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Nous avons aujourd’hui de bonnes raisons de croire que de nombreux animaux – des vertébrés au mollusques et aux insectes – ont une expérience consciente.
Que ressentent les animaux? Cette question a longtemps été négligée par la science, mais un nouveau domaine interdisciplinaire plein de vitalité émerge aujourd’hui pour l’aborder. Il s’appuie sur l’expertise des neurosciences, de la psychologie, de la biologie évolutive, de la science du bien-être animal, de la médecine vétérinaire, des sciences sociales et des sciences humaines.
Cela s’est passé le 19 avril dernier, le jour même de l’annonce du décès du philosophe Daniel Dennett, qui a beaucoup écrit sur la conscience. La New York Declaration on Animal Consciousness était lancée par trois autres philosophes, Kristin Andrew, Jonathan Birch et Jeff Sebo. Parmi les signataires, on trouve notamment des experts de renommée mondiale sur la conscience humaine (David Chalmers, Steven Harnad, Anil Seth ou Christof Koch), mais aussi sur les oiseaux (Konstantin Anokhin), les reptiles (Gordon M. Burghardt), les poissons (Jonathan Balcombe, Culum Brown), les pieuvres (Robyn Crook, Peter Godfrey-Smith), les crustacés (Robert Elwood) ou encore des insectes (Lars Chittka). En voici la version intégrale qui résume bien les conclusions de la recherche dans ce domaine (traduction libre).
Quels sont les animaux qui ont la capacité d’avoir une expérience consciente? Bien qu’il subsiste de nombreuses incertitudes, certains points font l’objet d’un large consensus.
Premièrement, la capacité des mammifères et des oiseaux à vivre des expériences conscientes est solidement étayée sur le plan scientifique.
Deuxièmement, les indices expérimentaux indiquent a minima une possibilité réaliste d’expérience consciente chez tous les vertébrés (y compris les reptiles, les amphibiens et les poissons) et de nombreux invertébrés (y compris, au minimum, les mollusques céphalopodes, les crustacés décapodes et les insectes).
Troisièmement, lorsqu’il existe une possibilité réaliste d’expérience consciente chez un animal, il est irresponsable d’ignorer cette possibilité lorsque nous prenons des décisions qui concernent cet animal. Nous devrions prendre en compte les risques relatifs à leur bien-être et utiliser les résultats scientifiques pour élaborer nos réponses face à ces risques.
Depuis des millénaires, le bon sens a permis aux humains de savoir que certains animaux pensent et ressentent des émotions. Cette déclaration s’accompagne de références à une dizaine de résultats scientifiques récents :
- Les corbeaux peuvent être entraînés à communiquer ce qu’ils voient.
- Les pieuvres ont une préférence pour les lieux où l’on a soulagé leur douleur.
- Les seiches se souviennent des détails d’événements passés spécifiques, y compris de la façon dont elles les ont vécus.
- Les labres nettoyeurs se reconnaissent dans le reflet d’un miroir, dépassant en cela les capacités d’humains de moins de 18 mois.
- Les couleuvres savent reconnaître leur propre odeur, indice de leur conscience d’elles-mêmes.
- De nombreux animaux dont les rapaces, les tortues, les poissons zèbre et les tortues semblent apprécier la recherche de nouvelles informations.
- Les abeilles jouent davantage quand elles sont dans une situation non stressante.
- Les écrevisses présentent des états « similaires à l’anxiété » et réagissent aux anxiolytiques.
- Les rats, les iguanes, les crabes et les abeilles peuvent soupeser leurs intérêts dans des domaines très différents pour prendre des décisions.
- Les drosophiles ont des rythmes de sommeil actifs et calmes qui sont perturbés par l’isolement social.
Quel est l’objectif de cette déclaration? Mettre en exergue les progrès réalisés en conscience animale et stimuler la poursuite des travaux dans ce domaine. Il s’agit aussi d’encourager les décideurs politiques à prendre des mesures raisonnables pour atténuer les risques de souffrance lorsqu’il est par exemple question de soutenir ou non le développement de nouveaux types d’élevages.
Pour l’anthropologue spécialiste des singes Barbara J. King, « cette déclaration est plus robuste que la Déclaration de Cambridge de 2012 en ce qu’elle englobe un large éventail d’animaux autres que les mammifères ou les animaux aviaires, y compris les invertébrés ». La signataire de la Déclaration de New York regrette cependant la prudence du terme « possibilité réaliste » pour des animaux comme les poissons ou les pieuvres, qui selon elle ne reflète pas vraiment l’état de la recherche actuelle. La chercheuse appelle de ses voeux une déclaration plus ambitieuse qui « renforcerait le langage utilisé concernant les preuves de la conscience animale lorsque la science le justifie, désavouerait la recherche sur la conscience animale qui cause douleur et souffrance, codifierait un engagement à évaluer la conscience animale de manière non invasive et dans les habitats naturels et sauvages des individus, et adopterait un langage qui va au-delà du bien-être pour viser une véritable compassion et même la justice pour les animaux trop souvent victimes de politiques et de pratiques de l’exceptionnalisme humain ».
L’évocation d’un « principe de précaution » relatif aux implications éthiques de ces connaissances scientifiques mérite d’être souligné. Nous n’avons pas besoin d’une certitude biologique, pas plus que de certitudes philosophiques ou économiques, pour d’une part abandonner des pratiques risquant d’infliger d’immenses souffrances pour des bénéfice mineurs (même certains), et d’autre part porter secours aux animaux lorsqu’un petit effort peut leur apporter de grands bénéfices.
Dans son infolettre, le philosophe Nicolas Delon, qui a signé malgré sa prudence épistémique, explique que « les preuves de l’existence d’une conscience chez un grand nombre d’animaux sont difficiles à rejeter (quelle que soit la définition de la « conscience »). En fait, nous arrivons peut-être à un point où il est plus raisonnable de partir d’une présomption défaisable selon laquelle les animaux sont conscients jusqu’à preuve du contraire.»
Cette Déclaration de New York fait en quelque sorte écho à celle de Montréal sur l’exploitation animale, lancée le 4 octobre 2022, qui avait été cosignée par plus de 500 universitaires spécialisés en philosophie morale et politique. Cet autre texte proclamait, au vu de l’état actuel des connaissances dans leur champ d’expertise, le caractère foncièrement injuste de l’exploitation animale dans la mesure où elle implique des violences et des dommages non nécessaires envers des animaux conscients.
Photo: Sylwester Lukaszonek de Pixabay.

