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Dans La politique sexuelle de la viande (The Sexual Politics of Meat), j’ai suggéré qu’une « mythologie imprègne toutes les classes, celle selon laquelle la viande est un aliment masculin et sa consommation une activité masculine”. J’y soutenais que, dans une culture patriarcale, la consommation de viande et la masculinité étaient liées et que le fait de retirer la chair d’un animal mort de la table était vécu comme une menace. Depuis lors, en réponse directe aux avancées féministes et véganes qui menacent le statut des hommes, on entend des propos sur la nécessité de consommer la chair d’animaux morts. Cette re-masculinisation est constamment en crise, car la masculinité – une construction binaire constamment déstabilisée – se sent toujours en danger.
Une masculinité anxieuse et instable cherchera toujours à se rétablir et elle le fera en réaffirmant sans cesse que « les hommes ont besoin de viande ». Aux États-Unis, entre 2008 et 2016, alors que les suprémacistes blancs étaient aux prises avec un président noir, ils se sont tournés vers la consommation de viande et de lait pour affirmer leurs croyances en la blancheur, la masculinité et l’exceptionnalisme humain [voir l’article d’Élise Desaulniers]. Ce n’est pas surprenant, car les cultures occidentales ont construit de concert la consommation de viande, la masculinité, la nation et la suprématie blanche. Il faut replacer les choses dans leur contexte historique : les commentateurs de droite aux États-Unis sont réputés pour être de fervents défenseurs de la consommation de viande (ils prétendent que boire du lait de vache ferait partie de leur identité blanche), mais leurs positions ne sont en réalité pas si différentes de celles des publicités pour la viande et les produits laitiers. On y voit depuis une vingtaine d’années des hommes en colère qui protestent contre le fait qu’on leur demande de manger de la « nourriture de gonzesses », ou des hommes blancs qui surveillent le comportement d’autres hommes blancs qui ne font pas partie du « clan des hommes » mangeurs de la viande. Si seulement nous avions pu voir ces publicités comme ce qu’elles étaient vraiment – des signes avant-coureurs du vote pour Donald Trump.
La consommation d’animaux morts, de produits laitiers et d’œufs sert à réparer les blessures de notre monde contemporain, que celles-ci soient liées à la question de l’emploi, de la perte du statut hiérarchique d’homme ou de blanc, ou à l’anxiété de ceux qui se croyaient supérieurs et qui réalisent qu’on ne leur laissera plus cette place. Dans la culture populaire, on conseille souvent aux hommes de trouver des endroits pour « récupérer » quelque chose – la virilité, la masculinité, le bien-être – qu’ils ont perdu. Et ces lieux sont souvent des restaurants steakhouses, des lieux où l’on mange de la viande. Un thème récurrent, c’est que les hommes ont besoin de manger de la viande – et que la fluidité des genres soit maudite par les publicités. Ces aliments sont saturés de messages misogynes et racistes : les femmes sont des animaux, les animaux sont des êtres sexy dont le seul désir est votre désir de les consommer. « Venez me manger », dit une vache dans un restaurant de hamburgers à Manchester, en Angleterre. « Touchez ma grosse poitrine », dit un poulet à Melbourne, en Australie. On flatte les gens menacés dans leur sentiment de supériorité.
La consommation de viande fonctionne comme un marqueur qui légitime le système binaire du genre. Et le système binaire du genre utilise la politique sexuelle de la viande pour définir ce que les hommes devraient être : de « vrais hommes », pas des « mauviettes », pas « efféminés ». Grâce à ces structures culturelles qui se renforcent mutuellement, le rôle des hommes en tant que consommateurs est clairement circonscrit : si vous voulez éviter d’être rejetés et féminisés, mangez de la chair et buvez du lait.
En réponse à ces affirmations anxiogènes sur les hommes, la masculinité et le besoin de chair morte, les commentateurs culturels tentent des interprétations. Ce que j’ai remarqué, c’est qu’ils négligent souvent de situer leur analyse dans le contexte. C’est comme si chaque occurrence était nouvelle, plutôt qu’un rouage de la politique sexuelle de la viande. En réalité, chaque occurrence exprime le besoin de garantir la supériorité de l’humain et des hommes qui s’identifient comme hétérosexuels, tout en maintenant la binarité du genre. Mais la binarité du genre et les aliments assignés à cette binarité ne sont-ils pas en train d’imploser ? Pourtant, dans le monde binaire de la viande contre le tofu, dans le besoin des « vrais » hommes, il n’y a pas de fluidité de genre. Alors pourquoi cette histoire et ce contexte politiquement chargé sont-ils ignorés ?
Cette revendication à consommer de la viande se produit au sein d’une culture patriarcale ; attaquez l’un ou l’autre, qu’obtenez-vous ? Une revendication plus forte encore. Ces dernières années, les régimes alimentaires « à base de viande » ont été très en vogue et ont été décrits dans un article du New Yorker de 2023. Dans un message sur « X » (ex-Twitter), ce journaliste expliquait qu’il écrivait « sur le Roi du Foie, le régime carnivore, la théorie du singe tueur, 2001 : l’Odyssée de l’espace, ce que mangeaient les Néandertaliens, les souris sexy qui meurent tôt, Çatalhöyük, et la crise de la masculinité ». Dans son article, il observe que « si l’on se penche sur les documents relatifs à cette vague carnivore, l’impression dominante c’est que les hommes sont en danger. Autrefois, ils étaient forts[1] ». Nous apprenons que la viande étant liée à la virilité, le carnivorisme promet de revigorer un héritage qui s’est étiolé. Nous y voilà encore : il semble que ce « nouveau » carnivorisme ne soit qu’une réitération de la politique sexuelle de la viande. C’est une boucle récursive et régressive. Ce qui est intéressant, c’est de voir à quel point ces affirmations ridicules sur un régime entièrement à base de viande reçoivent de l’attention.
Ce qui se passe actuellement avec ces arguments centrés sur la viande n’est pas nouveau. C’est réactionnaire, régressif, redondant et cela reflète une anxiété patriarcale. L’urgence à vouloir réaffirmer le lien entre viande et masculinité au XXIe siècle montre que ce lien s’effiloche.
En 2022, la députée écologiste au Parlement français Sandrine Rousseau a appelé à « changer les mentalités pour que l’entrecôte au barbecue ne soit plus un symbole de virilité », précisant que « si l’on veut résoudre la crise climatique, il faut réduire la consommation de viande, et cela ne se fera pas tant que la masculinité se construira autour de la viande ». La presse anglophone a traité la controverse que cela a suscité comme s’il n’y avait aucun contexte. Le New York Times titrait : « Des barbecues et des hommes : Un orage d’été éclate sur la virilité en France »[2]. Le Guardian a également adopté ce type d’approche. Son titre ? « Une députée française déclenche un débat national en affirmant que la viande rouge au barbecue est machiste »[3]. L’emballement médiatique s’est avéré littéralement réactionnaire. L’accent a été mis sur la réponse à l’idée d’un lien entre consommation de viande et masculinité. L’article du Times citait Fabien Roussel, secrétaire général du parti communiste, qui déclarait : « Qu’allons-nous manger ? Du tofu et du soja ? Allons donc ! » Il est xénophobe de croire le mensonge occidental selon lequel les protéines doivent provenir d’animaux morts. Et tout autant de croire que le tofu vous émasculera d’une manière ou d’une autre. Mais ce n’est pas nouveau. Au XIXe siècle, les défenseurs britanniques de la supériorité blanche considéraient déjà la viande comme un aliment supérieur.
Ce que je veux dire, c’est que lorsqu’on retire la viande d’animaux morts du centre de la table, on menace également ce qu’elle symbolise, à savoir le contrôle patriarcal. Les réactions – si exagérées, si émotives et énervées – le prouvent. Rousseau a déclaré : « Ces hommes réagissent comme si je leur arrachais le cœur et les poumons ! ». Or, cette réaction fait partie de la politique sexuelle de la viande. Si l’on fournissait un contexte historique à ce débat récurrent, on verrait ce qui pousse certains hommes à réagir comme si on leur arrachait le cœur et les poumons. Dans la préface à la première édition de The Sexual Politics of Meat, j’ai cité un avertissement de Caton : « C’est une tâche difficile, ô citoyens, de faire des discours à un ventre qui n’a pas d’oreilles ». Comme je l’ai expliqué, cela exprime bien « le dilemme de ceux qui s’opposent à la consommation d’animaux : il est difficile d’argumenter contre les croyances dominantes sur la viande lorsqu’elles ont été renforcées par le plaisir d’en manger et qu’elles sont toutes imprégnées de symbolisme ».
L’un des obstacles – me semble-t-il – à comprendre le rôle que les animaux morts opère dans une culture patriarcale (en la confirmant), c’est que beaucoup de critiques philosophiques de la consommation d’animaux ne voient pas que cette culture patriarcale requiert une analyse.
Sandrine Rousseau a parlé en tant qu’écoféministe. L’écoféminisme a plus de cinquante ans. En 1974, Françoise d’Eaubonne publiait en français Le féminisme et la mort. C’est l’année où j’en ai découvert l’existence dans le cadre d’un cours de troisième cycle en éthique féministe. La traduction anglaise n’est parue qu’en 2022. Lorsque je pense à des livres comme Animal Liberation de Peter Singer, je me dis qu’il est naïf de ne pas voir comment la politique patriarcale imprègne toute discussion sur le corps des animaux. Cela me fait regretter un monde dans lequel des livres comme ceux d’Eaubonne auraient fait partie des discussions depuis les années 1970. Et, je l’avoue, j’aurais aimé que mon livre The Sexual Politics of Meat ait trouvé un éditeur pour une traduction française avant que 25 ans ne se soient écoulés. J’aurais également aimé avoir un éditeur qui s’engage à maintenir la traduction française disponible.
En définitive, l’agitation autour de la masculinité et de la consommation de viande maintient le débat à un niveau identitaire. Ce qui rappelle combien la compassion reste menaçante pour la culture patriarcale.
Traduit de l’anglais par Martin Gibert
Cet article a été initialement publié dans L’Amorce papier, numéro 1 (2024).
Notes et références
| ↑1 | Manvir Singh, « Is an All-Meat Diet What Nature Intended ? » The NewYorker, 25 septembre 2023 |
|---|---|
| ↑2 | Roger Cohen: Of Barbecues and Men: A Summer Storm Brews Over Virility in France, New York Times, 5 septembre 2022. |
| ↑3 | French MP sparks national debate over claims barbecued red meat is macho, The Guardian, 30 aout 2022. |

