement le soigner avec amour et le voir se rétablir et s’épanouir. Cette proximité et la pensée que nos soins prodigués puissent sauver une vie nous amènent du bonheur, vraisemblablement beaucoup plus que, par exemple, réussir à empêcher la venue au monde d’un seul animal destiné à la boucherie. L’humain ne peut se défaire de l’intuition que la vie vaut la peine d’être vécue pleinement, néanmoins, entre les deux situations, le résultat est le même.
Selon Leighton, la façon de concilier les deux contradictions serait de pratiquer l’euthanasie seulement dans des cas où la souffrance semble insupportable, puis, au même titre que nous respectons le désir de vivre de l’humain, nous devrions respecter le désir de vivre de l’animal. Ainsi, il faut prendre les mesures requises pour soigner un animal qui a des chances de rétablissement, pourvu que ce ne soit pas lui sauver la vie pour mieux la lui enlever. Dans cette situation, telle serait la bonne façon de danser le tango.
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Certaines personnes pourraient dire que le cadre proposé dans The Tango of Ethics n’a rien d’innovant. Certes, des idées similaires ont souvent été défendues. Mais le livre de Leighton a le mérite d’être une excellente synthèse. Intuition et rationalité, quelles sont leurs forces, leurs limites ? Comment concilier les deux ? Comment déterminer nos priorités ? Pourquoi est-ce que le problème de la souffrance est celui qui devrait nous préoccuper en premier lieu ? Leighton répond habilement à toutes ces questions et à bien d’autres. Maintenant, est-ce que le cadre proposé par Leighton est LE cadre éthique à adopter ? Je ne saurais le dire. Comme tout cadre, l’applicabilité a ses limites. Néanmoins, ce qui est indéniable, c’est qu’un cadre éthique qui reconnait l’urgence du problème du massacre des animaux non humains et en fait sa priorité ne peut avoir tout faux.
(Les traductions de l’anglais au français sont de Frédéric Beaulac)

